‹ La légende du CidChapitre 3 sur 59 · A PROPOS DE DEUX IMITATIONS DU ROMANCE II · texte numérisé non relu

A PROPOS DE DEUX IMITATIONS DU ROMANCE II

Herder, le grand poëte et philosophe allemand, composa sur le Cid une série de romances, qui ont été l'objet des jugements les plus contradictoires. M. de Sismondi, dans sa Littérature du midi de V Europe, les prétend traduites en vers de même mesure, avec cette exactitude scrupuleuse que les Allemands apportent dans leurs traductions. M. Villemain, dans son Tableau de la littérature au Moyen Age, dit au contraire : « L'écrivain étranger qui, « par ses éloges et ses traductions, a jeté le plus d'éclat sur ces « romances, Herder, en détruit tout à fait la simplicité par son « faux coloris germanique. On a plus d'une fois loué ces romances « d'après sa version, qui ne leur ressemble pas. Ainsi, dans la « première, il supprime répreuve toute matérielle que don Diègue « essaye sur les poignets et les bras de ses fils, pour chercher un « vengeur. A cette torture, Corneille avait substitué un admirable « dialogue. Herder est moins heureux. » Je prie le lecteur de bien retenir cesmots: « Ainsi, dansla première, ilsupprime l'épreuve, «te.» Veut-on voir en regard de l'opinion de M. Villemain, ordinairement si juste dans ses appréciations, l'opinion d'un excellent critique allemand, M. Knrtz, à qui la littérature espagnole est probablement moins familière que celle de son pays? Dans son Histoire de la littérature allemande, après avoir parlé sommairement des romances espagnols, il dit : « Herder tira de cette matière ingrate et

(( hétérogène (verschiedenartigen und sprôden Stoff) une sorte « d'épopée à laquelle manque une haute unité épique a cause de « l'assemblage de romances si différents, mais qui captive par la « grandeur du sujet et l'excellente disposition du commencement « à la fin. Le sens délicat de Herder se donne à connaître en ce « qu'il conserve de la forme espagnole des originaux tout ce qui « se peut sans peine plier a la langue allemande, rejetant seule- « ment ce qui eût pu choquer par son caractère étranger. Ainsi, « d'un côté il s'attache en son œuvre au rhythme espagnol de huit « syllabes, mais il en supprime l'assonnance, qui dans un long poëme « eût été désagréable à une oreille allemande en lui offrant en même « temps ou trop ou trop peu. Le grand mérite du Cid consiste en « ce que Herder peint avec une extrême fidélité l'esprit du peuple « et du temps, tout en imprimant a ce langage et à cette peinture « un tel cachet allemand, que son œuvre en semble essentiellece ment allemande. Reconnaissons l'espiitde Herder en ce qu'il « nous repiésente le Cid comme le propagateur de ses propres « idées humanitaires, tout en réussissant, grâce à son talent poé- « tique, à ne pas défigurer le caractère du temps et du héros. » Je n'oserais affirmer que Herder ne connût point les romances espagnols, mais je puis bien dire, et des témoignages érudits confirment cette opinion, que Herder est beaucoup moins Allemand en réalité qu'il ne, paraît l'être dans l'affirmation de M. Villemain et dans les explications de M. Kurtz, car ses romances sont la traduction souvent presque littérale d'une imitation française des romances espagnols, publiée en 1783 dans la Bibliothèque universelle des Romans. Ainsi, point d'exactitude scrupuleuse, ni de faux coloris germanique, ni de représentation d'une extrême fidélité de V esprit du peuple et du temps, toute pleine cependant d'esprit allemand : Herder a mis en vers allemands, de même mesure, il est vrai, que les vers espagnols, mais qui n'ont pas avec eux d'aulre rapport, une imitation française, — belle infidèle, comme on les faisait jadis, — qui se permet entre autres licences de donner en français des romances qu'on ne connut jamais en espagnol. Le lecteur sera juge. Je lui donne ici, et plus loin, avec les romances traitant de la mort du Cid, l'imitation de la Bibliothèque universelle des Romans, et en même temps un essai de traduction de Herder, que j'ai fait avec le plus d'exactitude possible. Il pourra se convaincre ainsi par lui même que Herder n'a pas retranché l'épreuve toute matérielle que don Diè(fue essaye sur les poignets et les bras de ses fils ; il pourra voir si les romances espagnols — dont Lope de Vega disait : « Je a les crois très-suffisants, non-seulement pour exprimer et rendre

toute idée avec une aimable facilité, mais encore pour soutenir l'action imposante (fun long poème, » — sont, comparés a leur imitation allemande, une matière ingrate et hétérogène; il pourra, en un mot, discerner le vrai et le faux dans les différentes appréciations que je viens de rapporter.

Voici l'imitation de ce romance telle que l'a donnée la Bibliothèque universelle des Romans :

a Jamais homme ne fut plus triste que Tétait don Diègue. Jour et nuit il ne faisait que penser à la honte de sa maison. La maison des Laignez était riche, noble, antique; passant celle des Ignigos et des Anarca. Il voit que sa force ne suffit plus à ses ressentiments généreux ; que sa vieillesse l'entraîne au tombeau sans vengeance, et que l'ennemi Gormaz se pavane sous le ciel, sans que personne ose lui barrer son chemin. 11 ne peut dormir, ni manger, ni lever les yeux de la terre, ni passer le seuil de sa maison, ni porter la parole à ses amis. Il refuse la parole à ses amis qui le consoleraient, et il craint que l'haleine d'un homme déshonoré ne les deshonore.

a Enfin Don Diègue secoua la charge de tant d'idées cruelles, et lit venir ses fils. Il ne leur lit \ as entendre un mot; il leur prit seulement les mains a tous, et les leur serra de forts liens qu'ils souffrirent, quoique avec des larmes ils lui demandassent miséricorde.

« L'espérance qu'il avait conçue s'écoulait desa pensée, lorsque, venant pour lier aussi Rodrigue, le plus jeune de tous, il trouva ce qu'il n'avait pas espéré. Le jeune Rodrigue, avec des yeux embrasés de colère, pareils à ceux d'un tigre, recule avec souplesse. et dit au Vieillard avec fierté : — Vous oubliez que vous m'avez fait Gentilhomme; je me souviens que c'est vous qui m'avez fait. Sans cela, cette main que vous voyez tendue me servirait de poignard pour aller chercher au fond de vos entrailles la réparation de cette injure. —

* Des larmes de joie coulèrent alors des yeux du Vieillard : — Bien, mon fils, dit-il ; c'est toi qui es mon fils : ta colère me redonne la paix, et ton indignation charme toutes mes douleurs. Cette main, mon enfant, il te la faut montrer, non plus à moi, mais a l'infâme qui nous a dépouillé de notre honneur. — Où est-il? — Ce fut toute la réponse de Rodrigue; et il ne donna pas le temps a son père de lui raconter son aventure. »

L'imitation de Herder n'est qu'une traduction, assez littérale même, de ce qu'on vient de lire. La voici ;

« Dans une profonde affliction se tenait assis Don Diègue; per-

12 KOMANCES

sonne jamais n'eutsi grande tristesse. Plein de chagrin, il songeait nuit et jour à l'ignominie de sa maison, l'ignominie de l'antique, noble et vaillante maison des Lainez, qui l'emportait en gloire sur les Inigos et les Abarcos.

« Profondément mortifié, brisé par l'âge, il se sent bien près de la tombe, cependant que son ennemi Don Gormaz triomphe sans adversare. Plus de sommeil, plus de nourriture, il tient ses regards baissés vers la terre, il ne s'avance plus sur le seuil de sa maison et ne parle plus avec ses amis ; il n'écoute plus les douces paroles de l'amitié lorsqu'on vient pour le consoler, car l'haleine d'un homme déshonoré, croît-il, souille son ami.

« Enfin il secoue le faix de cette cruelle et muette affliction; il fait venir ses fils, mais. . . ne leur parle pas. Sévère et dur, il leur attache à tous les mains avec des liens solides, et tous, les larmes aux yeux, implorent sa pitié.

« Il n'a déjà presque plus d'espoir, lorsque le plus jeune de ses fils, Don Rodrigue, vint rendre a son cœur l'espérance et la joie. Avec les yeux enflammés d'un tigre, il se retourne vers son père * « Père, dit-il, vous oubliez qui vous êtes et qui je suis! Si je <( n'avais de vos mains reçu mes armes, je châtierais par la dague a. l'outrage qui m'est fait. »

« Des larmes de joie inondèrent ses joues de père : « Toi, dit-il (( en embrassant l'enfant, toi, Rodrigue, tu es mon tils! Ta colère « me rend le calme, ton trouble guérit ma douleur. Que ton bras « se lève, non contre moi, ton père, mais contre l'ennemi de « notre maison! » — « Où est-il? s'écrie Rodrigue. Qui fait ou- « trage à notre maison? » A peine laisse-t-il à son père le temps de le lui conter. »

Il l

Le Ci<I se prépare à la vengeance paternelle.

Le Cid restait pensif, se voyant de si jeune âge pour venger son père par la mort du comte Lozano, et songeant au parti redouté de ce puissant adversaire qui, sur les monts asturiens, comptait mille amis, et songeant qu'aux cortès de Ferdinand, roi de Léon, son vote était le premier, qu'à la guerre son bras était le plus fort.

Mais tout lui semble peu en face de l'outrage, le premier qu'on ait fait au sang de Layn Calvo.

Au ciel il demande justice, à la terre champ de combat, à son vieux père congé, et à l'honneur vaillance et bras fort.

Il ne s'inquiète pas de sa jeunesse : dès sa naissance, le vaillant gentilhomme est habitué à l'idée de mourir pour aventures d'honneur. *

11 dépend une vieille épée de Mudarra le Castillan, qui avait amassé bien des ans et de la rouille depuis la mort de son maître. 11 pense que seule elle suffirait à la vengeance, et lui parle ainsi tout troublé :

« Veuille croire, épée vaillante, que mon bras est le bras de Mudarra, et que le bras de Mudarra te brandit pour un sien outrage.

« Je sais bien que tu auras honte de te voir ainsi dans ma main, mais honte d'avoir reculé d'un pas, tu ne le pourras. Tu me trouveras au champ du combat aussi fort que ton acier. Tu as rencontré un second maître non moins brave que le premier : que quelqu'un triomphe de toi, et, indigné de ma honteuse faiblesse, follement furieux, je te cache dans ma poitrine jusqu'à la garde.

(( Allons au champ : l'heure est venue de donner au comte Lozano le châtiment que méritent langue et main aussi infâmes. »

Déterminé s'en va le Ciel, il s'en va si déterminé, que, dans le laps d'une heure, il resta vengé du comte.

Déii et mort du comte Lozano.

Le valeureux Rodrigue s'occupe à consoler son noble père, il apprête sa vengeance et retient ses soupirs. A voir que ce vénérable vieillard a reçu cet affront aussi peu mérité, il ne saurait plus manger une bouchée : l'offense ne l'a jamais laissé manger.

« Ne vous tourmentez point, seigneur, de l'injure que vous avez reçue du comte; quand il osa vous outrager, il ne songeait point que j'étais en vie. Les larmes que vous répandez tombent sur mon cœur goutte à goutte, et, en le traversant, elles se changent en flammes dévorantes. Par le grand Dieu du ciel, et aussi véritablement que je suis votre fils, je vous donnerai vengeance ou je me tuerai moimême. Accordez-moi votre bénédiction, ô vous qui avez heureusement éprouvé mon courage avec la pierre de touche de votre honneur. En l'éprouvant, vous l'avez fait grandir de beaucoup, aussi bientôt tiendrez-vous cette vengeance dont l'attente est si douloureuse. »

Il a pris une épée et une rondache, et il est parti secrètement : voyant le comte passer, il lui adressa ces paroles :

« Soyez fier (1), comte, de cette grande prouesse par la-

(1) Lozano, fier, hautain. Le surnom du comte donne lieu ici k un jeu de mots.

quelle vous avez porté votre main où tout homme pouvait la porter. Mais sachez aussi que les lois de Dieu permettent au fils de réparer l'injure faite au père. Je vengerai donc le mien, encore que d'après les lois de la guerre l'outrage ne doive pas l'atteindre, parce qu'il compte quatre-vingt-quinze ans, mais retomber sur vous : l'homme qui monte sa garde, disent en effet ces lois, comme celui qui a passé un certain âge, n'est pas, et ne doit pas se croire offensé. Crainte cependant que la douleur ne l'épuisé ou qu'il ne suffoque de honte, je viens chercher votre tête, comme je le lui ai promis. »

Comme il méprisait le Cid, le comte souriait : « Va-t'en, gamin, que je ne te fasse pas fouetter comme un petit page. »

Le Cid a porté sur lui sa main, et lui dit avec grande colère :

« Bon droit et sang noble valent mieux que dix amis. » Et il fraope de si fiers coups, des coups si inévitables, qu'en un instant il a séparé la tête du corps ; il la prend par les cheveux et la présente à son père avec ces mots:

« Vous voyez à votre merci celui qui vivant vous maltraita. »

Même sujet.

« 11 n'appartient pas à un homme de sens, il n'appartient pas à un infançon démérite défaire injure à un gentilhomme plus considéré que lui. Ce n'est pas à frapper de gros coups sur les vieilles gens, que vous parviendrez, glorieux cruel, à prouver la jeunesse et l'ardeur de votre sang. Non, ils ne sont pas beaux, les coups que donnent les hommes de Léon sur le visage d'un vieillard plutôt qu'à la poitrine d'un in-

lançon. Vous savez que mon père était descendant de Layn Galvo, et qu'ils ne souffrent point les blessures, ceux qui tiennent leur blason de braves aïeux.

« Mais comment vous êtes-vous attaqué à un homme, que Dieu seul, puisque je suis son fils, pouvait ainsi traiter; un autre, non?

a Par vous sa noble face a été obscurcie d'un nuage de déshonneur; mais je dissiperai le nuage, j'aurai la force du soleil.

« C'est au sang à laver les taches qui ternissent l'honneur (1), et, si je raisonne bien, ce sang doit être celui du malfaiteur. Le vôtre donc, comte, le vôtre, tyran, puisque sa chaleur vous a porté à l'injustice en vous privant de raison.

« Vous avez porté la main sur mon père, devant le Roi, en furieux : sachez que vous l'avez outragé et que je suis son fils, moi.

K Cette action fut mauvaise, comte, et je vous défie comme traître : voyez si je vous attends, et si vous me causez quelque frayeur. Diègue Laynez m'a fait sortir bien pur de son creuset : contre vous, à punir vos desseins déloyaux, je montrerai toute ma férocité. Et votre habileté de vieux batailleur ne vous servira de rien, car pour vous combattre j'amène mon épée et mon cheval. »

Ainsi parla au comte Lozano le bon Cid Campeador, qui depuis mérita ce nom par ses exploits. Pour se venger il lui donna la mort, lui coupa la tête, et, avec elle, devant son père il s'agenouilla content.

(1) Guillem de Castro, Mocedades del Cid :

« Lave dans le sang cette tache de mon honneur, car le sang seul efface semblables taches. »

Corneille, le Cid :

« Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage. »

ROMAN CKS II

Le Gid présente k son père la tête du comte Lozano.

Diègue Laynez en pleurs restait assis devant sa table, répandant des larmes amères et songeant à son outrage. En son esprit plus de calme, mais une noire mélancolie, aussi cruelle qu'honorable. Il s'attristait sur de nouvelles chimères, quand Rodrigue est arrivé, tenant par la chevelure la tête du comte coupée, dégouttante de sang.

Il tira son père par le bras pour le réveiller de ses songes, et, avec la joie dont il est rempli, il. lui parla en ces termes :

« Voyez la mauvaise herbe, maintenant vous pouvez en manger de la bonne. Oui, mon père, ouvrez les yeux et levez la tête, votre honneur est assuré, et en le recouvrant sous recouvrez la vie. Votre honneur a été lavé de sa souillure, malgré l'orgueil de notre adversaire; car voici des mains qui ne sont plus des mains, une langue n'est plus sa langue. Je vous ai vengé, seigneur : la vengeance est certaine pour qui la cherche avec la force et le bon droit. »

Le vieillard pense que c'est un rêve, mais non, non, il ne rêve pas, il voit seulement mille fantômes à travers l'abondance de ses pleurs. Enfin ses yeux aveuglés par de nobles ténèbres se sont éclaircis, et il a reconnu son ennemi quoique sous la livrée funèbre.

« Rodrigue, fils de mon âme, cache cette tète : qu'elle ne soit point une autre Méduse me changeant en roche dure, ou, par un autre malheur, qu'avant de t'en avoir remercié, mon cœur ne rompe point sous une si grande joie.

« G infâme comte Lozano! contre toi le ciel m'accorde \ engeance, et mon bon droit a donné des forces h Rodrigue.

<( Sieds-toi à table, mon fils, où je suis, au haut bout : qu'il soit la tête en nia maison, celui qui apporte pareille tête. »

Le Cid a la cour du roi Ferdinand.

Diègue Laynez s'en va sur son cheval baiser la main du Roi.

Il emmène avec lui ses trois cents gentilshommes, parmi lesquels Rodrigue, le superbe Castillan. Tous font route sur des mules, Rodrigue seul sur un cheval; tous sont revêtus d'or et de soie, Rodrigue d'une bonne armure; tous portent l'épée, Rodrigue une dague dorée; tous tiennent à la main une houssine, Rodrigue sa lance; tous des gants parfumés, Rodrigue le gantelet de guerre; tous de riches coiffures, Rodrigue un casque d'acier, et au-dessus du casque un bonnet écarlate.

En suivant le chemin et conversant les uns avec les autres, ils sont arrivés à Burgos el ont rencontré le Roi. Ceux qui marchent avec lui vont devisant entre eux, et disent, les uns tout bas, les autres tout haut : « Voici venir parmi ces gens le meurtrier du comte Lozano. »

Rodrigue, comme il les entendait, les a regardés fixement, et d'une voix haute et superbe, il leur a parlé en cette manière :

« Si parmi vous il est quelqu'un, son parent ou son allié, que sa mort afflige, qu'il sorte à l'instant des rangs pour m'en demander raison. Je me défendrai contre lui, à pied ou à cheval, comme il le voudra. »

Ils répondirent tous d'une seule voix : « Que le diable lui demande raison ! »

Ils descendirent tous ensemble de leurs montures pour baiser la main au Roi : Rodrigue seul resta sur son cheval. Alors parla son père. Écoutez bien ce qu'il lui dit :

« Descendez, mon fils, et allez baiser la main au Roi, parce qu'il est votre seigneur, et vous, mon fils, son vassal.»

A entendre ces mots, Rodrigue se sentit très-offensé . aussi les paroles qu'il répondit sont-elles d'un homme en grande colère.

« Si un autre me l'avait dit, il lui en aurait coûté ; mais parce que c'est vous qui commandez, ô mon père, je ferai la chose de bon gré. »

Et il mit en effet pied à terre pour baiser la main du Roi; mais comme il fléchissait le genou, sa dague s'est détachée.

Grande épouvante du Roi, qui s'écrie tout troublé :

« Ote-toi de là, Rodrigue, ôte-toi de là, démon : d'humain tu n'as que le visage, tes actions sont d'un lion féroce. »

A peine Rodrigue a-t-il entendu ces mots, qu'il demande son cheval, et d'une voix profondément altérée, il a parlé ainsi au Roi :

« Je ne me tiendrais pas honoré pour avoir baisé la main du Roi; mais parce que mon père l'a baisée, je me tiens déshonoré. »

En disant ces mots, il est sorti du palais, emmenant avec lui ses trois cents gentilshommes : s'ils vinrent bien vêtus, ils reviennent encore mieux armés; s'ils vinrent sur des mules, ils reviennent tons à cheval.

Chimène demande justice.

Grand tumulte s'élève d'armes et de voix et de cris dans le palais du Roi, où sont les vilains.

Le Roi descend de son appartement, et avec lui tous ses courtisans. Et voici qu'aux portes du palais ils. trouvent Chimène Gomez, la chevelure en désordre, pleurant son père le comte, et Rodrigue de Bivar, à la dague encore sanglante, et ils voient avec quel visage courroucé le jeune homme entend ces cris plaintifs de Chimène :

« Justice, bon Roi, je vous en prie, et vengeance des traîtres! Qu'ainsi l'obtiennent vos fils et qu'ainsi vous vous réjouissiez de leurs exploits. Celui qui ne la maintient pas, ne mérite point de porter le nom de Roi, non plus que de manger pain sur nappe, non plus que d'être servi par les nobles.

« Souvenez-vous que vous descendez de ces illustres héros qui défendaient Pelage avec les pennons castillans : et il n'en serait pas ainsi, que votre bras devrait encore être le même, donnant aux petits vengeance rigoureuse contre les grands.

« Et toi, meurtrier furieux, que ta sanglante épée s'abatte sur celte gorge innocente qui se soumet à tes coups cruels. Tue-moi, traître, tue-moi. Ne pardonne point parce que c'est une femme, mais considère que c est Chimène Gomez demandant justice conlre toi.

« Maintenant que tu as tué un chevalier, le meilleur d'entre les meilleurs, la défense de la foi, l'épouvante des Almanzors, il faudrait, petit vilain, un bien grand forfait pour te faire rougir et reculer.

« Traître, je te demande la mort : pas de refus, pas d'empêchement! »

Voyant qu'à ces paroles Rodrigue ne répond pas, mais qu'il a pris les rênes et monte à cheval, Chimène se tourne vers la troupe des chevaliers pour les exciter par ses paroles, et, comme ils ne le suivent pas : « Vengeance, s'écrie-t-elle, ô seigneurs ! »

Même*sujet.

Le bon Roi se trouvait à Burgos, assis à diner, quand la Chimène Gomez vint se plaindre à lui. Elle était toute couverte de deuil, avec des coiffes de cendal (1) noir. Les genoux à terre, elle commença ainsi :

« O Roi, je vis dans le chagrin, dans le chagrin est moite ma mère : chaque nouvelle aurore me montre le meurtrier paternel.

« Ce beau chevalier est à cheval, tenant sur le poing un épervier. Pour accroître ma tristesse, il le lâche sur mon colombier, il tue mes tourterelles apprivoisées et mes tourterelles sauvages : le sang de ses victimes a taché mes jupes.

« Comme je le lui avais envoyé dire, il m'a répondu par une menace.

<« Le Roi qui ne fait point justice, ne devrait point régner, ni monter un cheval, ni parler avec la Reine, ni manger pain sur nappe; il devrait encore moins revêtir une armure. ))

(1) Étoffe de soie légère.

Le Roi, en entendant ces paroles, se prit à réfléchir ainsi (1) :

« Que j'emprisonne ou tue le Cid, mes eortès se révolteront; que je le laisse agir ainsi, Dieu m'en demandera compte. Je veux lui écrire une lettre, je veux le faire venir. » Ces mots à peine achevés, la lettre était eu chemin.

Le messager qui la porte l'a donnée à don Diègue.

— « Vous avez une mauvaise habitude, comte, dont vous ne sauriez vous affranchir, celle de ne pas vouloir me montrer les lettres que le Roi m'adresse. »

— « Ce n'est rien, mon fils, sinon que vous alliez là-bas. Mais, mon fils, restez plutôt ici, moi, j'irai à votre place. »

— « Que jamais Dieu ne le permette, ni sainte Marie sa mère! Quelque part que vous soyez, je veux marcher devant vous. »

(1) Je trouve cette variante dans un romance semblable';* celuici pour le commencement et la fin :

Le Roi, quand il eut entendu ces mots, se mit a dire : « Ob! que le Dieu du ciel me protège! qu'il veuille me conserver! Si j'emprisonne ou que je tue le Cid, mes certes se révolteront; si je ne fais point justice, mon âme le payera. »

<r — Conservez vos certes, ô Roi, et que pe^onne ne les pousse a la révolte. Mais alors donnez moi pour égal celui qui tua mon père : il m'a fait trop de mal, pour ne pas me faire, je le sais, quelque bien. »

Alors parla le Roi; écoutez bien ce qu'il a répondu : « C'est une chose que j'ai toujours entendu dire et dont je vois aujourd'hui la vérité, que le sexe féminin est bien bizarre. Jusqu'à présent elle a demandé justice contre lui; aujourd'hui c'est avec hii qu'elle veut se marier. Je m'y prêterai de tout cœur, avec la meilleure volonté. Je veux lui écrire une lettre. Je veux le faire venir. »

Dans la Rosa Espanola (troisième partie des romances de Timoneda), toute cette fin est changée :

Dona Chimène dit des paroles qu'il faut remarquer : « Je vous apprendrai, ô Roi, quel remède vous pouvez apporter aces choses. Donnez-le moi pour époux, veuillez le marier avec

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