I - mains de sa part, de lui dire comment il se mettait à
iervioe avec sa cité de Valence, et de lui demander hum-
ient qu'il laissât partir sa femme et ses filles. De plus,
il les chargea d'emporter au monastère de Saint-Pierre d^
Caidena mille marcs d'argent, dont trois cents seraient don-
à l'abbé don Sancbe, et le reste à dona Chimène en
sorte qu'elle fît ses dispositions pour le voyage.
11 leur remit encore cent marcs d'or et six cents d'argent pour dégager les coffres qu'il avait laissés pleins de sable entre les mains des juifs de Burgos : et ils devaient de sa part lui demander pardon pour la tromperie qu'une pressante nécessité lui avait imposée à leur égard.
Il voulut qu'ils emmenassent deux cent cinquante chevatiers et prissent pour leur dépense tout ce dont ils auraient besoin.
Comment Alvar Fanez et Martin Antolinez se rendirent avec leur présent vers le roi don Alphonse.
Le lendemain de grand matin Alvar Fanez et Martin Antolinez partirent avec tout ce qui vient d'être indiqué : ils
marchèrent à journées réglées jusqu à ce qu'ils fussent arrivés à Palencia où se trouvait le Roi, et, se présentant devant don Alphonse, lui dirent : « Seigneur, le Ciel Ruy Diaz, votre vassal, vous baise les mains, et vous fait savoir la grâce et la faveur qu'il a reçues de Notre-Seigneur après avoir quitté la Gastille — car il sait que vous en prendrez plaisir : — c'est qu'il a vaincu les Maures en trois batailles rangées, et leur a pris trois châteaux, et de plus la noble cité de Valence. Le Cid se met lui-même et toutes ses conquêtes à votre service : et du butin que Dieu lui a donné par bonne aventure, il vous envoie deux cents chevaux avec selle et frein comme vous le verrez. »
Le Roi leur fit très-bon accueil et se tournant vers ses riches-hommes leur dit : « Assurément le Cid est le plus noble chevalier qu'on ait jamais armé en Castille. Puisse Dieu me protéger toujours ainsi ! J'éprouve grande joie de ses bons succès et je veux que tous en ce royaume vous accordent ce dont vous aurez besoin. Que la femme du Cid retourne vers lui avec troupe si nombreuse qu'elle le jugera nécessaire, et de sorte qu'elle aille en tout honneur et sûreté. Pour lui faire quelque faveur, je lui accorde Valence : que tout ce qu'il a conquis, que tout ce qu'il conquerra de ce jour et avant, lui appartienne et qu'il s'en proclame le seigneur. Et à tous ceux qui désireraient quitter le royaume pour son service, j'accorde gracieusement cette permission et la promesse de ne point les punir. Et» je veux inscrire tout cela dans mes lettres. »
Avec les lettres, les chevaliers sont retournés vers le Cid, après avoir accompli toutes ses recommandations.
CHB0NIQ1
Comment le Cid vint à la rencontre de sa femme el de ses Biles, et comment il reçut la nouvelle que le roi lunes l), Bis du Miramaraolin de Maroc, venait de ce pays avec de grandes forces.
Sitôt (lue les commandements du roi furent connu?, cent chevaliers el maints autres hommes se réunirent pour accompagner la femme du Cid. Don Alphonse voulut subvenir aux d le cette troupe jusqu'à ce quelle fut sortie de
son royaume.
DonaChimène et ses deux filles étant arrivées à une lieue ilence, le Cid sortit pour leur faire le plus honorait!*accueil et rentra avec grande joie dans la ville, où Maures et Chrétiens firent toutes sortes de jeux.
Et trois mois après l'entrée de Chimène à Valence, le Cid eut nouvelle que le roi Juùez. fils du roi Miramamolin de Maroc, venait de ce pays avec cinquante mille cavaliers et un nombre infini de fantassins pour lui prendre Valence. Tout aussitôt il fit réparer ses châteaux en grande hâte, fortifier la ville et rassembler ce dont il était besoin ; il réunit tous ses vassaux, maures comme chrétiens, et lorsque les ennemis parurent sous les remparts, ayant mandé tous ses gens devant lui, il les exhorta par ses discours. Il leur rappela, comme ils le savaient bien, par quelles fatigues et quels flots de sang ils avaient, avec la grâce de Dieu, conquis cette ville : il leur dit que le roi Juùez voulait la prendre, mais qu'il pensait bien, Dieu aidant et la bravoure des gens qui l'écoutaient, en faire bonne défense.
Tout aussitôt il rangea ses troupes en ordre de bataille et
(1) Le roi Jucef.
leur donna l'heure à laquelle elles devaient se mettre en marche. Puis il commanda à don Alvar Salvadorez de diriger avec deux cents cavaliers une sortie contre les Maures qui venaient d'entrer dans les jardins, et d'escarmoucher avec eux. Et il voulut que doua Chimène et ses filles montassent sur la plus haute tour de l'Alcazar afin n'assister à la lulte.
Don Alvar Salvadorez combattit avec les Maures de telle façon qu'il les chassa jusqu'aux tentes du roi Junez et tua nombre d'entre eux. Et il mit au carnage tant d'ardeur, qu'ayant devancé tous les siens, il fut fait prisonnier. Cependant ceux-ci ne se laissaient pas emporter, et s'étant ralliés, ils rentrèrent à Valence sans recevoir nul dommage.
Mais sitôt que le Cid apprit la captivité de don Alvar Salvadorez, il entra en grande colère, et ordonna pour le lendemain une nouvelle bataille. D'après ses dispositions, don Alvar Fanez devait sortir secrètement pendant la nuit et se mettre en embuscade du coté d'Albuhera. Puis il sortirait lui-même avec toute l'armée et marcherait contre le camp des Maures. 11 recommanda à don Alvar Fanez de se maintenir tranquille à son poste jusqu'à ce qu'il vît la mêlée bien engagée, et alors de se montrer tout à coup et de tomber sur les Maures. Ainsi arriva-t-il. La bataille fut bien disputée et les Maures tués en grand nombre. Et don Alvar Fanez étant entré subitement au combat, ils pensèrent que c'était une troupe nombreuse et se mirent à fuir. Le Cid avec ses gens leur donna la chasse frappant et tuant : il atteignit même et blessa le roi Junez, mais il montait si bon cheval quMl fut emporté au delà.
Dans cette bataille moururent quinze mille chevaliers et beaucoup plus de fantassins. Le roi se mit à couvert dans un château, où il fut rejoint de tous ceux qui avaient pu échapper. Après quoi le Cid revint avec ses gens au camp du roi Junez et ramassa les dépouilles, parmi lesquelles il
trouva maintes tenfea forl riches, et quantité de joyaux
eol ci d'or. El da ts la tente du roi, il rencb \lvar Salvador ex prisonnier, ce qui le réjouit plus que te l'or. C est dans cette bataille que le Ci l conquit son 6|
Ti/.ona.
Cependant le roi quitta son château en triste équipage avec tous les Maures qui avaient pu échapper et se rendit fi Dénia, puii remonta itirsea navires. Et il vo ta vers n ; tuir.c eu grande tristesse et affliction : el I a -
riva, il tomba si gravement malade qu'il mourut. Ma avant sa mort, il lit encore venir son frère qui avait nom B ki ar, ei lui demanda de prom ttre par serment sur V.Vcoran qu'il passerait en Espagne et se rendrait devant Valait l'injure par lui reçue du Cid.
Cependant le Cid avait convoqué ses hommes et trèslargement partagé avec eux les richesses conquises en cet! ; bataille. Puis, mandant don Alvar Fanez et Pero Bermudez, il les pria de passer en Castille pour porter au roi don Alphonse son seigneur le présent qu'il voulait lui envoyer. Il choisit parmi tous les chevaux qu'il avait gagnés en ce combat les trois cents plus beaux, et les fit seller de fort riches s* lies, el aux arçons de chacun attacher une riche épée. 11 ordonna aussi à ses envoyés d'emporler la tente prise sur le roi Juùez, la plus riche qu'on eût vu jusqu'alors en Espagne, et leur remit sa lettre pour le Roi.
S'étant munis de tout ce qui leur était nécessaire pour le voyage, don Alvar Fanez et Pero Bermudez se rendirent vers don Alphonse, qui se trouvait à Vall idoiid. Celui-ci, averti de leur approche, comme ils étaient encore h une lieue de la ville, leur envoya dire qu'ils n'entrassent que le jour suivant, auquel jour le Roi entendit la messe et monta à cheval, et avec lui tous les riches-hommes et chevaliers alors à Yallaùolid, et aussi les infants de Carrion, don Diégue Gonzalez et don Fernand Gonzalez, fils du comte don Gonzale. Et tous ils se portèrent avec le Roi à la rencontre
des messagers du Cid, qui n'étaient plus qu'à une derni> lieue de la ville et s'avançaient en cet ordre. Tout d'abord 1 >? trois cents chevaux, chacun avec une épée aux arçons et un page le conduisant par la bride : derrière eux les écuyers de tous les chevaliers, puis don Alvar Fanez; enfin don Pero Bermudez et toutes ses compagnies. Quand don Alvar Fanez et Pero Bermudez arrivèrent auprès des gens du Roi, il descendirent de cheval et baisèrent les mains de don Alphonse. Et don Alvar Fanez lui dit : « Seigneur, le Cid, votre vassal, vous baise les mains et vous rend grâce de la honte que vous avez mise à lui renvoyer sa femme et ses filles. Et il vous fait savoir que depuis que je vous ai quitté, ii a eu combat avec le roi Junez, fils du Miramamolin de Maroc, lequel amenait cinquante mille chevaux. Mais le Cid la vaincu en bataille rangée, et de son cinquième de butin ii vous envoie ces trois cents chevaux et une tente prise sur le roi Junez, la plus riche qu'on ait vue jusqu'à présent en Espagne. «
Le Roi remercia beaucoup le Cid et dit aux riches-hommes qui l'entouraient : « Je crois que jamais vassal n'a envoyé aussi magnifique présent que ce présent du Cid. » Et tout aussitôt il fit dresser la tente et entra dessous : et tous les '!:=urtisans qui se trouvaient avec lui dirent, qu'ils n'avaient jamais vu lente aussi riche et aussi précieuse. Le Roi donna Je grandes louanges au Cid et aux chevaliers qui l'avaient accompagné, disant qu'il ne croyait pas qu'aucun chevalier au monde possédât une troupe noble et vaillante comme celle du Cid, et qu'on reconnaissait bien par qui elle était commandée.