‹ La légende du CidChapitre 19 sur 59 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Lâcheté de Fernand Gonzalez dans la bataille.

Le Cid Castillan combattait un terrible combat contre le roi maure Bucar, qui était venu lui ravir Valence, dont ce bon Cid avait fait conquête. A ce combat se trouvaient les comtes de Carrion.

Voici que contre l'un de ces infants, nommé Fernand Gonzalez, un Maure vient en courant, une grosse lance à la main. Le Maure montre qu'il est brave, tant il vient impétueux. Le comte, l'apercevant, s'est mis à fuir par le champ.

Mais personne n'avait vu la chose et n'aurait pu la publier, hormis don Ordono : c'était un écuyer très-honoré, cousin du brave Cid, et frère de Pèdre Bermudez. Ordono s'élança contre le Maure, et le heurta avec sa lance, et l'ayant

(1) Tizona était estimée 1,000 marcs d'or.

206 KOMANCES

frappé à la poitrine, le traversa de part en part. Le pennon attaché à la lance ressortit tout sanglant, et le Maure tomba expirant.

Alors don Ordono a mis pied à terre, et pris au Maure, avec son armure, le cheval qu'il montait. Puis il a appelé le comte, son parent, et il lui a parlé de la sorte :

« Parent Fernand Gonzalez, prenez ce cheval et dites que vous avez tué le Maure qui allait chevauchant dessus. Dans tous les jours que je dois vivre, je ne dirai jamais le contraire. Ainsi pouvez-vous faire que la chose reste toujours secrète. »

Comme ils en étaient sur ce discours, le bon Cid est arrivé, courant à la poursuite d'un Maure, qu'il fait tomber sans vie. Don Ordono de lui dire :

« Seigneur, votre honoré gendre que voici, pour vous assister bravement, a tué un Maure dans le combat en le frappant d'un bon coup, et lui a pris ce cheval. »

Ce que Gonzalez racontait plut beaucoup au Cid, et, croyant entendre vérité, il loua fort son gendre. Ils s'en vont tous les deux dans la mêlée, ils s'en vont frappant et tuant, ils s'en vont faisant grand carnage des Maures qui les attendent.

Reproches de Bermude a Fernand Gonzalez.

« Tirez, gentilhomme, tirez la bride à votre cheval : fuir de la sorte, c'est faire preuve d'un cœur timide..

« Vous vous enfuyez devant un seul homme? Sachez que celui-là ne compte pas parmi les braves, qui s'enfuit devant un Maure à pareil combat, quand il y a tant de gens pour le voir.

« Si vous ne voulez point mourir comme un bon gentilhomme à épée, ne vivez point avec des gentilshommes toujours prêts à la mort.

« Retournez promptement à Valence; car si vous ne faites pas mieux, les dames qui sont restées dedans vont sortir aussi pour vous combattre.

« Dieu vous donne maie aventure! Et si vous pouvez faire en public une fuite aussi honteuse, que dire de votre conduite cachée?

« Vous suivez mal les enseignements de mon oncle, votre beau-père : à ne point tacher de sang la ïizona, vous souillez son vieil honneur*

« Tous dites que vous êtes gentilhomme, eh bien, moi, je vous jure par saint Pierre que semblables lâchetés ne font point les bons gentilshommes !

a Vous portez des armes dorées, ne les caressez point, jeune homme : parce que ce fer doré témoigne de votre honte.

a A ce Maure qui gît sans vie prenez son cheval et dites que vous l'avez tué : je vous promets silence.

« Vous êtes galant avec les dames, soyez vaillant avec ces chiens de païens, pour qu'on ne médise point de vous à ceux qui ont avec vous parenté.

« Et adieu, je vais partir. Puisque le Ciel mon oncle est vieux, je dois aller le secourir, ses gendres ne le secourant point. »

Ainsi parla le brave Bermudez, parce que dans la plaine de Valence, don Diègue à fuir devant un Maure avait longuement couru.

Le Çid se présente au Roi après la défaite de Bucar.

Des voyageurs chevauchent en remontant le Guadalquivir. On entend les gens dire que ce sont hommes vaillants.

Us sont vêtus de riches casaquins et pardessus de gabans : ils portent des capes pour la pluie, à la façon des laboureurs.

Ils donnaient l'orge aux chevaux pendant le jour et cheminaient de nuit, non par crainte des Maures, mais à cause des grandes chaleurs.

Marchant à journées réglées, ils sont arrivés auxcortès : le Roi pour les recevoir sort avec les grands de sa cour.

« Tu es vieux, bon Cid, mais d'une florissante vieillesse.» — « Je ne viens point de me divertir avec les femmes, mais de marcher pour ton service, de combattre avec le roi Bucar qui est roi de grand royaume, de lui conquérir ses terres, ses villes et ses châteaux. J'ai aussi enlevé à ce roi son beau banc à dossier. »

Les comtes de Cardon maltraitent leurs femmes.

Les comtes Diègue et Ferdinand, comme ils voulaient outrager le Cid, se sont concertés, les deux frères ont préparé très-grande trahison.

Voici qu'ils désirent retourner dans leurs terres et de-

mandent leurs épousées : aussitôt le Cid de leur dire en les leur remettant :

« Songez à bien me traiter mes filles ainsi que de nobles dames, puisque je vous les ai accordées pour femmes. »

Tous les deux lui promettent d'obéir à sa recommandation.

Déjà les comtes chevauchent, et le Cid aussi s'avance à cheval, et avec lui tous ses chevaliers qui Font suivi. Par les vergers et les jardins ils vont riant et devisant. Le Cid leur a tenu compagnie l'espace d'une lieue. En prenant congé de ses filles, il se met à éclater en pleurs, comme un homme qui soupçonne la très-grande trahison préparée par les comtes.

Il commande à son serviteur d'aller derrière eux, et alors revient avec sa troupe, tandis que les comtes poussent au large.

Ils ont marché en grande hâte et sont arrivés à une montagne très-ombreuse, couverte d'arbres élevés et touffus. Ils commandent à tous leurs gens de poursuivre bien loin en avant, et restent là seuls, Diègue et Ferdinand avec leurs femmes.

Alors ils mettent pied à terre et enlèvent les brides de leurs chevaux. A cette vue leurs femmes ont poussé un grand gémissement. Ils les jettent à bas de leurs mules chacun de son côté : ils les dépouillent avec rage de leurs vêtements et aussitôt les attachent fortement à deux chênes différents. Puis chacun a frappé la sienne avec les brides de son cheval ; du sang qu'elles perdent le sol est baigné. Les comtes satisfaits les ont abandonnées en cet état.

Leur cousin étant survenu, se mit avec grande colère à la poursuite des comtes. Mais ne les ayant pas trouvés, il revint promptement vers elles, tout pensif et tout troublé. Il les laissa en ce lieu sous le toit d'un laboureur.

Puis il s'en est allé vers le Cid son oncle et lui a tout raconté : celui-ci envoie vers elles une grande troupe de

cavalerie et porte plainte au Roi rie ce cruel outrage. Le Roi à pareille nouvelle réunit les trois cours.

Même sujet.

Les comtes Diègue et Ferdinand, comme ils voulaient outrager le Cid, se sont concertés, les deux frères ont préparé très-grande trahison.

Yoici qu'ils désirent retourner dans leurs terres et demandent leurs épousées : aussitôt leur beau-père le Cid de les leur remettre : « Songez à bien me traiter mes filles ainsi que de nobles dames, puisque je vous les ai accordées pour femmes. » Tous les deux lui promettent d'obéir à sa recommandation.

Déjà les comtes chevauchent, et le Cid aussi s'avance à cheval, et avec lui tous ses chevaliers qui l'ont suivi. Par les vergers et les jardins ils vont riant et devisant. Le Cid leur a tenu compagnie l'espace d'une lieue. En prenant congé d'eux, il se met à répandre des larmes, comme un homme qui soupçonne la très-grande trahison par eux préparée.

Le Cid se sentant des craintes, voici ce qu'il a résolu : il a appelé son neveu Ordono, et il lui a ordonné d'aller aussitôt derrière ses filles, en se cachant, en se dissimulant,, et de bien considérer si elles sont traitées avec respect i car son cœur pressent le coup dont il est menacé,

Cependant les comtes suivaient leur chemin avec leurs femmes : partout où ils passaient, ils recevaient très-bonne hospitalité, les seigneurs du lieu étant vassaux du bon. Cid.

Marchant donc à journées réglées , ils sont arrivés à

Tonnes : là, au milieu des rouvres de l'endroit, ils ont fait descendre les dames des mules qui les portaient. C'est ainsi qu'ils avaient disposé les choses. Ils commandent d'abord à leurs gens de poursuivre en avant. Pais ils saisissent leurs femmes par les cheveux, leur arrachent leurs vêtements et les traînent sur le sol, et les tirent de côté et d'autre. Us leur donnent maints coups d'éperon qui les couvrent de sang : ils leur prodiguent les paroles les plus outrageantes.

Après quoi les lâches chevaliers les ont abandonnées là en leur disant : « Nous voici vengés de votre père. Vous n'étiez point telles que vous pussiez vous marier avec nous. Vous nous avez payé l'affront dont le Gid nous couvrit quand il lâcha le lion et chercha notre mort. » Et ils les ont abandonnées alors, attachées au milieu des chênes.

Us poursuivent tous deux leur chemin et rejoignent leurs gens, et comme on les interroge sur leurs femmes, ils répondent qu'elles sont restées en lieu sûr.

Cependant les dames très-malheureuses s'étaient mises à pousser de grands cris vers le ciel, et d'une voix gémissante elles déploraient ainsi leur infortune :

« Comtes infâmes, combien vous y avez peu réfléchi ! Vous nous maltraitez ainsi, nous filles du Cid? Il est homme à savoir bien venger la trahison que vous venez d'accomplir. »

Don Ordono a entendu les gémissements qu'elles poussent, et leurs cris de douleur le conduisent où elles se trouvent.

Sitôt qu'il eût vu ses cousines, il se prit à se déchirer le visage, à s'arracher les cheveux, à pousser aussi de grands cris, à parler d'une voix terrible à ces comtes perfides :

« Pourquoi avez-vous fait pareil outrage à si hautes dames, surtout quand elles sont filles d'un père si estimé? De cette infâme trahison il saura bien tirer vengeance. »

Cependant il avait caché les dames entre les branches

des rouvres, les avait recouvertes de son manteau, et les laissant là, était allé chercher un lieu où il pût les mettre, afin qu'elles se trouvassent en sûreté.

Un heureux hasard lui fit rencontrer un laboureur fort honnête, qui avait maintes fois hébergé le Cid dans sa cabane.

Ordono est retourné avec le laboureur vers les rouvres, et il a retrouvé ses cousines où il les avait laissées.

Il les mène dans ce gîte qui est inconnu et écarté. Elles y sont bien reçues par cet honnête laboureur et sa femme et ses filles, tous prêts à faire ce qu'elles voudront.

Alors Ordono s'est entretenu avec elles et leur a parlé de la sorte : « Mesdames, je veux aller dans votre État de Valence, pour raconter à votre père tout ce qui s'est passé, et lui dire de venger votre injure, puisqu'elle le touche de si près. »

Elles approuvèrent son dessein et il se mit en route.

Marchant à bonnes journées, il est arrivé à Valence, et voici qu'en présence du bon Cid, Ordono se met à se lamenter : il lui rapporte tout ce qui est advenu, sans se tromper une seule fois. Le seigneur de Bivar est sage et il a très-bien dissimulé sa peine : là où l'on espère vengeance, les larmes ne conviennent point. Sa femme Chimène Gomez est celle qui montre le plus son chagrin : elle verse tant de pleurs que ses yeux semblent deux fontaines. Mais le Cid, en homme prudent et avisé, sait la consoler : par tout ce qu'il a dit, il l'a grandement consolée.

Le Cid envoya ses messagers à ce bon roi castillan, pour lui faire savoir cette méchante action. Il le priait de lui en accorder quelque réparation, et, à cet effet, il lui demandait permission de venir à Tolède, où il se trouvait alors.

Le Roi, quand il apprit l'aventure, conçut une grande colère contre les comtes et leur oncle qui les avait conseillés. Il accorda au Cid la permission qu'il lui demandait et envoya chercher ses deux filles où Ordono les avait laissées.

LVIÏI

Plaintes des filles du Cid.

Au milieu des broussailles d'une montagne, la terre contemple deux soleils de beauté, dona Elvire et doua Sol, filles de Chimène et du bon Cid Campeador, joies de son âme, richesses de son cœur. Elles ont été dépouillées de leurs vêtements par grande trahison. Sur ces épaules délicates, tremblantes, s'épanouissent et la blancheur du lis et les douces couleurs de la rose. Leurs yeux semblent pleuvoir des perles : les larmes dont ils sont remplis brillent comme des étoiles, et au milieu de ces pleurs la douleur arrache ces cris aux deux victimes :

« 0 bois perfides! ô solitude! ô broussailles! oh! comme celui-là rêve qui se confie à ce monde!

« O comtes infâmes! combien, disent-elles, vous avez été aveugles et insensés de mettre en des liens nos mains habituées à trouver vengeance ! O Cid renommé ! voilà comment les exploits accomplis par ta valeur sont fouettés aujourd'hui contre des rouvres cruels par la main de la haine ! Mille boulevards et mille murailles ont croulé sous l'effort de ce bras qu'outragent aujourd'hui les chaumines de Carrion î Mille fois il punit notre traîtrise, diront les traîtres de cette terre, il était le maître des rois et ces comles s'attaquent à lui!

« O bois perfides! ô solitude! ô broussailles! oh! comme celui-là rêve qui se confie à ce monde!

« O honneur, trésor de l'âme ! Va dire au Cid qu'il t'avait gagné à triompher de ses adversaires, qu'il t'a perdu à être attaqué sans défense. Va vite, ne tarde pas. Mais tu ne le feras point. De femmes abandonnées et outragées . tu as

Page 1