IVES
Comment les infants le Carrion prièrenl le roi don Alpn demander au Cid ses deai filles pour les leur donner i n ma-
Les infants de Carrion, voyant que les exploits du Cid ail, dent toujours en grandissant, et que le Roi l'estimait et l'aimait beaucoup, vinrent auprès de don Alphonse <>t lui dirent : ■ Seigneur, Voire Grâce sait comment le Cid a deux ûlles, et si vous y consentiez, il nous serait agréable (pie vous envoyiez ies lui demander pour nous. » Le Roi entendant ces paroles, se mit à réfléchir un instant, puis tadit : « Infants, cela ne s'accomplira que par la volonté du Cid; cependant pour votre satisfaction et votre avantage, je vais lui faire cette prière, n Les infants baisèrent les mains à don Alphonse.
Alors le Roi, ayant mandé les messagers du Cid, leur dit combien il sérail reconnaissant si celui-ci voulait se rendre à Requeùa pour une entrevue; qu'il avait à lui parler de choses regardant son honneur et son profit, du mariage de ses fuies avec les infants de Carrion; qu'ils l'avaient prié de faire pour eux cette demande. Les chevaliers du Cid promirent d'exécuter ce que Sa Grâce leur ordonnait : et ils étaient convaincus que le Cid se rendrait à cette prière.
Cependant les messagers du Cid avaient pris congé du Roi et s'étaient mis eu marche pour V.alence. Lorsqu'ils arrivèrent auprès de la ville, le Cid sortit à leur rencontre et se réjouit fort des nouvelles qu'ils lui apportaient du Roi. Et quand ils lui parlèrent de ce mariage de ses filles, le Cid leur demanda quel parti, d'après eux, il devait suivre en cette circonstance : « Assurément, dit-il, on ne peut nier
que les infants de Cardon ne soient d'illustre sang : mais ce mariage ne me plaît point. Cependant, s'il est bien vu par le Roi mon seigneur, j'agirai selon son bon plaisir. » Et dès qu'ils furent entrés dans la ville, le Cid rapporta les nouvelles de Castille à doua Chimène, et l'entretint du mariage qui se préparait pour leurs filles. Chimène s'en montra contente, mais assura qu'elle se rangerait à son avis. Alors le Cid écrivit une lettre au Roi, pour lui faire savoir quel jour il viendrait à Requena.
Et incontinent il fit de riches préparaiifs et se rendit à Requena au jour pour lequel il s'était annoncé, et ce môme jour le Roi s'y rendit pareillement. Don Alphonse amenait avec lui les infants de Carrion et maints autres chevaliers ou riches-hommes fort somptueusement équipés. Et sachant que le Cid s'approchait, il fit toute une lieue à sa rencontre. Celui-ci, à la vue du Roi, descendit de cheval et voulut embrasser son pied : mais le Roi n'y consentit point, il l'embrassa et le baisa plusieurs fois et lui tendit la main. Ce que tous regardèrent avec grand plaisir, hormis don Alvar Diaz et don Garci Ordonez, fort mal portés pour le Cid.
Cependant don Alphonse et le Cid entraient à Requena : et le Roi s'étant rendu à la demeure du Cid, celui-ci le supplia de vouloir bien accepter son repas. Mais le Roi lui répondit que cela n'avait point de raison, et le convia au contraire à sa table, lui disant qu'il était entré le premier dans la ville et y avait préparé toutes choses pour lui et ses gens. Le Cid rendit donc grâces au Roi et alla dîner avec lui : et à ce repas les infants de Carrion vinrent présenter leurs respects au Cid, lequel leur fit très-bon accueil.
Et comme le Roi s'était assis à table, il ordonna au Cid de prendre place à son côté; mais quelques instances qu'il fit, celui-ci refusait, alors le Roi lui dit : « Cid, le chevalier qui a vaincu des rois et compte des rois pour vassaux, doit s'asseoir avec les rois et les empereurs. » Puis il fit apporter pour le Cid une table plus haute que la sienne, et ordonna
.m comte don Gonzale, ; infant ! de C rrioi
mettre.
Or, après qu'ils eurent mangé, le Cid pria don Alphonse de venir le lendemain a\ iger chez lui, u
lui fut promis, bit I in ! i Roi el
•nés mangèrent chez le Cid, qui les lit si bien Barrir, dans de si grands vaisseaux d'or et d'argent, qu'ils fureni tous émerveillés de sa riefa
VA le jour suivant, l'évêque don Hiéronyme ch messe dans la chapelle du Cid Iluy Diaz : le Roi et les grands qui L'accompagnaient étant allés l'entendre, admirèrent beaucoup les ornements que possédait le Cil et l'ordre ses cérémoi
La messe ouïe, le Roi emmena le Cid à part et lui dit : « Cid, je vous ai fait prière de venir à Requena pour deux choses : la première, pour vous voir et vous demander pardon de tout ce que j'ai pu faire contre vous par mauvaise inspiration, car certainement vous avez toujours été loyal vassal, et pour les bons services je suis en reste avec vous. La seconde, pour vous parler d'un mariage entre vos filles et les infants de Carrion. » Le Cid répondit qu'il le remerciait de ses bonnes paroles, et que de lui-môme, de ses fille^ et de tout son bien, le Roi pouvait disposer à sa fantaisie; qu'il ne mariait pas ses filles, mais les lui donnait à marier. Il lui rendait maintes grâces pour ce choix des infants de Carrion, et lui proposa de fournir pour leur dot trois cents marc* d'argent. Le Roi dit alors : « C'est donc moi qui marie vos filles et non vous. Plaise à Noire-Seigneur que joie vous en advienne! »
Le Roi manda aussitôt don Alvar Faùez, qui était oncle des damoiselies, et le chargea de les garder auprès de lui jusqu'à ce qu'il les donnât pour femmes aux infants de Carrion. Puis il fil venir ces infants et leur ordonna de baiser la main du Cid et de lui rendre hommage, ce qu'ils tirent devant tous les riches-hommes là présents. Le Cid deman-
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au Roi d'accorder congé à tous ceux qui voudraient venir aux noces de ses filles, en sorte qu'ils pussent s'y rendre, celui-ci y consentit avec plaisir.
Après quoi il partit pour la .Castille, et le Cid, ayant chevauche avec lui deux lieues, s'en retourna à Valence. li ordonna à Pero Bermudez et à Xuùo Gustos de se rendre auprès des infants de Carrion et de leur tenir compagnie, et le chercher à connaître leurs habitudes : ce que ceux-ci firent.
Et ces chevaliers étant demeurés quelques jours avec les infants de Carrion, virent comment don Suero Gonçalez, le frère de leur père, les élevait mal et les conseillait plus mal encore. Ils les trouvèrent très-orgueilleux et fort épris d'euxmêmes ;iils remarquèrent d'autres mauvaises habitudes qui ne convenaient point à des hommes d'aus?i haut lignage qu'eu i, comme celle de se mettre en colère. Et quand ces chevaliers revinrent vers le Cid et lui rapportèrent la mauvaise éducation des infants, celui-ci en ressentit grand dér plaisir, et il aurait bien voulu rompre le mariage, s'il eût été possible.
Cependant, lorsque les infants arrivèrent à Valence, le Cid leur fit très-honorable accueil, sans leur donner à entendre rien de ce qu'il savait sur eux. 11 leur fit donner un très-beau logement dans l'Alcazar, où il habitait luimême et doua Chimènc avec ses filles : et pour les autres chevaliers et ccuyers qui avaient accompagné les infants, il les fit loger dans les meilleures maisons de la ville, et il commanda qu'on leur donnât en abondance toutes les choses dont ils avaient besoin.
Cependant le Cid avait pris les infants par la main et les avait assis sur son estrade, l'un à ?a droite, l'autre à sa gauche, et tous les chevalier? qui les avaient accompagnés se trouvaient a des places très-honcrables. Alors le Cid appela don Alvar Fanez et lui dit : a Vous savez bien l'ordre du roi don Alphonse mon seigneur : exécutez-le.
Prenez vos nièces, el donnez-lea pour femmes aux infants de Cardon, car c'esl lui qui les maris el non moi. i Aloi - <lon Alv.tr Fanez se rendil vers les demoiselles, qn il remil aux infants de Carrion selon l'ordre du Roi, el ceux-ci 1 s reçurent en mariage comme la sainte Mère l'Église le commande. L'éve [ue don Hiéronyme fit les cérémonies et leur donna la bénédiction.
Après quoi revinrent le Cid et les infante; et tous les chevaliers dont ils étaient accompagnés, et tons les hommes qui avaient suivi les infants furent très-bien servis. Les fêtes des noces durèrent huit jours, pendant lesquels on fit maints jeux de cannes et maintes réjouissances. Le Cid distribua de fort riches présents et aux infants et aux richeshommes et chevaliers venus avec eux.
Comment le roi Bucar convoqua tous les rois maures, ses parents et amis, pour marcher contre Valence.
Les noces des infants terminées, tous ceux qui les accompagnaient étaient retournés en Castille.
Cependant le roi Bucar, frère du feu roi Jufiez, vaincu par le Cid, se souvint du serment qu'il avait prêté à son frère et résolut de marcher contre Valence, pour venger la défaite de Jufiez, et convoqua tous les rois voisins, ses amis et parents. Or voici que vingt-neuf rois se réunirent à lui avec de très-fortes armées. Ils vinrent ainsi à son aide et service, parce que son père était Miramamolin, ce qui équivaut, chez les Maures, à Empereur chez les Chrétiens. Il rassembla aussi une grande flotte et se mit en mer.
XXXYII
De ]a couardise que montrèrent a Valence les infants de Carrion quand le lion, échappé de sa cage, entra dans la salle.
Toujours très-vicieux, les infants de Carrion, après leur mariage, demeurèrent deux ans avec le Cid, et avec eux don &uero Gouçalez.
Mais la fortune, qui ne laisse point les choses subsister longuement dans le même état, ordonna des changements. Le Cid reçut la nouvelle de l'approche de cette flotte mauresque; il resta longtemps à s'entretenir de ce sujet, puis, selon la coutume, se rendit à table dans une grande salle avec ses gens. Il arriva que, comme un lion très-fort se trouvait à l'Alcazar, dans une cour voisine de la salle où ils mangeaient, ses gardiens oublièrent de fermer la porte de la cage où il était renfermé. Or après le repas, le Cid se mit à s'endormir sur l'escabeau sur lequel il avait mangé, et les enfants à jouer aux tablados (1), et beaucoup de chevaliers à les regarder. Sur ce, dans la salle, entra le lion.
Nombre de ceux qui se trouvaient là s'enfuirent, d'autres mirent l'epée à la main, et, leur manteau sur le bras, ils se placèrent devant le Cid, pour que le lion ne le tuât pas. Mais, | lus que tous, les infants montrèrent de la couardise. Don Diègue Gonzalez alla se cacher dessous l'escabeau sur lequel dormait le Cid, et, dans sa précipitation, déchira le dos de son habit. Don Fernandez s'échappa par une petite porte, qui, ouvrant sur la salle, conduisait à une petite cour par une descente de trois marches, et, dans sa grande
(t) Sorte de cible, qu'on brisait avec des traits.
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frayeur, il tomba en un lieu assez déshonoête, à la sortie duquel il ne répandait point de parfums.
Cependant le Cid, B'étant réveillé au bruit que l'on dans la salle, vit Le lion et marcha à lui avec un béton ne quittait jamais sa main, puis le prit par sa crinière et le il dans i.i cage où il avait été élevé, et alors on 1»; reporta dans la cour où il se trouvait d'ordinaire.
itte aventure les comtes demeurèrent très-confus, et, comme ils entendaient en faire «les plaisanteries, ils appelèrent leur oncle en grand secret, et lui dirent : « Oi vous avez vu quel déshonneur le Cid vient de nous faire : il nous faut une vengeance, et sans doute nous pouvons la prendre sur ses Biles, qui ne sont point femmes dignes d'être mariées avec nous. » Et comme L'oncle était homme de mauvais conseil, il les approuva et leur enseigna ce qu'ils lient faire; après quoi, dissimulant toute chose, les infants se rendirent au palais.
[ls saluèrent le Cid comme ils avaient l'habitude, mais celui-ci leur dit, quand il les vit venir : « Enfants, qu'est-ce cela? pourquoi montrer si grande couardi-e à la vue d'une bête féroce? Vous auriez dû vous souvenir de quel sang vous descendez, et vous rappeler comment vous êtes mes gendres, comment je vous ai donné ces miennes épées, conquises par grande vaillance et les meilleures peut-être que l'on puis>e trouver dans le monde. »
Ces paroles inspirèrent aux infants très-grande honte et affermirent en leurs cœurs le mauvais dessein qu'ils avaient conçu. Et comme ils en parlaient à leur oncle, celui-ci leur dit qu'ils devaient attendre de voir à quoi aboutirait la venue du roi Bucar, qu'après ils demanderaient congé au Cid et reviendraient avec leurs femmes en Castille; que là ils pourraient se venger sur elles de l'affront qu'ils avaient reçu du Cid.
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