CHANSON SECONDE
Mon Cid se tenait à Valence avec tous ses vassaux; ses deux gendres, les infants de Carrion, étaient avec lui. Comme un jour le Campeador dormait étendu sur un banc à dossier, sachez qu'il leur survint une grave alerte. Le lion s'élança de sa cage et rompit sa chaîne. Grande crainte dans l'assemblée; les gens du Campeador roulent leurs manteaux à leurs bras, entourent le banc à dossier, et se rangent autour de leur seigneur. Fernand Gonzalez ne voit point de refuge, nulle tour, aucune salle ouverte; il se met sous le banc à dossier, tant il a grande peur. Diègue Gonzalez se précipite par la porte, disant de sa bouche : « Jamais je ne reverrai Carrion ! » 11 se cache tout tremblant derrière une poutre de pressoir : manteau et cotte, il les retira tout salis.
Sur ce , celui qui à une heure bonne reçut le jour s'éveilla, et, voyant le banc à dossier entouré de ses bons barons : « Qu'est cela, mes braves, et que voulez-vous?» — « Ah ! ttès-honoré seigneur, c'est le lion qui cause ce désordre. »
Mon Cid, appuyant le coude sur son siège, debout se leva. Son manteau au cou, il alla droit au lion. A cette vue, le lion se troubla, il courba la tête et baissa le visage devant Mon Cid. Mon Cid don Rodrigue, de sa main, lui saisit la crinière, l'emmena et l'enferma dans sa cage.
Tous les assistants, émerveillés, reviennent dans la cour du palais. Mon Cid demande ses gendres et ne peut les trouver. C'est en vain qu'on se met à les appeler, ni l'un ni l'autre ne répond. Lorsque enfin on les retrouva et qu'ils vinrent, ils vinrent tremblants et sans couleur. Jamais vous ne vîtes hilarité comme celle qui parcourut l'assemblée. Mon Cid le Campeador la fit cesser.
Les infants de Carrion se tinrent pour grandement outragés, et cet accident leur causa beaucoup d'ennui.
Tandis qu'ils étaient tourmentés de ce souci, des troupes de Maroc vinrent cerner Valence. Cinquante mille tentes de chefs sont plantées : c'était le roi Bucar, dont les faits vous ont peut-être été contés. Mon Cid et tous ses barons se réjouissaient; leur butin croissait, grâce au Créateur.
Mais, sachez-le, les infants de Carrion ont l'âme en peine, car ils n'ont nul plaisir à voir toutes ces tentes des Maures. Les deux frères se sont retirés à part : « Voilà du butin, nous le voyons, mais nous ne voyons pas le mal qui peut arriver. Il faudra nous mêler à cette bataille; de cette façon, nous ne reverrons plus Carrion, et veuves resteront les filles du Campeador. »
Muno Gustioz entendit leur secret. Il vint, avec la nouvelle, à Mon Cid Ruy Diaz le Campeador ! « Voici que vos gendres ont peur, lui dit-if, tant ils sont courageux! Tandis qu'il faut courir au combat, ils regrettent Carrion. Allez les exhorter, et que le Seigneur vous soit en aide ! Ils peuvent rester en paix, on se passera d'eux à l'heure du partage. Avec vous nous vaincrons, si le Créateur veut nous protéger. »
Mon Cid don Rodrigue sortit en souriant. « Dieu vous
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garde, mes gendres, Infants de Carrionl Tenei en i mei filles aussi blanchea que le soleiL Moi, je désire les batailles, el vous Cardon. Dans Valence, tous pouTez prendre vos aises autant qu'il vous plaira, car je connais les
Maures, et je me fais fort, arec la grâce de Dieu, de les repousser de la contrée (1]
...o Puisse venir le jour où il (le Campeador vous doive de la reconnaissance!
Tous deux sont revenus de compagnie, comme y consent don Pero, à la grande joie de Fernand. Mon Cid et I vaseaei fuient contents à la vue du butin que l'infant ramenait. « Oui. s'écria le Campeador, si telle est la volonté de Dieu, notre Père qui est là-haut, mes deux gendres seront braves dans le champ. »
Comme ils parlent, l'ennemi approche. Les tambours sonnent dans l'ost des Maures. Grand nombre de Chrétiens sont dans Pétonnement; nouveaux arrivés, ils n'avaient jamais vu ce spectacle.
Diègue et Fernand sont plus étonnés encore. De gré ils ne fussent jamais venus en cet endroit. Ecoutez ce que dit celui qui à une heure bonne reçut le jour. : « Holà! Pero Bermuez, mon cher neveu! Ayez soin de don Diègue et de don Fernand, mes deux gendres, que je chéris tant. Car. Dieu aidant, je ne laisserai pas les Maures s'établir dans la plaine. »
— « Je vous le dis, Cid, répondit Pero Bermuez, en toute vérité : aujourd'hui je n'ai nul souci de garder les infants.
(I) Il manque ici une page du manuscrit. Les infants veulent aller au combat. Dans une escarmouche, avant la bataille, don Fernand prend la fuite devant un Maure. Pero Bermuez arrive, parvient a tuer le Maure, et donne son cheval a dou Fernand. Pero Bermuez reprochera plus tard à l'infant cet acte de lâcheté. C'est lui qui parle au moment où nous reprenons le récit.
Veille sur eux qui que ce soit; il ne m'en chaut. Moi et les miens nous voulons frapper en avant, vous et les vôtres tenez bon à l'arrière-garde. S'il y a péril, il vous sera facile de me porter secours. »
En ce moment arriva Minaya Alvar Fanez : « Ecoutezmoi, loyal Cid Campeador! Dieu et vous, si digne d'être en sa faveur, vous nous octroierez cette victoire. Ordonneznous de les frapper de quelque côté qu'il vous plaise; chacun est prêt à accomplir la tâche qui lui sera imposée, comme il va paraître, avec l'aide de Dieu et sous vos auspices. » ,
Mon Cid dit : « Ne nous pressons pas tant. »
L'évêque don Hiéronyme arrive vêtu de toutes armes; toujours sous de bons auspices, il s'arrête devant le Campeador : a C'est moi qui aujourd'hui vous ai dit la messe de la Sainte-Trinité. Je suis parti de mon pays, je suis venu vous chercher pour satisfaire le désir que j'ai de tuer quelques Maures. Je veux faire honneur à mon rang et à mon nom, et pour cet exploit je demande à marcher le premier. Je porte un pennon léger et des armes de choix. S'il plaît à Dieu, je les veux essayer pour me réjouir l'âme, et pour que vous, Mon Cid, vous soyez plus content de moi. Si vous ne me faites cette amitié, je veux me séparer de vous. »
Alors Mon Cid répondit : « Votre désir me plaît. Voici qu'apparaissent les Maures, allez vous essayer; d'ici nous verrons comment se bat l'abbé. »
L'évêque don Hiéronyme donna de l'éperon et courut les frapper à l'extrémité du camp. Grâce à son destin et à Dieu qui l'aimait, dès les premiers coups il tua deux Maures de sa lance. En ayant brisé la hampe, il mit la main à l'épée. Il s'essayait, le bon évêque; Dieu! comme il combattait bien ! Deux sont morts de sa lance, et cinq sous son épée. Les Maures sont nombreux, ils l'environnent et lui portent de grands coups, mais ils ne peuvent fausser son armure.
Celui qui à une heure bonne reçut le jour avait les yeux
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i]w< sur lui. Il embrasse son écu, abaisse sa lance, el pressant Babieca, le cheval bon coureur, il va les frapper de cœur et d'âme. Le Campeador B'attaqua aui prem bataillons; sep! Maures tombèrent blessés et quatre tués. Il plut à Dieu qu'ici commençât la déroute. Mon < -i<l «*t les siens tombèrent a leur poursuite. Que de cordes on eût pu voir brisées, d'attaches arrachées, etde pavillons d'un beau travail jetés au loin ! Les chevaliers «le Mon Cid tirent de leurs tentes les gens de Bucar, ils les tirent de leurs tentes et se lancent à leur poursuite. Vous eussiez pu voir de toutes parts dans la plaine maint bras tombé avec son armure, mainte tète avec son caserne, et des chevaux sans maîtres courant à l'aventure, dette poursuite dura sept milles accomplis.
Won Cid se précipita sur les pas du roi Bucar. « Tourne par ici, Bucar! N'es- tu pas venu de l'autre côté de la mer? Retourne-toi, tu vas te voir avec le Cid à la grande barbe: nous nous saluerons et lierons amitié. »
Bucar répondit au Cid : « Dieu confonde une telle amitié! Tu tiens en main ton épée nue et je te vois jouer de l'éperon; il me semble que tout ton désir est de l'essayer sur moi. Mais si mon cheval ne trébuche et ne m'entraîne en sa chute, tu ne me rejoindras que dans la mer. n
Mon Cid répondit alors : « C'est ce qu'on ne dira pas. »
Bucar a un bon cheval, qui fait de grands] bonds; mais Babieca, celui de Mon Cid, va gagnant du terrain. Le Cid atteignit Bucar à trois brasses de la mer ; il leva dans l'air Colada et l'en frappa d'un coup terrible. Les escarboucles du heaume ont sauté; et heaume et le reste, l'épée a tout coupé, tout brisé, et l'a pourfendu jusqu'à la ceinture. C'est ainsi que le Campeador tua Bucar, le roi d'outre-mer, et gagna Tizona, l'épée qui vaut mille marcs d'or. 11 a remporté une grande et merveilleuse victoire. En cet endroit, Mon Cid et tous les chevaliers de ses compagnies ont conquis de la gloire.
Tous de leur mieux, saehez-le, pillaient le' camp, et chargés de butin s'en retournaient. Us arrivèrent ainsi jusqu'aux tentes les plus éloignées, où s'était arrêté celui qui à une heure bonne reçut le jour. Mon Cid Ruy Diaz, l'illustre Campeador, avec les deux épées qu'il avait en si haute estime, revint au plus vite à travers ce carnage; son casque détaché laissait voir sa figure fatiguée et sur ses cheveux sa coiffe toute froissée.
Mon Cid vit quelque chose qui vint le réjouir, car, en levant les yeux, et regardant devant lui, il vit accourir Diègue et Fernand, les deux fils du comte don Gonzale. Quel plaisir pour Mon Cid ! Avec un gracieux sourire, il leur dit : « Venez, mes gendres; je vous reconnais pour mes fils, car je vois bien que le combat vous fait plaisir. A Carrion on recevra de bonnes nouvelles de vous sur la manière dont nous avons défait le roi Bucar. J'ai confiance en Dieu et en tous ses Saints que nous aurons lieu d'être contents de cette victoire.»
En ce moment survient Minaya Alvar Fanez : il porte au cou son écu tout couvert de coups d'épée, et aussi d'un nombre infini de coups de lance; mais en les lui donnant on n'avait pas eu de succès. Son coude, en bas, dégoutte de sang; il a tué plus de vingt Maures. De tous côtés arrivent les vassaux du Campeador.
Minaya dit : « Je rends grâces à Dieu, le Père delà-haut. et à vous, Cid, qui à une heure bonne avez reçu le jour. Vous avez tué Bucar, et le champ de bataille reste en notre pouvoir. Tous ces trésors sont à vous et à vos vassaux. En ce jour vos gendres ont fait leurs preuves et se sont noblement fatigués à combattre les Maures dans la plaine. »
Mon Cid répondit : « C'est ce dont je suis heureux. Maintenant la valeur, plus tard l'estime. » Ce que le Cid disait en bien, ils le prirent en mal.
Toutes les dépouilles sont apportées à Valence. Mon Cid et toutes ses compagnies sont dans la joie de ce qu'il échoit
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è chaque pari sis cents marcs d'argent, lorsqu'ils reçurent leur loi du butin el le tinrent en leur possession, !«'< gendres de Mon Cid crurent bien (pu* de leurs jours ils ne seraient oneques dans le besoin, ils s". mi furenl i Valence très-bien parés Vivres Frais, belles peaux, bons manteaux, rien ne manque. Ils ont grande allégresse, mon Cid i -aux.
La cour du Campeador fut nombreuse en ce jour.
A la suite de eette victoire remportée el de cette mort du roiBucar, Mon Cid, levant la main el se prenant ta barbe, dit a ses chevaliers : « Grâces au Christ, seigneur de Punivers, je vois enfin ce dont j'avais la vue à cœur : mes deux gendres avec moi ont combattu dans le champ. De bonnes nouvelles d eux iront à Carrion, sur ce qu'ils se sont acquis d'honneur pour eux et d'avantages pour rrous. Les trésors que nous avons tous gagnés sont immenses; une part nous en revient, que le reste leur soit abandonné. »
Mon Cid, qui naquit à une heure bonne, voulut que chacun reçût, pour cette victoire qu'on venait de remporter, une somme comptée loyalement, mais que son cinquième ne fût pas oublié. Ainsi firent-ils tous d'un commun accord. Six cents chevaux, nombre de chameaux et autres bêtes de somme, échurent au Cid pour son cinquième. Si grandes sont toutes ces richesses gagnées par le Campeador, qu'on ne les saurait énumérer. « Grâces soient rendues à Dieu, le maître de ce monde! Jadis je fus dans la misère, maintenant je suis riche, car j'ai de la fortune, des terres, des trésors, des honneurs, et mes gendres sont infants de Carrion. Le Créateur permet que je gagne des batailles : Maures et Chrétiens ont grande peur de moi. Là-bas, en Maroc, ce pays des mosquées, ils peuvent être surpris par moi quelque nuit; c'est ce qu'ils craignent, mais moi, je n'y song€ pas. Non, je n'irai pas les chercher et je resterai à Valence. Avec l'aide du Créateur, ils me payeront un tribut, ils me le payeront à moi ou à tout autre, selon mon bon plaisir. »
Mon Cid le Campeador veut qu'à Valence toutes ses compagnies et tous ses vassaux soient dans de grandes réjouissances. Ses deux gendres sont remplis d'allégresse pour avoir montré du cœur dans ce combat; tous deux ont gagné une somme de cinq mille marcs. Les infants de Cardon se tiennent pour fort riches.
Avec les autres ils vinrent à la cour. Là se trouvaient, avec Mon Cid, Tévêque don Hiéronyme, le bon Alvar Fanez, valeureux chevalier, et beaucoup d'autres de la maison du Campeador. A leur entrée, les infants de Carrion furent reçus par Minaya, au nom de Mon Cid le Campeador : « Venez ici, parents, vous nous faites honneur. »
Le Campeador se réjouit de les voir arriver : « Vous voyez en ce moment, mes gendres, ma vertueuse femme et mes deux filles, doua Elvire et doua Sol. Qu'elles vous embrassent et obéissent avec plaisir. Les Maures sont vaincus et tué le roi Bucar, ce traître insigne. Grâces à sainte Marie, mère de Notre-Seigneur Dieu, vous tirerez honneur de nos mariages. De bonnes nouvelles iront aux terres de Carrion. »
A ces mots, Fernand Gonzalez répondit : « Grâces au Créateur et à vous, Cid illustre, nous avons de telles richesses qu'on ne les pourrait compter. Par vous nous avons combattu, par vous nous nous sommes fait honneur. Ayez d'autres soucis; quant à nous, nous tenons notre récompense. »
Les vassaux de Mon Cid se mirent à sourire. Parmi les plus ardents au combat, parmi les plus ardents à la poursuite, ils ne trouvaient ni Diègue ni Fernand.
Et la nuit et le jour amèrement on les plaisantait ; et comme ces railleries allaient toujours croissant, les deux infants se consultèrent. Tous deux, irrités, se retirèrent à l'écart; ils sont vraiment frères : « Ne nous préoccupons plus des propos de ces gens, se dirent-ils; nous nous attardons trop ici. Retournons vers Carrion. Les richesses
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que nous possédons sont el magnifiques; notre
entière ne nous suffirai! pas pour les dépenser. Demandons nos femmes au Cid Campeador; disons qui nous voulons les conduire aui terres de Cardon, pour leur apprendn sonl Bitués leurs domaines. Les ayant ainsi retirées de Valence <it des mains du Campeador, nous pourrons, une fois en route, agir à notre guise, avant qu'on nous rappelle I accident <lu lion. La naissance nous fit comtes de Carrion; nous emporterons des trésors d'une immense valeur. Oui, nous outragerons les filles du Campeaûor. Ses trésors nous feront riches pour jamais, et nous nous pourrons marier avec des filles de rois ou d'empereurs, car la naissance nous lit comtes de Cardon. T'est convenu, nous outragerons les tilles du Campeador plutôt que de nous laisser reprocher l'aventure du lion. »
Dans ce dessein tous deux sont revenus, et Fernand Gonzalez, ayant fait faire silence, parla ainsi : « Ah! le Créateur vous garde, Cid Campeador! Qu'il vous plaise à vous d'abord, puis à doua Chimène, à Minaya Alvar Faùez, et à tous ici présents, de nous remettre celles qu'a faites nos femmes la bénédiction nuptiale. Nous les mènerons dans nos terres de Carrion et les établirons dans ces villes que nous leur avons données en présent de fiançailles et en héritage. Vos filles verront quels sont nos biens et ce qu'auront en partage les enfants qui naîtront de nous. »
Le Campeador répondit : « Je vous donnerai mes filles et une partie de mes biens. » — Le Cid ne songeait pas aux outrages qui l'attendaient. — « Vous leur avez donné en présent de fiançailles des villes et des terres en pays de Carrion; moi, je veux leur donner à elles une dot de trois mille marcs d'argent, et à vous des mules et de jeunes palefrois, de bonne race, et des chevaux destriers de fatigue et de course, ainsi que maints vêtements de drap et de ciclaton. Je vous ferai don encore de deux épées, Colada et Tizona; sachez que je les ai gagnées en brave guerrier.
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Puisque je vous donne mes filles, tous deux vous êtes mes fils. Vous emportez au loin les fibres de mon cœur. Que Ton sache en Galice, en Castille et en Léon, que je ne laisse partir mes deux gendres que chargés de richesses. Servez Lien mes filles, car elles sont vos femmes, et vous aurez ainsi de moi bonne récompense. »
Les infants de Carrion y consentent. Aussitôt les filles du Campeador leur sont confiées, et ils commencent à recevoir ce que leur a promis le Cid.
Quand ils sont comblés à tout leur souhait, les infants de Carrion font charger les mules. A Valence la grande, on s'émeut à la nouvelle de leur départ; tous prennent les armes et chevauchent pleins d'ardeur pour pouvoir accompagner les filles du Campeador aux terres de Carrion.
Déjà les deux sœurs, dona Elvire et dona Sol, pensent à chevaucher et font leurs adieux. Elles tombent à genoux devant le Cid Campeador : « Ah! que vous garde le Créateur! Père, nous vous demandons merci; c'est vous qui nous avez engendrées, c'est notre mère qui nous donna le jour, et maintenant vous êtes encore devant nous, dame et seigneur. Mais voilà que nous allons partir pour les terres de Carrion, car notre devoir est d'exécuter vos ordres. Oui, toutes deux nous demandons la grâce d'envoyer de vos messagers aux terres de Carrion. »
Mon Cid les embrasse, et à toutes deux dit ses adieux, et ce qu'il faisait, la mère le fit après lui. « Quittez ces lieux, mes filles, dit-elle, et que le Créateur daigne veiller sur vous! Vous emportez l'amour de votre père et le mien. Allez à Carrion, où sont vos domaines. Oui, j'en suis assurée, je vous ai bien mariées. »
A leur père et à leur mère elles baisaient les mains, et tous deux leur donnaient avec amour leur bénédiction.
Mon Cid pense au départ; sa troupe l'accompagne à cheval, en armes et en noble prestance. Les infants sortent de Valence, la cité brillante, saluant les dames et toutes leurs
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compagnies. Us passent ptr le verger de la fille, tenant leurs
I incei a la main.
Mnn Cid allait joyeui avec tontes ses compagnies, quand il vit aux auguras, celui qui à une heure bonne ceignit Pétée, que ces mariages ne dureraient pai longtemps i quelque accident. Ses filles sont tentes déni mariées, il ne peul se dédira. Où es-tu, mon ocrée, Fêles HuBotY Tu es consta ds mes deux filles et leur es dévoué ii! d'asae. le te charge de les accompagner jusque dans Carriou ; tu Terrai quels héritages ont été donnés a mes filles, et tu retourneras vers le Campeador avec ces nouvelle .
Fêles tfnnoz dit : i De coeur et d'âme, avec plaisir 1
Hinaya Alvar Panez s'arrêta devant Mon Cid : « Retour- - GSd, à Valence la grande; s'il plaît à Dieu 1»' Père Créateur, nous irons les tout au pays de Carrion. Dons Elvire et dona Sol, nous vous recommandons à Dieu et souhaitons de n'éprouver jamais que du plaisir au récit de ce que vous ferez. » Les gendres répondirent : « Dieu le veuille ainsi! »
Ce furent de grandes douleurs quand il fallut se séparer. Le père et les filles pleurèrent de cœur, et les chevaliers du Campeador firent de même.
« Écoute, toi, dit le Cid, neveu Fêlez Munoz : vous prendrez le chemin de Molina et y resterez la nuit. Saluez mon ami le Maure Abengalvon. Qu'il reçoive mes gendres aussi bien qu'il est en son pouvoir. Tu lui diras que j'envoie mes filles au pays de Carrion; qu'on leur rende tous les services dont elles pourraient avoir caprice ou besoin. Pour l'amour de moi, qu'il les escorte ensuite jusqu'à Médina. Pour tout ce qu'il fera, il aura de moi bonne récompense. »
Comme l'ongle de la chair, dona Elvire et doua Sol se sont séparées du Campeador; il s'en retourne vers Valence, celui qui à une heure bonne reçut le jour.
Les infants de Carrion ne songent plus qu'à s'éloigner.
La première halte ne se fit qu'à Sainle-Marie d'Albaracin. Ils se hâtent autant qu'ils peuvent, les infants de Carrion. Us sont déjà à Molina, chez le Maure Ahengalvon. A cette nouvelle, le Maure joyeux sort à leur rencontre avec de grandes marques d'allégresse. Dieu ! comme il les sert bien selon tous leurs désirs!
Le lendemain matin il monta à cheval avec elles, et les fit escorter par deux cents cavaliers pour traverser ces montagnes qu'on nomme de Luzon. Le Maure offrit ses pré* sents aux filles du Cid, et donna un bon cheval à chacun des infants. Us traversèrent Arbuxuelo et arrivèrent au Jalon. Ils gîtèrent au lieu dit l'Ansarera. Le Maure, en cela, ne fit rien que pour l'amour du Cid Campeador.
Les infants de Carrion remarquèrent le luxe déployé par le Maure, et les deux frères concertèrent entre eux une trahison. « Certes, puisque nous voulons abandonner les filles du Campeador, nous pourrions peut-être tuer le Maure Abengalvon, et tout ce qu'il possède de richesses, nous l'aurions. Elles seraient en sûreté comme le domaine de Carrion; jamais le Cid Campeador n'aurait raison de nous. »
Tandis que les infants de Carrion concertaient cette fourberie, un Maure latinier (1) les entendit. Ils n'ont plus leur secret, le Maure le rapporta aussitôt à Abengalvon. « Chef, dit-il, tu es mon seigneur, garde-toi de ceux-ci; j'ai ouï concerter ta mort aux infants de Carrion. »
Le Maure Abengalvon était fort bon batailleur. Il partit à cheval avec ses deux cents cavaliers. Les armes à la main, il vint s'arrêter devant les infants, et les infants ne prirent point de plaisir aux paroles du Maure. « Dites-moi, que vous ai-je fait, infants de Carrion? Quand moi, je vous sers
1 Qui entendait le latin, c'est à dire un Maure qui comprenait le latin corrompu ou roman que parlaient les Espagnols au temps du Cid. (Noie de Sanchez.)