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horreur. Va, puisque tu es si hautain, va parler au roi de Léon. Qu'il s'afflige à t'entendre, et qu'il te rétablisse tel qu'il te connut d'abord. Cependant que sur ces montagnes par nos tendres lamentations nous changerons en douce pitié Longueur des bêtes féroces.
( O chênes cruels! ô solitude! ô broussailles! oh! comme celui-là rêve qui se confie à ce monde ! »
Délivrance des filles du Cid.
Les deux filles du Cid doua Elvire et doua Sol implorent du ciel vengeance contre les comtes de Carrion. Attachées chacune à un rouvre, elles jettent de tels cris que c'est pitié : et elles n'ont de réponse de personne, que de l'écho de leur voix.
C'est le mépris et l'outrage qu'elles ressentent, non les blessures : car l'opprobre pour la femme n'est pas un moindre mal que la mort.
Dans la justice et la vérité il y a naturellement tant de puissance qu'elles ont trouvé des amis sur leur monté' de la compassion dans les bêtes féroces.
Aux gémissements qu'elles poussaient, un pasteur s'aventura par là, où jamais n'avait pénétré pied humain, sinon en ce jour. Elles lui crient de s'approcher, et de frayeur il n'ose point, car le trouble et l'effroi sont fils de l'ignorance :
a Par Dieu nous te supplions, ô homme ! d'avoir de n pitié.
' Pour ce puissent tes troupeaux aller toujours en p; pérant! que pour eux jamais les eaux ne manquent pendant l'été et la chaleur î que pour eux jamais les herbes.
ROMANCES 21fi
ne se dépêchent sous la gelée on sous le soleil! Et puissestu voir tes petits-enfants croître dans la bénédiction, et peigner tes cheveux blancs, sans douleur, sans souci.
« Hais détache nos mains, puisque les tiennes ne sont pas des mains de malice et de trahison, comme celles qui nous ont attachées. »
amie elles disaient ces mots, don Ordoùo arriva habit de pèlerin selon l'ordre du Cid son seigneur, et promptement il les délia, dissimulant sa douleur. Gell qui l'ont reconnu l'embrassent toutes les deux ensemble.
« Cousines, leur dit- il en pleurant, ce sont secrets du ciel, dont Dieu se réserve le mot et la raison. Faute n'en est point au Cid qui reçut ce conseil du Roi. Mais vous avez, mesdames, un père brave, qui marchera pour votre honneur. »
Reproches d'Ordono aux comtes de Carri
« Ecoutez mes paroles, perfides gendres du Cid; aussi lâches que déloyaux, car un traître est toujours lâche. « Vous seriez, vous, hommes de bien? Non, vous n qu'une vile canaille; de même le Cid par ses actions montre bien ce qu'il est.
Me vous enfuyez point, comtes perfides : cela ne \ servira de rien. Car la vengeance est un aigle, quand l'outrage est un faucon.
« Un homme seul court à votre poursuite : ne fuyez point, mais faites-le fuir. Ah! mon bon droit vous semble un géant suivi de mille guerriers.
Mais reSniruez-vous. Oh! vos épées ne m'effrayent Si le Cid les couvrait de sang, vous ne les avez couvertes que de rouille.
« Vous avez frappé ses filles : ce fut un crime à vous. Car vous offensiez ainsi et le Cid, et Dieu, et le roi Alphonse, et moi.
« Or tous quatre nous sommes des lions, plus terribles même que des lions, car, sachez-le, pour courir à la vengeance nous ne demanderons pas du benjoin. »
Ainsi parlait aux infants, en lâchant la bride à son cheval et courant à leur poursuite, le valeureux Ordono, le brave neveu du Cid.
Plaintes d'Alvar Fanez.
Ce n;est pas avec petite appréhension qu'Alvar Fanez, caché dans des branchages, regardait attentivement ces comtes infâmes. Il obéit aux ordres de son oncle, sachant bien que ces vagues soupçons engendrent d'ordinaire quelque vérité.
Quand il vit ses cousines ainsi exposées à l'inclémence de l'air, et attachées à deux rouvres, il se prit à gémir :
« Comment se fait-il qu'on traite de la sorte l'honneur de mon oncle et de votre père ? »
Il ne voulut pas s'approcher d'elles jusqu'à ce que les deux misérables eussent en s'en allant mis fin à cette scène étrange. Il se serait bien attaqué à eux deux et à cent de leur lignage, mais ils étaient accompagnés d'une grande troupe de gens sans nom.
Voyant ses cousines abandonnées, Alvar Fanez s'avance vers elles. Comme il ne peut se venger, voilà du moins ce qu'il fait, ce noble cœur. Brisé de douleur, il lève les yeux au ciel, et s'écrie en regardant d'un œil attentif leurs blessures :
« Comment se fait-il qu'on traite de la sorte l'honneur de mon oncle et de votre père?
« Si votre honneur est le mien, qu'on ne m'appelle plus homme d'honneur, que je n'aie regagné par ma vaillance ce que je perds aujourd'hui par ma lâcheté.
« Sachez bien, comtes perfides, que vous n'avez point outragé mon oncle et qu'on ne tache point pareille bannière avec quatre gouttes de sang. Non, ce traitement, quoique exercé sur mes deux cousines, ne saurait s'appeler une injure, si le Cid, à qui l'injure s'adresse, n'en a bruit ni nouvelle.
» Mais ces mains vous défient, et si je ne suffis point, le ciel nous donnera vengeance de cet outrage.
« Comment se fait-il qu'on traite de la sorte l'honneur de mon oncle et de votre père ? »
Et il recouvre avec sa cape ces femmes abandonnées, en attendant que la nuit toute proche les cache par pitié de son manteau.
Alors ils sont venus chercher abri dans une cabane de berger : ainsi les petits peuvent parfois rendre service aux grands.
Cependant, au jour levant, le berger allait en toute hâte porter au Cid cette nouvelle, et Alvar Fanez reprenait :
« Comment se fait-il qu'on traite de la sorte l'honneur de mon oncle et de votre père? »
Le Cid jure de se venger.
« Elvire, lâchez ce poignard; doîia Sol, sortez de là; ne me tenez point les bras, laissez-moi, doua Chimène. Vous ne m'enlèverez point mon ressentiment, car je suis rouge
de honte, et voici que mon sort funeste flétrit tous mes exploits.
« C'est à mes filles, comtes déloyaux, c'est à ces respectables dames, honorées dans les terres lointaines, que vous faites pareil outrage, infâmes! A moi qui vous donnais innocemment mes filles avec un trousseau de mille robes splendides, de mille riches parures, et aussi mes épées, le meilleur de mon bien.
« Ne me suis-je pas endetté à Valence de deux mille maravédis ?
« Je vous ai fait présent des chaînes d'or d'Arabie que le roi de Perse m'avait envoyées par ses ambassadeurs, et de chevaux rouhans, et de six cavales de guerre, et à chacun d'une cape en drap de Courtray avec la doublure en peluche.
« Et pour prix de ma confiance, pour prix de mes bienfaits, vous me les renvoyez, comtes, fouettées sans vergogne; vous avez outragé ces corps si blancs, et lié leurs belles mains, et tiré leurs cheveux, et déchiré leurs tristes chairs!
« J'en fais le vœu au Pêcheur, qui gouverne notre Église, et que j'aie de lui mauvais accueil quand je l'invoquerai à Cardena, si à Fromesta et Carrion, ïorquemada et Valenzuela, villes de vos comtés, reste pierre sur pierre!
« Antolinez a témoigné et Pelaez est venu avec elles. Je vous ferai tel châtiment qu'on tremble à le voir. Oui, par votre outrage, par mon bon droit, vous et vos parents devez être remis entre mes mains, dévoués à ma vengeance.
« Pour vous arrêter et vous saisir, le Roi a ses gardes des champs : qu'il me fasse en tout justice, et je tiendrai mon épée tranquille. »
Ainsi parlait et disait le Cid, et, chevauchant sur Babieca, il est parti de Valence pour aller à Burgos porter sa plainte au Roi.
Chimène excite le Cid k la vengeance.
La noble Chimène avait la main sur rétrier, et pendant qu'elle parlait au Cid, celui-ci arrangeait son gaban :
« Songez, seigneur, lui dit-elle, à venger comme gentilhomme le sang de ce comte que vous avez tué dans un beau duel.
« Allez à la cour, brave Cid, et que le sujet qui vous y conduit ait pour courtisan (1) et défenseur le fil de votre épée, car d'autres vous n'en trouverez point. Les comtes auront prévenu le Roi et leurs amis, car c'est le propre des lâches de s'aider de menteries.
« N'acceptez rien du roi Alphonse, excuses, prières ni présents : car une injure ne disparaît guère sous le fard des belles paroles. Mais considérez vos filles attachées à ces deux rouvres, dont les feuilles tremblent encore, émues de leurs cris : et songez que dans cette offense faite contre moi sur cette montagne, vos filles ont reçu blessures, et vous, outrage.
<( Que Dieu vous garde où vous allez! car vos adversaires sont cruels autant que lâches, et autant que lâches, déloyaux. Je sais bien pourtant que vous marchez en sécurité, du moins par rapport aux traîtres, qui, hardis avec les femmes, avec les hommes ne le sont plus.
« N'entrez point en combat, car vous souilleriez vos blasons à honorer de votre épée un sang aussi impur. Que
(1) Jeu de mots conservé de l'original. Plus bas, à propos de la Colada, il s'en trouve un autre que je n'ai pu transporter dans ma traduction.
le vainqueur de tant de rois ne se fasse point l'égal de ces hommes : car les hennissements de Babieca en ont vaincu bien d'autres plus braves.
« Reprenez vos deux épées pour Bermude et Ordono : leurs lames en ces mains conserveront l'habitude de vos coups. La Tizona écartera les tisons de ce feu, et la fameuse Colada lavera la tache de ces chagrins (1). Que par mon conseil et votre vouloir elles se mettent à ma vengeance : mes espérances me promettent déjà heureux succès. »
— « Qu'il en arrive ainsi, Chimène, » répond le Cid renommé, et baissant la tète, il a piqué Babieca et s'éloigne.
Même sujet.
Toute seule avec le Cid, doua Chimène a pleuré l'opprobre de ses deux filles, et elle se met à parler ainsi :
« Comment est-il possible, seigneur, qu'étant redouté à la guerre, deux hommes vous aient outragé, quand mille ne l'oseraient?
« Et si cela ne vous afflige point, souvenez-vous que j'ai perdu mon père, parce que vous êtes fort vindicatif dans les choses que vous ressentez (2).
(1) Double jeu de mots sur le sens de Tizona (tizon, tison) et de Colada (colar, tremper).
(2) Ce souvenir a été rappelé avec bonheur par don Antonio de Trueba, dans sa paraphrase des chroniques du Cid, intitulée : Les Filles du Cid. Je citerai avec plaisir ce gracieux écrivain, qui sait unir tant de délicatesse à une si grande simplicité.
« Nesuis-je plus par hasard le meurtrier du comte Lozano? Le courage que j'ai montré dans un autre temps pour la défense de l'honneur s'est-il éteint en moi? Suis-je déjà caduc comme mon
« Songez à vos filles, que j'ai enfantées, moi, qui ne sont pas filles prêtées, mais nées de vous et de moi.
« Il faut que vous réfléchissiez à ces choses, et que cette vile gent, sachant que vous êtes le Cid, ne s'enhardisse plus à faire pareil coup. Car ils ne manqueront point d'issue pour vous échapper.
« S'il convient d'en ressentir la colère, j'ai assez parlé, à vous maintenant la fureur. »
Recommandations du Cid à ses amis.
Après avoir fêté le saint et divin Pierre, ce brave Cid, à qui les Maures d'Afrique payèrent tribut et impôt, fait réunion dans sa demeure de parents et de gens de bien, et, quand il les voit tous assemblés, leur dit ces mots :
« Vous savez bien, mes amis, la prouesse de mes gendres. Oh ! ils m'ont bien récompensé de tout ce que j'avais fait pour eux à Valence. Aussitôt échappés à mes brides, ils m'ont récompensé avec les leurs, en fouettant mes filles dans le désert.
« Et voici que le roi de Léon déclare par son envoyé, que j'aie, dans trente jours, à me trouver à Tolède. C'est pourquoi je vous supplie et vous conjure (quoiqu'il ne soit pas
noble père l'était alors, et, comme mon père, n'ai-je que des larmes pour venger mon affront? »
Et il pleurait d'indignation et de douleur; mais se dressant tout à coup avec une fierté farouche, il s'écria : « Non, non, il est encore de la vaillance en mon cœur et de la force en mon bras pour défendre l'honneur de la maison de Bivar. » Et s'élançant par la porte du château : « Holà! holà! mes serviteurs, sellez mon fidèle Babieca, donnez-moi ma lance et mon épée! » Ch. XLÏ.
besoin de prières avec d'aussi loyaux gentilshommes, des cœurs aussi amis) de n'en dire mot là-bas aux cortès. Ne manquons point de respect au Roi : ce serait à nous un tort, si son jugement est bon et droit.
« Que personne ne s'oublie à parler de ce commun grief. C'est moi qui leur réclamerai ce que je leur ai donné, premièrement le bien, l'argent, For et mes épées, et après cela, je leur demanderai compte de l'outrage qu'ils ont fait à mes filles. »
Le Cil quitte Valence.
A l'apparition de l'aube qui vient réjouir la terre, six clairons se sont mis à sonner par Valence. Don Rodrigue de Bivar, le brave Cid, apprête ses gens pour aller à Tolède, le Roi l'appelant aux cortès.
Déjà la place du palais s'est recouverte de peuple, d'écuyers et de chevaliers qui attendent que le Cid se montre. Il a enfin quitté la salle, et il paraît au milieu de l'escalier : ses deux filles et Chimène sont sorties pour raccompagner. Il les embrasse courtoisement et les prie de s'en retourner; car, à voir ses filles présentes, il a aussi présent leur opprobre.
Puis il descend sous le vestibule où se trouvait son bon Babieca, qui, trouvant son maître attristé, ressent presque même tristesse. Et il s'est rendu sur la place, sans manteau, mais recouvert d'une armure noire à semis de croix d'or depuis le gorgerin jusqu'aux grèves.
Il vit sa troupe toute brillante, et Chimène à la fenêtre: el pour lui donner gaieté, il .donna de l'éperon au cheval. Tous les yeux se tournèrent sur lui. Au bout de la carrière,
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î\ tira son bonnet à Chimène. Puis les trompettes sonnèrent, et tous partirent à sa suite.
Comme la troupe s'avance brillante! Comme le soleil, heureux de les voir, se reflète sur leurs armes!
Ils cheminaient à journées réglées.
A la vue de Requena, le Cid retint la bride, ne voulant pas y entrer. Il se souvenait en ce moment du jour où il fut appelé pour la première fois dans cette ville par Alphonse le sixième, et où il y séjourna tranquillement.
Il a relevé sa visière, s'est affermi sur les étriers, et d'une voix grave et sévère, parle à Requena de la sorte :
« Théâtre de mon déshonneur, où s'accomplit cette tragédie dont mes lâches gendres furent les auteurs. Principe de mon infortune, où, sans que ce fût le jeudi saint, ces deux Judas à face fourbe mangèrent à ma table.
« Je vais demander justice au Roi, et je prie Dieu qu'il ne me la refuse pas, car pour assouvir ma vengeance, je ne les laisserais point sur ma frontière! »
Et transporté de fureur, il lance son cheval en l'éperonnant contre la faible muraille, qui, de le voir en fureur, tremble:
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Le Cid envoie Martin Pelaez a Valence.
« Allez-vous-en, Martin Pelaez, à ma ville de Valence, et gardez-la pendant que je porte plainte au Roi pour cette très-grande trahison.
« Je le prierai de se souvenir qu'il maria mes filles contre ma volonté, celle de Chimène, celle de ma maison; qu'ainsi pour suivre sa volonté et remplir sa parole, je pris plaisi h voir célébrer ces tristes noces.
« Je lui dirai comment Orclono les trouva fort maltraitées, et dépouillées de ces robes que je leur avais données pour leur faire honneur. Oui, si mes yeux ne se ferment point devant de pareils tableaux, je dirai comment on les trouva attachées sur la montagne, et je lui demanderai dans ses cortès de donner réparation à ces cheveux blancs, que le déshonneur de mes filles a couverts de honte.
a Et pour si grande trahison, je ferai un défi, une provocation aux deux comtes. Et s'ils ont le front de la soutenir, je recouvrerai ainsi mes deux joyaux, puisque sous le pouvoir de ces deux traîtres elles ont été si mal employées, ma Tizona et ma Colada.
« Et vous, ami Martin, vous allez rester cette fois comme seigneur de mes terres : à mon défaut, gouvernez-les.
k Vous assisterez Chimène, la servant et la récréant» Mais gardez en ceci grande réserve : songez que je vous laisse dans ma maison. »
Plaintes du Cid au Roi.
C'est tout juste midi, l'horloge frappe ses douze coups. Comme le roi Alphonse se trouvait à Léon à dîner avec les grands, voici que dans la salle est entré, armé de toutes pièces et le visage presque sans couleur, le noble Cid Campeador, qui vient demander justice à son roi et seigneur, pour un outrage que lui ont fait les comtes de Carrion.
Le Roi arrête sur lui ses yeux et se tait pour l'entendre.
« Que la justice me vienne du ciel, si vous ne me la donnez point. »
Les grands se troublèrent, et nul ne se remit à manger, ses amis par inquiétude et ses ennemis par crainte.
(( Je viens vous demander de me venger, quand je pourrais me venger moi-même. Car ma coutume est de laver mon honneur dans le sang des traîtres, et je compte pour amis des rois maures qui sont mes vassaux, qui me redoutent quand ils voient mon pennon sur la frontière.
« Mes filles, dona Elvire et dona Sol, ont été outragées : si vous ne m'accordez point justice, je prendrai vengeance. J'irai me payer sur les fils des comtes, car, de ce sang perfide, homme ne doit rester.
a Songez pour mon honneur, Alphonse, et Dieu songe pour le vôtre, qu'à vous fier aux traîtres, vous ne mangerez point à votre profit. Si je les ai injuriés en quelque chose, qu'ils viennent, je suis au champ à les attendre. C'est pour mon épée et pour mon bras une belle occasion. »
Sur ce, il tourna le dos, et le Roi, s'étant levé de table, ordonna que le crieur annonçât les cortès pour Léon.
Même sujet.
« Yoici des années, roi Alphonse, que seulement pour votre service, je n'ai vu l'acier de Tizona net un seul jour, et des années que ma pauvre Chimène, née sous un signe funeste, a été par moi privée de père comme par vous de mari. Elle a pleuré en mon absence son lit à demi vide, tandis que moi j'abattais mille étendards mauresques.
« J'en ai des témoins présents, et vous-même, ô Roi, êtes bon témoin que j'ai écrasé plus de croissants que le soleil n'a duré de siècles (1). Je fus dans les années de ma jeu-
(1) Nouvelle subtilité de langage, ce mot croissants étant rendu V&rlunas en espagnol.
ncsse un foudre pour vos ennemis, comme aujourd'hui encore mes cheveux blancs sont l'effroi des hommes mal nés.
« Dieu gouverne tout avec son niveau et son destin, depuis la terre jusqu'aux célestes hauteurs, et depuis les deux jusqu'à l'abîme. 11 a donné au paon des pattes, à l'aigle un bec crochu, et au lion la fièvre, pour qu'ils fussent moins altiers.
« J'ai deux filles, seigneur, et parce que je pris à votre service le temps de les engendrer, les engendrer fat un délit. Des traîtres les ont outragées, et pour cette insolence, encore que mon bras puisse se venger, je m'en remets au vôtre seul. Deux lâches leur ont fait offense, dont les cœurs mous ont dressé des autels et offrent des sacrifices à la peur. Carrion leur donne tribut comme la renommée à l'oubli.
« Voilà de quoi je me plains, de quelle injure j'ai été frappé.
« Que votre justice enlève ce poids par le glaive; quoiqu'il vous appartienne de l'enlever, c'est sur moi qu'il pèse.
« Si l'équité trouve dans les armes son abri naturel, les miennes sont prêtes à vous obéir, faites justice et châtiment.
« Si Dieu est juste, l'homme qui se trouve dans l'obligation de le servir sera d'autant plus juste et plus saint qu'il l'imitera mieux. »
Le Cid aux cortès de Burgos,
Le Roi a convoqué trois cortès, tous trois pour la même saison, les uns à Burgos, les autres à Léon, et les derniers
à Tolède. C'est là que s'assemblent les gentilshommes, pour rendre justice au petit comme au grand.
Il a donné trente jours de délai, trente jours et pas plus : qui viendrait après le terme, pour traître serait tenu.
Vingt-neuf sont passés, et les comtes ont paru. Trente passent, et le Gid n'arrive pas, n'est pas arrivé.
Alors les comtes de dire : « Seigneur, tenez-le pour traître. »
Le Roi leur répondit : «Non, point ne le ferai, car le Cid est un bon chevalier vainqueur de batailles, et dans toutes mes cortès je n'en ai point d'autre meilleur. »
Comme ils en étaient là, voici que le Cid s'est montré avec trois cents chevaliers. Ils sont tous gentilshommes, tous vêtus de même drap, de même drap et de même couleur, le bon Cid excepté, qui porte un grossier manteau, un albornoz blanc. Il semble un empereur. Son morion sur sa tête reluit comme un soleil.
« Que Dieu vous protège, bon Roi, et vous autres aussi, que Dieu vous conserve. Je ne m'adresse point aux comtes, qui sont ennemis. »
Alors les comtes prirent la parole, et voici ce qu'ils dirent :
« Nous sommes fils de rois, neveux d'empereur. Méritonsnous d'être mariés aux filles d'un laboureur? »
A son tour le Cid parla. Écoutez bien son discours :
« Bon Roi, je vous avais invité à ma table, et vous aviez accepté. Comme on levait la nappe, vous me dîtes ce mot : « Qu'il fallait que je mariasse mes filles avec les comtes de Carrion. » Moi, je vous fis réponse avec respect et affection : « Je le demanderai à leur mère, à leur mère qui les enfanta; je le demanderai à leur gouverneur, à leur gouverneur qui les éleva. » — «Bon Cid, me dit le gouverneur, ne •le faites pas, oh! non, parce que les comtes sont très-pauvres, et ont grande présomption. »
« Mais pour ne point vous contredire, bon Roi, j'y ai consenti.
« Les noces durèrent trente jours, car on ne voulut pas, ou refusa davantage. J'y tuai cent têtes de mon gros bétail. Pour les poules et les chapons, bon Roi, je ne veux pas les compter. »