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avec franchise, vous vous concertez pour ma mort! Si je n'j renonçais pour Moq c.i.i de Bivar, je voua traiterais de telle sorte qu'on en ferait bruit dans le monde, el sans plus tarder je ramènerais sea filles au loyal Campeador. Plus jamais voua ne rentreriez à C irrion. Dèa ce moment je voua quille, traitre8 el pervers. Accordez-moi de pouvoir m'en aller, dofia Blvire et doua Sol. Je prise bien peu la réputation de ceux de Carrion. Dieu veuille et lasse, lui qui eat seigneur de l'univers entier, que le Campeador puisse se réjouir de ces mariages. »
Cela «lit, le Maure s'en retourna; ses cavaliers tenaient les armes hautes au passage du Jalon. En homme de bon sens, il revint à Molina.
Les infants de Carrion s'éloignèrent alors de l'Ansarera. De jour et de nuit ils pressent leur marche. Ils laissent à leur gauche Atineza, rocher bien fortifie, passent ensuite la Sierra de Miedes, et piquent des deux à travers ces hautes montagnes. Ils laissent à gauche Griza, peuplée par Alamos, et les cavernes où il enferma Elpha; ils laissent à droite et plus au loin Santesteban.
Les infants sont entrés dans la rouvraie de Corpes. Les arbres étaient hauts dans cette forêt, leurs branches montaient vers les nues, et des bêtes fauves rôdaient aux alentours. Us trouvèrent un verger avec une source limpide. Les infants de Carrion firent planter là leur tente, et passèrent la nuit avec tous les gens de leur suite. Us témoignèrent de l'amour à leurs femmes en les tenant embrassées, mais ils le leur prouvèrent mal quand monta le soleil.
Us firent charger les mules de leurs riches trésors; la tente, dressée pour la nuit, fut pliée; les serviteurs ont pris les devants. Les infants de Carrion ont donné l'ordre formel que personne, ni homme, ni femme, ne restât là, sinon leurs deux femmes, doua Elvire et doua Sol: il veulent se récréer avec elles sans nulle contrainte.
Tous étaient partis; eux quatre seuls étaient restés. À
quelle horreur s'étaient décidés les infants de Carrion r « Sachez-le bien, dona Elvire et doua Sol, ici, dans ces bois sauvages, vous allez être déshonorées. Vous serez abandonnées par nous, car nous partons. Vous ne partagerez pas les terres de Carrion, les nouvelles en viendront au Cid Campeador, et nous serons ainsi vengés de l'aventure du lion. »
Ils leur enlèvent manteaux et pelissons, et ne leur laissent sur le corps que la chemise et le bliaut. Ils ont aux pieds leurs éperons, les méchants traîtres. En main ils prennent des sangles épaisses et dures.
A cette vue, dona Sol s'écrie : « Au nom de Dieu, nous vous en prions, don Diègue et don Fernand, vous avez deux épées affilées et de bonne trempe, celles qu'on nomme, Tune Colada, l'autre Tizona, tranchez-nous la tête, nous serons martyres. Maures et Chrétiens n'auront qu'une voix pour dire que nous n'avons pas mérité un tel châtiment. Ne vous montrez pas si cruels envers nous. Si vous nous frappez, c'est vous que vous avilissez, et ce sera redit en cour ou aux cortès. »
Toutes les prières de ces dames sont inutiles; les infants de Carrion se mettent à leur donner des coups. De leurs sangles flexibles ils les frappent horriblement; de leurs éperons aigus, douleur affreuse pour elles, ils leur déchirent les chemises et les chairs; le sang pur jaillissait sur leurs bliauts. Voilà qu'elles se sentent frappées jusques au cœur. Quel bonheur ce serait si dans cet instant, par le bon plaisir du Créateur, eût pu paraître le Cid Campeador!
Ils les battent si fort que leurs chemises et leurs bliauts sont tout ensanglantés, et qu'elles ne peuvent plus se tenir. Eux-mêmes, s'étant essayés à qui donnerait les meilleurs coups, sont las de frapper.
Déjà dona Elvire et dona Sol ont perdu la parole. Ils les laissent pour mortes dans la rouvraie de Corpes. Emportant leurs manteaux et leurs peaux d'hermine, ils les aban-
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donnent ainsi en bliaut et eo chemise, Bans défense contre les oiseaux de la montagne el les bêles aux instincts saura, il- les laissent pow asortes, sachez-le, el non pour vivantes encore. Quel bonheur ce serait si dans cet instant eût pu paraître le Gld Campeadorl
Les infanis de Carrion les oui laissées pour mortes dans cette nniM-.iii de Cornes : l'une ne peut porter aide à l'autre. Ils vont à traversées montagnes se félicitant en chemin : « De DOS Mariages nous voilà maintenant bien vengés! Nous n'eussions pas même dû les prendre pour concubines sans nous en faire prier; elles n'étaient pas nos égales pour être à nos bras. Voilà comme sera vengé le déshonneur de ce lien. » Ainsi se félicitaient en chemin les infants <l • Carrion. «
Mais je veux vous parler de ce Fêlez Mufioz. qui était neveu du Cid Campeador. Les infanis de Carrion lui ordonnèrent d'aller en avanrt, ce qu'il ne fit pas de bon gré; tandis qu'il marchait, son cœur était dolent. A l'écart, loin des autres il se glissa. Fêlez Mufioz se plaça dans un épais fourré, pour voir arriver ses cousines ou connaître ce qu'avaient fait les infants de Carrion. Il les vit venir, et il entendit quelques mots. Eux, ils ne l'aperçurent pas et ne se doutèrent de rien. Sachez bien que s'ils l'eussent vu, il n'eût pas évité la mort.
Les infants s'éloignèrent, courant à franc étrier. Fêlez Mufioz revint sur leurs traces et trouva ses deux cousines comme mortes. Tout en criant : « Cousines! cousines! » il descendit bien vite de cheval, prit l'animal par la bride et se dirigea vers elles. « Ah! cousines, mes chères cousines, doua Elvire et doua Sol, les infants de Carrion se sont mal comportés. Plaise à Dieu et à sainte Marie qu'ils en reçoivent une dure récompense. »
Ce disant, il tourne autour d'elles, qui sont si troublées qu'elles ne peuvent rien dire, et son cœur en est profondément déchiré. Il leur crie : « Cousines! cousines! doîïa
El vire et doua Sol! Réveillez-vous, cousines, pour l'amour du Créateur! Nous sommes au moment où le jour va faire place à la nuit. Que les bandes de bêtes féroces ne nous mangent pas dans cette forêt. »
Peu à peu doua Elvire et doua Sol reprirent connaissance, elles rouvrirent les yeux et regardèrent Fêlez Munoz. a Remettez-vous, cousines, pour l'amour du Créateur! Dès que les infants de Carrion ne me retrouveront plus, ils me feront chercher sans délai. Si Dieu ne nous protège, nous mourrons en ces lieux. »
A grand'peine parla dona Sol : « Si le nom du Campeador, notre père, suffit pour obtenir cela de vous, donnez-nous de l'eau, mon cousin, et que vous protège le Créateur! »
Fêlez Munoz remplit d'eau le chaperon neuf et brillant qu'il apportait de Yalence, et en donna à ses cousines. Toutes deux se désaltérèrent. Elles étaient fort déchirées ; il les pria tant qu'elles consentirent à s'asseoir. Alors il les exhorte et leur rend courage jusqu'à ce qu'elles soient réconfortées. Bientôt il les prend l'une et l'autre, et les place sur son cheval, en les couvrant toutes deux de son manteau. 11 prend son cheval par la bride et les éloigne rapidement de ce lieu. Tous trois de compagnie, entre jour et nuit , sortirent de ces montagnes par la rouvraie de Corpes.
Les voici arrivés aux rives du Douero. Fêlez Munoz, les laissant à la tour de doua Urraque, vint à Santesteban. Il y trouva Diègue Tellez, celui qui avait servi Alvar Fanez. Son âme s'affligea de ce qu'il entendit. Il prit des montures et des vêtements convenables, et alla au-devant de doua Elvire et de dona Sol. Il les fit entrer à Santesteban, et là leur rendit tout ce qu'il put d'honneurs.
Les gens de Santesteban furent toujours courtois; lorsqu'ils eurent appris ce qui était arrivé, ils s'en attristèrent de cœur. Ils rendirent courage aux filles du Cid, et cellesci restèrent parmi eux jusqu'à leur guérison. Maudits soient
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les iniaiits de Carrion I De ccbqi l'eu attrista le bon roi don Alphonse.
Ces nouvelle! parrinrenl à Valence la grande. Lorsqu'on le lui apprit, Mon Cid te Campeador durant un< grande hem»' penta et réfléchit. Levant la main et >»• prenant la barbe: ■ .!<' remerde le Christ, seigneur du mond»\ ilit-il. Puisque m'ont rendu de tels honneurs les infants de Carrion, par cette barbe que nul n'arracha jamais, ils n'en profiteront pas, ces infants de Carrion; car pour mes filles, je les marierai bien. »
Mon Cid, et toute sa cour, et Alvar Fanez, étaient d'âme et de cœur dans la tristesse. Minaya partit à cheval avec Pero Bermuez, Martin Antolinez, le noble Burgalais et deux cents chevaliers que lui confia Mon Cid. Celui-ci leur recommanda très-fort d'aller de jour et de nuit, et d'amener ses filles à Valence la grande.
Sans délai ils exécutent l'ordre de leur seigneur; ils chevauchent rapidement, ne s'arrêtant ni le jour ni la nuit. Ils arrivent au château hien fortifié de Santesteban de Gormaz. Là, il est vrai, ils hébergèrent une nuit.
La nouvelle se répandit à Santesteban que Minaya venait chercher ses deux cousines. Les habitants de Santesteban, en gens d'honneur, reçurent Minaya et tous ses chevaliers. Cette même nuit ils offrirent à Minaya un grand festin, que celui-ci ne voulut pas accepter, mais dont il les remercia grandement. « Je vous rends grâces, habitants de Santesteban, pour votre bonne volonté. Des honneurs que vous nous accordez dans ces conjonctures, Mon Cid le Campeador vous sait beaucoup de gré, de là-bas où il reste. C'est aussi ce que je fais, moi qui suis ici présent. Certes, que le Dieu des cieux vous donne pour cela bonne récompense! » Tous le remercient, et sont satisfaits.
Les "chevaliers se mettent en quête d'un logis pour se délasser pendant la nuit. Minaya va là où restent ses cousines pour les voir. Doua Elvire et doua Sol fixent les yeux
sur lui : « Nous vous sommes aussi reconnaissantes que si c'était le Créateur lui-même que nous voyions, et vous, vous lui devez de la reconnaissance pour nous trouver vivantes. En temps de loisir, nous saurons vous raconter toutes nos misères. »
Les dames et Alvar Fanez pleurent de leurs yeux, mais Pero Bermuez pense tout différemment. « Doua Elvire et dona Sol, n'ayez point de souci, puisque vous, vous êtes saines et sauves, et sans plus de mal. Beau mariage vous avez perdu, meilleur vous pourrez trouver. Oui, qu'il nous soit donné de voir le jour où la vengeance sera dans nos mains! »
Ils passent la nuit en cette ville avec de grandes marques d'allégresse. Le lendemain matin ils pensent à chevaucher. Les gens de Santesteban leur font le plaisir de les escorter jusqu'à Rio-d'Amor. Là ils se séparèrent d'eux et pensèrent à s'en retourner. Minaya, avec les dames, continua son chemin.
Ils traversèrent Alcoceba à droite de Santesteban-de- Gormaz, pour aller loger au lieu dit Vado-de-Rey. Ils prirent leur gîte à la ville de Berlanga, et le lendemain, au matin, se mirent en marche. Ils allèrent héberger à la ville nommée Médina, et le jour suivant firent la route de Médina à Molina.
Le Maure Abengalvon s'en réjouit en son cœur. De bon gré il sortit pour leur faire accueil. Par amitié pour Mon Cid, il leur donna un splendide souper. De là ils se dirigèrent directement vers Valence.
A celui qui à une heure bonne reçut le jour la nouvelle en arriva. Il est aussitôt à cheval et sort, les armes à la main, à leur rencontre. En route, il montre beaucoup de joie.
Mon Cid alla embrasser ses filles, et tout en les caressant il se prit à sourire. « Venez, mes filles, Dieu vous garde de mal! Si j'acceptai cette alliance, c'est que je n'osai rien dire contre. Plaise au Créateur qui habite au ciel que
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dorénavant je vous voie mieux mariée* I Dieu veuille aussi m'akfor à tirer vengeance de met gendres de Cardon! Leg tilles baisèrent Les mains à leur père. Ils retournèrent et entrèrent en arara aans 1s cité. Doua Chimèoe, leur mère, lut bien joyeuse avec elles.
Celui qui à une heure bonne reçut le jour ne voulut pas tarder. Il s'entretint avec les siens en son particulier sur la pensée qu'il avait d'envoyer un message au roi Alphonse de Pastille. « Où es-tu, Ifuno Gustioz,mou noble vassal? A une heure bonne je t'ai donné le vivre en ma ui,i. Porte ce message en Castille, au rui Alphonse. Pour d'ami et de cœur baise-lui la main, comme au seigneur dont je suis le vassal. D'âme et de cœur qu'il s'attriste, le bon Roi, de l'injure que m'ont faite les infants de Carrion, (l'est lui qui a marié mes filles, car quant a moi, je ne les leur aurais pas données. Quand par grande infamie ils les ont délaissées, si quelque déshonneur en retombe sur nous, il revient tout à mon seigneur. Ils ont emporté de moi des biens immenses, ce qui, joint à l'autre injure, a droit de m'afiliger. Qu'il me les amène à une entrevue, soit junte, soit cortès, pour que me fassent raison les infants de Carrion ; car bien grand est le ressentiment que je garde en mon cœur, p
Muno Gustioz nartit aussitôt à cheval, avec deux chevaliers, pour exécuter tous ses ordres, et des écuyers de sa maison. Ils sortent de Valence et vont aussi vite que possible, ne se donnant de relâche ni le jour ni la nuit.
Il trouva le Roi à Sant-Fagunt. C'est le roi de Castille, et le roi de Léon, et le roi des Asturies à Sau-Salvador. Jusqu'au dedans de Santiago il est souverain seigneur, et les comtes galiciens le tiennent pour suzerain.
En descendant de cheval, Muno Gustioz rendit hommage aux Saints et pria le Créateur. Il se dirigea vers le palais où se tenait la cour, en compagnie des deux chevaliers qui le regardaient comme leur seigneur.
Dès qu'ils entrèrent au milieu de l'assemblée, le Roi les aperçut et reconnut Muno Gustioz. Le Roi se leva et les reçut au mieux. Muno Gustioz fléchit les genoux devant le Roi, Muno Gustioz lui baisa les pieds. « Merci, roi Alphonse, vous que de vastes royaumes nomment leur seigneur. Le Campeador vous baise les pieds et les mains. Il est votre vassal et vous êtes son seigneur. C'est vous qui avez marié ses filles avec les infants de Carrion; noble fut cette alliance que vous-même avez voulue. Mais vous savez vousmême quel honneur nous en est revenu, comme nous ont avilis les infants de Carrion. Ils ont méchamment battu les filles du Campeador, et dans la rouvraie de Corpes ils les ont abandonnées, sanglantes et dépouillées d'une façon ignominieuse, sans défense contre les bêtes féroces et les oiseaux de la montagne. Maintenant ses filles sont de retour à Valence. Et s'il vous baise les mains comme un vassal à son seigneur, c'est dans l'espoir que vous amènerez les infants à une entrevue, soit junte, soit cortès. Il se tient pour outragé, mais vous l'êtes plus que lui, et cela doit vous irriter, Roi, puisque vous en êtes informé. Que Mon Cid ait raison des infants de Carrion! »
Le Roi, une grande heure, réfléchit en silence. « Je te le dis, en vérité, voilà qui m'attriste l'âme, et tu parles vrai, Muno Gustioz, en prétendant que c'est moi qui mariai ses filles aux infants de Carrion. Je crus bien faire et agir à son avantage. Ah ! je voudrais que ce mariage ne fût point fait en ce moment ! Moi, comme Mon Cid, j'en suis peiné au fond du cœur. Il a droit à mon appui, qu'en cette saison j'aurais cru n'avoir pas à lui prêter. Que nous aide aussi le Créateur! Mes huissiers parcourront tout mon royaume, annonçant que je tiendrai ma cour dans les murs de Tolède, afin qu'en cette ville viennent à moi comtes et infançons. J'ordonnerai que s'y rendent les infants de Carrion, et qu'ils fassent raison à Mon Cid le Campeador. Je défends, et j'en ai le droit, qu'on use de représailles. Dites au Campeador,
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qui à une heure lionne reçut te jour, qu'il s'apprête lui et
BesYflssaux pour dans sept semaines, qu'il me vienne trouver à Tolède ! tel est le délai que je lui donne. C'est pour l'amour de Mon Cid que je tiens celte assemblée. Saluez-les tous pour moi suivant leur rang. Ce qui leur est advenu leur fera honneur. »
Muno Gustioz a pris congé du Roi et s'en est revenu vers Mon Cid.
Comme il l'avait dit, Alphonse le Castillan prend cette affaire à cœur et ne souffre pas d'obstacle. 11 envoie ses chartes vers Léon et vers Santiago, aux Portugais et aux Galiciens, à ceux de Carrion et aux barons castillans. Il y faisait savoir, ce Roi glorieux, quïl tenait assemblée à Tolède, qu'on s'y trouvât réuni dans sept semaines, que c'était rejeter sa suzeraineté que de ne pas venir à cette assemblée.
Par toutes ses terres on demeurait persuadé qu'il ne fallait pas enfreindre les ordres donnés par le Roi.
Alors s'inquiètent les infants de Carrion de cette cour que le Roi devait tenir à Tolède. Ils ont peur que Mon Cid le Campeador n'y vienne. Ils se prêtent conseil en parents qu'ils sont, et prient le Roi de les tenir quittes de cette assemblée.
Le Roi dit : « Je ne le ferai pas, Dieu m'en garde! car Mon Cid le Campeador doit s'y trouver. Il attend de vous satisfaction, et il est juste que vous la lui donniez. Qui ne le veut point faire, ni venir à ma cour, que celui-là s'éloigne de mon royaume, car je lui retire ma faveur. »
Les infants de Carrion voient qu'ils ne peuvent agir différemment. Ils prennent conseil entre eux en parents qu'ils sont. Le comte don Garcia, cet ennemi de Mon Cid, qui lui cherche toujours quelque désagrément, se mêle de cette intrigue pour aider de ses avis les infants de Carrion.
Le délai approchait, ils veulent aller à la cour. Des premiers s'y rendent le bon roi Alphonse, le comte don Henri T. I. 18
et le comte don Raimond, qui fut père du bon Empereur (I). le comte don Vella et le comte don Bertrand. Là s'en furent grand nombre de sages de son royaume, tous les meilleurs de la Castille entière.
Le comte don Garcia et les infants de Carrion, Asur Gonzalez et Gonzalo Asurez, Diègue et Fernand, tous deux y sont : avec eux* est une grande suite qu'ils amènent à la cour. Ils veulent provoquer Mon Gid le Gampeador.
Celui qui à une heure bonne reçut le jour n'était pas encore arrivé. Le Roi est contrarié de ce retard. Enfin, au cinquième jour, arrive mon Gid le Campeador. Il avait envoyé en avant Alvar Fanez pour baiser les mains au Roi son seigneur et lui annoncer son arrivée pour le soir.
Le Roi, à cette nouvelle, se réjouit en son cœur. Avec beaucoup de monde, le Roi vint à cheval accueillir celui qui naquit à une heure bonne. Le Cid et tous les siens, — bonnes compagnies sous un tel seigneur, — s'approchent en belle tenue.
Lorsqu'il eut en vue le bon roi don Alphonse, Mon Cid le Campeador se précipita à terre: il voulut s'abaisser pour honorer son seigneur. Quand le Roi l'entendit, sans nulle hésitation : « Par saint Isidore! en vérité, cela ne sera pris aujourd'hui. A cheval, Cid ; sinon je ne serais pas content. Nous nous saluerons d'âme et de cœur. De ce qui vous fait peine mon cœur est contristé. Dieu veuille qu'en ce jour l'assemblée agisse pour sa gloire en ce qui vous concerne. »
— « Amen ! » dit Mon Cid le Campeador. 11 lui baisa la main, et ensuite l'accola. « Grâces à Dieu, je vous vois, seigneur! Je vous rends hommage à vous et au comte don Raimond, et au comte don Henri, et à tous ici présents. Dieu garde nos amis, et vous surtout, seigneur! Ma femme doha Chimène, la noble dame, et mes deux filles, vous bai-
(1) Alphonse VIII, surnommé l'Empereur.
seul tel mains. Prenei part ta chagrin qui aetu
venu, seigneur! »
Le Roi réaondM i fljM |s t'ai-. »'t qœ Di'-u me
fianne eo aida '. »
Le Roi r< prend le chemin de Tolède, mais Mon Cid ne veut pu ttatereer le Taga ce soir-là. «Bien ac Roi, «lit Mon Cid, et que vous sauve le Créateur! -
neur, à retourner dans la cité; moi et les mieni nom resterons à San-Servan. Mes compagnies arriveront cette nuit, ai je ferai ma veillée dans ce saint lieu. Demain, i matin, j'entrerai dans la cite, et a\ant l'heure du diner je me rendrai à la cour. »
Le Roi dit : • Cela me plaît, j'y conseil.
Le roi don Alphonse est de retour à Tolède. Mon Ci 1 Ruy Diaz se loge à San-Servan. Il donne ordre de mire cierges et de les placer sur l'autel. Il se sent le besoin de veiller en on sanctuaire pour prier le Créateur et lui parlei en son cœur.
Avec Minaya et tous les braves qui sont en ce lieu. Mon Cid s'est entendu sur ce qu'on ferait le matin venu. Ils disent matines et prime jusqu'à l'aube. Avant le lever du soleil, la messe était terminée, et ils avaient fait leur offrande riche et magnifique.
Mon Cid dit : « Vous. Minaya Alvar Fanez, mon meilleur bras, vous m'accompagnerez, ainsi que l'évèque don Hieronyme. et Pero Bermuez, et Muïio Gustioz, et Martin Antolinez. le noble Burgalais, et Alvar Alvarez, et Alvar Sahadorez. et Martin Miiîioz, qui à un heureux instant reçut le jour, et mon neveu Fêlez Munoz. Avec moi viendront encore Malanda, qui est de tant de sagesse, et Galim Garciaz le brave d'Aragon. En plus de ceux-là, que l'on complète la centaine des meilleurs ici présents. Vous vêtirez les plastrons pour mieux supporter les armures; par-dessus, les cuirasses aussi luisantes que le soleil; sur les cuirasses, hermines et fourrures. Et que, les courroies bien fixées, on
ne puisse rien voir des armes. C'est de cette sorte que je veux aller à l'assemblée pour réclamer mes droits et donner mes raisons. Que les infants de Carrion me cherchent querelle, partout où je pourrai disposer de cent hommes comme vous, je serai sans crainte. »
Tous répondirent : « Tels sont nos désirs, seigneur. » Ils sont bientôt équipés ainsi qu'il l'a voulu.
Il ne s'attarde en rien, celui qui à une heure bonne reçut le jour. Il met à ses jambes des chausses de forte étoffe, et par-dessus des souliers d'un beau travail. 11 revêt une chemise de fine toile, aussi blanche que la lumière, dont toutes les agrafes sont d'or et d'argent. Elles s'adaptent bien au poignet, comme il les voulait. Par-dessus un bliaut de soie ouvré en or, et qu'on peut voir en plusieurs endroits. Puis une fourrure pourpre bordée en or, celle que revêt toujours Mon Cid le Campeador. Sur ses cheveux, une coiffe de fine étoffe écarlate, ouvrée d'or, et faite à cette fin que les cheveux du bon Cid Campeador ne pussent être coupés. Sa longue barbe, il l'attache avec un lien. Ce qu'il en fait, c'est pour garantir toute sa personne. Enfin il se couvre d'un manteau de grande valeur, et ceux qui étaient présents pouvaient l'admirer. Avec ces cent chevaliers qu'il a fait équiper, vite il chevauche au sortir de San-Servan. C'est en telle tenue que Mon Cid se rendait à la cour.
En voyant entrer celui qui à une heure bonne reçut le jour, en pied se leva le bon roi don Alphonse, et le comte don Henri, et le comte don Raimond, et ainsi de suite, sachez-le, tous les autres. Avec de grands honneurs on reçut celui qui naquit à une heure bonne. Le Crépu de Granon ne voulut point se lever, ni tous ceux de la bande des infants de Carrion.
Le Roi dit au Cid : « Venez de ce côté, sire Campeador. Sur ce banc à dossier dont vous m'avez fait présent, quoique quelques-uns en aient de dépit, vous serez mieux que nousmêmes. »
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Celui qui conquit Valence lui rendit alors beaucoup de ces : « Restez sur votre banc à dossier comme Roi et seigneur, je demeurerai i«-i avec tous mes gens. »
Le Roi lui charmé en son cœur des paroles du Cid. Alors Mon cid s'assit sur uu banc à dossier travaillé au lour, et auprès de lui sa garde de cent chevaliers. Tous autant qu'ils sont dans l'assemblée restent à contempler Mon Cid et sa longue barbe entourée d'un lien. A sa prestance, il a vraiment l'air d'un baron. De honte les infants de Carrion ne le peuvent regarder.
Cependant en pied se leva le bon roi don Alphonse : « Écoutez, messires, et vous garde le Créateur! Depuis que je suis roi, je n'ai pas tenu plus de deux cours ■ l'une à Burgos, l'autre à Carrion. En ce jour, je suis venu tenir à Tolède cette troisième, par amitié pour Mon Cid, celui qui à une heure bonne reçut le jour, pour qu'il reçut justice des infants de Carrion. Ils lui ont fait une grave injure, nous le savons tous. Qu'en cette affaire nous servent d'alcades le comte don Henri, le comte don Raimond, et tous les autres comtes qui ne sont pas d'un parti. Apportez-y toute votre attention, vous qui êtes habiles à démêler le droit, car je ne veux rien ordonner d'injuste. De l'un et l'autre côté, soyons en paix pour aujourd'hui. Je jure par saint Isidore que quiconque troublera ma cour, perdra ma faveur et s'éloignera de mon royaume. Je me range du côté de celui qui aura raison. Maintenant, que Mon Cid le Campeador explique ce qu'il veut : nous saurons ensuite ce qu'ont à répondre les infants de Carrion.
Mon Cid baisa la main au Roi, puis en pied se leva : « Je vous ai beaucoup de gré comme à mon Roi et à mon seigneur de ce que vous avez voulu cette assemblée par amour pour moi. Voici ce que je demande aux infants de Carrion. Ce n'est pas moi qui suis outragé par cet abandon de mes filles, mais vous, Roi, qui les avez mariées, et en ce jour vous verrez ce que vous devez faire. Mais je les chérissais
d'âme et de cœur lorsqu'ils emmenèrent mes filles de Valence la grande : je leur donnai deux épées, Çelada et Tizona, que j'avais gagnées en vrai baron, pour qu'elles leur fissent à eux honneur et à vous service. En abandonnant mes filles dans la rouvraie de Corpes, ils ont témoigné qu'ils ne voulaient plus rien de commun avec moi, et ont perdu mon amour. Qu'ils me rendent mes épées, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »
Les alcades l'octroient : « C'est tout naturel. » Le comte don Garcia dit : « Parlons sur ce sujet. » Alors les infants de Carrion se retirent à l'écart, avectous leurs parents et ceux de leur ban qui étaient présents. Ils se consultent rapidement et tombent d'accord sur cette proposition : « Le Cid Campeador nous témoigne encore une grande affection en ne nous demandant rien aujourd'hui pour le déshonneur de ses filles. Nous nous entendrons bien avec le roi don Alphonse. Rendons-lui ses épées, puisque ses paroles n'indiquent rien de plus, et dès qu'il les aura, la cour pourra se séparer. Jamais ainsi n'aura raison de nous le Cid Campeador. »
Ayant ainsi parlé, ils revinrent à l'assemblée. « Merci, roi don Alphonse, vous êtes notre seigneur. Nous ne pouvons nier qu'il ne nous ait donné deux épées. Puisqu'il les regrette et les redemande , nous voulons les lui rendre en votre présence. »
Ils tirèrent les épées Colada et Tizona, et les mirent aux mains du Roi leur seigneur. Celui-ci les dégaine et toute ki cour en resplendit : les poignées et les gardes sont d'or massif. Les bons seigneurs de la cour sont tout émerveillés.
Mon Cid reçut les épées, baisa les mains au Roi et revint a.i banc à dossier d'où il s'était levé. Il les tient en ses mains et les regarde toutes deux. On n'a pu les lui changer, car le Cid les connaît bien. Tout son être était plein d'allégresse, et son cœur souriait. Levant la main et se
prenant la barbe: ■ Par cette barbe que nul n'arracha, de telle manière seront vengées défia Bbrire et dofia S»
■ appela bod neveu parsoa nom el tendant la mata lui donna Tifloaa •• i l'rtMir/.-i.i. neveu, elle Bert à meilleur seigaeur.
A Martin Àmtolfoez, l'illusiiv Burgaiais, Mon Cid t«*n« I i i la main en lui donnant l'épée Colada : Martin Àntolinei, mon noble vassal, prenez Colada. Je l'ai enlevée à un bon seigneur, le comte don Raimond Bérenger de Barcelone la grande. C'est à vous que je la donne, parce que vous saurez la conserver. Je sais que si cela vous est possible, vous acquerrez avec elle grande estime et grand honneur. » Martin Antolinez lui baisa la main, et accepta ledon de l'épée.
Aussitôt se leva Mon Cid le Campeador : « Je rends grâces au Créateur, et à vous, seigneur Roi. Me voilà de nouveau maître de mes deux épées Colada et Tizona! Mais j'ai une autre récrimination contre les infants de Carrion. Lorsqu'ils emmenèrent de Valence mes deux filles, je leur donnai, tant en or qu'en argent, une somme de trois mille marcs. Voilà ce que je faisais, voilà ce qu'ils accomplirent. Qu'ils me rendent mes richesses, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »
En ce moment, vous eussiez vu se plaindre les infants de Carrion. Le comte don Raimond s'écria : « Dites oui ou non. »
Les infants de Carrion font alors cette réponse : « Si nous avons rendu au Cid Campeador ses deux épées, c'est dans l'espoir qn'il ne nous demanderait rien de plus, et que ce discours se terminerait là. S'il plaît au Roi, voilà ce que nous avons à dire. »
Le Roi répondit : « Satisfaites aux réclamations du Cid. » Et il dit encore, le bon Roi : « Ainsi je l'octroie. »
Alvar Fanez dit : « Levez-vous en pied, Cid Campeador! Ce trésor que je vous donnai, infants de Carrion, rendezle-moi. ou faites-moi raison de votre refus. »
Alors les infants de Carrion se retirent à l'écart. Ils opinent pour le refus, car la somme est forte, et ils l'ont dépensée, les infants de Carrion. Ils reviennent avec cette idée et parlent comme ils peuvent : « Le vainqueur de Valence nous tourmente beaucoup. Puisqu'il lui prend ainsi goût de nos biens, nous le payerons sur nos héritages dans nos domaines de Carrion. »
Les alcades répondent à cette proposition : « Si cela plaît au Cid, nous n'y mettons pas d'obstacle; mais nous ordonnons, et tel est notre arrêt, que ce compte soit réglé ici, dans cette cour. »
A ces mots, le roi don Alphonse parla : « Nous connaissons bien le débat et quelle restitution demande le Cid Campeador. J'ai deux cents de ces trois mille marcs : entre eux deux me les ont donnés les infants de Carrion. Je désire les rendre et je les ai tout préparés. Qu'ils les remettent à Mon Cid, celui qui à une heure bonne reçut le jour : je n'en veux plus, du moment qu'ils ont à les restituer. »
Fernand Gonzalez parla : « D'argent monnayé nous n'en avons point. »
Aussitôt le comte don Raimond répondit : « L'or et l'argent, vous les avez dépensés. Mais voici l'arrêt que nous rendons en présence du roi don Alphonse : vous vous acquitterez en valeurs estimées, et le Campeador acceptera. »
Les infants de Carrion s'aperçoivent enfin qu'il faut se soumettre à cet ordre. Combien eussiez-vous pu voir amener de chevaux coureurs, combien de hautes mules, combien de jeunes palefrois, combien de bonnes épées avec toine leur garniture! Mon Cid reçut tout cela pour ce qu'on l'estima dans l'assemblée. Les deux cents marcs du roi Alphonse payés, ils ne purent compléter la somme du leur, et les infants ne s'acquittèrent envers celui qui à une heure bonne reçut le jour qu'en empruntant d'autrui. Ils se retirèrent de cette affaire, sachez-le, durement joués.