‹ La légende du CidChapitre 18 sur 59 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

Reproches du Cid a ses gendres.

« Je voudrais, ô mes gendres, n'avoir pas vu pareille lâcheté : car de cette méchante histoire, j'augure quelque grand malheur.

« Yoilà vos habits de noce! Maudit soit le diable! Pour faire pareille retraite, quelle frayeur a donc été la vôtre? Pourquoi fuir ainsi tous les deux? Eh ! si je veux bien y songer, n'étiez-vous point avec moi?

« Vous croyant quelque mérite, vous avez demandé mes filles au Roi. En cela je n'ai pas accompli ma volonté, mais son ordre.

«Ah! vous êtes les gendres réservés à ma vieillesse!

Belle vieillesse que vous me donnerez, efféminés comme vous Têtes !

« Mais je ne veux plus parler de cela. Quand je regarde le passé et songe à cette action, je suis brisé de douleur. »

C'est ainsi qu'aux deux frères parlait le Cid fort irrité de leur fuite devant le lion. Les comtes se sentirent blessés et en conçurent grande haine contre lui.

Même sujet.

Ce bon Cid Castillan avait marié ses filles avec deux comtes de Castille de très- honorable lignage. La fortune, qui change toujours toute chose, voulut que le Cid, après son repas, s'endormît, content et satisfait, sur un banc à dossier. Ses gendres se promenaient avec d'autres par le palais.

Entre dans la salle un lion, qui, par la négligence de son gardien, s'était échappé de la cage où il se trouvait enfermé.

Les gendres du Cid, à sa vue, sont épouvantés. L'un se met à fuir et s'abrite derrière le banc. Don Ferdinand, l'aîné, s'échappant par une porte qui conduisait à une basseccur, grâce à la frayeur dont il est rempli, tombe dans un endroit assez peu honnête et peu parfumé.

Au bruit, au tumulte, le bon Cid s'est réveillé, et il est allé vers le lion, un bâton à la main. Il le prend par le col et le reconduit à sa cage.

Puis, voyant ses deux gendres de retour et sachant que le lion les a fait fuir, il les querelle très-durement.

Les comtes, s'imaginant que le Cid leur avait préparé cette confusion, lui en ont du ressentiment. Et à cause de la

grande haine qu'ils ont prise contre lui, ils nourrissent la très-mauvaise pensée de venger leur injure.

Défaite du roi Bucar.

Le roi Bucar approchant toujours de la cité de Valence, le Cid s'est consulté avec un grand nombre d'hommes de mérite. Pendant leur entretien, ses gendres paraissent à la porte, dissimulant la trahison qu'ils ourdissent méchamment contre lui.

Le Cid leur donne place à sa droite, lui tremblant de fièvre tandis qu'ils tremblent de défaillance, caries hommes lâches manquent de vigueur.

Ils tenaient encore leurs discours, que par toute la ville tambours, clairons, trompettes portent cette nouvelle, la nouvelle que les Maures sont arrivés.

Le Cid, avec les siens, monte sur une tour aussi élevée que ses pensées, qui atteignent aux étoiles. La poitrine penchée sur les superbes créneaux, il regarde le Roi qui vient d'arriver, et l'armée et les tentes. Ses lâches gendres cèdent déjà au trouble et à l'effroi.

Alors on vint avertir le Cid qu'un messager du Roi était survenu : il descendit pour le recevoir, mais son courage ne baissa point.

Le Cid écouta avec gravité les paroles du Maure : celui-ci, que son aspect avait troublé, lui parla de la sorte :

« Le roi Bucar, mon seigneur, est venu de son royaume pour réparer le grand dommage que tu lui causes en détenant celui-ci. Il te l'avait envoyé réclamer; mais, voyant que tu ne l'abandonnes point, il te provoque à la bataille, sache te défendre. »

Le Cid a entendu ces paroles, mais il n'en prend nul souci, et fait ainsi réponse, gaiement, avec grande clémence :

« Dis à ton maître de se préparer, car je vais pourvoir à ma défense! Valence me coûte beaucoup, et je ne me résigne pas à en sortir. J'ai dépensé à sa conquête trop de peines et de fatigues. Je rends des grâces infinies à l'infinie Majesté pour m' avoir accordé la victoire dans une guerre si périlleuse. J'en dois de la reconnaissance d'abord à Dieu seul, puis à la troupe vaillante de mes parents et amis, qui l'ont aussi payée de beaucoup de sang. »

Sur ce, le Maure prit congé de lui, ayant perdu toute assurance à le voir, tout courage à l'entendre, et alla porter sa réponse au Roi.

Le Cid, de son côté, s'occupa de donner des ordres au sujet de cette guerre. Mais sachant quelle lâcheté renfermait le cœur de ses gendres, il leur ordonna de rester pour ne point éprouver leur courage. Ceux-ci, confus de cette parole, honteux d'un tel affront, répondirent qu'ils devaient marcher avec lui dans une si périlleuse entreprise. Ils rangèrent donc leurs troupes et vinrent les placer à côté des gens du Cid.

Tous s'avancent contre le quartier royal, et le Cid avec tant de bravoure, que l'armée maure, effrayée, se réunit à la hâte.

Alors, au son des clairons et des tambours, la bataille s'engage : Rodrigue, qui conduisait Tavant-garde, après avoir animé ses chevaliers, a présenté le combat avec son armée en bon ordre.

Les deux partis font mêlée.

Dans cette bataille sanglante le Cid s'empare de dix-huit rois, et il se serait emparé de tous; mais ils ont mis des ailes à leurs pieds et vidé la place.

Quoique avec beaucoup de sang et après longue lutte, le Cid resta victorieux, et victorieux entra à Valence.

La ville le reçut avec grands applaudissements et grand présent. Pour leur protection et leur défense, ils lui souhaitent mille vies, et lui, tout content, tout joyeux, s'en va voir sa Chimène.

Recommandations du Cid à Chimène.

« Si je reste mort à la guerre de quelque mortelle blessure, portez-moi, ô ma Chimène, à Saint-Pierre de Cardena ; et qu'il vous soit donné la faveur d'élever ma tombe auprès de l'autel de saint Jacques, protecteur de nos combats.

« Gardez- vous de me pleurer, par crainte que mes braves troupes ne s'aperçoivent que mon bras leur manque, et, pour ce, S'enfuient en abandonnant Yalence. Que les Maures ne rencontrent point de faiblesse en votre cœur. Mais qu'ici l'on crie : « Aux armes! » et que là l'on fasse mes funérailles.

« Et que la Tizona, qui pare cette mienne droite, ne déroge point à l'honneur et ne tombe pas en main de femme.

« Et si Dieu permet que mon cheval Babieca demeure sans son maître et appelle à votre porte, ouvrez-lui, et caressez-le, et donnez-lui ration entière : car celui qui sert un bon maître attend de lui bon salaire.

« Mettez-moi de votre main la cuirasse, l'épaulière et les grèves, les brassards, le morion et les gantelets, Fécu, la lance et les éperons. Promptement, car le jour blanchit et les Maures me donnent hâte.

« Donnez-moi votre bénédiction et demeurez heureuse! »

Sur ce, Rodrigue est sorti des murs de Valence pour livrer combat à Bucar. Plaise à Dieu qu'il ait bon retour !

Ruse du Cid;

Voyez-le, voyez-le, le Maure qui vient par la chaussée, monté à la genette sur une jument baie, avec des brodequins à éperons d'or et maroquinés, avec un écu devant la poitrine et une zagaie dans la main. Il regarde Valence et s'écrie :

« Qu'un mauvais feu te brûle!

« Tu appartenais aux Maures avant que les Chrétiens ne t'eussent conquise, et si ma lance ne me trompe, aux Maures tu retourneras. Et ce chien de Cid, je le prendrai par la barbe, et sa femme, doua Chimène, sera ma prison- ' nière, et de sa fille Urraque Fernandez (1) je ferai mon amoureuse, pour l'abandonner à mes compagnons, quand j'aurai assez d'elle. »

Le brave Cid ne se trouvait pas si loin qu'il n'eût tout entendu :

« Venez ici, ma fille, venez ma fille doua Urraque. Laissez vos habits de chaque jour et revêtez votre robe de Pâques. Et ce Maure, fils de chien, retenez-le-moi à causer, tandis que je selle Babieca et me ceins de mon épée. »

La très-gentille damoiselle se mit à la fenêtre. Le Maure, dès qu'il l'eut vue, lui parla de la sorte :

« Allah vous garde, ma dame, ma dame dona Urraque! »

— « Et vous garde aussi, seigneur ! Heureuse soit votre

(1) Le Maure n'était pas très-bien renseigné sans doute,, mais malheureusement le chanteur troublé répète un instant après la même erreur avec insistance.

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venue! Il y a sept années, ô Roi, sept années que je suis votre amoureuse. »

— « Il y en a tout autant, ma dame, que je vous porte au dedans de mon âme. »

Ils en étaient là, que le Cid paraît déjà.

« Adieu, adieu, madame, ma jolie amoureuse; car j'entends piaffer le cheval Babieca. »

Où la jument a mis son pied, Babieca pose le sien.

Le Cid parle à son cheval : écoutez bien ce qu'il lui dit :

« Elle mérite de crever, la mère qui n'attend point son enfant ! »

A la poursuivre il tourne sept fois autour d'un ciste ; mais la jument était légère et gagnait beaucoup d'avance, et finit par arriver auprès de la rivière, où se trouvait une barque.

Le Maure, dès qu'il l'eût vu, se réjouit fort et à grands cris commanda au batelier de la lui amener. Le batelier était diligent, elle a vite approché, et il s'y jette aussitôt sans s'arrêter aucunement.

Comme le Maure était embarqué, le brave Cid arriva près de l'eau. Voyant l'ennemi en sûreté, il crève de dépit, et dans la fureur qui le remplit, jette sa lance vers le Maure.

Puis : « Ramassez, mon gendre, ramassez ma lance, car un jour peut-être viendra qu'elle vous sera redemandée. »

lu

Le Cid met en fuite le roi Bucar.

Le bon Cid s'est rencontré au milieu de la bataille avec Bucar, ce roi maure qui tant l'avait menacé.

Mais quand le Maure voit le Cid, il lui tourne le dos. Et il va s'enfuyant vers la mer, il semble avoir des ailes; son cheval est bon coursier, et il l'éperonne très-vivement.

Ainsi s'est-il éloigné du Cid, et Babieca ne l'atteindra pas, car il est fatigué et rompu de la dernière bataille. Mais le Cid a grand vouloir de décharger sur lui sa colère, et pour donner une leçon au Maure et à tous ses compagnons, il frappe à son tour de l'éperon.

Encore que cela lui serve peu, il est arrivé près du Maure et lui lance son épée : le Maure, blessé entre les épaules, perd beaucoup de sang, mais il fuit toujours et entre dans une barque qui l'attendait. Le bon Cid alors met pied à terre pour prendre son épée, et il prend en même temps celle du Maure, qui était bonne et fort précieuse (1).

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