‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sourcesChapitre 46 sur 73 · L* ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE · texte numérisé non relu

L* ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE

très par un général normand, l'évêque de cette ville attacha à une lance, en forme de drapeau, la tunique de la sainte Vierge, qui s'y conserve, et suivi de tout le peuple, il s'avança sans crainte contre l'ennemi. Aussitôt, l'armée des Normands fut frappée de démence et d'aveuglement, et elle restait tremblante ; son cœur et son courage étaient paralysés. A cette vue, les habitants de la ville entrent dans les vues du jugement de Dieu, et font un horrible massacre des ennemis. Ce qui parut déplaire à la bienheureuse Marie; car aussitôt cette tunique disparut, et à l'instant les Normands recouvrèrent la vue. — On lit dans les révélations de sainte Elisabeth qu'un jour, étant ravie en esprit, elle vit, dans un lieu fort éloigné, un sépulcre environné d'une grande lumière, et au-dedans, comme l'apparence d'une femme entourée d'une foule d'anges ; et peu d'instants après, elle fut enlevée du sépulcre et élevée en l'air avec toute la multitude qui se trouvait là. Et voici qu'un personnage admirable et plein de gloire vint du ciel à sa rencontre, portant en sa droite l'étendard de la croix, et avec lui, des milliers d'anges. Ce fut au milieu des concerts d'allégresse qu'ils la conduisirent jusqu'au ciel. Peu de temps après, sainte Elisabeth demandait à un ange, avec lequel elle avait de fréquents entretiens, l'explication de cette vision. L'ange lui répondit : « 11 t'a été montré alors comment Notre Dame a été enlevée au ciel en corps et en itme. )> Elle dit encore dans le même livre, qu'il lui fut révélé (|ue la sainte Vierge fut portée au ciel en son corps, quarante jours après son trépas. Car la bienheureuse Marie lui dit en s'en-

tretenant avec elle : « Après l'ascension du Seig^neur, j'ai vécu un an entier et tant de jours qu'il y en a, depuis l'ascension jusqu'à mon assomption. Or, tous les apôtres assistèrent à mon trépas et ensevelirent honorablement mon corps ; mais quarante jours après» je ressuscitai. » Et comme sainte Elisabeth lui demandait si elle découvrirait ou si elle cèlerait cela, la sainte Vierge lui dit : « Il ne faut pas le révéler aux hommes charnels et aux incrédules, et il ne faut pas le cacher aux personnes dévotes et fidèles. »

Observons que la glorieuse vierge Marie fut transportée et élevée au ciel intégralement, honorablement, joyeusement et excellemment. Elle fut transportée intégralement en corps et en âme, selon une pieuse croyance de l'Eglise. Un grand nombre de saints ne se contentent pas de l'avancer, mais ils s'attachent à en donner une quantité de preuves. Voici celle de saint Bernard : « Dieu s'est plu singulièrement à honorer les corps des saints. Ainsi, il a rendu les dépouilles de s.'iint Pierre et de saint Jacques tellement vénérables, et il les a décorées d'honneurs si étonnants, (|nMI a choisi, [)Our leur rendre des homniai^^es, un lieu vers le(juel accourt le monde entier. Si donc on disait que le corps de Marie fût sur la terre sans (lue la dévotion des fidèles s'y portât avec afflucnce, et que ce lieu ne jouît d'aucun honneur, on pourrait croire que J.-C. ne se serait point intéressé à la g-loin» de sa mère, quand il honore ainsi sur l-^ terre les corps des autres saints. » Saint Jérôme avan c:i^ de son roté que la sainte Vierj^^^e monta au ciel le ^ V des calendes de septembre. Quant à l'assompti

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corporelle de Marie, il dit que TEglise se contente de rester en suspens sans se prononcer. Plus loin, il s'attache à en prouver la croyance de cette manière : a S'il en est qui disent que dans ceux dont la résurrection a coïncidé avec celle de J.-C, la résurrection soit accomplie pour toujours à leur égard, et s'il en est un certain nombre qui croient que saint Jean, le gardien de la sainte Vierge, jouisse du bonheur du ciel avec J.-G. et dans sa chair qui a été glorifiée, à plus forte raison doit-on le croire de la mère du Sauveur? Car celui qui a dit : « Honore ton père et ta « mère », et qui a dit encore : « Je ne suis pas venu « détruire la loi, mais l'accomplir » ; celui-là, certainement, a honoré sa mère, et ce n'est pas pour nous le sujet d'une ombre de doute. » Saint Augustin ne l'affirme pas seulement, mais il en donne trois preuves. La première, c'est que la chair de J.-C. et celle de la Vierge ne font qu'une : « Puisque, dit-il, la nature humaine est condamnée à la pourriture et aux vers, et que d'ailleurs J.-C. ne fut pas exposé à cet outrage, la nature de Marie en est donc exempte, car dans elle, J.-C. a pris la sienne. » La seconde raison qu'il en donne est tirée de la dignité de son corps : « C'est, dit-il, le trône de Dieu, le lit nuptial du Seigneur, le tabernacle de J.-C. doit être où il est lui-même. Il est plus digne de conserver ce trésor dans le ciel que sur la terre. » La troisième raison, c'est la parfaite intégrité de sa chair virginale. Voici ses paroles : « Réjouissez-vous, ô Marie, d'une joie ineffable, dans votre corps et dans votre àme, en J.-C^. votre propre filsy avec votre propre fils et par votre propre fils :

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La i)eine de la corruption n'est pas le partai^^e de celle qui n'a pas éprouvé de corruption dans son intégrité, quand elle a cnî^endré son divin fils. Toujours elle sera à l'abri de la corruption, celle qui a été comblée de tant de çntces ; il faut quelle vive dans toute l'inléy^rité de sa nature, celle qui a mis au monde Fauteur de la perfection et de la plénitude dans la vie; il faut qu'elle demeure auprès de celui qu'elle a porté dans ses entrailles ; il faut qu'elle soit à côté de celui qu'elle a ençendré, qu'elle a réchauffé, qu'elle a nourri. C'est Marie, .c'est la mère de Dieu, c'est la nourrice, c'fcsV la servante de Dieu. Je n'oserais penser autremet^^^ et ce serait présomption de ma part de dire au-'^'^^ chose. » Un poète élé^nt s'en exprime comme il st-'^^ '

Scanditad -^iilthcra Elle monte au ciel

Virg-o pucrpera, La Vierg-e mère,

Virg-ula Jesse. La Vierge de Jessé.

Non sine corporc C'est avec son corps

Sed sine tempore, Et pour l'éternité, [^^qui cr^ /

Tendit ad esse. (Qu'elle s'élève jusqu'à cclf--'^

S(*çondemcnt. Elle fut transportée au ciel au milieu de la joie. Gérard, évéque et martyr, dit à ce propos : « En ce jour, les cieux ont reçu la bienheureuse Vierge av(v joie. Les Anj^es se réjouissent, les Archan^çes jubilent, les Troues s'animent, les Dominations la célèbrent dans les canli(|ues, les Principautés unissent leurs voix, les Puissances acconipatj^nent de leurs instruments de nuisi(|ue, les Chérubins et les Séraphins entonnent des hymnes. Tous la conduisent jusqu'au souverain tribunal de la divine Majesté. »

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Troisièmement elle fut élevée au ciel au milieu de grands honneurs. Jésus lui-même et la milice céleste vinrent au-devant d'elle. « Qui pourrait s'imaginer, dit saint Jérôme, quelle fut la gloire dont la Reine du inonde fut environnée lors de son passage ? Quel respect affectueux! Quelle multitude de légions célestes allant à sa rencontre ! Qu'ils étaient beaux les cantiques qui l'accompagnèrent jusqu'à son trône ! Quelle majesté, quelle grandeur dans les divins embrassements de son Fils qui la reçoit et l'élève au-dessus de toutes les créatures ! » « Il est à croire, dit ailleurs le même Père, que la milice des cieux alla en triomphe audevant de la mère de Dieu, et qu'elle l'environna d'une immense lumière, qu'elle la conduisit en chantant ses louanges et des cantiques jusqu'au trône de Dieu. La milice de la Jérusalem céleste tressaille d'une joie ineffable : elle est fière de tant d'amour et de reconnaissance. Cette fête, qui n'arrive qu'une fois pour nous dans le cours de Tannée, ne doit point avoir eu de terme dans les cieux. On croit encore que le Sauveur vint au-devant d'elle de sa personne, dans cette fête, et qu'il la fit . asseoir plein de joie ayprès de lui sur le trône. Autrement il n'eût point accompli ce que lui-même a ordonné par cette loi : « Honore ton père et ta mère. » Quatrièmement: Elle fut reçue avec magnificence. » C'est le jour, dit saint Jérôme, où la mère sans souillure, la Vierge s'avança jusqu'à son trône élevé, où elle s'assit glorieuse auprès de J.-C. » Voici comment le bienheureux Gérard montre en ses homélies à quel degré de gloire et d'honneur elle fut élevée: « N.-S. J.-C. a pu seul la grandir

comme il l'a fait pour qu'elle reçût de la majesté ellemême la louange et l'honneur à toujours. Elle est environnée des chœurs angéliques, entourée des troupes archançéliques, accompagnée des Trônes pleins d'allégresse, au milieu de l'enthousiasme des Dominations; les Principautés la vénèrent: les Puissances lui applaudissent : elle est honorée par les Vertus, chantée par les Chérubins et louée par les hymnes des Séraphins. La très ineffable Trinité lui applaudit ellemême avec des transports qui n'ont point de fin, et la gre^ce dont elle l'inonde lout entière fait que tous ne pensent qu'à cette Reine. L'illustre compagnie des Apôtres l'élève au-dessus de toute louange, la multitude des martyrs est toute en suppliante autour d'une si grande Maîtresse : l'innombrable armée des confesseurs lui adresse des chants magnifiques, le chœur des Vierges aux vêtements blancs célèbre sa gloire avec des accents ineffables : l'enfer lui-même hurle de rage, et les démons insolents racclament*. » l'n clerc très dévot à la Vierge Marie voulait pour ainsi (lire consoler Notre-Dame au sujet des cinq plaies de N.-S. J.-ï'., (Ml lui adressant tous les jours cette prière: (( Réjouissez-vous, Mère de Dieu, Vierge immaculée; réjouissez-vous, puisqu'un ange vous apporte la joie ; réjouiss(»z-vous [)uisque vous avez enfanté la clarté de la lumière éternelle ; réjouissez-vous, Mère ; réjouissez-vous, Sainte Vierge, Mère de Dieu. Vous seule êtes la Mère- Vierge : toutes créatures vous louent : O mère de lumière, je vous eu prie, ne cessez d'inter-

' Saiul Pierre Dainicii, op. xxxiv.

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céder pour nous. » Atteint d'une î^rave maladie ce clerc, réduit à rextréinilé, fut troublé par la frayeur. Ka sainte Vierge lui apparut et lui dit : « Mon fils, pourquoi une si grande crainte de ta part? toi qui si souvent m'as annoncé la réjouissance. Réjouis-toi aussi toi-même et pour te réjouir éternellement, viens avec moi*. » l'n soldat fort puissant et riche avait dissipé tout son bien en libéralités mal entendues. Il devint si pauvre qu'après avoir donné avec profusion, il fut réduit à manquer des moindres choses. Or, il avait

* On voyait dans Téglisc de Tabbaye de Marsilly (baronnie de Boursfogne), où les seigneurs de Noyers avaient leur sépulture, une inscription ainsi conçue : « En Tan mil deux cent, sous le rei^fne de Philippe Dieu donné, un nommé Geoffroy Lebrun, maistre d'hostel du roy, estant disgracié de la cour et sans aucun moyen, comme il passait au travers de la forêt Darnois, autrement Darnaux, le diable lui apparut qui luy promit de grandes richesses, à condition qu*il luy livreroit sa femme : ce que le dit Lebrun luy promit, et à cet effet luy en donna une cédule signée de son sang. Ce que voulant exécuter il monta à cheval, mit saditte femme en trousse, et se mit en chemin pour s'en aller au rendez-vous, qui estoit dans la susditte forêt; et comme son chemin estoit de passer au-devant de l'église de Nostre-Dame deMarcilly, la veille de TAssomption de N.-D., laditte femme entendit sonner une messe et demanda à son mari d'entrer dans Téglise, et comme ledit Lebrun voulut sortir pour achever son voyage, la Vierge prit la figure de sa femme, monta sur la croupe de son cheval derrière luy : — et estant au rendez-vous, on entendit un grand bruit qui se faisoit dans la forcit, et en mesme temps la Vierge enleva dans les bras du diable la ccdule dudit Lebrun et la rendit à sa feinmo, la(}uclle fut trouvée tlans laditte éjBj'Iise où elles'estoit endormie, et la Vicrii^c lui îiyant apparu luy ordonna de prier pour la conversion de sou mari, et disparut. » {Cahin. hist., t. I, [>. 1;)8).

une femme très honnête et fort dévote à la bienheureuse Vierge Marie. A l'approche d'une solennité où il avait coutume de distribuer de grandes lai^esses, comme il n'avait plus rien à donner, il fut poussé par la honte et la confusion à se retirer, jusqu'à ce que cette solennité fût passée, dans un lieu désert où il pourrait soulager sa tristesse, pleurer les inconvénients • de sa position et éviter la honte : tout à coup paraft . un cheval fougueux sur lequel était monté un homme terrible qui s'approche de lui et lui demande le motif: d'une tristesse si profonde. Le soldat lui ayant fait le ^ récit détaillé de tout ce qui lui était arrivé, le cavalier-" lui dit : « Si tu veux te soumettre à un léger acte d'obéissance, tu auras de la gloire et des richesses en plus^ grande abondance que par le passé. » Il promet au prince des ténèbres d'exécuter volontiers ce qu'il lui commandera, pourvu qu'il accomplisse à son égard ce qu'il a promis lui-môme. Et le diable lui dit : <c Va-t'en chez toi, cherche dans tel endroit de ta maison, tu y trouveras des masses d'or et d'argent en telle quantité et tant de pierres précieuses : Mais aie soin tel jour de in'amener ici ta femme. » Sur cette promesse le soldat retourne à sa maison, et dans Tcndroit désigné, il trouve tout ce qui lui avait été annoncé. Il achète aussitôt des palais, il répand des largesses, il rachète ses biens, il se procure des esclaves. Or, le jour fixé étant proche, il appela sa femme et lui dit: « Montez a cheval, car il vous faut aller avec moi en un lieu assez éloigné. » La clame tremblante et effrayée, n'osant pas aller contre ses ordres, se recommanda bien dévotement à la bienheureuse Vier»];^e Marie et suivit

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