XXXVI
De l'arrivée devant Valence du roi Bucar et des vingt-neuf roi qui étaient venus à son aide avec des troupes innombrables.
Cependant la grande flotte du roi Bucar avait quitté la Mauritanie, et ses nombreuses troupes, débarquées eu Espagne, étaient venues asseoir leur camp dans la plaine de Quarte.
Gomme le Cid songeait au parti qu'il devait suivre pour livrer bataille au roi Bucar et à tous les rois qui l'avaient accompagné, il vit venir à lui don Suero Gonçalez et les infants de Carrion, ses neveux, ayant déjà arrêté la mauvaise résolution de suivre le coupable projet rapporté plus haut. A leur approche, le Cid se leva et les fit asseoir auprès de lui.
Et tandis qu'ils s'entretenaient de l'expédition des Maures, ils entendirent les habitants de la ville faire rumeur et annoncer que les Maures dressaient déjà leurs tentes dans la plaine de Quarte. Aussitôt le Cid prit par la main les infants et leur oncle, et les lit monter à la plus haute tour de l'Alcazar. Il leur montra quelle puissante armée les Maures amenaient, et leurs tentes et leurs étendards si nombreux, que c'était merveille de les voir. Alors ie Cid se mit à rire, à déclarer qu'il était fort content que les ennemis eussent dressé cette foule de tentes. Mais Suero Gonçalez et ses neveux ressentaient une très-vive frayeur qu'ils s'efforçaient de cacher.
En descendant de la tour, le Cid marchait devant, et l'oncle put dire à ses neveux : « Si nous entrons dans cette lutte, nous ne reviendrons jamais en Castille. » Mais comme il n'avait point regardé autour de lui, Nuïio Gustos prêta l'oreille et rapporta tout au Cid. Le Cid apprit cela avec
grand déplaisir; mais sans leur donner à entendre qu'il connaissait aucunement ee qui renail de m passer, il dit aux infants : «Mes fils, tout êtes jeunes, et je tous demande de garder ta ville, pendant que nous autres, fidèles a nos habitudes, noua Irons à la bataille. • Les infants resssntirent grande honte, et, croyant qu'il avail entendu quelques-unes de leurs paroles, lui répondirent : « Seigneur, que Dieu De Doua permette point de rester dans la ville, nous irons bien plutôt avec tous an combat, et nous défendrons votre personne comme celle de notre père. »
Pendant que le Cid conversait ainsi avec ses gendres, on vint lui dire qu'un messager du roi Bucar attendait à la porte : il ordonna de le faire entrer. Le Cid avait un air si brave, qu'il n'était Maure qui ne tremblât à le voir pour la première fuis. Le messager, étant donc entré, se troubla quelque peu ; niais le Cid lui ayant demandé d'annoncer ce dont il était chargé, il fit effort pour parler et s'expliqua de la sorte :
« Cid, mon seigneur le roi Bucar m'envoie le dire que lu lui détiens à grand tort cette Valence possédée par ses ancêtres. Et comme ici tu as mis en déroute son frère le roi Junez, il vient lui-même aujourd'hui, suivi d'une fbrte armée, et te fait demander l'abandon de ville. Il te laissera sortir toi et tous ceux des tiens qui se trouvent ici. Il y consent pour avoir entendu ta bonne renommée, mais parla il entend t'accorder grande faveur; et si lu t'y refuses, il compte bien le la prendre, malgré toi et tous les tiens. »
Le Cid de répondre : « Maure, dis au roi Bucar que je ne lui livrerai pas Valence, car j'ai beaucoup donné pour la conquérir. Et j'ai cette confiance en Dieu et en mes parents, amis et vassaux, qu'ils me donneront leur aide; j'espère donc qu'elle sera vaillamment défendue. Que ton maître le saclie bien : je ne suis pas homme à demeurer assiégé; quand il ne s'y attendra pas, il se rencontrera avec moi au combat. »
Sur ce, le Maure partit et rapporta au roi Bucar, en présence des rois venus avec lui, la réponse donnée par le Gid. Tous s'en émerveillèrent, car ils ne pensaient p.ts qu'il pût se défendre contre eux, et encore moins leur livrer bataille. Tout aussitôt ils commencèrent à réfléchir sur les moyens à employer pour ce siège.
Comment le Cid sortit de Valence pour livrer bataille au roi Bucar. Comment il resta vainqueur et fit dix-sept rois prisonniers.
Aussitôt que le messager du roi Bucar fut parti, le Cid fit annoncer à tous ses gens qu'ils devaient se réunir et se présenter devant lui. Et quand ils furent tous venus, il leur recommanda de préparer leurs armes et leurs chevaux et toutes les choses dont ils auraient besoin, parce que c'était son devoir, avec l'aide de Dieu, de donner bataille aux Maures. Tous lui répondirent qu'ils étaient parfaitement prêts à exécuter ses ordres.
Le lendemain donc, au premier chant du coq, tous se eun fessèrent comme c'était leur coutume, entendirent la messe, et, au lever de l'aube, sortirent tranquillement de Valence. Quand ils eurent passé les jardins, le Cid rangea ses troupes. Il confia l'avant-garde à don Alvar Fanez, et sa bannière à Pero Bermudez, qu'il entoura de cinq cents cavaliers et quinze cent? fantassins fort bien armés. Il donna une aile à don Alvar Salvadorez, avec ce même uombre de chevaliers et de fantassins, et se réserva l'arrière -garde avec mille chevaliers et deux mille cinq cents hommes de pied. Le Cid s'avançait avec bonne armure et sur son cheval Babieca, et il passait au milieu de ses soldats, les mettant
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en rang et leur apprenant ce qu'ils devaient taire : avec lui étaient les infants de Cafrioo*
Les Heures à cette »ue s'étonnèrent beanc i l rot
formel <'ii bataillons dans la plus grande bâte, ils ^élancèrent contre les Chrétiens, Us jetaient de et taisaient résonner tambours et clairons. Mais ils se pressaient tellement, qu'ils arriverai! tout en désordre.
Le Cad les vivant venir donna ordre que la masse de son armée s'ébranlài et chargeât vigoureusement; et son attaqua fut si vigoureuse qu'en quelques instants il y avait un nombre infini d'ennemis tués.
Comme les choses se passaient de la sorte, l'infant Diègue ayant aperçu un Maure si grand qu'il semblait un géant, l'avança vers lui, et le Maure, apercevant à son tour l'infant, voila pour le frapper : mais celui-ci de tourner bride et de fuir. A cette vue, Ordoîio, neveu du Cid, donna <!e L'éperon à son cheval, et se choqua si violemment contre . • Maure, que celui-ci tomba à terre incontinent, sans vie. Alors Ordono s'étant saisi du cheval : « Seigneur, dit- il à l'infant, prenez ce cheval et dites que vous avez tué le .Maure, et je vous donne nia parole de ne jamais prétendre le contraire. » Ordono raconta au Cid que l'infant avait tué ce Maure, ce qui lui fit grand plaisir.
La bataille dura si longtemps qu'à l'heure de vêpres on ne savait point qui remporterait la victoire. Les Chrétiens avaient été tués en grand nombre : mais ceux qui restaient combattirent avec telle vaillance que les Maures demeurèrent vaincus. Le Cid avec les siens poussa la poursuite jusqu'à la mer : ils en tuèrent et prirent tant que c'était merveille.
Le Cid courait derrière le roi Bucar : mais voyant qu'il lie pourrait le rejoindre il lui lança son épée et le frappa màlement dans le dos. Le roi Bucar ainsi blessé se jeta à la mer et fut recueilli dans ses vaisseaux.
Là encore périrent beaucoup de Maures, les uns se noyant pour regagner les vaisseaux, les autres de L*urs blessures
et sous les coups des Chrétiens, de telle sorte qu'il y en eut plus de tués au rivage qu'au combat.
On comptait sur le champ de bataille douze mille cadavres, et maints ennemis furent faits prisonniers, parmi lesquels dix-sept rois. Le Gid s'en retourna vainqueur à Valence et ordonna de ramasser le butin qui consistait en tentes si riches et en si grande quantité d'or et d'argent, lingots, et réaux, et valeurs monnayées, et de pierres précieuses, de perles, de chevaux, d'étoffes de toute sorte, que c'est chose fort difficile à croire pour quiconque ne l'a point vu. Il fit porter toutes ces dépouilles à Valence, et là en fit très-juste partage avec tous ceux qui l'avaient aidé, donnant égale part aux morts et aux vivants.
Il s'y trouva si grande richesse que le plus pauvre des hommes du Cid en devint riche. Le Cid eut pour son cinquième huit cents chevaux et douze cents Maures, sans parler de l'or, de l'argent et des joyaux. Le Gid remit aux infants deux mille marcs d'argent. Cependant, malgré toute les faveurs qu'ils recevaient du Cid, ils n'oublièrent point leur maudit projet, comme il sera raconté par la suite.
Comment les infants de Carrion demandèrent congé au Cid pour emmener leurs femmes en Castille.
Après celle bataille les infants demandèrent congé au Cid pour se rendre en Castille avec leurs femmes. Le Cid, quoiqu'il s'en affligeât beaucoup et Chimène plus encore, dut y consentir.
Le Cid, pour ce départ, fit de très-riches apprêts : il donna aux infants maintes étoffes de soie et d'or, et aussi ses épées Golada et Tizona, et avec elles ^ent chevaux sellés
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ci bridés, et dis mules pareillemeal enharnachées, el db coupée d'or, el cent vai
eu argent travaillé, d'un poids de six cents marcs, et cent chevaliers eo forl belle tenue pour les accompagner, avec Martin Pelaez l'Asturien, comme capitaine.
infants quittèrent donc Valence, et le Cid marcha <\\t'c eui deui bonnes lieues. Mais aussiti ir à la
ville, il se mil à penser aux mauvaises dispositions qu'il avait remarquées dans ses gendres, et il se repentit beau* coup de leur avoir laissé emmener ses filles. 11 manda alors Ordono, son neveu, et le chargea de suivre ses filles le plus secrètement qu'il pourrait, et de marcher ainsi derrière elles jusqu'à Carrion.
Ordono changea alors de vêtements, et prenant des habits fort pauvres, entra dans le chemin par lequel avaient passé les infants. lis venaient d'arriver à Berlanga, et de là ils se dirigèrent vers la rouvraie de Tonnes où ils avaient résolu d'exécuter leur méfait. Ils se concertèrent avec leur oncle et lui dirent de se porter en avant, emmenant avec lui tous les gens du Cid : cpje pour eux ils resteraient avec leurs femmes.
Ces dames s'étonnèrent beaucoup de se voir ainsi rester seules, et grandement effrayées, elles demandèrent pourquoi toute cette troupe continuait en avant, taudis que les infants demeuraient seuls en ce lieu. Ceux-ci répondirent : « Vous le verrez bientôt, » et commencèrent à gravir la montagne, et traversèrent une gorge où coulait un ruisseau, et quand ils furent au plus épais, ils jetèrent les dames à bas de leurs mules. Puis, les ayant dépouillées jusqu'à la chemise, ils les saisirent par les cheveux et se mirent à les traîner de côté et d'autre , et ils leur donnaient des coups d'éperon. Enfin avec les brides des mules qui les avaient amenées, ils les battirent si bien qu'ils les laissèrent comme mortes. Ils dirent qu'ils vengeaient ainsi l'affront reçu par eux de leur père,
Après quoi ils remontèrent sur les mules qu'ils chargèrent des vêtements et poursuivirent leur route, laissant dans cetie gorge leurs femmes à demi mortes. Et ils allaient répétant : « Ainsi demeurerez-vous, fuies du Cid, car vous n'étiez point femmes à vous marier avec des homme? comme nous. Voyons comment vous vengera votre père le Cid.»
Et Ordono qui suivait toujours son chemin, lorsqu'il arriva en cet endroit, entendit bien loin des cris de douleur comme de femmes fort affligées. Dans son cœur il craignit que ce ne fût quelque malheur et il s'écarta de la route pour savoir qui pouvait avoir gravi cette montagne. Plus il avançait, plus il entendait se rapprocher les cris, jusqu'à ce qu il eût reconnu la voix des filles du Cid.
El quand il arriva auprès d'elles, il les vit en tel état qu'il fut grandement épouvanté. Il ne savait quel parti prendre, mais tremblant que par aventure les maudits infants ne revissent pour les tuer, il résolut de les enlever de cet endroit, et il prit d'abord dona Elvire sur ses épaules et l'emporta bien loin de là au plus épais du bois ; puis retourna vers dona Sol qu'il emporta ta son tour auprès de ca sœur. Après quoi ayant avec des branchages et des herhes construit une hutte, il les y plaça et les recouvrit du manteau qu'il portait.
Alors il ressentit grand souci ne sachant que faire de ces dames, ne sachant où aller : il craignait en les quittant de les laisser en grave péril, et s'ils restaient là, ils étaient perdus tous les trois.
Taudis qu'Ordono agitait ces pensées, les infants rejoignaient leurs gens qui avaient marché en avant. Mais quand les chevaliers du Cid virent les mules et les robes des dames et ne les virent point elles-mêmes, ils furent grandement effrayés et crurent que les dames étaient mortes. M.irtin P.-laez, le capitaine, ayant demandé aux infants ce qu'il était advenu des dames, ceux-ci lui répondirent que
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s'il m rendait ù la rouvraie de Torant, il Le* y trouverai)
saines cl vives.
l,r cap il h •• les enteodanl : i Certes, leur dit-il. m abandonn.uii d'aussi sobles femmes, fiUei d Me père,
VOUS a\f'/ agi comme tl»'s pervers e| t\-< I r.ii : ii v. i;, ,]
jourd'bui pour l'infamie que vmis renei de commettre, je vous défie «'i unis déclare inimitié au nom du Cid, mon neur, 61 de ses parents, de ses amis, et de ses vassaux. Kt croyei que vous parerez bien cher le déshonneur que nous ave* lui .1 ses tilles. »
aussitôt il> allèrent chercher les dames, filles du Cid. Et ayant gravi la montagne, ils arrivèrent à l'endroit où les infants avaient battu leurs femmes, et le trouvèrent tout rempli de gang : mais ne les y rencontrant point ellesmêmes, ils se mirent à montrer si grand chagrin que c'était merveille : et ils firent le tour du bois, mais sans les rencontrer davantage. Alors ils résolurent de poursuivre les infants afin de les tuer s'il était possible.
Mais comme ceux-ci, poursuivant leur chemin, avaient pris grande avance, ils ne purent les atteindre et résolurent de se rendre auprès du roi don Alphonse. Us le trouvèrent à Palencia et lui racontèrent toute l'histoire, ce qui mit le Roi en grande colère et ressentiment. Don Alphonse leur répondit qu'eu si grave circonstance on devait at'endre un message du Cid, qui ne pouvait tarder. Aussitôt ce message arrivé, il exécuterait tout ce que demandait la justice.
Tandis que ces choses se passaient, Ordono, qui était demeuré avec les infantes, filles du Cid, se rendit à une cabane du voisinage où il trouva à mander pour elles, et, leur ayant apporté ces vivres, il resta sept jours avec elles dans ce lieu. Et comme chaque jour il allait à la cabane, il se lia bientôt avec le laboureur qui en était maître, et qui connaissait fort bien le Cid pour l'avoir hébergé plusieurs fois dans sa chaumine. Et comme il l'entendait faire du Cid grand éloge, il se détermina à lui rapporter tous les
événements qui venaient de se passer, ce dont le laboureur s'affligea fort : puis il prit un mulet qu'il enharnacha du mieux qu'il put, et emmenant avec lui ses deux fils, suivit Ordoîio. Quand les dames virent ces deux jeunes hommes, elles ressentirent grande honte: mais Ordoîio leur demanda en grâce de se plier aux circonstances et de se laisser conduire à la cabane de ce laboureur qui était un homme honnête et un bon serviteur du Cid. Ordoîio et le laboureur purent ainsi emmener les filles du Cid dans la cabane. Et celui-ci les vêtit du mieux qu'il pût, et les servit, et les garda très-secrètement, jusqu'à ce que le Cid eût envoyé vers elles, comme on le dira par la suite.