‹ La légende du CidChapitre 21 sur 59 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

4 Le. banc à dossier du Cid aux coriès de Tolède.

Ruy Diaz, qu'on appelait le Cid, est venu à Tolède, aux eortès que le roi Alphonse assemblait pour l'amour de lui, afin de lui donner grande réparation de la grande infamie que lui avaient faite ses gendres, les infants de Carrion.

Dans le palais de Galiana(l), c'est là que le Roi avait ordonné de se réunir pour les eortès à tous ceux qu'elles faisaient venir.

Le fauteuil du roi qui était fort riche et fort beau, fut mis au meilleur endroit qu'il y eût dans toute la salle; et tout autour Ton plaça de grands bancs à dossier sur lesquels devait s'asseoir toute la chevalerie.

Alors le Cid appela un de ses écuyers, parfait gentilhomme. Fernand Alphonse était son nom : il avait été élevé par le Cid. 11 lui ordonna de prendre un banc à dossier gagné par lui au roi maure, quand il le vainquit à Valence, et apporté de cette ville, il lui enjoignit de le placer où le Roi avait son fauteuil, et de prendre en sa compagnie des écuyers gentilshommes qui gardassent le banc à dossier jusqu'à ce que le lendemain eût paru.

Tous transportent le banc qui est merveilleusement beau?

(1) Palais sur les bords du Tage dont il subsiste encore aujourd'hui des ruines dans le jardin du Roi et qui avait été construit pour une princesse arabe du nom de Galiana, par son père Guadalife.

leurs épées au cou (oh! qu'ils ont bon air!). Ils placent le banc précieux où le Ciel avait indiqué. Il était couvert de pierreries et de riches étoffes d'or et de soie.

Le jour suivant au matin, le Roi, après avoir entendu la messe, se rendit aux palais avec nombreux cortège de chevaliers. Le Cid seul ne l'accompagne point, il est demeuré au logis.

Garci Ordonez, ce comte qui voulait grand mal au Cid, quand il vit le banc, parla au Roi de la sorte :

« Je vous demande la faveur, ô Roi! d'écouter ce que je vous dis. Pour quelle nouvelle mariée ce lit nuptial que Ton a transporté et dressé auprès de votre fauteuil ? Puisje vous demander quels seront ses vêtements, Yalmijia ou la cape mauresque? comment la verrons-nous parée? Faites enlever ce meuble de là : c'est pour vous important. »

Fernand Alphonse a entendu le comte, et il lui répond en ces termes :

« Comte, vos paroles sont trop méchantes : il vous en adviendra malheur. Vous avez dit du mal de celui qui vaut beaucoup mieux que vous. Pas de mariée ici, comme vous l'affirmez. Et si vous dites que je mens, je poserai la main sur vous, et, en présence du Roi, je vous ferai savoir que je descends de bon lieu, en sorte que vous ne vous puissiez prétendre pour vous de meilleur. »

Le bon Roi et tous ceux qui l'accompagnaient furent très -fâchés de ce qui venait de se passer. Mais le comte don Garcie, en homme emporté qu'il était, jeta son manteau sur son bras et s'écria :

« Laissez-moi frapper sur le coquin qui parle ainsi. »

A cette vue, Alphonse a tiré son épée, et s'avançant vers le comte, il répond :

« Je châtierais vos folles paroles; mais à cause du Roi je n'ose. »

Le Roi les ayant séparés, dit aux assistants :

a Personne ne doit élever la voix contre le banc qui se trouve ici, car le Cid est homme de courage et l'a dignement conquis. Oui, c'est un chevalier éprouvé, et de trèshaute vaillance, et il n'est personne pour mériter cette faveur aussi bien que le Cid mon vassal de très-grande renommée. Et plus le Ciel est brave, plus il m'en revient d'honneur.

« Pour ce banc, quand il l'a conquis, il a vaincu nombre de Maures, et après il m'a envoyé un présent, en me reconnaissant pour seigneur, comme c'était le devoir d'un loyal vassal. Il m'a fait don de nombreux chevaux avec des Maures pour les conduire, et m'a remis mon cinquième du butin, ainsi qu'il me revenait(l). Que nul ne parle donc du Cid! il n'a pas au monde son second ! »

Le Cid demande justice aux cortès.

Comme le Cid Campeador, selon son droit d'offensé, avait demandé que les comtes fussent assignés à Tolède, le roi don Alphonse le Brave (celui-là qui, avec grand courage, tandis qu'on lui perçait la main, tint toujours son bras immobile), ordonna qu'avant trois mois les comtes et leur oncle don Suero eussent comparu à Tolède, sinon ils seraient réputés traîtres. Il décida une assemblée des cortès, et pour ce, enjoignit aux grands et aux riches-hommes de se réunir promptement : il voulait prendre leur avis. Car, si les comtes sont nobles, si le Cid en fait d'honneur est un honorable chevalier, Alphonse est roi de droit.

(1) D'après les Siete Partidas, le Roi avait en effet droit au cinquième du butin. Voir part 2 tit. 26. 1. 7.

Avant que le délai fût accompli, tous étaient arrivés poulies cortès.

Le Cid amène en sa compagnie neuf cents chevaliers. Le Roi pour le recevoir s'est avancé à deux lieues de Tolède. Parmi ses envieux les uns se taisent, les autres disent que c'est un excès.

Le Roi ordonne que dans les palais de Galiana les murs soient décorés de brocarts et le sol de velours. Le banc à dossier du Cid se trouve placé tout contre le fauteuil du Roi, ce dont les comtes se sont moqués par de railleuses censures.

Quand ils ont tous pris place aux cortès, le Roi s'adresse à ses huissiers : « Je vous ordonne de faire taire tout le monde, infançons et riches-hommes.

« Vous, Ciel, dites leur faute, et eux, qu'ils donnent leur défense. La justice pèsera tout de manière à vous laisser satisfaction. Je vous désigne six alcaldes de ma maison et de mon conseil : que tous ensemble ils jurent par les Évangiles, qu'ils auront soin en ce procès d'entendre également les deux parties, et que les parties entendues, ils jugeront sans passion, amour ni crainte. »

Aussitôt le Cid s'est levé, et sans plus attendre il demande que ses deux épées, Tizona et Colada, lui soient rendues incontinent.

Le Roi regardait les comtes , comptant qu'ils répondraient : cependant ils ne donnaient aucune raison pour leur défense. Alors les juges leur ordonnent de les remettre sans le moindre retard. Encore qu'ils eussent peur, ils refusèrent de les livrer. Le Roi leur dit : « Comtes discourtois, rendez-les à leur maître, qui a courageusement su les gagner sur les Maures de Maroc. »

Ses épées recouvrées, le Cid leur demanda deux mille marcs d'argent, et tous les joyaux qu'il leur avait donnés aux mariages. Tous les juges, d'un commun accord, les condamnèrent à payer valeur égale à tout cela.

Alors le Gid a repris la parole, et les yeux comme des flammes et la face jaune comme la gaude, il leur demande réparation.

Reproches du Gid aux comtes de Carrion.

« Dites-moi, comtes perfides, en quoi mes filles vous ontelles déplu? et comment vous êtes-vous repentis d'avoir des dames de si haute qualité? Les gentilshommes de Castille vous auraient-ils par hasard outragés en elles? Votre honneur serait-il flétri en quelque chose? Mais ma dona Sol et mon Elvire ont ma Chimène pour mère. Et quels sont les enseignements d'une telle mère? quelles sont les femmes de pareille vie?

« Avec elles je vous donnai en dot tous les biens que j'avais et je dépouillai ma ceinture de ses riches épées. Mais vous les tenez altérées : elles ne boivent plus selon leur coutume, car les lâches ne donnent jamais que de maigres blessures. Je vous les demande, comtes, devant le Roi ici présent, parce qu'il ne convient point que Colada et Tizona soient ceintes par des traîtres. Elles ne me viennent point d'héritage, mais je les ai gagnées à la bataille, au milieu des lances, comme toute mon armure était trempée de sang.

« Pour me faire outrage, vous avez laissé mes filles étendues parmi les rouvres de Tormes. Ces nobles hommes, sachez-le, ne comprennent point qu'on traite ainsi pareilles dames. Mais outrage vous ne m'avez point fait, quoiqu'elles fussent mon sang, mes filles chéries : ces femmes étaient vos femmes.

« Pour purifier mon sang, comtes, je vous porte donc

défi. Car de ce coup injurieux il n'est aucun membre qui n'ait souffert. Pour votre honneur et pour le mien je suis tenu d'agir ainsi : la tache faite à l'honneur par le sang seul s'enlève. »

Tels sont les discours que tient le Gid à ses deux gendres, debout près de son banc à dossier, la barbe dans la main.

Celui-ci les a saisies et il leur parle de la sorte :

« 0 mes épées, vous êtes, certes, les meilleures que j'aie.

« Vous, Tizona, je vous ai conquise sur Bucar, au jour où je le vainquis près de Valence, avec les gens qu'il amenait.

« Et vous, Colada, au jour où je défis en bataille rangée le roi Pèdre d'Aragon et sa nombreuse cavalerie, le comte de Barcelone vous portait à son côté.

« Et pour faire honneur à mes filles, je vous avais données en garde aux comtes de Carrion, mais ils vous connaissaient mal. En cela je m'étais trompé et de bien funeste manière. Aussi Dieu vous fit-il grande faveur, qui vous tira de captivité. Car vous êtes retombées en mon pouvoir. Je me tiens pour bienheureux de rentrer en votre possession, bonnes épées, comme vous de rentrer en ma compagnie. »

Il en donna une à. Pèdre Bermudez qui l'en avait prié, et la seconde à Alvar Fanez Minaya qui la demandait aussi. Tant que durèrent les cortès, ils lui firent garde avec elles.

Le Cid recouvre ses épées.

Le roi Alphonse se trouvait à Tolède où il convoquait les cortès, parce que le bon Cid don Rodrigue avait eu grande querelle avec les comtes de la ville de Carrion,

Parmr les rouvres de Tormes ils lui avaient fait une infamie, frappant ses filles, qu'ils amenaient de Valence, et les abandonnant seules après ce mauvais traitement.

Le Cid a pris la parole ; voici ce qu'il dit :

« Roi Alphonse, mon seigneur, devant vous je viens demander aux frères comtes les épées qu'ils ont : ce sont Tizona et Colada que je leur ai prêtées. Ils voudront bien me les remettre incontinent, car je ne leur dois rien. »

Les comtes ne firent nulle réponse au discours du bon Cid.

Aussitôt le Roi se leva, et étant venu vers eux. les dépouilla de leurs épées qu'il remit aux mains du Cid.

Le Cid parle à ses épées.

Ce bon Cid Campeador, cette gloire de l'Espagne, ce défenseur de notre patrie, le redouté des Maures, le guerrier invaincu, le foudre des batailles, le miroir des capitaines et la vengeance des traîtres, étant aux cortès de Tolède, les comtes lui ont rendu ses épées là devant le roi Alphonse,

et voici comme il leur parle, sans se rassasier de les regarder :

« Qui vous tient, mes trésors bien-aimés? Qui vous tient, mes chers trésors? Chers, non point que je vous aie achetés à prix d'or ou d'argent, mais chers parce que je vous ai gagnés à la sueur de ce front.

« Yous, ma Tizona, je vous ai conquise au siège de Valence, sur le roi Maure de Maroc qui vous portait à sa ceinture; et vous, ma Colada, sur le comte de Barcelone , lorsque j'enlevai aux Maures les châteaux de Brianda.

« Et de vous jamais je ne fis des lâches : pour la foi chrétienne au contraire, tant que je vous portai, je vous engraissai de sang sarrasin.

« Comme joyaux de très-grand prix, je vous avais données à mes deux gendres les comtes, et eux, ô péché ! vous ont portées tachées de rouille. \ous n'étiez point pour eux qui vous tenaient dans la honte, au dedans tout altérées, et brunies au dehors.

« Mais vous êtes délivrées des mains où vous restiez captives; le Cid vous regarde dans les siennes, où vous vivrez plus honorées. »

Il dit, et appelle Pèdre Bermudez et don Alvar Fanez, qu'il charge de les garder tant que dureront les cor tes (1).

(1) Le lecteur ne sera peut-être point fâché d'avoir quelques détails sur ces fameuses épées : voici les renseignements exacts que j'ai pu recueillir. Colada, conservée au musée d'artillerie de Madrid, est une épéc a deux tranchants, longue de quatre pieds, et à la garde qui figure une croix, large de trois doigts. La lame porte d'un côte ees mots : Si si, et de l'autre ceux-ci : No no. Tizona est attachée aujourd'hui au majorât de la maison de Fala : elle ne diffère de Colada que par les inscriptions qui sont : Ave Mai'ia, gratta pi 'ena, Dominas, et : Yo so la Tizona que foe fecha en la era 1040. Jayme d'Aragon fît son entrée triomphale a Valence «n 1:238, cette épée au côté.

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DéH du Cid aux comtes de Carrion,

« A vous autres les déloyaux, les comtes au cœur de vilains, je vous porte défi comme traîtres au Roi, à tous les deux ensemble.

« Je vous ai donné mes filles , perfides , mais non je me trompe, je les ai données au Roi pour qu'il les donnât à qui il lui plairait. A lui donc s'est adressé l'opprobre, à lui s'est adressée l'injure, puisqu'il les accepta pour ses filles, et vous pour mes gendres. Affront a été fait à mon seigneur, c'est pour lui que je viens. Quand un roi a d'honorables vassaux, ils doivent venger ses outrages.

« Vous portez la main sur des femmes.... Par Dieu! l'on vous croirait braves chevaliers, si l'on ne vous avait vus avec le roi Bucar fort agiles du pied. Mais le refrain dit bien qu'il y a des guerriers aussi vaillants des pieds que des mains, et vous autres, vous êtes de ceux-là!

« Oh ! combien vous donneriez à cette heure pour trouver quelques issues, telles que vous en trouvâtes, lorsqu'on lâcha les lions! Mais, sachez-le, ce sont des lions que je sens bondir dans cette poitrine; à tout outrage les nobles cœurs deviennent des lions.

« Ayez reconnaissance au Roi, que je vois et respecte. Mais vous tâcherez de vous acquitter, vilains, ou de monter au ciel. Et vous n'y monterez point, lâches; car Dieu est grand justicier, et ne permet pas que les traîtres échappent à leurs châtiments.

« C'est pourquoi j'entends que la Golada et la Tizona

vous soient si bon purgatoire que vous alliez absous de votre crime (1). »

(1) Cette accusation est peut-êfre le morceau le plus pathétique des Filles du Ciel , je n'ai pu résister au désir de citer encore don A. de Trueba, quelque long que soit le passage :

<r J'avais deux filles, belles comme les blancheurs du matin et les fleurs des champs. Elles faisaient les délices et l'enchantement de ma demenre; elles et leur honorée mère étaient mon penser continuel, pendant la paix comme pendant les combats, dans le repos de la cour comme dans les inquiétudes et les travaux de la guerre. La mêlée Rengageant avec les Maures, mes lèvres invoquaient à l'égal du nom de Dieu le nom de ma femme et de mes filles, et leur souvenir me fortifiait. Plus d'une fois dans les rêves rapides et agités du campement, je songeai que j'avais conquis un trône pour ma Sol et pour mon Elvîre. Si mon âme connut jamais une ambition, ce fut celle d'élever mes tilles k la hauteur des rois de la terre. Toujours pensant k elles, éveillé ou endormi, en paix ou en guerre, près ou loin de mes foyers, jamais chagrin ne m'assaillit qui ne s'éloignât devant leur souvenir : « Que m'importent, me disais-je, que m'importent toutes ces fatigues de la terre, que m'importe de sentir mes chairs déchirées par la flèche ou la lance de l'intidèîe, s'il me reste assez de vie pour retourner a ma demeure et y retrouver ma femme et mes filles? Petites aujourd'hui, elles sont de beaux anges remplis de grâce et d'innocence ; jeunes filles, elles seront l'enchantement et l'ambition des jeunes hommes les plus nobles et les plus distingués; épouses, l'image de leur mère, le modèle des dames castillanes. » Dieu m'ayant prêté son aide, mon honneur et mon bien augmentèrent de telle sorte qu'il me fut permis d'aspirer pour mes filles k la main de fils de rois. Alors le seigneur roi don Alphonse me dit : « Cid, je vous prie de marier vos filles avec les infants de Carrion ; votre honneur et la paix de mes royaumes y gagneront beaucoup. » Obéir k mon roi et seigneur fut toujours mon premier devoir de vassal et de chevalier, c'est pourquoi mes filles se marièrent avec les infants de Carrion. J'aimais ceux-ci comme un père peut aimer ses fils, après leur avoir donné les plus chers trésors de mon âme, après leur avoir donné mes filles, belles comme le soleil k son lever, et pures comme les anges du ciel, je leur donnai mes deux plus riches épées que j'avais conquises avec mon sang sur les champs de bataille, je les comblai de richesses et leur dis : « Emmenez vos femmes k votre seigneurie de Carrion, et la honorez-les, aimez-les,

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Reproches du Cid à Ordoîîo.

Ce bon Cid Castillan était venu devant le roi Alphonse pour se plaindre des comtes du comté de Garrion, qui avaient maltraité ses filles parmi les rouvres de Tormes, et, la main dans la barbe, avec un visage irrité, d'une voix qui fit trembler les comtes, voici comme il parla :

n Je vous dis, Fernand Gonzalez, je dis à votre frère,

comme leur mère a toujours été honorée et aimée par moi. » N'estce pas la vérité, infants de Carrion? »

— « C'est la vérité, » répondirent les infants, non avec honte, mais avec une hardiesse effrontée.

La colère étincelaitsur le visage du Campeador, qui se dressant avec toute la fierté du chevalier blessé dans son honneur et du père blessé dans son cœur, s'écria d'une voix capable de donner crainte au plus tranquille et au plus hardi :

« Comment, infants, avez-vous rempli la recommandation que nous vous faisions, mon épouse et moi, les larmes aux yeux, en vous livrant ces trésors de notre âme? Oh! vous auriez cent vies qu'elles ne suffiraient point a payer votre iniquité! Vous êtes allés avec mes nobles filles dans les rouvraies de Corpa, et là, dars la solitude, comme personne ne pouvait accourir pour prêter son appui à la faiblesse et a l'innocence, vous avez raillé, vous avez frappé sans pitié dans leur honneur et dans leur chair les filles de celui qui tua le comte Lozano. »

Les infants se sentirent effrayés devant cet'c indignation et ces dernières paroles du Cid.

Celui-ci poursuivit :

« Croyez -vous par hasard, lâches infants, que vous pourriez expier si atroce perfidie à un prix moindre qu'au prix de votre sang? Croyez-vous que le père et le chevalier se trouvent satisfaits pour avoir recouvré ce que vous venez de me rendre? Non, traîtres, non. » Chap. XLVI.

que vous avez fait une infamie, et point agi en chevalier, quand vous avez ainsi déshonoré mes filles loin de tout lieu habité. Sans en avoir nul motif, vous avez fait action très-méchante.

« Et parce que vous vous êtes comporté de la sorte, devant le Roi ici présent, devant les grands ici assemblés, je vous défie comme traîtres.

« Je vais vous donner des égaux pour combattre avec vous dans le champ, et votre bouche y confessera que ces miennes paroles sont la vérité, ou, si vous vous refusez à cet aveu, ils vous y tueront. »

Les comtes ne répondaient point ; mais voici que leur oncle a pris la parole, ce comte don Garcie qui a le comté de Cabra. 11 leur dit :

« Neveux, veuillez sortir d'ici, et laissez le Cid sur son banc à dossier, où il m'a l'air d'un nouveau dignitaire, tant il se tient modestement. Ah ! il voudrait nous effrayer avec sa longue barbe ! Eh ! qu'il aille donc à Molina recevoir les tributs de ses pauvres Maures, ou bien sur les bords de l'Hormana, dans ses terres d'héritage, arranger ses moulins et faire des approvisionnements. Car le Cid n'est point homme qui puisse être porté notre égal. »

De ce que le comte venait de dire, le Cid conçut grande colère, et, voyant qu'aucun chevalier de sa troupe ne répondait, il se tourna vers Pèdre Bermudez, et d'un visage irrité lui dit :

« Toi, Pèdre, muet ! tu te tais ! Et pourquoi ce silence ? Ne sais-tu pas que tu es uni à mes filles par les liens les plus étroits, et que de leur déshonneur une grande part te reviendra? »

Pèdre Bermudez a bondi quand il s'est entendu appeler muet ; il a couru vers don Garcie et ceux de sa bande, et il lui donne si grand coup de poing, qu'il le renverse à terre.

Alors grande rixe à la ccur entre le Cid et ses adver-

saires. Cabra et Carrion ! ont crié les comtes à grands cris, Ceux du Ciel disent Valence et disent aussi Bivar. Mais le roi s'étant levé, tout s'apaise.

OrJoîïo défie les comtes de Carrion.

Dans les cortès de Tolède assemblées par le bon roi Alphonse pour donner justice au Gid, comme celui-ci s'était plaint de ce que les comtes de Carrion, ses gendres, eussent déshonoré leurs nobles femmes, ils lui ont rendu ses deux épées, ils lui rendent aussi son bien.

Mais comme le Cid les défiait pour leur grande traîtrise, les infants ne répondent point aux discours du bon Cid. Cependant le Roi leur demandant quelle était leur réponse, Diègue Gonzalez, l'un d'eux, a parlé au Roi de la sorte :

« Seigneur, vous savez que nous marchons parmi les grands de Castille. Nous avons abandonné nos femmes parce qu'elles n'étaient pas dignes de nous. De nous être mariés avec les filles du Cid, nous souffrions grand déshonneur. »

Les gens du Cid ne dirent mot, car le Cid avait recommandé qu'aucun d'eux ne parlât qu'il ne lui eût ordonné.

Ordoho, son cousin, fut celui qui répondit :

« Tais-toi, Diègue Gonzalez, car tu es un homme de grande couardise. Ta langue a beaucoup de vaillance, mais tu manques de courage, et de ces lèvres menteuses jamais tu n'as dit la vérité.

« Souviens-toi de Valence et de ce combat livré par le Cid où tu te mis à fuir devant un Maure, un Maure qui te poursuivait de près. Je m'élançai contre lui et le jetai à terre sans vie. Puis, t' ayant donné son cheval et ses armes,

je fis entendre au Cid que tu avais tué le Maure qui montait ce cheval. J'agis ainsi pour ton honneur, parce que tu étais marié avec ma cousine. Tu te glorifias de cette action, je te laissai dire à ta guise. Jamais ce secret n'est sorti de ma bouche, jusqu'à ce jourd'hui où j'ai parlé; et si je le révèle à cette heure, c'est à cause de ta grande vilenie.

« On saura aussi que, lorsqu'à Valence le lion du palais s'échappa de sa cage, tu courus te cacher : en te glissant sous un banc qu'il y avait dans l'appartement, tu déchiras même le manteau et l'habit dont tu étais recouvert. Je ne raconte pas comment ton frère, oui, ton frère qui me regarde, tomba alors, par suite de sa belle peur, où il n'aurait jamais dû entrer.

<( Ainsi donc, seigneur roi Alphonse, je dis à votre Altesse qu'ils auraient bien fait de déployer leur vaillance en ce jour et non parmi les rouvres de Tormes, où ils ont frappé mes cousines, dames de si haut lignage, qui valent bien mieux qu'eux.

« Et si je m'y étais trouvé, ils n'auraient point osé commettre ce crime. Ils ont agi en lâches, mon bras le leur prouvera, et pas en braves, pas ainsi qu'ils le devaient comme gentilshommes. Pareille chose est bien vile et ne sent guère le vaillant homme : mettre la main sur des femmes n'appartient pas à un chevalier. »

Ce qui arrive aux cortès.

Aux cortès de Tolède que préside Alphonse le sixième, le Cid, avec très-grande animation, s'est tourné rers Bermude :

« Vous ne parlez point, Pèdre le Muet ? Parlez , si vous

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n'êtes mort ! Ne savez-vous pas que mes filles sont par le sang yos cousines ? Ainsi vous revient une grande partie de leur déshonneur. »

Ce que le Cid vient de lui dire a beaucoup affligé Bermude. Il s'est avancé vers Garci Ordonez, et à peine se trouve-t-il à portée, qu'il lui a donné si grand coup de poing, qu'avec lui il en est tombé à terre.

Les cortès sont bouleversées, personne ne demeure sur son siège : ici on tire les épées, là on se dit mille injures. Les uns crient Cabra, les autres Valence, les autres Castille. Le Roi est tout bouillant de colère. « Hors d'ici ! tenez-les ! » dit-il.

« Hors d'ici ! a-t-il répété de nouveau. Sans plus longue audience, je condamne, d'accord avec ma cour et mon royal conseil, sur les faits qui me semblent établis par ce débat, je condamne les infants de Carrion à se battre conformément au défi. Que le Cid termine en leur donnant trois écuyers. Et ceux qui auront le mieux combattu, que leur bon droit l'emporte ! »

Les comtes demandèrent un délai, afin de tout préparer : mais au milieu de leurs instances sans fin la nuit tomba. Le Roi retourna à sa demeure et les gens de la cour à leurs logements.

Au sortir du palais où s'étaient tenus les corlès, voici venir vers le Roi des messagers de Navarre et d'Aragon. Ils apportent des lettres de leurs rois, priant qu'on leur accorde les deux filles du Cid, pour deux jeunes fils. Don Ramire de Navarre a demandé, si je me souviens bien, l'aînée, dona Elvire, dame vertueuse et belle : et le roi don Pèdre la cadette, doua Sol, pour son fils don Sanche, premier héritier de F Aragon.

Le Cid est joyeux, ses filles sont rendues à l'honneur. Allègre et content, il quitte Valence pour aller préparer leurs mariages.

Le Cid offre au Roi Babieca.

Déjà ce bon Cid renommé est parti de Tolède, et les cortès qui s'étaient assemblées en cette ville sont terminées. Ce bon roi Alphonse a pleinement reconnu son bon droit contre les infants, les comtes du comté de Carrion.

Don Rodrigue retourne à sa Valence, qu'il a conquise sur les Maures : il emmène avec lui neuf cents chevaliers,, tous gentilshommes. On lui conduit par la bride son bon cheval Babieca.

A un moment, le Roi se sépara du Cid qui l'avait accompagné.

Ils sont déjà loin l'un de l'autre, lorsque le Cid a envoyé un message au Roi : il lui demande en grâce de l'attendre, parce qu'il veut lui parler. Le Roi attendit donc le Cid comme un bon et loyal vassal, et voici ce que le Çid lui dit :

« Bon Roi, j'ai été bien irréfléchi d'emmener avec moi Babieca, ce cheval si renommé, qui vous appartient, seigneur, comme parfait entre tous. Nul ne le mérite, si ce n'est vous, vous-même, vous seul.

« Et pour que vous voyez quel il est et s'il convient de l'estimer, je veux exécuter devant vous ce que je n'ai point accoutumé de faire, si ce n'est quand j'ai bataillé avec les ennemis dans le champ. »

Babieca fut donc paré d'une peau d'hermine, et le bon Cid se mit à chevaucher en frappant de l'éperon. Le Roi demeura émerveillé, et considérant comme le Cid faisait bien cela, il les louait tous deux, et ce Cid qui dirigeait en

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