‹ La légende du Cid (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · XL1II · texte numérisé non relu

XL1II

Comment le Cid quitta Valence pour se rendre aux cortès de Tolède et des choses qui s'y passèrent.

Après cela, le Cid se prépara pour se rendre aux cortès. Il emmenait avec lui neuf cents chevaliers en fort belle tenue, mais laissait a Valence l'évêque don Hiéronyme et Martin Pelaez l'Asturien, et avec eux-cinq cents chevaliers, fils de noble race, et tous les autres habitants de la ville parfaitement prêts à la défendre et à exécuter les ordres de ceux que uous avons nommés, l'évêque et Martin Pelaez.

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Le Cid, ayant appris de ses filles toute la vérité, partit pour les corlès de Tolède avec son cortège très-richement équipé, cortège de guerre aussi bien que de paix.

Quand le Roi sut que le Cid arrivait, il s'en réjouit fort, et fit deux lieues à sa rencontre, et l'accueillit avec grand honneur, ce qui déplut beaucoup aux infants et à leurs partisans. Le Cid, arrivant auprès du Roi, lui baisa la main. Le Roi l'embrassa, lui donna le baiser de paix, et le traita avec grande courtoisie. Il voulait le faire loger dans le palais de Galiana : mais le Cid supplia don Alphonse de ne pas l'y contraindre, parce qu'il préférait Saint-Servan. Le Roi continua de marcher avec le Cid jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Saint-Servan. Alors il fit appeler les infants et tous les riches-hommes venus aux cortès, et leur dit de se rendre le lendemain, après la messe, au palais de Galiana, que là ils diraient le motif de leur convocation. Puis, le Roi continuant vers l'Alcazar, le Cid demeura à Saint-Servan : et il fit dresser toutes ses tentes autour de l'église, en sorte que son campement paraissait celui d'une grande armée.

Le Roi ordonna qu'on disposât très- somptueusement une grande salle dans le palais de Galiana, et fit dire au Cid d'envoyer son siège, qu'il serait placé auprès de son propre fauteuil. Et le fauteuil du roi était le plus riche qu'on eût vu en Espagne, et il l'avait conquis à Tolède sur les rois Maures qui possédaient cette ville. Le Cid appela donc un sien écuyer fort bon gentilhomme, qui avait nom Fernand Alphonse, et lui dit de prendre son banc à dossier et de le porter aux palais de Galiena : et là, de le placer auprès du fauteuil du Roi comme celui-ci l'avait décidé. Le Cid lui ordonna d'emmeuer avec lui cent écuyers, fils de uoble race : s ne devaient pas s'éloigner du banc à dossier avant le lendemain, et ainsi firent-ils. Or, le banc était' d'ivoire et bien travaillé, et avait un dossier recouvert d'une étoile d'or et de soie très-riche.

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Le lendemain, après La messe, le Roi se rendit au* palais de Galiana. et avec lui les infants de Carrion (H maints autres comtes, riches-hommes el cl en-

trèrent dans l.i salle et virent I»' banc du Cid placé à côté du fauteuil royal, ils commencèrent à se moquer el à mé- <iire de lui. Le comte don Suero s'élant même ap don Alphonse : « Seigneur, dit-il, je vous demande en grâce île me dire pour quelle dame ce banc placé là et si elle viendra vêtue d'une almejia [i) blanche ou 1 leue : car il ne convient pas qu'un tel banc soit placé auprès de votre fauteuil si ce n'est pour votre plaisir, et vous devez, seigneur, donner l'ordre qu'on l'enlève de cet endroit. » Pernand Alphonse entendit parfaitement tout ce discours et répliqua au comte : « Comte, vous tenez mauvais langage : celui qui doit s'asseoir sur ce banc est un chevalier meilleur que vous; certes, il a toujours semblé homme brave à ses voisins, un preux et non une femme. » Alors, le comte menaçant Fernand Alphonse d'un soufflet, celui-ci mit l'épée à la main et s'écria : « Comte, si nous n'étions en présence du Roi, je vous châtierais comme vous le méritez. »

Le Roi s'irrita fort de toutes ces disputes et dit aux comtes de Carrion et aux autres chevaliers présents : « Vous n'avez point raison de mal parler du Cid et de son banc : car il l'a gagné comme un très-vaillant chevalier. Et pour moi, je ne sais pas au monde de chevalier qui mérite autant cet honneur, pas de roi qui possède un aussi bon vassal que le Cid. C'e-t pourquoi ce banc n'a pas été placé là à tort. Tel est mon bon plaisir, et le Cid méritait encore de moi plus grand honneur, Et puisque vous vous moquez de ce Cid qui a remporté tant de victoires sur les Maures jet les Chrétiens, et qui m'a fait de plus beaux présents que amais vassal n'en fit à son seigneur, je voudrais savoir

(\) Robe mauresque.

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lequel d'entre vous a exécuté pareilles choses; et, puisque vous êtes envieux de sa gloire, montrez-le un peu dans vos actions ; et alors vous recevrez les honneurs qu'il reçoit. »

Le Cid ayant été informé de tout avant que de se rendre aux cortès, fit promptement appeler Alvar Fanez et Pero Bermudez, et tous ses gens montèrent à cheval et se rendirent au palais avec lui. Il leur recommanda de bien se tenir sur lems gardes pour accomplir tout ce qu'il leur ordonnerait de conforme à l'honneur et au service du Uoi, et de ne point parler sans sa permission.

Lorsque le Cid entra dans la salle, le Roi se leva et l'accueillit très-gracieusement, et comme, genou en terre, il lui disait : « Seigneur, où m'ordonnerez-vous de m'asseoir avec ces parents et ces amis qui m'ont accompagné? » le Roi lui répondit : « Dieu vous a fait tel que si vous voulez Lien m'obéir, je me réjouirai de vous voir à mon côté. Car celui qui a vaincu des rois, auprès des rois doit prendre place. Je porte donc décret en ces cortès pour vous l'ordonner, et je veux qu'il en soit ainsi dorénavant, t

Le Cil répondit qu'il le remerciait, mais que le ciel ne lui permettait point de s'asseoir avec Son Altesse ; étant sa créature, il se mettrait à ses pieds. Alors don Alphonse lui dit de s'asseoir sur sou banc et s'écria : « Je porte celte défense qu'aucun ne s'assoie avec vous, s'il n'est roi ou prélat. Car, puisque vous avez vaincu tant de rois maures et chrétien-, personne n'est votre égal, personne ne doit se placer à côté de vous. » Alors le Cid lui baisa les mains, en le remerciant, et alla s'asseoir sur son banc, tous les siens à l'enlour.

Alors le Roi demanda un silence général.

Du discours que le dd adressa au roi Alphonse au commencement drs cortès de Tolède, -t des juges que le Roi lui avait donnés pour l'entendre contre les infauta de Carrion.

Le Ciil, voyant que tous se taisaient, en pied se leva et «lit : « Seigneur, je prie Votre Altesse d'ordonner qu'on m'écoute. Et je désirerais que personne ne me répondit avant que j'aie achève mon discours, et aussi, seigneur, que voua défeudiez encore à personne de proférer toute parole désnonnête qui ne puisse se dire devant le Roi. » Don Alphonse, s'adressant donc à l'assemblée : « Écoulez, vous mus ici présents, comtes aussi bien qu'infants et richeshommes et chevaliers. Faites attention que je défends à personne de prononcer contre le Cid un mot qu'il doive taire, sous peine de mort, et sous menace de tomber ainsi dans un cas de trahison. » l'uis se tournant vers le Cid : « Je veux que vous choisbsiez des alcades de ma cour pour vous entendre contre les infants de Carrion, et contre ceux à l'égard desquels vous voudriez faire quelque plainte. » Le Cid l'en remercia, mais le pria de prendre lui-même ceux qui lui plaisaient. Alors le Roi désigna pour juges le comte don Raymond de Toulouse, son gendre; et le comle don Vêla, qui avait peuplé Salamanque, et le comte don Osorio de Campos, et comte don Rodrigue, qui avait peuplé Yailadolid, et le comte don Nuïio de Lara. Le Roi ordonna aux cinq comtes et aux infants de Carrion de s'approcher du Cid. Et il leur lit jurer, en serment public, sur les quatre évangiles, qu'ils conserveraient la justice pour les deux parties; et après tout cela, le Roi ordonna au Cid de commencer son discours.

Comment le Cid réclama aux infants de Carrion tout ce qu'il leur avait donné avec ses filles, comment il fut déci lé que tout lui serait rendu, et comment le Roi confirma cette décision des juges.

Alors le Cid se leva et dit : « Seigneur, devant le Roi et sa cour, les paroles doivent être brèves et précises. C'est pourquoi je demande aux infants de Carrion qu'ils me rendent incontinent deux épées que je leur ai prêtées, et qui s'appellent, l'une Golada, l'autre Tizona; car ils n'ont aucune raison de les garder contre ma volonté. »

Le Roi attendit une réponse des infants, mais les voyant. a ieux. il ordonna aux juges de prononcer nù leur semblait se trouver le bon droit : ceux-ci décidèrent que les infants devaient rendre leurs épées au Cid. Comme les infants s'y refusaient; le Roi entra en grande colère et se leva de son fauteuil. Il marcha vers l'endroit où ils se tenaient assis, et leur enleva leurs épées pour les remettre au Cid. Alors don Alvar Fanez se leva et parla au Cid : a Consentez à me donner Colada pour que je vous fasse bonne garde tant que dureront ces cortès. » Le Cid la lui donna. Pero Bermudez s'étant élevé, adressa au Cid semblable prière, et il reçut Tizona. Le Cid mit alors sa main dans sa barbe comme il avait coutume : et les infants et les gens de leur parti ressentirent grande crainte., persuadés qu'il leur avait pris les épées, et en avait armé ses amis, parce qu'il voulait se révolter dans les cortès.

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