CHRONIQUE DU TRES-VALEUREUX CHEVALIER LE CID RUT DIAZ CAMTEADOR
Ici commence un livre appelé le résumé des choses aieryjilleuses qu'accomplit en sa vie le pieux chevalier le Cid Ruy Diaz, par la grâce et le courage que lui accorda Dieu Notre- Seigneur, pour avoir eu, dès sa jeunesse, l'habitude d'accomplir des actions vertueuses. Il était rempli de la crainte de Dieu Notre-Seigneur, et loyal et valeureux en toute sa conduite. Et parce qu'il est nécessaire de donner le commencement des choses avant de rapporter leur milieu et leur fin (et pour toutes choses Dieu Notre-Seigneur, dont les grâces sont reçues par qui se met en disposition de les recevoir, mérite parfaite louange', j'ai voulu que cette histoire partît du jour où commença à régner en Espagne le noble roi don Ferdinand, premier de ce nom, parce que c'est lui qui éleva le Cid et lui donna cheval et armure. Et je rappelle de la sorte brièvement les rois qui régnèrent au temps du Cid, et les choses qui s'accomplirent à son époque.
Comment le noble roi don Ferdinand, premier de ce nom, éleva le Cid.
Don Ferdinand, fils de don Sanche,le prince de Navarre, commença à régner dans la Castille et le Léon en l'an du Seigneur mil dix-sept : il y régna quarante ans. Il eut le royaume de Castille comme héritage de sa mère, qui était fille du comte don Sanche, et le royaume de Léon par sa femme doua Sanche, sœur du roi don Bermude. Ce roi fut très-franc, et très-courtois, et très-valeureux, et très-dévot, et il élevait dans sa maison tous les fils des chevaliers qui mouraient en son temps.
Ce roi eut trois fils : le premier se nommait don Sanche, le second don Alphonse, le troisième don Garcie; et deux filles appelées l'une doua Urraque, l'autre doua Elvire.
Et comme ce noble roi passait un jour par Bivar, il y rencontra Diègue Laynez et sou fils Rodrigne de Bivar (1},
(1) Ici la Chronique du Cid, la grande chronique, donne une anecdote pleine d'intérêt pour le lecteur, qui lui fera faire connaissance avec Bahieca, le cheval du Cid. « Son parrain de baptême fut un clerc du nom de Peyre Pringos, auquel parrain, par la suite, il demanda un de ses poulains. Celui-ci, y consentant, amena Rodrigue auprès de ses nombreux poulains et de ses nombreuses juments, lui dit de choisir et de prendre le meilleur. Pour choisir, Bodrigue entra donc à l'instant dans le parc et laissa sortir toutes les juments avec leur poulain sans en prendre aucun; en dernier lieu sortit une jument avec un poulain galeux et fort laid; alors il dit a son parrain : « Je veux celui-ci. » Son parrain s'écria : « Babieca! (imbécile!) vous avez mal choisi. » Mais le Cid répondit : « Celui-ci sera bon cheval et aura nom Bahieca. x Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées. » Chap. II.
CHB0N1Q1 7
Jeune enfuit de dii ans, qu'il emnMM avec lui et éleva.
h (|ii'il lut eu âge, le Roi lui donna élu-val et ar-
uuii'c et voulut le faire chevalier, ainsi qu'il avait coutume d'agir pour tous les gentilshommes qu'il élevait : ruais Rodrigue H" li' voulut point.
Bt alors il arriva que, Ferdinand se trouvant à Carrion, cinq rois maures firent invasion avec de grandes forces. Us passèrent tout auprès de Burgos et traversèrent Montes de Oca, et Yillorada, et Santo-Domingo de la Calcada, et Logrono, et parcoururent tout le pays entraînant nombreux prisonniers et nombreux troupeaux.
Mais Rodrigue de Bivar vint au secours du pays, et convoqua tous les hommes qu'il put appeler, et avec eux prit sur les Maures les devants et leur enleva le butin, après en avoir tué beaucoup et captivé beaucoup aussi, desquels furent les cinq rois. Et avec son butin il se rendit à la maison de sa mère Theresa Nuùez. Il partagea parfaitement les dépouilles avec tous ceux qui l'avaient accompagné, et ayant réfléchi sur ce qu'il devait faire des rois, il résolut de les délivrer, à la condition qu'ils se reconnaîtraient ses vassaux et lui rendraient hommage. Ainsi les délivra-t-il, mais tous, revenus dans leurs terres, lui envoyèrent de grands présents avec les tributs qu'ils lui avaient promis.
Et après ces événements, doua Chimène Gomez, tille du comte don Gomez de Gormaz, demanda au Roi en grâce de le lui donner pour mari; car elle lui pardonnait le meurtre du comte son père qu'il avait tué : le roi d'envoyer vers Rodrigue et de les marier.
Et en ce temps il y eut grand débat eutre ce roi don Ferdinand et le roi don Alphonse d'Aragon au sujet de Calahorra, chacun d'eux prétendant que cette ville lui appartenait. Ils tombèrent d'accord que chacun d'eux enverrait un chevalier qui combattrait pour lui : la cité demeurerait au seigneur du champion victorieux.
Le roi don Ferdinand choisit pour le sien Rodrigue de Bivar, et le roi d'Aragon un chevalier qui se nommait don Martin Gomez.
Comme ils étaient arrivés au champ du duel, don Martin Gomez commença par adresser des paroles orgueilleuses à Rodrigue de Bivar. Celui-ci répondit que les actions convenaient plus aux chevaliers que les paroles, et que, pour l'honneur de la lutte, Dieu l'accorderait à qui il lui plairait. Et aussitôt ils s'élancèrent l'un contre l'autre et rompirent leurs lances : bref, ils combattirent valeureusement. Don Martin Gomez étant tombé de son cheval, Rodrigue descendit également du sien et lui coupa la tête, et demanda aux juges s'il y avait plus à faire pour la légitime possession de Calahorra. Et aussitôt le roi don Sanche le fit sortir avec grand honneur du champ et lui accorda hautes récompenses : ainsi cette ville demeura-t-elle au Roi.
Mais les comtes de Castille, ressentant contre lui forte jalousie, songèrent à le tuer, et pour cela s'entendirent avec les Maures. Ils convinrent d'amener une bataille dans laquelle ils le tueraient. Mais il arriva que les rois maures ses vassaux apprirent le complot et envoyèrent au Roi les lettres qu'ils avaient surprises : ce pourquoi il eut grande colère et ordonna que les comtes sortissent incontinent de Castille.
Mais comme le Roi était allé en pèlerinage à Saint-Jacques, ce fut le Cid Ruy Diaz qui les chassa du pays. Cependant doua Sancha, sa sœur, qui était mariée avec le comte don Garcie, vint à lui, et lui demanda en grâce, puisqu'il exilait son mari du royaume, de lui délivrer poulies rois maures ses vassaux telles lettres, qu'ils lui accordassent une terre où il pût vivre. Rodrigue lui délivra une lettre adressée au roi de Cordoue,l'un d'entre eux, et pour son amour lui accorda Cabra où don Garcie pût vivre.
Dans la même année, le roi don Garcie de Navarre entra en Castille avec forte armée. Comme il se trouvait près de
Burgos, son frère don Ferdinand envoya vers lui pour le Bommer de sortir du royaume, arec promesse de lui pardonner cette action. Mais il s'y refusa, et le roi don Fe nand lui livra une bataille dans laquelle il fut tué 1 1 gens taillés en pièces.
Dans ce combat, un beau l'ait fut accompli par on chevalier, qui était précepteur du roi don Garcie; il l'avait supplié de faire ce que le roi don Ferdinand demandait de lui. Puis, persuadé que pour son orgueil don Garcie serait tué et vaincu, et ne voulant pas voir la mort de son unir, après avoir laissé toutes ses armes sauf la lance et l'épée, il se jeta au plus épais de la mêlée. Pour le roi don Garcie, il mourut de la main de deux chevaliers, se.? vassaux transfuges, parce qu'il leur avait enlevé sans raison leurs terres.
Celte année encore, le roi don Ferdinand se trouvant en Galice, les Maures entrèrent dans la Castille. Alors Ruy Diaz, avant convoqué ses parents et amis, atteignit les ennemis auprès d'Atiença, et là eut lieu la bataille : les Maures fuient vaincus, et Rodrigue les poursuivit pendant sept lieues, faisant nombreux morts et nombreux captifs.
En* l'an mil trente, ce roi don Ferdinand entra en Portugal : il y prit par la force des armes Viseo et Coïmbre, et beaucoup d'autres villes que possédaient les Maures firent reddition.
Delà ce roi se rendit en pèlerinage à Saint-Jacques; puis à son retour mit le siège sous les murs de Goïmbre et maintint le blocus pendant sept ans, au bout desquels la ville se rendit à lui avec tout ce qu'elle renfermait.
Cependant Ruy Diaz accomplissait de très-grands exploits. Tandis que le roi don Ferdinand tenait Coïmbre assiégée, il arriva qu'un évèque grec, étant venu en pèlerinage à Saint-Jacques, y entendit raconter que cet apôtre y apparaissait souvent en armure et à cheval, et assistait les Chrétiens dans les batailles. Il prétendit que saint Jacques
était un pasteur et non un chevalier. Or, pendant la nuit, ce saint lui apparut tout armé, sur un cheval blanc, et lui dit qu'il n'eût point à en douter, qu'il était chevalier de Jésus-Christ, et que le jour suivant il ouvrirait les portes de Coïmbre avec les clefs mêmes qu'il tenait alors en sa main. Le jour suivant, au matin, l'évèque raconta ces choses à tous les prêtres, à tous ses amis, et leur apprît comment Coïmbre allait être prise , et ceux-ci le reçurent pour vrai.
Sitôt qu'il fut entré en cette ville, le roi voulut armer Rodrigue chevalier dans la grande mosquée. Il fil donc appeler Ruy Diaz et lui ceignit l'épée, et lui donna le baiser de paix sur La bouche, mais non le soufflet, comme c'était l'habitude : puis il le frappa de l'épée sur l'épaule et lui ordonna de saisir le glaive, et voulut qu'à son tour il fît des chevaliers et les armât de sa main.
De Coïmbre le roi se rendit à Saint- Jacques, où il resta le temps d'une neuvaine et laissa de belles offrandes.
Et après toutes ces choses, il revint en Castille pour préparer une nouvelle armée.
Et il se rendit sous les murs de Gormaz et d'autres châteaux d'où les Maures sortaient pour faire grandes rapines, et il les vainquit : et il renversa toutes les tours et toutes les citadelles qu'ils possédaient, et incendia la plus grande partie de leur pays. Et il mit le siège devant Guadalajara.
Et là, Alymaimon, roi de Tolède, lui envoya de trèsheaux présents, vint même le voir sans crainte, se reconnut son vassal et lui paya tribut.
Et de cette ville le roi don Ferdidand s'en revint en Léon, où il ordonna de construire une nouvelle église plus grande que toutes les autres. Il résolut d'y mettre les corps de sainte Juste et sainte Rufine, martyrisées à Séville, où les Maures les conservaient.
Dans cette intention, il partit donc de Léon pour se ren-
dte à Séville, »m il allait eonquéranl 11 pays el mansacml 1rs Maures. Le roi de Séville, ayant appris sa venue, en- \(»\,i pour le supplier dé ne pas lui faire plut grand dommage . il s i reconnaîtrait son \;i^i' et lui payerait tribut. Il lui envoya même de très-beaux présents. Ferdinand accepta
son vasselage, i la condition qu'il lui d »erai1 les saints
corps déjà mentionnés. Celui-ci lui répondit qu'il donnerait tout noue Ferdinand demanderait, mais qu'il ignorait où se trouvaient ces corps. Ainsi devint -il BOB \as-al.
Alors le roi Ferdinand revint en Léon et ordonna de i eupler Zamora. Comme le roi don Ferdinand se trouvait à Zamora, et que Ruy Diaz conversait avec lui, voici que vers leCid arrivèrent les ambassadeurs des cinq rois maures qu'il avait faits prisonniers dans la bataille. Ils apportaient le tribut dont ils étaient redevables et d'autres magnifiques présents. Ils voulaient lui baiser la main, mais il n'y consentit point et leur ordonna de baiser celle du Roi : ainsi firent-ils, puis, fléchissant les genoux, ils dirent à Ruy Diaz : « Cid, tes vassaux, les rois que tu as faits prisonniers, t'envoient les tributs qu'ils te doivent, et ces présents. » Le Cid les prit et remit au Roi le cinquième de toutes choses. Mais le Roi, sans vouloir l'accepter, lui rendit maintes actions de grâces , et de ce jour et avant ordonna que Ruy Diaz fût appelé Cid, parce que les Maures l'avaient ainsi nommé.
Alors le Roi envoya deux évêques à Séville pour y prendre les saints corps déjà mentionnés, et il envoyait avec eux le comte don Nuno et deux autres riches hommes. Lorsqu'ils arrivèrent à Séville, ils y furent très-bien reçus par le Roi. Leur ambassade ouïe, celui-ci leur répondit qu'il était tout prêt à leur remettre son tribut; mais que pour ces saints corps, il ne savait point où ils se trouvaient.
Les saints évoques se mirent donc pendant trois jours en très-dévote oraison, suppliant Notre-Seigneur qu'il leur fît révélation du lieu où se trouvaient ces saints corps. Ce-
pendant saint Isidore leur apparut et leur dit de ne pas s'occuper de cette recherche, la volonté de Dieu étant que les corps demeurassent en cette ville, parce qu'elle devait être conquise des Chrétiens; mais d'emporter le corps qui lui avait servi sur la terre. Ceux-ci furent très-émerveillés de la grande clarté que le saint fantôme apportait avec lui, et ils restèrent longtemps sans pouvoir parler : puis, lui ayant demandé qui il était, celui-ci leur répondit : a Je suis saint Isidore, autrefois archevêque en cette ville. » Les évoques rendirent à Dieu maintes actions de grâces et demandèrent au saint de leur montrer son tombeau. Il leur donna des signes certains pour le reconnaître à Séville-la- Vieille, dans laquelle il avait été enterré.
Les évêques en prirent grande consolation et demandèrent au roi permission d'aller à Séville-la-Yieille, parce qu'ils devaient y trouver ce qu'ils cherchaient. Le Roi y consentit volontiers et se mit en route avec ses chevaliers. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu indiqué, ils creusèrent la fosse où se trouvait le saint, et il sortit de cet endroit si suave et si merveilleuse odeur, que Chrétiens et Maures en furent émerveillés. Puis ils l'emportèrent de là en fort grande pompe et couvert de très-riches étoffes que leur avait données le Roi. Enfin évêques et chevaliers prirent congé de ce Roi et partirent tout joyeux avec le saint corps, lequel, sur la route, fit de beaux miracles. Comme ils allaient arriver à Léon, le roi don Ferdinand, qui s'y trouvait, sortit à leur rencontre avec une longue procession et commanda que le corps fût en grande cérémonie porté à l'église, où on lui donna très-riche place sous le maîtreautel qui reçut son nom.
A cette époque, l'empereur Henri se plaignit au pape Urbain, en son concile général, que le roi don Ferdinand d'Espagne refusât de lui servir le tribut que lui payaient tous les autres rois de la chrétienté. Le Pape envoya ses ambassadeurs à Ferdinand pour lui enjoindre de payer tri-
OHBONIQUBS 13
but à L'empereur Henri, el le menacer, s'il refusait, de publier une croisade contre lui : ce à quoi l'en pereur el maints antres rois ajoutaient leur défi. Le roi don Ferdinand, ayant reçu l'ambassade et le défi, se mit eu conseil avec tous les grands de ses royaumes : lesquels reconnurent, d'un accord unanime, qu'il valait mieux donner le tribut que s'exposer aux dommages qui pourraient résulter de la guerre avec l'empereur.
Mais en ce temps le Cid ne se trouvait point à la cour. Le Roi l'ayant mandé et lui ayant raconté tout ce qui nait de se passer, il s'éleva contre le conseil de tous, il s'ecria qu'il valait mieux pour le Roi et tous ses riches hommes mourir libres que laisser l'Espagne sous un tribut, et dit au Roi :
« Seigneur, acceptez le défi et allez leur donner bataille au milieu de leur pays. Pour moi, j'irai comme votre maréchal avec mille et cinq cents chevaliers, mes amis et vassaux. Vous, seigneur, emmenez cinq mille chevaliers, fils de nobles ; ajoutez deux mille chevaliers maures que vous enverront les rois vos vassaux, et marchons à la grâce de Dieu, car j'espère de lui qu'il vous donnera la victoire. »
Tout aussitôt, le roi don Ferdinand envoya des lettres au Saint-Père, le suppliant de ne pas laisser faire cette guerre sans motif : l'Espagne avait été conquise par les peuples qui l'habitaient; les rois dont il descendait l'avaient payée des flois de leur sang, et il souffrirait la mort avant que d'accepter d'être le tributaire de l'empereur ou de tout autre.
Il écrivit une seconde lettre à l'empereur, demandant de lui laisser poursuivre la guerre qu'il avait entreprise contre les Maures et de se démettre de ses prétentions.
Au cas où l'empereur n'y consentirait point, il renonçait à son amitié et le défiait au combat, combat qu'il entendait livrer au milieu de son pays.
Aussitôt, le Roi de convoquer ses gens qui, réunis à ceux
du Cid, firent une armée de neuf mille cavaliers avec laquelle il partit.
Après qu'ils eurent traversé les défilés d'Aspa, ils trouvèrent un pays dévasté, où l'on refusait de leur donner des vivres. Mais comme le Cid conduisait l'avant-garde, il se mit à incendier et à piller toute la campagne, de telle sorte qu'on leur apporta autant de vivres qu'ils en avaient besoin.
Le roi de France, ayant appris ces choses, envoya de fortes troupes avec le comte don Raymond de Savoie et autres seigneurs, et leur ordonna d'aller livrer bataille au roi d'Espagne.
Le Cid Ruy Diaz, qui marchait en avant, engagea avec tux un combat, dans lequel maints Français, et Allemands, et Savoisiens furent tués et faits prisonniers.
Parmi ces derniers se trouvaient le comte de Savoie et maints autres chevaliers. Le comte supplia le Cid de consentir à sa délivrance ■ il lui donnerait sa fille en otage. Et te Cid le délivra à cette condition, que jamais ni lui ni ses gens ne pourraient recourir aux armes contre le Roi son seigneur, ni contre lui. Puis, ayant pris la jeune fille, qui était fort belle, il la remit incontinent au Roi. Celui-ci eut d'elle un fils qui s'appela don Ferdinand, et dans la suite fut nommé cardinal d'Espagne.
Ap'ès quoi, le Cid soutint une nouvelle bataille, dans laquelle il défit nombreuse armée; çt le bruit de ces victoires fut si grand, que l'empereur et le roi de France prièrent le Pape d'envoyer demander au roi don Ferdinand qu'il revînt en son pays ; ils ne désiraient plus de lui aucun tribut.
Le roi don Ferdinand envoya au Saint-Père une ambassade solennelle, dont faisaient partie le comte don Rodrigue et Alvar Fanez-Minaya, et d'autres chevaliers et lettrés, tandis qu'il restait lui-même à Toulouse, d'où il menaçait de continuer son chemin sur Rome. Par ces députés, il envoyait dire au Pape de lui dépêcher un cardinal avec pou-
voirs Buffisants; el semblablemenl l'empereur et le roi de France devaienl dépêcher leurs procureurs pour qu'il fût décidé qu'on s'abstiendrait toujours bous peines graves de réclamer tribut aux rois d'Espagne; le Saint-Père donnerait un décret dans le même Bens. S'il n'en était pas ainsi, il allait ks chercher partout ou il pourrait les trouver.
A la \ tie de cette lettre et de cette ambassade, le Pape fut grandement épouvanté et réunit son conseil, lequel décida qu'en ferail tout ce que demanderait le roi d'Espagne. Un cardinal lui envoyé du nom de Robert, et avec lui vinrent en nombre suffisant procureurs de l'empereur et du roi de France, el aussi des autres rois chrétiens, el tous promirent et jurèrent que jamais de l'Espagne il ne serait exigé tribut. Et le Saint-Père fit dans le même sens un décret appuyé sur cel te raison, que les royaumes d'Espagne avaient été par la force des armes enlevés aux mains des Maures, ennemis de la foi.
Alors le Pape envoya demander au Roi de lui remettre la fille du comte de Savoie qu'il tenait en ôtiige. Il la lui remit avec très-riche parure et très-riche cortéye, et 1 \ fil dire que comme elle était grosse de cinq mois, il le priait de la garder avec lui et d'élever l'enfant. Ainsi fit le Saint- Père : il baptisa de sa main 1 enfant qui naquit et lui donna le nom de Ferdinand. Il voulut qu'il fût bien élevé, et il le légitima pour qu'il pût obtenir toute dignité, en sorte que depuis il devint grand seigneur dans l'Église de Dieu, comme on le dira par la suite.
Ainsi ie roi don Ferdinand s'en revint en son pays avec grand honneur, grâce au bon conseil du Cid Et pour ces choses par lui accomplies, il fut appelé l'égal d'un empereur.
Du roi don Ferdinand.
Le roi don Ferdinand, étant revenu dans ses royaumes, y pourvut à toutes choses, et passa par Avila qui se trouvait dépeuplée depuis la grande invasion des Maures; il en enleva les saints corps de sainte Christine, de sainte Sabine et de saint Vincent, pour les transporter à Léon. Quelques-uns affirment cependant qu'ils se trouvent encore à Avila.
Et voici qu'en l'an de l'Incarnation 1052, se révoltèrent contre le roi don Ferdinand les provinces appelées Celtibérie et Carpentanie. Or, comme il était vieux et avait beaucoup dépensé à relever maintes églises et villes détruites par les Maures, il ne s'en inquiétait pas autant qu'il l'aurait dû; mais la reine doua Sancha, sa femme, voyant le péril et la lassitude du Roi, sacrifia les joyaux et les trésors fort grands qu'elle possédait pour solder ses gens; ainsi fut formée une grande armée que le Roi conduisit sur les terres ennemies, où il fit si grandes dévastations qu'il rétablit l'ancien tribut et fit même payer aux révoltés double impôt.
Toutes choses étant ainsi terminées heureusement, le Roi s'en revint à Léon.
Et comme il était un jour en oraison, saint Isidore lui apparut et lui annonça le jour et l'heure auxquels il devait mourir. De ce jour en avant il s'occupa sans cesse de faire grandes charités et aumônes.
Dans la pensée de mieux pacifier ses royaumes, il résolut de les partager entre ses fils, division qui eut pour conséquence d'immenses malheurs. Il attribua à don Sanche la Gastille et la Navarre jusqu'à l'Èbre, avec l'Estremadure; à don Alphonse, le Léon avec les Asturies et une partie de
Canapos; à don Garcie, la Galice ayec ce qu'il avait conquii en Portugal.
.Mais cette distribution déplot fort à don Sanclie, auquel, tn sa qualité d'alné, tout revenait, selon les lois et coutumes des Goths qui avait'n1 fait celte conquête <l'' l'Espagne. Aussi dit-il à son père qu'en cela sa volonté paternelle s'accomplissait et non son devoir, que pour lui, don Sandie, il n'y consensait point. Le Roi lui répondit qu'il s'était emparé de ces royaumes et qu'il pouvait en disposer comme il l'entendait, et qu'à cause de lui, il ne changerait point ses dispositions. Ce partage déplut aussi à maints grands d'Espagne
Après cela, le roi don Ferdinand, reconnaissant que le moment de sa mort approchait, vint à Léon. Et aussitôt il se mit à faire oraison à saint Isidore. Puis il se fit revêtir des habits royaux et mit sa couronne sur sa tête. Après avoir reçu les sacrements avec grande dévotion, il se dépouilla de ces vêtements royaux et plaça la couronne sur l'autel; il prit le cilice, se jeta de la cendre sur la tête, et dit: « Seigneur, tien est ce royaume, donne-le à qui te servira avec lui. »
Et il ordonna qu'on le transportât aussitôt à Sainte- Marie d'Almança, où il resta trois jours faisant pénitence de ses péchés.
De là, il voulut qu'on le menât à Calezon, où vinrent, et le cardinal don Ferdinand, son fils, qui était légat en Espagne, et maints autres seigneurs. Le cardinal s'étonnant que le Roi eût fait tel partage des royaumes, celui-ci lui répondit qu'il laissait à don Sanche la Gastille, qui était la meilleure portion; mais qu'il priait Dieu de ne pas le bénir ni lui donner de fils qui héritât de son trône, parce qu'il l'avait déshonoré par deux fois en frappant en sa présence ses frères don Alphonse et don Garcie.
Sur ces entrefaites, arrivèrent dona Urraque et doua Elvire tout en pleurs, lesquelles se plaignirent au Roi qu'il
les laissât déshéritées. Le Roi de répondre que c'était sa prière et son ordre que ses fils lui donnassent terres où elles pussent vivre. Mais tous se turent, hormis don Alphonse qui dit : « Seigneur, parmi ce que vous m'avez attribué, prenez pour elles tout ce qu'il faudra. » Alors le Roi : « Reçois ma bénédiction; donne-leur plutôt ce que tu voudras. » Don Alphonse poursuivit : « Seigneur, prenez dans mon bien pour doua Urraque Zamora avec ses domaines et la moitié de l'infantazgo, et pour doua Elvire Toro avec l'autre moitié de l'infantazgo. » Alors le Roi renouvela sa bénédiction et ajouta : i Je prie Dieu que, comme aujourd'hui mes royaumes sont divisés, un jour il te les donne tous, et surtout qu'il te bénisse, et voici pour moi que je te bénis. Et quiconque cherchera à prendre ce que tu donnes à tes sœurs, qu'il reçoive la malédiction de Dieu et la mienne. » Puis le Roi dit à don Sanche qu'il voulait lui enlever Safagun avec tout son territoire et ses dépendances, à don Garcie Yillafranca avec ses domaines pour dona Elvire. Et après avoir confirmé ses paroles par sa signature, il voulut que ses fils donnassent aussi leur serment et leur signature. Et après avoir accompli toutes ces choses, il ordonna à ses fils d'avoir le Cid en grande recommandation et de lui accorder richesses et faveurs.
Et enfin ce roi fortuné rendit son âme à qui l'avait créée.
Incontinent don Arias Gonzale chargea son fils Rodrigue Arias de se rendre à Zamora et d'y enfermer grand approvisionnement, ce qu'il fit.
Ce roi don Ferdinand régna quarante-sept ans et neuf mois, et mourut un dimanche, le jour de Saint-Jean-Raptiste, en l'an de l'Incarnation mil cinquante-sept.
On l'emmena à Léon, où il fut enterré dans l'église de Saint-Isidore, qu'il avait fait construire, et, après sa mort, la reine dona Sancha, sa femme, vécut encore deux ans de très-sainte vie, après lesquels elle mourut et fut enterrée avec le Roi son mari.
( HBONIQ* ][)
Mi
Comment don Garcie, roi de Galice ti de Portogil, viola le serment qu'il avait l'iit au roi il"ii Ferdinand, BOnpère.
Le roi don Sanche commença à régner après la mort de won Ferdinand, son père, en l'an du Seigneur mil rinquinlo
sept, et régna six ans.
Dans la première année de son règne il réunit les cortès gorda à te mux tout ce qu'ils lui demandèrent,
pour gagner leurs cœurs et pouvoir conquérir les royaumes de ses frètes.
Dans la seconde année, il forma très-puissante armée et endit sous les murs de Saragosse, qu'il attaqua vaillamment : le roi maure qui possédait cette ville se déclara son vassal et lui donna de grandes richesses et lui promit un tribut pour chaque année.
Après quoi il leva ce siège et s'en alla riche et honoré : mais, pour cela, le roi don Ramire d'Aragon avait conçu grande jalousie, et, réunissant une armée, il se mit en chemin <'t envoya dire au roi don Sanche qu'il lui avait fait grand tort en assiégeant Zamora; que cette ville était sa conquête, et qu'il ne passerait pas outre, s'il ne lui remettait tout ce qu'il avait reçu du roi de Saragosse et n'abandonnait la ville comme étant sa conquête. Mais le roi don Sanche, qui était homme de grand cœur, ne lui répondit mot; seulement, il lui présenta la bataille, laquelle fut tr s-sanglante. Le roi d'Aragon fut vaincu et nombre de ses gens tués, et lui même se réfugia sur une colline où il se retrancha avec ceux qu'il put recueillir. Là ils firent soumission, de telle sorte que le roi don Sanche les laissa s'éloigner librement.
Et ainsi Saragosse demeura au pouvoir du roi don Sanche.
Comment le roi don Sanche, faisant la guerre a son don Garcie, envahit le pays de Galice.
En l'an 1103, don Garcie, roi de Galice et de Portugal, viola le serment qu'il avait fait à son père et enleva à sa sœur doua Urraque grande partie du territoire que son père lui avait donné.
Le roi don Sanche, son frère, ayant appris que le roi don Garcie venait de déshériter sa sœur doua Urraque, s'en réjouit fort, parce qu'il lui sembla que celui-ci commençait ce qu'il désirait achever. Aussitôt il manda le Cid Ruy Diaz et tous les grands du royaume, et leur dit, comme ils le savaient bien, que le roi don Ferdinand, son père, avait contre justice partagé les royaumes qui lui revenaient. Et alors: « Don Garcie, mon frère, a violé son serment en déshéritant ma sœur doua Urraque, et je pense à lui réclamer ces dépouilles ; mais j'ai voulu d'abord prendre votre conseil. »
Le comte de Cabra lui dit : « Seigneur, qui vous conseillerait de manquer au serment que vous avez fait à votre père, vous donnerait mauvais conseil. »
Pour ces paroles, le roi don Sanche entra en grande colère et dit au comte : 0 Otez-vous de devant moi, car de vous je ne saurais avoir bon conseil. »
Puis, prenant le Cid par la main : « Vous savez bien, lui dit-il, que mon père m'a recommandé de vous prendre pour conseiller en tout ce que je voudrais exécuter, et ainsi ai-je fait jusqu'à présent. C'est pourquoi je vous prie de m'apprendre comment je pourrais recouvrer les royaumes que mon père m'a enlevés contre toute justice. »
Cela déplut fort au Cid, qui répondit : « Seigneur, je ne
CHBONIQUES 21
vous conseillerais pas de violer le serinent que voua avez fait à votre père, car vous savez bien qu'il m'a fait promet- Ire entre ses mains de toujours vous conseiller de bonnes choses : ce que >'ai accompli jusqu'à ce jour et à partir aV ce jour accomplirai encore. »
Le Roi poursuivit: « Gid, je n'entends point en cela riolei mon serment, car je l'ai prêté contre mon gré et par violence. D'ailleurs, mon frère est allé contre ce qu'il avait jure, et d'après" le droit tous les royaumes m'appartiennent. C'est pourquoi je veux que vous m'appreniez comment je puis les réunir, ce que rien, sinon la mort, ne pourra m'empêche r de taire. »
Or, quand le Cid vit qu'il ne pouvait le détourner de sa résolution, il lui dit : « Seigneur, pour exécuter cela, je ne vois pas d'autre moyen que de faire alliance avec don Alphonse, voire frère. Pour aller porter la guerre à votre frère don Garde, il vous donnera sur ses terres chemin et passage ; mais si vous ne pouvez l'obtenir, n'entreprenez point cette guerre, a
Le Roi reconnut qu'il lui donnait un bon conseil, et tout aussitôt envoya prier le roi don Alphonse, son frère, de se rendre àSafagun, parce qu'il désirait le voir.
A la réception de sa lettre, le roi don Ajphonse s'étonna^ mais cependant vint à Safagun. Aussitôt qu'ils s'y furent rencontrés, le roi don Sanche lui dit : « Mon frère, vous savez bien comment, en déshéritant notre sœur doua Urraque. le roi don Garcie, notre frère, a violé le serment qu'il avait fait à notre père. Pour ce qu'il vient de faire, je veux lui enlever son royaume, et en conséquence je vous demande de me donner conseil sur la manière dont je dois me comporter. »
Le roi don Alphonse lui répondit qu'il ne l'assisterait point, qu'il ne briserait point le serment par lui fait à son père.
Don Sanche, l'entendant ainsi parler, le pria de lui livrer
passage sur son royaume pour qu'il allât faire cette guerre, avec promesse de lui donner partie du butin qu'il y gagnerait. Le roi don Alphonse le lui accorda. Après quoi ils convinrent d'une nouvelle entrevue, à laquelle assistèrent nombre de chevaliers castillans et léonais qui devaient faire observer aux rois ce dont ils étaient convenus entre eux.
Toutes choses ainsi réglées, le roi don Sanche réunit ses hommes, Castillans comme Aragonais, aussi nombreux qu'il put, pour marcher contre son frère, le roi don Garcie.
Mais avant que de partir ainsi avec ses gens, il l'envoya défier. Il prit pour messager don Alvar Fanez, cousin du Cid, lequel il chargea de demander à don Garcie l'abandon de son royaume ; sinon il s'en emparerait par violence. Alvar Fanez, quoique avec grand déplaisir, exécuta les ordres de son seigneur.
Et quand don Garcie eut reçu le message, il s'irrita fort contre lui-même, en tant que violateur du serment prêté, et répondit : « Dites à mon frère, don Alvar Fanez, qu'il ne veuille point violer le serment par lui fait à notre père: mais s'il pense à agir autrement, je pourvoirai à ma défense. » Alors don Alvar Fanez s'en retourna vers le roi don Sanche.
Et aussitôt le roi don Garcie dépêcha un sien chevalier, du nom de Ruy Ximenès, à don Alphonse, son frère. Il lui faisait savoir comment le roi don Sanche voulait lui prendre son royaume et l'avait envoyé défier : il le priait de ne pas s'y prêter et de refuser à don Sanche passage en son royaume pour cette expédition. Le chevalier rendit son message, auquel le roi don Alphonse répondit : « Dites à mon frère que si je pouvais le défendre, je m'y emploierais bien volontiers, que je n'aiderai ni arrêterai aucunement don Sanche. » Le chevalier revint donc avec cette réponse vers son seigneur.
Et quand le roi don Garcie l'eut entendu rapporter ces mots, voyant que le roi don Alphonse ne lui portait point secours, sur l'avis d'un courtisan, il résolut de réunir ses
gens pour marcher contre lui. Mais ce courtisan était un mauvais serviteur qui lui donnait toujours de méchants conseils : c'est à sa persuasion qu'il avait chiwé dofta l.'i raque de ses terres. Aussi, pour délivrer le Roi de suggestions si funestes, les grands du royaume songèrent à tuer ce courtisan, ce qu'ils exécutèrent de cette façon : connu»' il- M trouvaient au conseil, ils s'élevèrent tous contre ce qu'il proposait et le tuèrent sous les yeux mêmes du Roi, qui en conçut grande colère; et pour cette raison, quelques des grands durent quitter le royaume et se rendre en Castille auprès du roi don Sancbe ; d'autres, auprès du roi don Alphonse.
Comment le roi don Sancbe marcha contre son frère le roi don Garcie.
Le roi don Sanche avait commencé de régner depuis quatre ans lorsqu'il entra sur les terres de Galice et en conquit une grande partie; car le peuple s'y trouvait fort mécontent du roi don Garcie, à cause de ce courtisan très-hautain qui le traitait assez mal et volait le trésor.
Don Garcie réunit des tro*upes aussi nombreuses que possible pour aller présenter la bataille à son frère le roi don Sanche, qui s'avançait puissamment accompagné et avait conquis une très-grande partie du pays. Avec le roi don Sanche marchaient le comte don Nuno de Lara et le comte de Monçon, et le comte don Garcie de Cabra, qui conduisaient l'avant-garde de son armée composée d'un fort parti de cavalerie. Le roi don Garcie s'élança contre ces comtes et leur livra une bataille dans laquelle il resta vainqueur, et dans laquelle moururent, du côté du roi don Sanche, trois cents chevaliers.
Lorsque le roi don Sanche l'apprit, il fit très-hâtive chevauchée avec toute son armée, et le roi don Garcie s'enfuit aussi vite que possible, poursuivi par le roi don Sanche jusqu'en Portugal. Là, il convoqua tous ses chevaliers gentilshommes, et quand ils furent réunis à ceux qu'il amenait avec lui, il les pria de vouloir bien, comme ses vassaux, lui donner aide contre son frère, qui cherchait à lui enlever ce que lui avait laissé son père : il valait beaucoup mieux mourir et livrer bataille un jour, que passer chaque jour dans une attente lâche et honteuse. Tous lui répondirent qu'ils le serviraient loyalement, et que le combat leur parraissait aussi préférable à tout autre parti.
C'est pourquoi ils résolurent, d'un commun accord, d'envoyer demander secours aux Maures : ce fut le roi don Garcie lui-même qui alla les solliciter, avec la promesse, s'ils lui donnaient assistance, de leur faire conquérir le royaume de Léon. Ceux-ci répondirent qu'ils ne concevaient point comment, lui, qui ne parvenait pas à se défendre contre son frère, pourrait leur faire conquérir le royaume de Léon, lit ils refusèrent de lui prêter aide.
Alors le roi don Garcie s'en retourna dans ses Étals de Portugal.
Mais aussitôt que le roi don Sanche eut appris que son frère venait d'implorer l'appui des Maures, il réunit son armée et alla mettre le siège devant Santarem, où il combattit un combat d'un jour et d'une nuit. Le lendemain, le roi don Garcie marcha encore à la bataille contre le roi don Sanche. Celui-ci avait donné son avant-garde au comte de Cabra, au comte de Monçon et au comte don Nuno de Lara. Le roi don Garcie, après avoir mis ses soidats en rang, les exhorta de son mieux.
Les uns et les autres engagèrent une rude mêlée; mais à la fin, les Castillans furent vaincus, et le roi don Sanche fait prisonnier, et le comte de Cabra renversé de cheval. Quand le roi don Garcie vit qu'il tenait entre ses mains le roi don
Sanche, il le remit à la garde de quatre chevaliers, afin <J ■
continuer la poursuite et prendre ceux qui s'enfuyaient.
Cependant, le roi don Sanche suppliant les chevaliers qui veillaient sur lui de le laisser aller, ceux-ci lui répondirent qu'ils ne le reraient pour aucun motif. El comme ils tenaient ces discoure, arriva cel Alvar Fanez, à qui le Roi avait donné cheval et armure. Il dit aux chevaliers qui gardaient le Roi captif : « Laissez mon seigneur, » et en parlant de la sorte il s'était mis à les frapper, et, après avoir abattu deux d'entre eux, il délivra le Roi.
Avec don Sanche il se rendit sur une montagne où se trouvaient plusieurs de ses chevaliers, qui s'étaient enfuis du champ de combat; et comme ils se trouvaient là, arrivèrent auprès du Roi trois cents chevaliers qui s'enfuyaient aussi ; et ils virent encore venir le Cid qui ne s'était point trouvé à la première bataille. Le Roi, l'ayant reconnu, sentit grande joie, et, s'avançant à sa rencontre, lui dit : « Ciil. soyez le bienvenu : car jamais vassal n'a secouru son seigneur avec si grand à-propos. »
Pendant ce temps, le roi don Garcie revenait insouciant ettrès-joyeux de la victoire par lui remportée, mais arriva cette nouvelle que le roi don Sanche, son frère, s'était échappé, ce qui l'affligea fort. Et le Cid s'approchant avec les autres chevaliers de l'endroit où il se trouvait, il rallia ses gens, et la bataille recommença plus sanglante cette seconde fois que la première. A la fin, les Portugais abandonnèrent le roi don Garcie, qui fut aussitôt fait prisonnier. Nombre des siens furent aussi tués ou pris.
Le roi don Sanche le mit dans les fers et l'emmena avec lui en Castille. Dès son arrivée, ses sœurs dona Urraque et doua Elvire, et avec elles maints évêques, archevêques et abbés, "accoururent, qui cherchèrent à établir entre les deux rois cet accommodement : le roi don Sanche délivrerait le roi don Garcie, lequel se reconnaîtrait son vassal et lui rendrait hommage, promettant de se présenter à son service, dès t. j. 2
qu'il l'appellerait, à la tête de toutes ses forces. Et en effet, don Garcie lui fit hommage et serment d'accomplir ces choses tant qu'il serait en vie. Et aussitôt le roi don Sanche ordonna de le délivrer, et don Garcie se rendit à sou royaume de Portugal.
Du combat que se livrèrent don Sanche, roi de Castillc, et don Alphonse, roi de Léon, son frère.
Après quoi le roi don Sanche se hâta d'envoyer défi à son frère don Alphonse, roi de Léon, chargeant le messager de dire à don Alphonse qu'il eût à lui abandonner ce royaume, son légitime héritage. Le roi don Alphonse fit répondre qu'il n'y consentirait point, parce qu'il le tenait du roi son père; et qu'auparavant il lutterait pour sa défense autant qu il le pourrait.
Alors le roi don Sanche de lancer son armée et de ravager le pays : le roi don Alphonse faisait de son côté si bonne défense qu'il pouvait. Ils convinrent tous les deux de se livrer bataille à un jour déterminé, dans un lieu que l'on appelait Lantada, à cette condition que le vainqueur commanderait au royaume de son adversaire.
Et le combat fut rudement combattu des deux parts : mais à la fin le roi Alphonse resta vaincu, après que d'un côté et de l'autre il y eût eu un nombre infini de morts, et s'en retourna en Léon.
CHR0NIQ1 ES
\ Il
Comment dona Urraqoe vint demander au roi don Sanche la délivrance de son frère don Alphonse.
La cinquième année du règne de don Sanche, ce roi et don Alphonse se livrèrent bataille auprès de la rivière de Carrion, de commun accord et à cette condition que le vainqueur commanderait sans conteste au royaume de son adversaire. Le combat fut vaillamment soutenu des deux partis, mais enfin le roi don Sanche resta vaincu.
Or, le roi don Alphonse était miséricordieux, il eut compassion de voir mourir les Chrétiens et ne voulut point qu'on lit poursuite. Don Sanche allait donc s'enfuyant, lorsqu'il rencontra une partie de ses gens réunis sur une colline : il se joignit à eux.
Peu après il vit arriver le Cid Ruy Diaz avec sa troupe qui n'avait point pris part à la bataille. Il en conçut grande joie, et après s'être consultés sur ce qu'ils devaient faire, ils résolurent de rassembler tous les soldats qui avaient pris la fuite, et, le lendemain au matin, d'attaquer le quartier du roi don Alphonse : et ainsi arriva-t-il.
Comme le roi don Alphonse se trouvait dans la tranquillité et celte assurance que le roi don Sanche continuait à fuir, ses gens furent vaincus avant même de s'être armés, vaincus et dispersés, et nombre d'entre eux tués, et luimême fait prisonnier.
Les Léonais crurent leur roi mort : aussi ceux qui purent revêtir leurs armures se comportèrent-ils assez vaillamment pour s'emparer du roi don Sanche, et, quatorze chevaliers léonais l'emmenèrent captif. Mais il arriva que le Cid vit comment on entraînait le roi don Sanche, privé de sa liberté, et s'élançant derrière ses gardiens, il leur de-
manda de lui rendre son seigneur, avec promesse de lâcher aussi le leur qu'on tenait prisonnier. Mais comme ils ne voulaient point s'y prêter, il combattit contre eux et les mit en pièces et emmena le Roi avec lui. De là le roi don Sanche se rendit à Burgos, où il jeta dans les fers le roi don Alphonse son frère.
Vïll
Comment doiïa Urraque demanda au roi don Sanche la délivrance du roi don Alphonse, son frère. — Elle lui fut accordée à condition que celui-ci se ferait moine.
Doua Urraque, sa sœur, ayant appris ces choses, vint à Burgos en toute hâte et avec elle le comte don Peransurez. Le roi don Sanche, instruit de sa venue, la reçut avec honneur. Cependant elle lui demandait de délivrer son frère don Alphonse, disant qu'elle saurait l'engager à se faire moine dans le monastère de Safagun et à lui abandonner de bon gré le royaume de Léon. Alors le roi don Sanche manda leCid et l'interrogea sur la conduite qu'il devait tenir. Celui-ci répondit que si le roi don Alphonse se faisait moine et lui abandonnait de bon gré, sans arrière-pensée, son royaume, il devait le délivrer à la prière de sa sœur. Le roi don Sanche y consentit donc, et don Alphonse se fit moine dans le monastère de Safagun, beaucoup contre sa volonté.
El depuis, comme il se trouvait au monastère, il reçut du comte don Peransurez le conseil de quitter le monastère et de s'enfuir à Tolède, auprès du roi Alymaimon : lequel le reçut avec grand honneur, et lui fit de grands présents, et lui donna beaucoup d'or et d'argent et de chevaux et maints joyaux, et l'emmena en sa compagnie, jusqu'au jour où le
Chboniques 29
roi don Sanche mourut devant Zamora, aiasi qu'il .-
par la suite
De ce que lit dont Urraque quand elle sut que le roi don Alphonse, son frère, se trouvait a Tolède.
Quand le roi don Alphonse fut arrivé à Tolède auprès du
roi Alymaimon, l'infante doua Urraque s'entretint avec le comte Peransurez, et aussi ses deux frères an pelés don (ionzale et don Ferdinand. Elle les pria de se rendre à Tolède auprès du roi don Alphonse, agissant ainsi pour qu'auprès de lui il eût des chevaliers qui sussent lui donner bon conseil.
Le roi Alymaimon estimait et aimait beaucoup le roi don Alphonse; comme il lui rendait de bons et loyaux services, il voulut s'assurer de lui. C'est pourquoi il lui demanda promesse et serment de ne point quitter Tolède sans sa permission. Le roi don Alphonse s'y étant engagé, Alymaimon, de son côté, lui jura de l'aimer, honorer, et aider en tout ce qu'il pourrait. Puis aussitôt le roi Alymaimon ordonna de construire un riche palais auprès du mur de l'Alcazar, pour que le roi don Alphonse et les siens se trouvassent plus à leur aise. Et ce palais s'éleva auprès de son jardin, en sorte que le roi don Alphonse put aller s'y délasser quand il voulait.
Gomme le roi don Alphonse demeurait ainsi à Tolède avec le roi Alymaimon, celui-ci lui ordonna d'aller avec un certain nombre de ses gens faire la guerre à ses ennemis. Ce que don Alphonse exécuta avec grande sagesse, remportant de très-belles victoires dont le roi Alymaimuc se réjouit fort. Et il l'aimait toujours davantage.
Au retour de celte guerre, don Alphonse s'adonna beau
coup à la chasse et à la vénerie. Or, comme un jour en chasse il allait le long d'une côte, il rencontra un site qui lui plut extrêmement, où se trouvait un château ruiné. Et il lui prit fantaisie de demander ce domaine au roi Alymaimon, et aussitôt qu'il fut revenu de la chasse, il le lui demanda. Celui-ci le donna à don Alphonse de très-bon gré et le peupla de veneurs et chasseurs chrétiens, et fortifia merveilleusement le château, et de ce jour et avant, le roi don Alphonse alla se divertir dans ce lieu, qui avait nom Brihuega.
Il arriva qu'un jour de fête le roi don Alphonse se rendit à Tolède, dans le jardin du roi Alymaimon, et, après avoir en sa compagnie pris repas et réjouissance, voici qu'il se mit à s'endormir dans une chambre.
Cependant le roi Alymaimon continuait à s'entretenir avec ses chevaliers, et entre autres choses ils parlèrent de la gloire et de la force de Tolède, et comme on assurait qu'elle ne craignait ni Maures, ni Chrétiens, un de ces chevaliers lui dit : « Seigneur, si je savais que cela ne vous déplût point, je révélerais le moyen par lequel Tolède peut être prise; car il n'en est qu'un seul. » Et le roi l'encourageant à poursuivre; le chevalier ajouta : « Seigneur, si quelqu'un, sept années durant, tenait assiégée celte ville, et pendant tout ce temps lui coupait les vivres, il s'en emparerait par la famine. » Le roi répondit : « C'est la vérité. »
Or, tout ce qu'il venait de dire, le roi don Alphonse l'avait entendu, et cela lui parut très-vrai. Cependant les Maures ne faisaient point attention au roi don Alphonse. Seulement., quand le roi Alymaimon se leva et sortit de la chambre, il se troubla fort, craignant que par aventure celui-ci n'eût prêté l'oreille à tous leurs discours. Aussi ordonna-t-il aux siens de voir si ses yeux ressemblaient à celui d'un homme qui vient de dormir. Mais ceui-ci, qui les avait écoutés, se fit très-dur à réveiller : et de cette
CHB0NIQUE8 31
suri»1 tous crurenl qu'il n'avait recueil!! aucune de leurs
Un jotfr, comme le roi Alymaimon allait chevauchant, et le roi don Alphonse à son oftté, déni chevalier* B'avancaienl en les regardant, et il arriva que l'un dil à l'antre : «Grande est la beauté de ce Chrétien, et certainement il mérite bien de commander à vaste pays. » Le sec I répliqua : « Vous saurez que la nuit dernière, en songe, je vis ce roi don Alphonse entrer dans Tolède, à cheval sur un sanglier farouche el énorme, et derrière1 lui maints an- Ires sangliers qui frappaient nos mosquées de leurs défenses. » De celte nouvelle, l'autre chevalier fut très-trouble et répondit : « Maintenant, je suis certain qu'il doit commander à Tolède. »
Et les deux rois continuaient leur marche côte à cote, quand sur la tète du roi don Alphonse se dressa une touffe de cheveux : Alymaimon, en étendant la main, la fit retomber. Mais sitôt qu'il eût retiré la main, elle se releva encore.
Et ces deux chevaliers, qui marchaient tout près des deux rois, y attachèrent grande importance. Derrière eux s'avançait un favori du roi Alymaimon qui écoula tous leurs propos, et quand les rois furent rentrés dans la ville, il redit au roi Alymaimon tout ce qu'il avait entendu.
Celui-ci manda aussitôt les chevaliers et les interrogea sur tout ce que lui avait rapporté son favori. Et quand ils lui eurent raconté toutes choses, il leur demanda ce qu'ils pensaient de cette aventure : ils lui répondirent qu:à leur sens il devait, dans tous les cas, tuer le roi don Alphonse. Mais à ce mol le roi Alymaimon s'écria que Dieu ne permettrait point qu'il suivît ce conseil et allât contre la promesse et le serment qu'il lui avait donnés : mais il prétendait employer tel moyen qui empêcherait à jamais le roi don Alphonse de lui nuire.
Et aussitôt il envoya vers lui et le pria de vouloir prendre
32 cunoxiQUKs
à son égard l'engagement de ne jamais marcher, ni contre lui, ni contre son fils aîné : et que pour lui, il l'aiderait contre tous ses ennemis, tant Chrétiens que Maures.
Et de ce jour en avant, Alymaimon aima encore plus le roi don Alphonse, et toutes les choses qu'il voulait faire, il les faisait par son conseil et celui du comte Peransurez.
De ce que fit le roi don Sanche quand il sut que son frère le roi don Alphonse se trouvait a Tolède.
Ayant appris que le roi don Alphonse se trouvait à Tolède, le roi don Sanche rassembla aussi grande armée qu'il put, et se rendit à Léon. Il s'en empara, et ensuite de maintes autres cités et villes du royaume de Léon, et tout aussitôt il se proclama roi d'Espagne.
Puis il alla devant Zamora pour la prendre à l'infante dona Urraque, sa sœur, et quand il eut assis son camp sous les murs, il enyoya dire à dona Urraque, par le Cid Ruy Diaz, qu'elle eût à lui livrer Zamora en échange ou à prix d'or, qu'il lui donnerait vaste plaine où elle pût vivre. Et Cid, quoiqu'il lui répugnât de porter ce message, se mit 3:1 devoir d'exécuter la volonté de son seigneur. Mais dona Urraque, à la réception du message, le chargea de répondre au Roi qu'elle ne lui livrerait Zamora, d'aucune manière, pas plus en échange qu'à prix d'or, et qu'avant tout elle le suppliait instamment de lui laisser ce que lui avait légué le Roi son père : il pouvait être assuré que cette ville ne le desservirait pas.
Ces paroles entendues, le roi don Sanche s'en revint à Burgos, parce qu'on était alors en hiver, époque peu propice pour établir un siège. Mais, arrivé, ce Roi enjoignit à tous
les hommes de son royaume de m réunie à Safegun, et partit <h* cette ville pour Be rendre devers Zamora.
Après avoir assis bou camp, il monta à cheval, ainsi que tous les riches hommes dont il était accompagné, et se mit
a faire le tour de la ville, recherchant sur quel point on pouvail l'attaquer.
Le lendemain, il envoya de nouveau le Cid faire à l'infante dofia Urraque prière et requête pour qu'elle lui livrât la ville en échange ou à prix 'd'or, comme il lui p'airait davantage : et si elle voulait un échange, qu'il lui remettrait Médina de Rioseco avec tout l'infantaego, depuis Villalpando jusqu'à Valladolid, et encore le château de Tiedra; que de plus il lui ferait promesse et serment, avec douze chevaliers, de ne jamais s'élever contre elle; mais qu'à son refus, il s'emparerait de la ville en dépit d'elle.
Doua Urraque se retira à part avec don Arias Gonzale et lui demanda conseil : celui-ci dit qu'elle avait à convoquer tous les principaux citoyens, et à leur faire savoir ce que le Roi leur envoyait annoncer, et, leur volonté une fois connue, à l'exécuter.
Ces citoyens ayant donc été mandés, ils répondirent à dofia Urraque, après avoir entendu son discours, qu'ils étaient ses vassaux et que cette cité était sienne; qu'ils agiraient selon son commandement et voulaient mourir dans cette ville avec elle (1), ou se rendre à Tolède auprès du roi don Alphonse, son frère.
I Cette réponse du conseil de Zamora se trouve plus développée dans la Chronique du Cid, et son accent est si dévoué, si énergique , que j'ai cru devoir îa donner ici. « Madame , que Dieu vous recompense de cette grande faveur et courtoisie, car vous avez bien voulu vous adresser à nous. Or, comme nous sommes vos vassaux, nous irons où vous voudrez : et puisque vous nous avez demandé un conseil, nous vous le donnerons volontiers. Nous vous supplions en grâce de ne pas livrer Zamora pour argent ni par échange : car celui qui vous assiège derrière
Aussitôt doiïa Urraque manda le Cid et le chargea de rapporter au roi don Sanche, son frère, combien elle s'étonnait qu'il voulût, ainsi que ses frères, la déshériter de ce que lui avait légué son père; qu'elle lui demandait en L-râce de la laisser vivre sur ses terres : et que, s'il persistait à vouloir le contraire, elle était résolue à se défendre avec l'aide de Dieu autant qu'elle le pourrait. Et avec cette réponse le Cid s'en retourna.
Comment le traître Beîlido Dolfos tua le roi don Sanche.
Le jour suivant, le roi don Sanche ordonna d'attaquer la cité; ce combat dura trois jours, pendant lesquels moururent trois cents hommes de son armée. Alors le roi voulut que la bataille cessât.
Et pondant un long temps il maintint le siège sous les murs de la ville.
Don Arias Gonzale, ayant vu les grandes pertes éprouvées des deux côtés, eut un entretien a\ec doua Urraque et lui donna le conseil d'abandonner la ville au Roi et de se réfugier à Tolède auprès du roi don Alphonse, son frère, avec ceux qui voudraient la suivre.
Or comme doua Urraque songeait à ce projet et s'était arrangée pour son exécution avec les citoyens, Bellido Dol-
muraille, voudra vous chasser de plaine. Les hommes de Zamora accompliront vos ordres et ne vous abandonneront point pour quelque nécessité ou péril qui survienne, honnis la mort. Ils nangefOftt phitô', madame, tous leurs biens, et leurs mules, et louis chevaux : ils rongeront leurs nls et leurs femmes, plutôt que de livrer jamais Zamora, si ce n'est par votre commauciement. • Chap. XLVI.
CHBONIQUES 35
8 rendit auprès d'elle et lui dit: « Madame , je suis Aenii ici poin- rotre service avec trente chevaliers, comme vous le savez bien d'ailleurs, car je vous sers depuis Iontemps, mais je u'.ii jamais eu satisfaction. Si c'est une faveur que vous vouliez bien m'octroyer, madame, je vous demanderai de n'occuper à la délivrance «le Zamora. »
Celle-ci lui répondit : « C'est un vieux proverbe qu'avec l'ignorant ou le nécessiteux on fait toujours avantageux marché. C'est pourquoi je veux Lien traiter avec loi. Mais je ne t'ordonne point d'exécuter aucune entreprise boni et infâme : je dis seulement qu'un homme, ayant fait lever le siège de Zamora et partir mon frère d'ici, obtiendrait de moi tout ce qu'il me demanderait. >»
Tout aussitôt Bellido lui baisa la main et s'éloigna pour se rendre auprès d'un certain soldat chargé de la garde d'une porte. Il se mit d'intelligence avec lui, lui raconta qu'il voulait sortir pour examiner le camp des assiégeants. lui recommanda d'ouvrir la porte s'il le voyait revenir en fuyant; puis il lui donna le manteau qu'il portait.
Après quoi il retourna à sa demeure et revêtit très-fort ■ armure : puis, étant monté sur son cheval, il se rendit devant la maison d'Arias Gonzale et cria à grands cris : « Vous savez bien tous pourquoi l'infante ne fait point accord avec le roi don Sanche, son frère; parce que vous, Arias Gonzale, vous lui donnez de mauvais conseils, comme un vieux traître que vous êtes. » Cela dit, il donna de l'éperon au cheval et se mit à fuir.
Aussitôt les fils d'Arias Gonzale de se lever et de s'armer en toute hâte, et de monter sur leurs chevaux, et de s'élancer derrière Bellido pour le tuer. Ils le poursuivirent ainsi jusqu'au camp royal.
Dès qu'il fut arrivé auprès du Roi, Rodrigue lui dit : a Seigneur, parce que je disais aux Zamorans qu'ils commettaient une trahison en ne vous livrant point la ville, les fils d'Arias Gonzale ont voulu me tuer, et j'arrive devers vous
en fuyant. Avec votre consentement, je veux me constituer votre vassal et j'entends vous servir si bien que je vous montrerai la manière de prendre cette ville, en dépit d'Arias Gonzale et de tous ceux qui s'y trouvent. »
Le Roi le crut, le remercia fort, l'accepta pour son vassal et le traita avec grand honneur. Aussitôt que Bellido lui eut baise la main comme à son seigneur, don Sanche se mit à s'entretenir avec lui de tout ce qu'il pensait faire. ils passèrent ainsi la nuit à causer secrètement, et Bellido fit entendre au Roi qu'il lui montrerait une poterne par laquelle Zamora pouvait être prise.
Cependant le lendemain matin un chevalier de Zamora monta sur la muraille et dit à haute voix, de telle sorte que tous les hommes de l'armée l'entendissent • « Roi don Sanche, je suis un chevalier natif de Saint-Jacques. Les parents dont je descends ont toujours été loyaux et de loyauté se sont toujours glorifiés : et pour moi, je veux vivre et mourir loyal. Or je viens pour vous détromper, et veuillez me croire, car, je vous le dis en vérité, de cette ville est sorti un traître chevalier qui est fils et petit-fils de traîtres, et cherche à vous tuer. Et pour exécuter son projet, il viendra vous dire de bien belles paroles. Je vous ai révélé ces choses, pour que vous ne pui'ssiez dire, au cas où vous recevriez dommage, que vous n'en avez pas été averti. »
L'archevêque don Rodrigue prétend même en sa chronique que les Zamorans lui envoyèrent en secret renouveler cet avertissement.
Bellido, lorsqu'il entendit ces mots, courut en tonte hâte vers le Roi et lui dit : « Seigneur, Arias Gonzale sait maintes choses : il n'ignore point que je peux vous mettre en possession de la ville, et c'est pour cela qu'il commande aux siens pareils discours. Mais, seigneur, afin de me laver de tout soupçon, que votre grâce m'accorde merci d'aller le trouver en sa demeure, n Mais le Roi, n'en croyant rien, le retint par ses défenses et ses prières. Bellido pou-
vait être assuré que, s'il s'emparait de la ville, il l'y laisserail le premier de lous, el lui forait mille autres faveurs plus grandes.
Aussitôt Bellido de lui baiser les mains, de le conduire à l'écart et de lui dire : « Seigneur, si vous le voulez bien, chevauchons seuls tous les deux, et je vous montrerai la poterne par laquelle vous pouvez prendre la ville, d El le Roi cru! tout ce qu'il lui disait, et ils chevauchèrent seuls.
Gomme ils s'étaient promenés longtemps autour de la ville, le Roi eut envie de faire ce dont on ne se dispense point. Or il portait un javelot à la main : il demanda donc à Bellido de le prendre, puis s'éloigna un peu. Quand Bellido vit le Roi s'arrêter, il lança le javelot qui l'atteignit dans le dos et ressortit par la poitrine. Puis le traître donna des éperons à son cheval et alla s'enfuyant vers la poterne qu'il montrait au Roi.
Ce traître avait fait déjà semblable trahison, car il avait tué par perfidie le comte don Xufio.
Lorsque du quartier royal leCid vit Bellido s'échapper et fuyant, il lui demanda quelle chose c'était et se douta bien qu'il avait l'ait quelque mal et devina lequel. Il s'élança donc à cheval ; dans la grande hâte qu'il apportait à cette poursuite, il ne chaussa point ses éperons. Sou cheval se pressait tellement qu'il arriva tout auprès, mais sans pouvoir l'atteindre. Alors le Cid s'écria : « Maudit soit le cavalier qui galope sans éperons. »
Aussitôt qu'il fut entré dans la ville, Bellido, tout rempli de frayeur, alla se cacher sous le manteau de doua tirraque. Et Arias Gonzale de dire : « Madame, je vous demande en grâce de livrer ce traître aux Castillans : car, si vous faites autrement, par lui vous viendra grand dommage: Les Castillans, en effet, veulent nous défier parce que nous l'avons reçu en notre ville. » Doîia Urraque répondit : « Vraiment, s'il était quelque raison de ne pas le faire mourir, j'en serais heureuse. » Alors Arias Gonzale lui dit : t. i. 3
« Madame, confiez-le-moi, en sorte que je le retienne prisonnier pendant trois fois neuf jours : si les Castillans ne nous défient pas durant ce délai, nous vous le rendrons; sinon, nous le chasserons de la ville. » Et ainsi don Arias Gonzale l'emmena et le jeta dans les fers, et ordonna qu'on fît de lui bonne garde.
Comment les Castillans rencontrèrent dans la campagne le roi don Sauche blessé a mort.
Lorsque les Castillans surent le malheur qui venait d'arriver, ils se mirent à chercher don Sanche et le trouvèrent sur le bord de la rivière, où, très-malement blessé, il avait été abandonné par le traître. Mais malgré tout, il conservait la parole et tenait sa main sur le javelot dont il était transpercé de part en part, et qu'ils n'osèrent point lui arracher, crainte qu'il n'en mourût aussitôt. Les chirurgiens ayant été appelés coupèrent le javelot des deux côtés.
Le comte don Garcie de Cabra, qui se trouvait là, lui dit alors : « Seigneur, songez à votre âme, car vous êtes malement blessé. » Le Roi répondit : « Bonheur à vous, comte, pour m'avoir donné si bon conseil, car je crois bien avoir été mortellement blessé par le coup de ce traître de Bellido qui était mon vassal. Et je Lai mérité de Dieu, pour mes péchés, en violant le serment que j'avais fait à mon père, n
Mil
^nmmcnt les chevaliers du roi don Sanebe envoyèrent dire aux Zamorans, qu'ils crevaient la mort du roi don Saochc arriver par leurs conseils.
Le roi don Sanche étant mort, ceux qui se trouvaient .nec lui au siège de Zamora résolurent d'envoyer dire aux habitants de la ville, comme ils le savaient déjà, que Buliido Dolfos. vassal du roi don Sanche, l'avait tué par grande trahison, que complicité leur était attribuée dans ce meurtre, et qu'ils avaient à se disculper d'aussi grand forfait Un chevalier castillan, du nom de don Diègue Ordonez, annonça à tous les grands, qui se trouvaient ainsi réunis son désir de porter lui-même aux Zamorans ce défi pour la mort du roi don Sanche, ce que tous acceptèrent.
Don Diègue Ordonez se rendit donc aussitôt à sa demeure, revêtit son armure. Puis, étant monté sur son cheval, il courut vers la ville, et sous les murs s'écria d'une voix forte : « Qu'Arias Gonzale vienne ici, car j'ai à lui parler un peu. » Tout aussitôt on alla chercher Arias Gonzale qui monta sur la muraille et demanda au Castillan de lui dire ce qu'il voulait.
Don Diègue répondit : « Les Castillans ont perdu leur maître, tué par un sien vassal, ce traître de Bellido, que vous autres, Zamorans, avez accueilli. C'est pourquoi je vous déclare que vous êtes des traîtres, c'est pourquoi je vous défie, et aussi bien les grands que les petits, aussi bien les enfants à naître que les enfants déjà nés, je défie l'eau qui cou!e dans la rivière, et le pain, et le vin : et s'il est quelqu'un dans la ville pour soutenir le contraire de ce que j'avance, je veux combattre avec lui jusqu'à ce que vous soyez tous convaincus de traîtrise, a
Alors Arias Gonzale répondit : « Si j'étais tel que tu j'affirmes. j'aurais dû ne point naître, mais toutes tes paroles sont paroles mauvaises et mauvaise a été ta résolution. Car celui qui défie une cité doit combattre successivement contre cinq champions. Et si le chevalier est tué ou renversé par quelqu'un de ses cinq adversaires, la cité est déclarée innocente et le chevalier vaincu. Mais si le chevalier les tue ou renverse tous les cinq, la cité demeure sous 'accusation.
« D'ailleurs tu devrais bien savoir que les petits ne sont point coupables de ce que font les grands, ni les morts de ce que font les vivants, ni les enfants à naître de ce que font les enfants déjà nés. »
Alors don Diègue se repentit de ses paroles, et dit à don Arias Gonzale : « Je donnerai douze chevaliers castillans, donnez de votre côté douze chevaliers léonais, et que tous jurent de décider en cette occurence selon le droit : et s'il sf trouve que j'aie à combattre contre cinq, contre cinq je combattrai. » Don Arias Gonzale répondit qu'il était salisfait.
Et aussitôt ils convinrent d'une trêve de trois fois neuf jours, temps pendant lequel on devait ordonner le défi.
Comment doua Urraque manda le roi don Alphonse.
Ces choses s'étant ainsi passées, l'infante doua Urraque envoya secrètement une lettre au roi don Alphonse, son frère, pour lui faire savoir que le roi don Sanche venait de mourir; qu'il sempressàt de venir lui succéder dans ses royaumes; qu'il exécutât la chose en toute hâte pour ne pas en être empêché par les Maures.
Cependant les Çastillans-et Les Léonais avaient décidé que le loi don Sanche ne laissant à sa mort d'autre héritier que don Alphonse, ils devaient faire savoir à celui-ci ta morl de son frère, pour qu'il vlal tout aussitôt recueillir la légitime succession de ses royaumes. Ce quila avaient exécuté in- Continent, mais non si secrètement que les Maures ne s'en aperçussent.
Don Peransurez, qui désirait plus que toute antre chose
;ui monde tirer le roi don Alphonse de Tolède, montait à il chaque jour et allait par les chemins pour apprendre les nouvelles. Tue fois il rencontra un homme qui apportait celle de la mort du roi don Sanche. 11 le détourna de la route en lui disant qu'il \oulait connaître son message, et lui coupa la tôle. Puis s'élant emparé de sa lettre, il se hâta de revenir sur le chemin où il rencontra un autre messager auquel il lit même chose qu'au premier. Il voulait empocher que le roi de Tolède ne fût informé de cet événement avant qu'il n'eût saisi une occasion de s'enfuir avec son seigneur.
Sur ces entrefaites arrivèrent les envoyés de dona Urraque, qui lui rapportèrent tous les faits tels qu'ils s'étaient passés. Après quoi il revint à Tolède et disposa toutes les choses qui lui étaient nécessaires pour s'éloigner avec don Alphonse. Don Peransurez craignait que le roi de Tolède ne voulût faire don Alphonse prisonnier dès qu'il serait instruit des événements. Mais le roi don Alphonse pensant, dans sa prudence, que si le roi de Tolède l'apprenait d'un autre avant lui, il lui en adviendrait du mal, se rendit auprès d'Alvmaimon et lui rapporta tout ce qu'il avait entendu sur la mort du roi don Sanche, son frère. 11 le priait de lui donner quelques troupes pour raccompagner, parce qu'il voulait retourner en Castille. A l'entendre le roi de Tolède se réjouit fort, il fut très-heureux et très-reconnaissant de ce qu'il lui révélait tout ainsi. Par les chemins il avait déjà disposé des gens pour que le roi don Alphonse ne pût s'enfuir.
Le roi de Tolède eut doue grande joie de ce que don Alphonse lui révélait, et il lui dit : « Sois certain que si tu étais parti sans me faire ces confidences, tu n'eusses point échappé à la mort ou à la prison. Mais puisque tu as si bien agi, retourne avec bonne fortune en ton royaume, et prends-le, s'il est possible. Pour moi. je te donnerai de mon bien tout ce qu'il te sera nécessaire pour te gagner les cœurs de tes vassaux, en leur faisant largesse. »
Alors il le pria de renouveler ce serment qu'il lui avait prêté, de l'aider toujours lui et son fils aîné, et de ne jamais marcher contre eux en aucune façon : et de son côté il lui fit semblable serment.
Don Alphonse avait soupçon que le roi de Tolède ne voulait point le laisser partir. Or, comme ils jouaient tous deux aux échecs, celui-ci se mit en si grande colère qu'il lui ordonna de s'en aller. Aussitôt don Alphonse de quitter le palais. Or don Peransurez tenait toutes choses préparées et des chevaux hors de la ville. Mais comme c'était la nuit et que les portes se trouvaient fermées, don Alphonse et les chevaliers descendirent tous avec des cordes le long du mur, ils descendirent ainsi eux-mêmes, montèrent sur les chevaux et gagnèrent la route de Gastille, sur laquelle ils coururent toute la nuit.
Le roi de Tolède, qui n'en savait rien, demanda à ses favoris maures ce qu'à leur sens il devait faire à propos du départ du roi don Alphonse. Tous de répondre qu'il devait s'emparer de lui, qu'ainsi il ne recevrait jamais mal ni dommage de ce côté. Le lendemain matin, le roi de Tolède manda donc don Alphonse avec l'intention de le faire prisonnier. Mais l'envoyé qui était allé le chercher ne trouva ni don Alphonse, ni aucun des siens, mais seulement contre le mur les cordes avec lesquelles ils étaient descendus. Et quand il rapporta cette nouvelle, le Roi en eut un grand dépit qu'il s'efforça vainement de cacher.
Comment don Arias Gonzale sortit de Zamora pendant la trêve ijiii avait été donnée pour s'entretenir avec les juges qui devaient ordonner le défi.
Tandis que les messagers de dona Urraque arrivaient à Arias Gonzale profitait de la trêve convenue entre les deux camps pour sortir de Zamora. Il alla s'entretenir avec les Castillans, pour convenir de ce qu'il devait faire à propos de ce défi porlé par don Diègue aux Zamorans. Comme il a été dit, vingt-quatre chevaliers furent choisis [tour porter jugement dans le combat.
Il fut reconnu par eux que d'après le droit antique et selon les coutumes d'Espagne, le chevalier qui défiait une cité devait combattre successivement contre cinq chevaliers. Ils ajoutèrent que suivant leur opinion il pouvait, à chaque nouveau champion, manger ou boire eau ou vin à sa fantaisie.
Et le lendemain du jour où ils avaient fait celte proclamation, le champ-clos fut élablidans un terrain sablonneux du côté où est Saint-Jacques; et au milieu, on plaça une baguette et il fut décidé que le vainqueur la prendrait en main et annoncerait sa victoire. Puis un délai de huit jours fut recordé après lequel on devait combattre dans le lieu même qu'ils avaient assigné.
Les choses ainsi réglées, Arias Gonzale s'en revint à la ville et raconta à l'Infante tout ce qui s'était passé. Celle-ci ordonna une assemblée générale des citoyens, et lorsqu'ils furent tous réunis, Arias Gonzale leur dit : « Amis, s'il est ici quelqu'un d'entre vous qui ait participé au meurtre de don Sanche, qu'il le dise et ne le cache point. Car, pour
moi, j'aimerais mieux aller avec mes fils au pays des Maures qu'être proclamé traître et vaincu au champ-clos. »
Alors tous de répondre qu'aucun d'entre eux n'en avait été informé, ne s'en était réjoui, que Dieu ne l'aurait point permis.
Don Arias Gonzale en eut grand plaisir et leur ordonna de rentrer tous en leurs demeures. Puis il choisit quatre de ses fils chevaliers pour combattre contre don Diègue,et s'écria: « Je veux être le cinquième et marcher le premier, en sorte que si je viens à mourir, je ne voie pas du moins votre mort. »
Comment don A lias Gonzale arma ses quatre fils et s'arma lui-même pour se rendre au champ-clos.
Le jour étant arrivé où ils devaient combattre, de grand matin Arias Gonzale arma ses fils et s'arma lui-même. Et comme il leur enseignait ce qu'ils devaient faire, voici qu'arriva un message portant que don Diègue se promenait déjà dans le champ. En toute hâte donc, Arias Gonzale et ses fils montèrent à cheval.
Et à leur sortie de la porte du palais, arriva l'infante doua Urraque, versant d'abondantes larmes et disant : « Arias Gonzale, rappelez-vous comme le Roi, mon père, m'a recommandée à vous et comme vous lui avez promis de ne jamais m'abandonner. Aujourd'hui, cependant, vous songez à me délaisser, et vous partez contre votre bon droit, car je vous supplie de ne point le faire et vous ne voudriez pas marcher au combat, quand pour vous en dispenser, il en est tant d'autres. » Et elle s'attachait à lui, de telle sorte qu'elle ne le laissait point avancer.
Alors se présentèrent maints braves chevaliers, qui lui
CHKQPIQ1 ES ^.")
demandèrent ses armes pour combattre à sa place; mais il oe voulait les remettre à personne. Et il appela un «le ses lils qui se nommait Pèdre Arias, \aleureux chevalier, quoique jeune d'années. Il avait auparavant prié bod père de le laisser marcher au combat. Don Arias Goozale le revêtit de
ses propres armes et l'instruisit de ce qu'il avait à faire el !:ii donna sa bénédiction.
Alors celui-ci se rendit au champ-clos, où don Diègue était à l'attendre sous très-forte armure.
Les juges les introduisirent dans le champ, leur partagèrent le soleil, puis se retirèrent. Aussitôt les chevaliers se mirent à frapper vigoureusement l'un contre l'autre, et, les lances rompues, prirent leurs épées, avec lesquelles ils se donnèrent de grands coups. Et ils continuèrent ainsi depuis neuf heures jusqu'au milieu du jour : alors don Diègue Ordonez lit un grand effort et frappa Pèdre Arias sur le sommet de son casque, lequel en fut brisé, et un morceau du crâne enlevé avec une partie de la cervelle. Pèdre Arias, ainsi blessé à mort, embrassa le cou de son cheval, mais ne quitta point les étriers, ne lâcha point son épée. Don Diègue, le voyant réduit à cet état, s'écria à grands cris : « Don Arias Gonzale, envoie un autre fils. » Cependant, Pèdre Arias lâcha le frein et saisit son épée à deux mains; mais voyant mal à cause de son sang qui ruisselait, tandis qu'il pensait frapper sur la tête du cavalier, il déchargea un si grand coup sur le cheval, que les têtières et les brides en furent coupées. Et tout aussitôt, le cheval de Diègue Ordonez s'étant mis à fuir, celui-ci se laissa tomber. Pèdre Arias avait roulé mort à terre. Don Diègue* de prendre la verge et de dire : a Loué soit Dieu, puisque j'ai vaincu un des chevaliers. »
Incontinent les juges arrivèrent, qui prirent don Diègue et le conduisirent à la tente, où, son armure ôtée, ils lui donnèrent quelque nourriture.
Et après qu'il s'y fut reposé, ils lui donnèrent nouvelles
armes, nouveau cheval, et retournèrent avec lui au champclos. Arias Gonzale manda aussitôt son second fils, qui avait nom Diègue Arias, et lui dit : « Chevauchez, allez combattre pour délivrer cette cité et venger la mort de votre frère. » — « C'est pour cela que je suis venu », répondit celui-ci. Puis, ayant reçu la bénédiction de son père, il monta sur son cheval et se rendit au champ-clos.
Quand les juges les y eurent introduits, comme c'était leur rôle, les deux chevaliers se précipitèrent l'un contre l'autre, et les lances brisées, firent long duel avec les épées. Mais enfin Diègue Arias reçut auprès du cœur telle blessure, qu'il tomba expirant à terre. Et don Diègue de saisir la verge; puis il fut pris par les juges et conduit de nouveau à la tente, où ils lui distribuèrent à boire et à manger ainsi qu'ils avaient déjà fait, puis lui remirent nouvelle armure et nouveau cheval.
Après quoi ils envoyèrent dire à don Arias Gonzale que son second fils étant mort, il eût à en envoyer un troisième. Celui-ci manda aussitôt un autre de ses fils qui avait nom Rodrigue Arias, très-vigoureux et très-vaillant chevalier, aîné de la famille, et lui dit : « Je vous prie d'aller combattre contre don Diègue Ordonez pour sauver l'Infante, votre dame ; et pour nous sauver, nous, citoyens de Zamora : et si par vous nous échappons, nous pourrons dire qu'en bonne heure vous êtes né. » Rodrigue Arias baisa les mains à son père, s'arma tout aussitôt et monta à cheval. Pais, ayant reçu la bénédiction d'Arias Gonzale, il se rendit au champ-clos, où les juges l'introduisirent.
Sitôt que ceux-ci furent sortis, les deux chevaliers laissèrent leurs chevaux faire le choc; mais à la rencontre, don Diègue manqua Rodrigue Arias, et en revanche reçut si grand coup de lance, qu'il fut ébranlé de dessus la selle et vida les étriers, mais il embrassa le cou de son cheval, et, malgré tout, sut faire un tel efifoit qu'il en brisa sa lance dans l'ecu de don Diègue. La cuirasse fut transpercée et
toute l'armure, et une grande partie «lu fer pénétra dans le
corps. Alors i s soutinrent long duel ai "S et Ro-
drigue Arias fil nue très-grave blessure à don Dlrtzue sur le bras gauche. Don Diègue, se voyant atteint «l'un coup terrible, frappa à son tour bî violemment sur Rodrigue Arias, qu'il lui brisa Bon heaume et lui enleva du crâne un grand morceau. Rodrigue Arias, se sentant ainsi Messe à mort, donna de l'éperon avec fureur à son cheval. Puis, arrivé près de Diègue Or douez, il lâcha le frein et saisit son épée à deux mains et chercha à la décharger sur sa tète; maii comme il ne se dirigeait plus avec la guide, il ne put frapper où il voulait, et son coup tomba si fort sur la tête du cheval, qu'elle en fut partagée par le milieu. Le cheval, en grande souffrance, se mit à fuir et emporta don Diègue hors du champ-clos. Rodrigue Arias, qui courut à sa poursuite, tomba sans vie de son cheval, aussi hors du champ-clos.
Don Diègue voulait y rentrer pour combattre avec les autres champions, mais les juges n'y consentirent pas; et ainsi il ne fut point décidé si les Zamorans avaient été ou non vaincus. Les choses en restèrent à ce point.
XYII
don Alphonse de faire serment qu'il n'avait point participé au meurtre du roi don Sanche, son frère.
Le roi don Alphonse commença à régner après la mort ùe don Sanche, son frère, en l'an 1077. En effet, aussitôt que le roi don Sanche fut mort, comme nous l'avons dit, le roi don Alphonse arriva à Zamora. et ordonna d'envoyer des lettres à toutes les cités de Castille et de Léon, mandant à tous de se rendre aux cortès qu'il voulait réunir, pour que tous le reconnussent comme seigneur.
Tous aussitôt, comtes aussi bien que riches hommes et chevaliers, se rendirent à Zamora, consentant à le reconnaître comme seigneur, à cette condition qu'il jurerait d'abord n'avoir point participé en parole ou conseil au meurtre du roi don Sanche, son frère. Et personne n'osait lui demander ce serment; mais il arriva que le Cid refusa de lui baiser la main en signe de vasselage, jusqu'à ce qu'il l'eût prêté.
Alors le Roi de dire : « Puisque tous vous me baisez la main et me reconnaissez votre seigneur, je veux que vous sachiez du Cid pourquoi il ne me la baise point. Car je l'ai toujours traité avec bienveillance et faveur, ainsi que je l'a- Yais promis au roi don Ferdinand, mon père.»
Alors le Cid se leva et dit : « Seigneur, tous ceux que yous voyez ici présents ont ce soupçon, que le roi don Sanche, votre frère, est mort par votre volonté, et c'est pourquoi, seigneur, je ne vous baise point la main avant que vous n'ayez donné quelque garantie, comme c'est justice. »
Et le Roi : « Cid, je vous remercie beaucoup de ces paroles. Et je prie Dieu et la sainte Vierge Marie, que, si j'ai commandé cette mort, si j'ai participé à quelque complot, si j'ai même eu la pensée de ce meurtre ou m'en suis le moindrement réjoui, je périsse de semblable manière. Et cependant, il m'avait usurpé tous mes royaumes, ainsi que vous le savez. Je vous prie donc tous en tant que mes amis et mes vassaux de m'apprendre comment je dois me laver de ce soupçon. »
Alors tous les grands lui répondirent qu'il eût à jurer avec douze de ces vassaux venus avec lui deTolède ; et qu'il prêtât ce serment dans l'église de Sainte- Agathe de Burgos; qu'ainsi Userait hors de tout soupçon. Ce qui plut beaucoup au roi.
Du serment que prêta le roi don Alphonse, à Durpos, avec douze chevaliers, au sujet du meurtre du roi don Saocbe.
I) aprèfl cet accord, le Roi se rendit à Burgos. Et comme il était entre* dana l'église où il devait jurer, Ruy Dias lui demanda le serment, à lui et aux siens, leur parlant de la sorte : « Vous êtes venus ici jurer que dans le meurtre du roi don Sanche, mon seigneur, vous n'avez point été complices, d Tous lui répondirent que non, et il continua : « Si vous l'avez commandé ou su, puissiez-vous périr de semblable mort ! »
Alors le Roi s'irrita contre le Cid, et lui dit : « Ruy Diaz, vous nous faites ce serment rigoureux, mais demain vous me baiserez la main. » — « Seigneur, répondit celui-ci, ce sera selon que vous me ferez bon traitement. Car, dans les autres pays, les gentilshommes reçoivent une solde. Ainsi en agira pour moi quiconque me voudra son vassal. »
Le Roi fut très-fâché de ces mots du Cid, et de ce jour en avant il le détesta toujours.
Aussitôt que le Roi eut fait serment , tous lui baisèrent la main comme au seigneur et roi de Castille et de Léon.
Comment les Galiciens et les Portugais prirent pour roi don Alphonse, après qu'il eut empoisonné don Garcie, son frère.
Aussitôt que le roi don Garcie eut été délivré, comme il a été dit, il se rendit en Portugal, où il se mit à recommen-
cer ses mauvais procédés, maltraitant les grands, ruinant d'impôts les citoyens, méprisant les gentilshommes. En sorte que nombre d'entre eux émigrèrent en Caslille auprès du roi don Alphonse, etd'autres se rendirent en Aragon. Or, le roi don Al] honse recevait courtoisement ceux qui venaient à lui, et leur accordait grands honneurs et récompenses.
Mais le roi don Garcia en ayant eu violent dépit et ressentiment, forma une armée assez nombreuse et commença à lui faire une guerre sanglante ainsi qu'à un ennemi mortel. Le roi don Alphonse l'apprit comme il se trouvait à Zamora et résolut de lui envoyer des messagers. Il lui faisait dire combien il s'étonnait qu'il voulût lui faire la guerre sans aucun grief; et que, si au lieu de cette inimitié, ils vivaient bons amis et bons frères, ce serait chose meilleure et plus agréable à Dieu; et que pour cela il serait bon, s'il y consentait, qu'ils s'entretinssent tous deux seuls; don Garcie était de caractère inconstant et avait autour de lui des hommes qui lui ressemblaient.
Et voici qu'ayant déjà fait de grandes dévastations dans le royaume de Léon, il résolut de se.rendre auprès du roi don Alphonse, son frère, sans nul sauf-conduit ni précaution. Mais comme il était ainsi venu en toute sécurité, le roi don Alphonse, violemment irrité contre lui pour les grandes dévastations qu'il venait de faire en son royaume de Léon, ordonna qu'il fût saisi incontinent, jeté dans les fers et transporté au château de Luna.
Alors tous les Portugais et les Galiciens et les autres vassaux du roi don Garcie, qui le détestaient fort à cause de ses méchantes actions, baisèrent les mains au roi' Alphonse comme à leur seigneur.
Et ainsi le roi don Alphonse devint maître sans aucune dispute des royaumes de ses frères, et ainsi s'accomplit pour lui la bénédiction qu'il avait reçu de son père.
Et quant au roi don Garcie, il ordonna qu'on fît de lui bonne garde dans le château, mais aussi qu'on le servît bien,
qu'on le traitât en toute estime et honneur, qu'on lui ilài très-la rgeme ni les choses dont il avait besoin. Carne ant poinl il*' Gis, don Alphonse voulait, quand il inoiiir, ni, laisser don Garcie pour héritier de ses royaumes. Maie ce fut celui-ci qui mourut le premier dan teau.
U s renmei da roi don Alphonse.
Ce roî don Alphonse eut six femmes avec bénédiction nuptiale.
La première fut dona Vues, et il n'eut d'elle aucun enfant. conde, dona Constance ; la fille qu'il eut d'elle, nommée dona Dr raque, se maria avec le comte don Raymond de Toulouse, et lui donna, avec une fille qu'on appela dona Sanche, un fils du nom de don Alphonse, depuis empereur d'Espagne (1). Cette doua Sanche ne voulut jamais prendre époux, mais elle fit pèlerinage aux pays d'outre-mer, où elle demeura, servant les pauvres et les lépreux dans les hôpitaux et les lazarets. Dieu accomplit pour elle un grand miracle : car un jour il alluma sa lampe avec le feu céleste.
La troisième fut dona Thérèse, et il n'eut d'elle ni fils ni fille.
La quatrième fut dona Isabelle, fille du roi Louis de France. Il eut d'elle, d'abord une fille nommée doua Sanche, qui épousa le comte don Rodrigue; puis une autre qu'ils appelèrent dona El vire. Elle se maria avec un seigneur de Galice, frère de Robert, fils lui-même du comte de Hauteville. Il vint' de Lombardie et prit la Cécilie avec la Calabre.
(1) Alphonse VIII se lit surnommer ainsi.
La cinquième fut doua Béatrix, fille de l'empereur romain, et il n'eut d'elle aucun enfant.
La sixième fut la Cayda, fille du roi de Séville, et il eut d'elle un fils nommé don Sanche, qui mourut dans une bataille contre les Maures.
De plus, il eut une concubine, noble dame. Une des filles qu'elle lui donna, appelée dofia Elvire, se maria avec le comte don Raymond de Saint-Gil, qui eut d'elle un fils nommé don Alphonse Jourdain. 11 portait ce nom pour avoir reçu le baptême dans le Jourdain, son père ayant été un des douze capitaines qui marchèrent à la conquête des saints lieux au temps du pape Urbain, et s'emparèrent de Tripoli, d'Acre, d'Antiocheetde Jérusalem. La seconde fille avait nom doua Elvire ; elle épousa le comte don Henri de Constantinople, et reçut de son père, en dot, le comté de Portugal.
Des choses que tit le roi don Alphonse en la seconde année de son îvgne.
Dans la seconde année du règne du roi don Alphonse, il arriva que le roi de Gordoue marcha avec nombreuses troupes contre le roi de Tolède et fit grande guerre en ce pays.
Don Alphonse l'ayant appris, pour tenir la promesse qu'il avait faite à Alymaimon de l'assister, réunit une trèsforte armée et s'avança devers Tolède : et. quand le roi de Tolède le sut, il fut grandement épouvanté, pensant que c'était contre lui. Tout aussitôt il envoya ses messagers au roi don Alphonse, par lesquels il lui faisait dire : qu'il se souvînt et du serment qu'il lui avait donné et des bienfaits
OHBONiq 53
qu'il avait reçus de lui à Tolède; et il lui demandait en grâce de consentir à conclure la paix avec lui.
Le roi don Alphonse lit bon accueil aui messagers, mais refusa de leur rendre aucune réponse.
Et étant entré sur les terres de Tolède, il défendit que
personne ne lût assez osé pour la dévaster, et, arrivé à Olias, il y aasil son camp. Le roi de Gordoue ayant été Informé de cette arrivée du roi don Alphonse, s'enfuit aussitôt de devant Tolède : l'armée des assiégés sortit alors à sa poursuite et lui fit grand carnage.
Cependant, comme le roi don Alphonse se trouvait à Olias, il manda les ambassadeurs du roi de Tolède et se mit en marche avec eux pour Tolède*, accompagné seulement de cent chevaliers de sa maison. Et, quand il fut arrivé aux portes de Visagra, il envoya dire au roi comment il se trouvait là, ce dont le roi eut si grand plaisir qu'il n'attendit pas son cheval, mais sortit à pied pour le recevoir.
Après s'être embrassés, les deux rois se rendirent ensemble à l'Alcazar, et tout ce jour, et la nuit encore, le roi de Tolède et le roi don Alphonse parlèrent très-longuement de leurs guerres. Et le roi maure remercia celui-ci de la grande bonté et loyauté qu'il montrait pour lui, et de la manière dont il s'était rappelé sa promesse, ce qui avait mis tous les ToléJans en grande joie.
Mais autant ici on éprouvait de plaisir, autant dans l'armée du roi don Alphonse on éprouvait de souci pour le séjour de ce roi à Tolède. Le jour suivant, au matin, le roi don Alphonse pria le roi de Tolède de sortir avec lui, de venir examiner l'armée qu'il avait amenée pour sa défense. Le roi de Tolède s'y prêta et ils se rendirent tous deux à Olias. Pour les recevoir, toute l'armée se porta en avant et le roi maure eut grand contentement de voir si nombreuse et si noble chevalerie.
Puis le roi don Alphonse l'emmena avec lui dans sa
tente, et après qu'ensemble ils eurent fait à sa table joyeux repas, il donna secrètement à cinq cents chevaliers l'ordre de s'armer et d'entourer la tente. Le roi maure, aussitôt qu'il les eût vus, ressentit grande crainte et demanda au roi don Alphonse pour quelle cause c'était. Celui-ci lui répondit qu'il se souvenait bien comment, lors de son séjoui à Tolède, il l'avait fait jurer de ne jamais lui causer aucui' dommage : et que lui don Alphonse, ayant à son tour Alymaimon à son pouvoir, voulait qu'il le reltvàt de ce serment ainsi prêté. Le roi maure dit qu'il y consentait et le répéta une, et deux, et trois fois.
Cela fait, le roi don Alphonse ordonna d'apporter le livre des Évangiles et s'adressant au roi de Tolède : • Comme je vous tiens aujourd'hui en mon pouvoir et comme j'aurais liberté de rompre le serment que je vous ai prêté, voici quepar Dieu et ces saints Évangiles je vous jure de ne jamais marcher contre vous, ni contre votre fils aîné, et de vous défendre contre tous les peuples du monde. » Après quoi il donna sa signature, et ajouta que pour le mal et dommage dont le roi de Cordoue venait d'affliger le pays, il voulait lui faire la guerre avec toutes ses forces.
Et cette nuit le roi maure dormit sous la tente du roi don Alphonse. Et le jour suivant de grand matin, il revint à Tolède afin de disposer ses gens pour cette campagne contre le roi de Cordoue. Puis les deux rois l'étant réunis, firent de grandes dévastations sur la terre de Cordoue et conquirent maintes villes et châteaux.
Quand le roi don Alphonse revint avec son armée, il fit encore si rude guerre aux Maures que la plupart se reconnurent ses vassaux et lui payèrent tribut.
En ce temps le Cid Ruy Diaz eut un engagement avec un chevalier de Navarre, nommé Simon Garcie, au sujet d'un château voisin de Logrono. Simon Garcie fut tué et le château entra au pouvoir du roi don Alphonse.
Et dans cette même année, le Cid combattit contre un
Havre très-vaillant, qui t'appelait Parif : le Cid le tua auprèe tic Médina Celi.
X X il
Comment le i-i>i don Alphonse envoya réclamer il la cité de Seville le tribut qu'on lui devait et de ce que lit te Cid en constances.
Dans la quatrième année du règne du roi don Alphonse, <-e roi envoya à Sévi Ile réclamer au r<-i Je cette ville le tribut qu'on lui devait. Il arriva qu'alors ce roi se trouvait en guerre a\ee le roi de Grenade, lequel possédait à son service plusieurs riches hommes de Castille. C'étaient le comte don Garci Ordoncz, et don Fernand Sanchez, gendre du roi de Navarre, et don Lope Sanchez, son frère, et Diègue Perez, un des hommes les plus importants de Castille. Tous marchaient contre le roi de Séville.
Lorsque le Cid l'apprit, il en conçut grande colère et leur envoya dire qu'ils n'eussent point à dévaster la terre Je Séville, parce que son roi était vassal du roi don Alphonse, leur seigneur, et que ce roi don Alphonse se trouvait en quelque sorte forcé de prêter assistance à son vassal.
Cependant le roi de Grenade et les chevaliers qui l'accompagnaient n'en prirent nul souci. Le Cid réunit donc tous les gens qu'il put, Maures aussi bien que Chrétiens et alla coiLbittre avec le roi de Grenade. Il soutint contre lui une bâtai le rangée dans laquelle ce roi de Grenade fut vaincu; dans laquelle le comte don Garcie Ordonez et don Diègue Perez et don Lope Sanchez, et maints autres chevaliers furent faits prisonniers; et maints autres aussi moururent.
Le Cid recueillit le butin et au bout de trois jours déii-
vra les chevaliers chrétiens qu'il avait pris, puis se rendit à Séville avec grande richesse et grand honneur. 11 y fut très-bien reçu du roi qui lui remit de fort beaux joyaux, et aussi tout ce qu'il devait en tribut au roi don Alphonse. Après quoi il revint en Castille auprès de son seigneur qui lui fit excellent accueil et se réjouit beaucoup de sa bonne fortune et le remercia fort des grands services qu'il venait de lui rendre.
Après quoi, comme le roi don Alphonse rassemblait ses troupes pour marcher contre les Maures soulevés en Andalousie, le Gid qui voulait l'accompagner tomba malade. Le Roi étant donc parti pour cette guerre, détruisit maintes villes maures.
Or, tandis qu'il s'avançait dans l'Andalousie et faisait de grands ravages, voici que ses ennemis, se réunissant en forte armée vinrent assiéger Sant-Estevan de Gormaz, et à leur tour firent grand ravage par ce pays. Le Gid qui reprenait déjà ses forces rassembla les troupes qu'il put et marcha devers Sant-Estevan de Gormaz. Quand les Maures le surent, ils n'osèrent point l'attendre, mais celui-ci les poursuivit jusqu'à Guadalajara et Tolède, saccageant, pillant, incendiant tout le pays et fais/ant maints prisonniers : après quoi il s'en retourna riche et honoré dans son pays.
Le roi de Tolède en conçut grande colère et se plaignit très-durement du Gid au roi don Alphonse. Et plusieurs qui l'avaient en haine à la cour aggravèrent beaucoup les choses, ce qui vint se joindre au ressentiment nourri contre lui par le roi don Alphonse à cause de la rigueur qu'il avait montrée à réclamer le serment sur le meurtre du roi don Sanche. Don Alphonse vivement irrité lui envoya dire qu'il eût à se rendre incontinent à Burgos pour le voir. Le Cid n'était pas sans savoir quel récit on avait fait au Roi pour mettre inimitié entre eux et il se mit aussitôt en route : et quand il fut arrivé auprès de lui, il voulut baiser sa
cil ko M VUES 51
m, tin. Mais le Uni refusa «If la lui tendre et lui «lit en grand courroux de (initier le pays et le royaume. Le Cid répliqua : « Seigneur, donnet-rooi trente jours de délai, comme c'est de droit pour les gentilshommes d'Espagne. »
Le Boi répondit qu'il ne lui donnerait pas un terme plus Kong que celui de neuf jours et qu'au cas où il refuserait de partir, il irait en personne l'y contraindre.
Alors le Cid prit congé du Roi.