B0MANCE
homme brave et habile, et ce cheval, le meilleur qu'il eût jamais vu et rencontré.
Par les efforts de Babieca une bride s'étant rompue, le Cid s'arrêta avec l'autre seule, comme s'il se fût trouvé dans un pré.
Le Roi et ses riches-hommes furent étonnés de voir pareille chose, et ils assuraient qu'ils n'avaient jamais ouï parler de si bon cheval.
Le Cid lui dit : « Bon Roi, je vous supplie de vouloir bien le prendre. »
— a Je ne le prendrai point, Cid, lui fit le Roi en réponse; mais s'il était à moi, bon Cid, je vous le donnerais volontiers, car mieux que tout autre vous savez user de ce cheval. Par les exploits que vous accomplissez avec lui, vous faites honneur à vous-même, et à moL aussi souverainement, el à tous les habitants de mes royaumes. »
— « Eh bien! je l'accepte pour moi. Mais veuillez le garder avec vous : quand je le désirerai, on vous le demandera pour moi. »
Le Cid prit congé du Roi en lui baisant les mains, et se rendit à Valence, où il était attendu.
LXXXÏ
Victoire des champions du Cid sur les comtes de Carrion.
Déjà part le roi Alphonse, déjà il est parti de Tolède pour aller à Carrion, les comtes ne venant point se battre avec les gens du Cid qui les avaient défiés pour l'outrage par eux fait aux deux filles du Cid, doua Sol et dofia Elvire : traîtrise et grande vilenie !
Il emmenait avec lui les six juges de cette querelle; don Ramon, gendre du Roi, était accompagné des champions
qui devaient combattre avec les auteurs de cette déloyauté.
Ils arrivèrent dans la plaine qui se trouve aux environs de Carrion : le Roi ordonna qu'on dressât ses lentes.
Les comtes vinrent à lui avec leur oncle Suer Gonzalez, qui avait ourdi la grande trahison, et aussi leurs autres parents, en troupe excessivement nombreuse. Us s'avançaient tous armés de riches et fortes cuirasses, car c'était entre eux chose résolue, l'occasion s'en offrant, de tuer les gens du Gid de quelque manière qu'ils le pussent, plutôt que d'entrer en lice : ainsi l' avaient-ils décidé.
Ceux du Cid le devinèrent, et s'adressant au Roi : « Seigneur, lui dirent-ils, le seigneur de Rivar nous a placés sous votre main et votre protection. C'est pourquoi, seigneur, nous vous demandons de ne pas permettre qu'en ce jour on nous fasse injustice, outrage, ou perfidie. Mais qu'avec la grâce de Dieu, le Cid soit vengé. Oui, Dieu nous aidera, et de tout cela nous aurons raison. »
Le Roi répondit : « Ne craignez rien, je veux y pourvoir. »
Et aussitôt il commanda à un crieur de proclamer cette défense : « Si quelqu'un fait injustice ou dommage aux gens du Cid, qu'il perde tout, tête et biens. »
Puis il les introduisit dans le champ où devait se donner le combat.
Les infants et leur oncle entrèrent aussi dans le champ, et ils amenaient avec eux une grande suite de gens armés.
Le Roi, d'une voix très-forte, leur dit ces mots :
«Infants de Carrion, la lice que je voulais ouvrir, je l'aurais voulue à Tolède et non dans cette ville. Mais vous avez dit que là-bas vous manquiez de ce qu'il vous fallait : pour vous montrer quelque complaisance, je suis donc venu dans votre patrimoine. Et j'amène avec moi les chevaliers du Cid. Mais comme ils ont aventuré leurs vies sur la bonne foi de ma promesse, je vous en préviens, comtes, vous et les vôtres, ne faites rien contre eux que le devoir ne vous
permette : car quiconque se comporterait ainsi, j'ai ordonné qu'il fût mis en pièces dans le champ, sans que personne pût intervenir, n
Les Infants furent très-mécontents de cet avis que leur donnait le Roi.
Mais ils le supplièrent que du moins la Colada et la Tizona n'entrassent point dans la lice, parce qu'elles étaient de grande valeur.
« Infants, je ne puis vous l'accorder. Yous deviez le demander à Tolède, mais ici ce n'est pas le lieu. Revêtez plutôt votre meilleure armure et combattez avec vaillance, car personne ne vous contestera que vous ne soyez vigoureux de corps. »
Tous six selon l'usage sont entrés dans le champ. Ils y font leurs dernières dispositions. Ils ont achevé de se préparer, embrassé leur écu et mis leur heaume, et voici qu'ils se frappent avec les lances qu'ils portent sous leur bras.
Fernand Gonzalez atteignait bientôt Pèdre Bermude, mais il perça Fécu sans pénétrer jusqu'à la chair. Celui-ci au contraire poussa à Fernand Gonzalez un très-grand coup qui le traversa de part en part. Des flots de sang jaillirent, et Fernand Gonzalez, à demi mort, fut jeté à bas de son cheval, mais par-dessus la croupe il se retenait encore a la selle. Bermude rejeta sa lance, et, prenant en main Tizona, il dit h Fernand Gonzalez : « Traître, tu perdras la vie ! » Et celui-ci, reconnaissant l'épée que tenait le brave Bermude, eut peur de la mort, et avant qu'elle ne se fût abattue, s'écria : et Je suis vaincu, et vaincu je me confesse. »
Martin Antolin de Burgos est en grande lutte avec -l'autre frère. Ayant brisé leurs lances, ils combattaient à l'épée. Antolin lui a donné avec Colada, la bonne lame, un coup sur le sommet de la tête, qui l'a maternent blessé : car le cimier en est fendu, et le casque ouvert. Diègue Gonzalez n'a plus de force, il ne croit pas réchapper du coup qu'il vient de recevoir, il pousse de grands cris. Cependant son
cheval Ta emporté de l'enceinte tracée par le Roi. L'infant est vaincu comme son frère, et pour tel se reconnaît.
Nuno Bustos et Suer Gonzalez se choquaient aussi avec ardeur, car ils avaient très-grosses lances, lances merveilleusement solides. Suer Gonzalez atteignit Fécu de Nuno Bustos, et le perça de part en part, car il avait poussé coup très-vigoureux : mais s'il avait traversé jusqu'aux vêtements, jusqu'à la chair il ne pénétra point. Cependant Nuno Bustos, en homme de grande vaillance, était resté ferme. Sa lance frappant à son tour passe à travers Fécu de Suer, et par l'épaule on voit ressortir le fer. Suer Gonzalez est tombé à terre. Mais comme Nuno Bustos, lui appuyant sa lance sur le visage, allait encore le blesser, son père de s'écrier : « Pour Dieu! ne le faites point : car mon fils est bien vaincu, et je crois qu'il restera mort. » Nuno Bustos a demandé aux juges si cela était valable. « En aucune façon, répondent-ils, qu il le dise lui-même. » Suer Gonzalez, étant alors revenu à lui, dit : « Je suis vaincu. »
Depuis ce jour le Roi les tint pour traîtres, ainsi que leur oncle Suer Gonzalez qui les avait conseillés. Ils s'enfuirent du royaume, où jamais ils ne reparurent, et encore moins levèrent la tête.
Aux gens du Cid resta tout l'honneur, et le Roi leur accorda aussi de grands biens. Pour retourner à Valence, il leur donna encore bonne escorte, et ainsi il les renvoya en parfaite sûreté vers ce Cid, qu'ils reconnaissaient pour seigneur.
Lettre du Roi au Cid après la bataille.
La bataille est terminée, la bataille que le seigneur de Bivar demanda contre les perfides infants qui avaient ou-
tragé ses filles. Le noble roi don Alphonse se réjouit que, grâce aux trois vaillants guerriers qui pour lui ont combattu et remporté la victoire, le succès et l'honneur en soient restés au Cid, comme au possesseur du bon droit, et voici ce qu'il écrit à ce Cid Ruy Diaz :
« A vous, le Cid Castillan, le Cid à l'épée redoutée, peste des Maures et défense de la Castille ; à vous que le ciel conserve en vie longue et prospère, de sorte que nous soyons en sûreté contre l'inimitié mauresque ; à vous le roi don Alphonse envoie salut par la présente, comme votre meilleur ami, quoique fassent vos jaloux.
« Je vous écris de ma main l'issue du combat qui s'est livré en cette ville de Carrion, selon l'ordre donné dans mes cortès ; de ma main, et de plus, avec mon sceau et ma signature, pour que ce soit un témoignage sincère et authentique, pour que dans l'âge à venir l'on raconte et Ton apprenne ces choses telles qu'elles se sont passées, l'amitié ou le respect ne pouvant rien ajouter ou retrancher.
« Aussitôt que les cortès de Tolède furent terminés, nous partîmes pour cette ville selon la demande des deux comtes : demande qui fit naître des soupçons, parce que la ville était dans leur terre même et qu'on ne foule point sans méfiance la terre où sont nés des perfides. Mais je m'assurai contre toute crainte en faisant garder par ma propre garde les trois chevaliers qui venaient pour vous se battre avec eux. Môme je les conservai toujours devant moi, sachant bien qu'il y avait dans le fait des comtes plutôt traîtrise que vaillance.
« Tout délai tomba enfin à l'arrivée du jour fixé pour voir ce combat du bon droit et de la loyauté contre la la perfidie. Un champ clos et bien clos fut préparé, et sur barrière furent placés les sièges des six juges , et , en face, mon fauteuil royal.
« Je restai présent à tout, pour que mon absence ne permît pjis de dire que mon visage s'était caché dans une
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affaire où il allait de votre honneur, pour que les langues désireuses de votre mal ne répétassent point qu'alors le roi Alphonse vous avait fait défaut, lui qui ne vous fit défaut de la vie. Et cependant j'en étais détourné par des traîtres maudits, qui inculpaient votre loyauté dans leurs envieux mensonges. Mais, prévenu contre leur fourbe, je fermais l'oreille à ces calomnies suspectes qui noircissaient votre conduite.
« J'ai voulu que vous sachiez qu'ayant pénétré leur malice, je fis adoption de votre honneur.
« Et je le montrai au champ-clos. Car j'y conduisis moimême, à mon côté, ces trois chevaliers venus pour défendre votre cause, que j'appelle aussi la mienre.
<c Quand je les eus fait entrer, les deux comtes et Suer Gonzalez parurent, comme il convenait, revêtus de fortes armes, et accompagnés par nombre de parents et d'amis, suivis d'un flot de peuple.
« Quand je vis si grande gent se presser derrière eux, je me rappelai avec quelque crainte le vol des Sabines. Je commandai aux juges de prendre place, et m'étant moimême assis sur mon fauteuil, après que le tumulte se fut apaisé, je fis ce discours :
« Comtes, les filles du Cid offensées par vous sans motif « et de la façon la plus basse qu'on ait jamais vue ou rap- « portée, ont demandé vengeance de cet ignominieux affront « au Cid, leur père, qui aussitôt s'est présenté en leur nom. « Il vous demandait le champ à tous trois, pour y montrer « à tous son offense baignée et lavée dans votre sang. Mais « vous avez répondu que vous refusiez d'engager avec lui « le combat demandé parce qu'à lui je porterais aide : « qu'il envoyât qui il voudrait faire avec vous bataille « pour la même cause, selon les coutumes de Castille.
« Eh bien , voici les trois guerriers que le Cid envoie à « sa place, les voici qui vous attendent au champ, qui vous « provoquent et vous défient. Remplissez votre engagement,
« cédez au devoir et à la nécessité : il est temps que les « paroles fassent place aux armes. »
« Ils voulurent me donner réponse : mais comme je n'écoutais point, ils engagèrent le combat, qui pourtant leur faisait peur.
« Aussitôt un roi d'armes de leur partager le champ avec les insignes du terrible ministère qu'il allait ainsi exerçant.
« Us se placèrent trois par trois à leurs postes, les brides des chevaux retirées, les lances en arrêt.
« En face du comte don Fernand qui s'apprêtait à vaincre, se posa Martin Àntolinez avec son œil lançant du feu. Don Diègue, l'autre frère, qui avait allumé cette horrible querelle, échut à Pôdre Bermudez, pour la rude bataille. Nulio Bustos de Linzuela, brûlant d'une belle colère, s'opposa h Suer Gonzalez , auteur de la trahison. Quand je les vis ainsi sur deux lignes distinctes, trois contre trois, il me sembla que je voyais la lutte des Curiaces.
« A cet instant le son rauque de la trompette les avertit qu'ils aient à commencer le combat pour la fin qu'ils se proposent. Ce signal entendu, ils se précipitent tous ensemble, chacun contre l'adversaire qu'il voit en face de lui.
« Don Fernand et Antolinez s'étant choqués avec égaie force, brisèrent en même temps leurs lances. Mais ils restèrent fermes en selle et Àntolinez dégaina Colada. Après plusieurs blessures portées au comte avec adresse et vaillance, il lui en asséna au plus haut du casque un coup tel, qu'il fit sauter les boucles, et partagea la tête en deux. Il le renversa de son cheval, et descendant aussi du sien, il lui mit le pied sur la gorge, et il appuyait l'acier contre sa poitrine. A ce moment un grand cri, une clameur générale s'éleva, demandant qu'il ne le tuât pas, mais se contentât de le voir se rendre. Cette rumeur fut assez puissante pour apaiser l'ardente colère du courageux vainqueur, il lui fit donc grâce de la vie, mais il lui laissa son pied sur le cou et se mit à regarder Pèdre Bermudez.
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« Bcrmudez luttant avec le comte don Diègue, n'avait affaire qu'à molle résistance. Comme les lances étaient rompues, il lui a déchargé un coup de sa Tizona, un coup si fort qu'homme et cheval en sont renversés. Don Diègue implore sa miséricorde, lui demande la vie e-n grâce, confessant son forfait, disant qu'il se rend. Mais Bermudez n'a point prêté l'oreille aux supplications, et plongeant sa cruelle épée dans cetteperfide poitrine, il met ainsi fin à sa vie,
« Le vaillant Nufio Bustos et Suer Gonzalez voulaient, chacun pour soi, la victoire de ce jour. Leur combat dura longtemps, mais la justice divine accorda la victoire à Nufio Bustos, comme au champion du bon droit. Il transperça son adversaire de part en part, et ce fut horrible chose que de le voir, de son cheval toujours courant, tomber la bouche en avant.
« Ainsi se termina le combat. Les vainqueurs ayant alors demandé s'il restait encore quelque chose à faire, quelques traîtres à renverser, il leur fut répondu que non, la victoire leur appartenait comme à des braves, sans que personne pût s'y opposer.
« Puis on entendit deux tambours et un héraut placés à l'extrémité de la barrière vous adjuger le triomphe. Et le roi d'armes avec ma garde conduisit les vainqueurs où je les attendais, ainsi que toute ma compagnie.
« Aussitôt les juges donnèrent cette sentence définitive, que comme traîtres infâmes, les comtes étaient inhabiles à posséder de l'honneur. Leur sentence fut confirmée à l'instant, et pour qu'elle puisse faire témoignage, elle demeure avec six signatures, sans compter la mienne..
a Bon Cid, voilà ce qui s'est passé. Je n'ajoute, je ne retranche rien. Ni amitié, ni haine n'ont fait que j'écrivisse autre chose.
« Voyez si vous n'en restez point satisfait, ou si vous voulez qu'on les poursuive encore sans laisser vif nul de leur lignée.
a Rappelez-moi à Chimène, et embrassez pour moi vos filles en leur répétant que j'ai adopté leur cause pour la mienne* »
LXXXÏII
Joie du Cid et de ses filles.
Les gens du Cid prenaient congé de ce bon roi Alphonse pour s'en retourner à leurs terres, les comtes de Carrion ayant été vaincus par eux pour la perfidie qu'ils avaient faite.
Ils arrivèrent à Valence où résidait le bon Cid, qui eut avec eux grand plaisir ; qui eut très-grande joie, et allégresse plus grande encore lorsqu'ils lui racontèrent comment le bon Roi avait tenu pour traîtres les comtes et don Suer qui les conseillait.
Il se mit à genoux, et les mains levées en l'air, il rendit à Dieu de grandes grâces pour la vengeance qu'il avait eue de ses méchants gendres, et de leur oncle qui les conseillait.
Et tout allègre il dit à dona Chimène Gomez :
« Chimène, vous voici vengée de la grande vilenie que les comtes nous ont faite à nous et à nos filles. »
Lorsque ses filles apprennent ce qu'elles désiraient tant d'apprendre, elles en conçoivent grand plaisir, le plus grand plaisir qui se peut. Elles donnent à Dieu fort belles louanges et lui rendent maintes grâces, parce qu'il a vengé leur déshonneur. Elles courent serrer dans leurs bras le bon Bermudez et tous ses compagnons, et veulent leur baiser les mains, à cause du plaisir qu'elles en ont.
Pendant huit jours ils font de très-grandes fêtes, parce que Dieu leur a donné vengeance de ceux qui avaient commis le mal.
KOMANCES 253
Le Roi est parrain dans le nouveau mariage.
« Levez-vous, ne restez point prosterné : car ce n'est ni justice ni raison que celui-là demeure à genoux devant moi, qui fit s'agenouiller tant de rois.
« Couvrez ces honorables cheveux blancs, dignes de tout respect et toute estime, cheveux du plus loyal vassal qu'ait jamais eu roi ou seigneur.
« Restez à dîner avec moi, vous me ferez là grande faveur, et les viandes de ce repas en prendront pour moi meilleur goût. Et après que nous aurons mangé, je veux vous faire le plaisir de vous conter la réparation de l'outrage de Carrion; mais non, à l'instant même.
« Sachez qu'il plut à Dieu de réserver un roi à chacune de vos filles, dona Elvire et dona Sol. Dans ce mariage, puisque c'est moi qui le fais, je veux être le parrain : il faut de semblables parrains aux noces de vos filles.
« Alvar Fanez de Minaya nous a donné votre présent, je l'ai, ou plutôt nous l'avons reçu avec beaucoup de bienveillance et d'amitié.
« Et je veux vous combler des premiers honneurs, bien dignes de votre mérite, en sorte qu'aucun ne puisse se croire de votre taille, s'il n'est roi, comme moi, ou de quelque dignité supérieure. »
Ainsi parlait le roi Alphonse à ce bon Cid Campeador.
254 KOMANCES
Défaite des comtes de Carrion.
« Comme je me trouvais à Valence, à Valence la grande, bon roi, je vis venir votre bannière et votre honoré pennon. Je sortis pour le recevoir, comme un vassal fait pour son seigneur. Vous m'envoyiez par votre messager une lettre où vous me demandiez mes filles pour les comtes de Carrion.
« Chimène Gomez, la mère qui les enfanta, ne le voulait point. Mais pour remplir vos ordres, moi, je les accordai.
« Les noces durèrent trente jours, trente jours et pas davantage.
« Une fois, tandis que l'on mangeait, un lion s'échappa.
« Les comtes, qui sont lâches, ont aussitôt pensé à trahison, et m'ont demandé mes filles pour retourner à Carrion. Comme elles étaient leurs femmes, je ne refusai point.
« Hélas! au milieu du chemin, comme elles furent méchamment abandonnées! Un chevalier les rencontra (que Dieu lui envoie récompense!) ; à l'une il donna son manteau^ et à l'autre son pourpoint. 11 les trouva en si mauvais état, qu'il eut d'elles compassion.... »
Alors les comtes firent réponse^ l'un d'eux dit avec colère :
« Vous mentez, Cid, vous mentez; traîtres nous ne fûmes point. »
Aussitôt a bondi Pero Bermudez, celui qui éleva les dames, et au comte qui venait de parler il a donné un grand soufflet.
Mais le Roi de prendre la parole, le Roi de s'écrier ;
« Arrière, Rodrigue, ne me soulevez point de querelle. »
— « Accordez-nous champ-clos, seigneur, accordeznous le, ô Roi ! Car la mère qui les enfanta vit dans une très-grande douleur. »
Alors il leur accorde champ-clos, et c'était déjà l'heure où se couche le soleil. Avec le Cid se range Nuno Gustos, chevalier de grande valeur; avec le Cid se range Pero Bermudez, qui fut leur gouverneur.
A cette vue les comtes refusent le champ-clos, les comtes refusent.
Le bon Roi reprend donc, — - écoutez bien ce qu'il dit — :
« Si vous refusez le champ-clos, je ferai justice aujourd'hui même. »
Alors parla un serviteur des comtes de Carrion :
« lis accordent le champ-clos pour demain au soleil levant» »
Puis le bon Cid parla, — écoutez bien ce qu'il dit — :
a Un à un, s'ils le veulent, ou, s'ils le veulent, deux à deux : voici Nuno Bustos, et le gouverneur qui les éleva. »
Le Roi ajouta : « Cela me plaît, Cid, et je dispose les choses ainsi. »
Le lendemain matin, comme le soleil se levait, les comtes arrivèrent en vêtements noirs, et les champions du Cid en vêtements de couleur.
Déjà ils entraient au champ-clos : c'était grande pitié de les voir. Ils abaissèrent aussitôt leurs lances, tant ils avaient rudes adversaires. Au premier choc les comtes étaient vaincus, et Guslos restait vainqueur avec Pero Bermudez.
Histoire complète des infants de Carrion.
Rodrigue Diaz de Bivar, nommé le Gid Castillan, après qu'il eut conquis Valence comme un bon guerroyeur, vivait à souhait dans cette ville, craint et honoré. Il avait en sa compagnie sa femme, que tant il aima, cette Chimène Gomez, fille du comte Lozano, appelé par tous don Gomez de Gormaz, et les deux damoiselles ses filles, belles d'égale beauté.
Il rendait à Dieu et à l'apôtre saint Jacques maintes actions de grâces, comme ayant reçu de leur main faveur et protection pour toutes ces batailles dont il était sorti victorieux et parfaitement sauf, et ravissant aux Maures aussi grandes dépouilles que jamais en ravit personne.
Sa rénommée s'était fort répandue en Castille ; aussi les comtes de Carrion résolurent-ils de faire requête au roi Alphonse, fils du roi don Ferdinand, pour qu'il voulût bien envoyer au Cid tel message où il lui demanderait ses deux filles en mariage avec eux deux, les frères comtes de Carrion : ils étaient de haute condition, d'opulente fortune, et riches en terres.
Le Roi se rendit à leur prière, et dépêcha des courriers au Cid pour lui porter message : il l'invitait à venir le joindre à Requena.
Le Cid, ayant lu la lettre, fit tous ses apprêts, et au jour marqué par le Roi, arriva à Requena.
Le Roi, aussitôt qu'il vit le bon Cid, l'embrassa, et comme il l'interrogeait sur les guerres auxquelles il avait marché, Rodrigue, ainsi qu'un fidèle vassal, lui en rendit long compte.
Alors le Roi lui dit : « Bon Cid, je me suis certes beaucoup réjoui de vos grandes victoires et du butin que vous avez remporté, et, de ce que vous soyez aussi vieux, je me trouve émerveillé. »
— « Bon Roi, répondit le Cid, les fatigues en sont la cause, les fatigues que m'ont données tant de guerres et de luttes où je suis entré, n'ayant pas eu un seuljour ce qu'on peut appeler du repos. Bon Roi, je me suis emparé de Valence, où j'ai gagné de très-grands biens : et tout est à vous, bon seigneur, tout est à votre commandement. »
— « Dieu vous le garde, bon Cid, puisque vous l'avez si bravement acquis. Ah! je puis bien me féliciter de ce que les Rois qui ont passé sur mon trône n'aient pas eu de leurs jours pareil vassal, pareil héros d'honneur, aussi heureux par la fortune que vaillant par sa personne.
« Ce que je désire de vous aujourd'hui, Cid, je vais vous l'expliquer. Les comtes de Carrion m'ont imploré tous deux pour que je vous demande en leur nom doha Sol et doha Elvire. Ils veulent se marier avec elles, comme filles d'un homme d'honneur. Ne rejetez point, ô Cid ! ma prière, car c'est moi qui les marie, vous le voyez bien, et si elles étaient mal mariées, je m'en tiendrais pour coupable. »
Le Cid répondit : « Seigneur, elles sont à vos ordres. D'elles et de moi vous pourrez disposer à tout votre bon plaisir. Oui, bon seigneur, mariez-les comme vous l'avez projeté. J'en suis pour mon compte très-satisfait; j'en suis joyeux et reconnaissant. »
Le Roi le remercie beaucoup, et les comtes se sont présentés, qui baisent les mains au Cid pour ce qu'il vient de leur accorder.
Le Roi étant parti pour la Castille, le Cid retourne aussi en ses États, vers la très-noble Valence, qu'il a conquise sur les Maures. Il emmenait avec lui les comtes, et celui qui les avait élevés, pour célébrer les mariages conclus par le bon Roi.
Marchant à journées réglées, Us sont arrivés à Valencer et doîïa Chimène Gomez a éprouvé grand plaisir, et grand plaisir aussi ses deux filles de revoir le Gid. Alors ce bon Alvar Fanez remet les damoiselles aux deux frères comtes, comme le Roi l'avait demandé. Aussitôt don Hiéronyme, archevêque, célébra les noces.
Les épousailles achevées, on donna une fête à joutes et à tournois : Maures et Chrétiens, tous y prirent part avec le dernier plaisir.
Mais la fortune, qui va de travers, ne laisse jamais chose à sa place.
Le Cid avait un grand lion, un lion très-fort et trèsauvage. Et comme le bon Cid était à dormir, voici que le lion s'échappa, non qu'il l'eût commandé, mais par négligence de son gardien, et avec beaucoup de furie entra où se tenait le Cid, où se tenaient aussi les comtes, jouant tous deux aux tables. Sitôt qu'ils l'eurent aperçu, ils se mirent à fuir.
Au tumulte, aux clameurs, le bon Cid s'est réveillé, lui qui s'occupait de dormir étendu sur son banc à dossier. A la vue du lion, il pousse un grand cri, et le lion, le reconnaissant, retourne à sa cage.
Les comtes en demeurèrent très-honteux, et du même coup assez blessés, croyant que le Cid avait préparé ce qui vient d'être raconté. Aussi avec de très-mauvaises pensées murmuraient-ils contre le bon Cid.
Ils parlent d'abord en secret tous les deux, puis ils ont résolu, avec leur oncle, de quitter le Cid pour retourner en leurs domaines de Castille, en emmenant avec eux les femmes qu'ils ont prises en mariage. Et puisqu'ils ne peuvent être vengés de l'affront du père, ils se vengeront sur ses deux filles, et ils auront pleine satisfaction.
C'est dans cette mauvaise résolution qu'ils ont ainsi parlé au Cid :
« Seigneur, accordez-nous congé; car nous avons l'inten-
tion de revenir en Castille et de demeurer dans notre comté avec nos deux femmes. Notre père nous l'ordonne. »
Le Cid leur accorda congé, quoique avec la défiance que ses deux gendres n'eussent comploté de lui tuer ses deux filles, ou de faire quelque autre grand crime, car il ne les tenait pas pour gens de bonne moralité. Mais pour remplir les convenances, il ne mit pas d'obstacles à leurs désirs.
Les comtes, accompagnés de leurs gens, ont donc commencé de faire route. Mais le Cid se sentait des craintes; voici ce qu'il a résolu : il a appelé son neveu Ordono, et il lui a ordonné d'aller aussitôt derrière ses filles, en se cachant, en se dissimulant, et de bien considérer tout ce qui se passerait : car son cœur pressentait le coup dont il était menacé.
Cependant les comtes suivaient leur chemin avec leurs femmes ; partout où ils passaient, ils recevaient très-bonne hospitalité, les seigneurs des lieux étant vassaux du bon Cid.
Marchant donc à journées réglées, ils sont arrivés à Tonnes : là, au milieu des rouvres de l'endroit, ils ont fait descendre les dames des mules qui les portaient, ils leur ont fait mettre pied à terre. Ils commandent d'abord à leurs gens de poursuivre en avant; puis ils saisissent leurs femmes parles cheveux, et les traînent sur le sol et les tirent de côté et d'autre. Ils leur donnent maints coups d'éperon qui les couvrent de sang; ils leur prodiguent les paroles les plus outrageantes.
Après quoi les lâches chevaliers les ont laissées pour mortes en disant : « Filles du Cid, nous voici vengés sur vous : car vous n'étiez point telles que vous pussiez vous marier avec nous. Vous nous avez payé l'affront dont le Cid nous couvrit quand il lâcha le lion et chercha notre mort. » Et ils les ont abandonnées alors, attachées au milieu de ces rouvres.
Ils poursuivent tous deux leur chemin et rejoignent leurs gens, et comme on les interrogeait sur leurs femmes, ils répondent qu'elles étaient restées en lieu sûr.
Cependant les dames, très-malheureuses, s'étaient mises à pousser de grands cris vers le ciel, et d'une voix gémissante elles déploraient ainsi leur infortune :
« Comtes infâmes, combien vous y avez peu réfléchi ! Vous nous maltraitez ainsi, nous, filles du Cid? Il est homme à savoir bien venger la trahison que vous venez d'accomplir! »
Don Ordono entendit les gémissements qu'elles poussaient toutes deux, et leurs cris de douleur le conduisirent où elles se trouvaient.
Sitôt qu'il eut vu ses cousines, il se prit à se déchirer le visage, à s'arracher les cheveux, à pousser aussi de grands cris. D'une voix terrible^ il appelait ces comtes infâmes, parce qu'ils avaient fait pareil outrage à d'aussi nobles dames, nobles surtout comme filles d'un père si estimé. Mais de cette infâme trahison il saura bien tirer vengeance.
Cependant il avait caché les dames entre les branches des rouvres, les avait recouvertes de son manteau, et, les laissant là, était allé chercher un lieu où il pût les mettre, afin qu'elles se trouvassent en sûreté.
Un heureux hasard lui fit rencontrer un laboureur fort honnête, qui avait maintes fois hébergé le Cid dans sa cabane.
Ordono est retourné avec le laboureur vers les rouvres, et il a retrouvé ses cousines où il les avait laissées.
Il les mène dans ce gîte, qui est inconnu et écarté. Elles y sont bien reçues par cet honnête laboureur et sa femme et ses filles, tout prêts à faire ce qu'elles voudront.
Alors Ordono s'est entretenu avec elles et leur a parlé de la sorte :
« Mes dames, je veux aller dans votre État de Valence, pour raconter à votre père tout ce qui s'est passé, et lui
dire de venger votre injure, puisqu'elle le louche de si près. »
Elles approuvèrent son dessein et il se mit en route.
Marchant à bonnes journées, il est arrivé à Valence, et voici qu'en présence du bon Cid, Ordofïo se met à se lamenter : il lui rapporte tout ce qui est advenu sans se tromper une seule fois. Le seigneur de Bivar est sage et il a trèsbien dissimulé sa peine : là où l'on espère vengeance les larmes ne conviennent point. Sa femme, Chimène Gomez, est celle qui montre le plus de chagrin : elle verse tant de pleurs, que ses yeux semblent deux fontaines. Mais le Cid, en homme prudent et avisé, sait la consoler. Par tout ce qu'il lui a dit, il l'a grandement consolée.
Le Cid envoya ses messagers à ce bon Roi Castillan, pour lui faire savoir cette méchante action. Il le priait de lui en accorder quelque réparation, et, à cet effet, il lui demandait permission de venir à Tolède, où il se trouvait alors.
Le Roi, quand il apprit l'aventure, conçut une grande colère contre les comtes et leur oncle qui les avait conseillés. Il accorde au Cid la permission qu'il lui demandait, et voilà le Cid arrivé à Tolède avec ses chevaliers.
Il fut bien reçu du Roi, ainsi que le méritait pareil serviteur. Voici le discours qu'il lui adressa en homme de sens et d'honneur :
« Vous savez bien, Roi mon seigneur, que je suis votre vassal. Le Roi, votre père, et don Sanche m'ont élevé, et de mon côté je les ai servis tous deux comme un très-loyal serviteur, je leur ai rendu maints services. Par vous, j'ai été exilé.
« Sur votre commandement, seigneur, je mariai mes filles avec les comtes de Carrion, ce en quoi j'accomplissais votre bon plaisir. Je leur donnai de mes biens telle quantité qu'ils en furent très-honorés : je leur donnai Tizona et Colada, les épées de mon côté.
« Eux, sans cause aucune, viennent de me déshonorer
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très-méchamment, abandonnant mes filles loin de tout endroit habité, comme de mauvaises femmes, et non comme les filles d'un père honorable.
« A vous, bon Roi et seigneur, il convient de me faire vengeance. Vous êtes celui qui les avez mariées, moi je remplissais vos ordres; ainsi ce n'est pas moi seulement mais vous-même, que les comtes ont outragé.
« Accordez-moi, bon Roi, cette justice qui de vous seul relève ; car si là il s'agissait d'armes, ils seraient déjà châtiés. »
Le Roi répondit : « Bon Gid, ce fut à vous une bonne pensée que de recourir à la justice, sans faire ligue ni meurtre : par elle il vous sera tant accordé, que vous demeurerez bien vengé. »
Le Ciel en remercîment a baisé les mains du Roi, lequel, pour que sa promesse s'accomplisse, convoque ses cortès, ordonnant que dans trente jours tous se trouvent rassemblés.
Dans le temps fixé, les comtes sont arrivés à Tolède avec leurs parents, car ils sont bien apparentés.
Tous étant réunis, le bon Gid leur dit :
« Devant vous, bon roi Alphonse, je demande aux comtes mon bien, je leur demande ma Tizona et ma Colada que je leur ai prêtées, car il n'est aucune raison pour qu'ils les gardent contre mon gré. »
Les comtes ne s'en étant pas défendus, le Roi décida qu'elles retourneraient au Gid, puisqu'elles étaient siennes et bien gagnées. Cela fut donc aussitôt accompli, ainsi qu'il l'avait demandé. Il se releva, et d'un visage irrité, tenant sa barbe dans sa main, continua ainsi son discours :
« Comtes, devant le Roi ici présent et les grands de son royaume, je vous défie comme déloyaux, parce que vous vous êtes permis de déshonorer mes filles, dames de haute condition, et que vous n'aviez aucun motif de les maltraiter ainsi que vous l'avez fait à Tormes, comtes, sur la colline.
Aussi devez-vous m'en rendre compte, vous et celui qui vous conseilla. »
Les deux comtes et leur oncle sont à chercher des excuses, mais ils n'en trouvent point de telles qu'ils puissent se disculper. Les parties entendues, le Roi a rendu cet arrêt :
« Que les comtes et leur oncle, comme chevaliers, combattent dans le champ-clos contre trois adversaires : là on verra le coupable. »
Ces trois adversaires étaient Bermudez et ses deux cousins germains.
Le Ciel, avant obtenu satisfaction, s'en retourna à. Valence. Cependant, dans le champ-clos fixé par le Roi, ils ont fait bataille. La défaite demeure aux comtes et à leur oncle déjà nommé : ils se confessent pour déloyaux et pour tels iJs sont tenus.
Cela les rendit si misérables, qu'aujourd'hui encore ils restent sous le coup du défi, et pour cette déloyauté le Roi les bannit de ses États.
Les chevaliers du Cid sont revenus à Valence, où le Cid leur fait bon accueil, comme les ayant élevés. Ils lui racontent la justice que le Roi a déployée avec les comtes et leur oncle, et tout ce qui s'est passé. Le Cid rend des actions de grâces infinies à Dieu qui l'a vengé, et remercie fort le Roi pour la manière dont il a agi à son égard.
Le Cid étant très-redouté, ses filles lui furent demandées par un infant de Navarre, et un autre infant du royaume d'Aragon, de laquelle union naquit un fils. De lui sont descendues des lignées qui marchent aujourd'hui parmi les plus puissantes.
Où nous pouvons remarquer comment le mal est rudement châtié et comment celui qui agit bien reçoit de Dieu récompense : le Ciel l'éprouva assez dans l'aventure que nous venons de raconter.
LXXXVÏI
Ambassade et présents du Soudan de Perse.
Comme le Cid allait par le monde rendant raison à qui il appartenait, sa renommée est arrivée aux confins de Perse. Le Soudan l'ayant appris, et sachant bien la réalité des exploits du bon Cid. dispose pour lui un présent.
Il a chargé nombreux chameaux d'étoffes d'écarlate, de pourpre et de soie, d'or, d'argent, de myrrhe et d'encens, et de mille autres richesses; et il confie ce présent pour le Cid à un sien parent, des gens de sa maison et de sa table avec ces mots :
« Tu diras à Ruy Diaz le Cid que le Soudan lui envoie ses compliments ; que, pour avoir entendu parler de lui, je lui porte grande affection ; et que, par les jours de Mahomet, par cette tête royale, je Jui donnerais ma couronne seulement pour le voir en mon royaume. Et que de ma grandeur il accepte ce faible don, en signe que je suis son ami, et jusqu'à ma mort le resterai. »
Le Maure s'est mis en chemin, et, bientôt arrivé à Valence, il a demandé au Cid permission de lui parler en personne. Avant qu'il soit descendu à terre, le Cid sort pour le recevoir. Lorsqu'il le voit ainsi devant lui, le Maure tremble. Et il commence bien à rendre son message : mais comme dans son trouble il n'y réussit point, le Cid l'a pris par la main et lui a parlé ainsi .
« Sois le bienvenu, Maure, le bienvenu dans ma ville de Valence. Si ton roi était chrétien, j'irais le voir en son royaume. »
Avec ces propos et d'autres semblables, ils étaient arrivés
tous deux dans la cité, où les citoyens firent très-grande fête.
Le Cid lui montra sa maison, et ses filles, et Chimène : le Maure allait émerveillé de voir si grande richesse.
Il resta quelques jours en cette ville au milieu des divertissements, jusqu'à ce qu'il voulût partir : et pour s'en aller, il demanda congé au Cid. Celui-ci, en retour du présent qu'il avait reçu du Soudan, lui envoya maintes autres choses qui ne se trouvaient point là-bas.
Et quand le Maure se fut éloigné, Rodrigue demeura avec sa Chimène et ses deux filles, rendant à Dieu d'immenses actions de grâces (1).
(1) Cette merveilleuse ambassade rentre, je crois, dans le domaine de la légende pure : c'est un fleuron gratuitement ajouté par l'enthousiasme populaire a la couronne de gloire du héros. Dans un temps postérieur a la composition de ce roman, don Nicolas de Moratin, montrant semblable hardiesse, a donné au Cid la victoire dans un combat de taureaux.
Cependant la Chronique du Cid donne de cette ambassade plusieurs bonnes raisons. Je cite la réponse même de l'envoyé persan questionné sur ce point : « La terre d'outre-mer se trouvait en tel état, que le Soudan craignait fort de la voir tomber sous le pouvoir des Chrétiens. Car les croisés étaient venus si nombreux d'Allemagne, et de France, et de Lombardie, et de Cécilie, et de Calabre, qu'ils avaient conquis la cité d'Antioche et une très-grande partie du pays, et campaient sous les murs de Jérusalem. Or, mon seigneur le Soudan de Perse ayant appris la grande noblesse du Cid, et craignant qu'il ne voulût y aller aussi, se détermina a lui envoyer ce présent pour gagner son affection : en sorte qu'en ne venant pas, il se montrât son ami et servît ses intérêts. » Chap. CCLXII.
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LXXXYÏII
Apparition de saint Pierre.
Le Cid était fort souffrant et brisé de fatigue, brisé par toutes ces guerres qu'il avait menées. Des nouvelles lui furent apportées qui lui donnèrent souci, à savoir que le roi Bucar, ce Maure courageux, venait d'arriver sous les murs de Valence. Il amenait avec lui trente rois, vaillants et intrépides, et nombre de gens de guerre, aussi bien à pied qu'à cheval.
Le bon Cid était resté étendu sur son lit, et sa pensée inquiète demeurait à ce redoutable chef de guerre. ïl suppliait le Dieu du ciel de se mettre encore de son parti et de le tirer de si grand péril avec honneur, sain et sauf.
Comme il ne s'y attendait point, voici qu'auprès de lui il a vu un homme au visage resplendissant, mais d'une lumière blanche et pure comme la neige, un homme qui exhalait un parfum subtil : « Dors-tu, Rodrigue? lui a-t-il dit. Réveille-toi et demeure éveillé. »
Le Cid répond : « Qui êtes-vous, pour m'interroger ainsi ? »
— « On m'appelle saint Pierre, prince des Apôtres. Je viens, Rodrigue, pour te dire chose à laquelle tu ne penses guère, c'est que tu quittes ce monde. Car Dieu t'appelle à l'autre, et à la vie qui n'a point de fin, à cette vie bienheureuse que vivent les saints. Tu mourras dans trente jours, à compter de ce jourd'hui où je te l'annonce.
« Dieu t'aime beaucoup, Cid, et il t'a de plus accordé cette faveur qu'après ta mort tu vainques Bucar dans le champ. Tes gens feront bataille contre toutes les troupes de son parti et avec l'aide de l'apôtre saint Jacques.
a Toi, Rodrigue Campeador, fais amende de les péchés, pour qu'aussitôt après ta mort tu sois introduit dans la gloire. C'est Dieu qui pour l'amour de toi ordonna ainsi toutes choses, parce que, au lieu nommé Cardena, tu as honoré mon temple. »
A l'entendre, le bon Cid conçoit grande joie, et descendant aussitôt de son lit, il se prosterne à genoux pour baiser les pieds au bon saint Apôtre.
Mais saint Pierre lui dit : « Rodrigue, je t'en dispense. El comme tu ne saurais m'atteindre, n'essaye pas en vain. Mais tiens pour choses très-certaines tout ce que je t'ai révélé. »
Cela dit, le saint Apôtre est retourné aux cieux.
Rodrigue en demeura fort content, et allègre, et consolé, et rendit à Dieu grandes actions de grâces pour cette faveur qu'il venait de lui accorder.
LXXXÏX
Recommandations du Cid au Roi.
Le Cid se trouvait à Valence, malade de ce mal de la mort dont les atteintes peuvent plus sur une noble poitrine que tous les événements du temps.
A son chevet, il a des hommes braves et religieux, et à l'entour de sa personne, ses amis et ses parents. Voyant que leurs visages sont pleins de douleur et d'affliction, par ces paroles sensées, il réconforte leur chagrin :
« Je sais bien, mes amis, qu'en aussi dure séparation il n'y a nulle raison de vous réjouir, grande raison au contraire de vous affliger. Mais suivez mon enseignement contre l'adversité, à savoir qu'il vaut mieux triompher de la fortune que de cent royaumes.
« Mortel m'engendra ma mère, et puisque le ciel m'ordonne à cet instant de mourir, vous n'avez pas le droit de lui disputer cette vie, que je tiens de sa seule munificence.
« Je ne meurs pas sur le sol étranger, mais sur une mienne terre, d'autant plus que la terre est proprement l'héritage du mourant.
« L'approche de ma mort ne m'effraye point ; car si la vie est un exil, nous qui marchons à la mort, nous retournons à notre patrie.
« J'emporte cependant en mon âme quelque inquiétude : car je vous laisse au pouvoir d'un roi sous lequel il pourra vous nuire d'avoir été mes serviteurs ou vos maîtres. Qu'il traite bien mes soldats, puisqu'ils lui défendent ses royaumes, et qu'il croie les jambes cassées de préférence aux sages conseillers. Qu'il mette toujours dans la balance la récompense et le châtiment : car la fidélité des vassaux repose sur la vertu, et sur la crainte aussi repose. Qu'il estime un chevalier loyal plus que maints flatteurs; car de beaucoup d'hommes mauvais il ne peut faire un seul homme bon. Que jamais il n'adresse outrage à celui qui a un emploi ; qu'il ne récompense point ses services par la terre étrangère. Et je ne parle pas d'injure, mais je reste plutôt en dette avec lui, car mon bannissement fut toute la récompense qu'il me donna.»
Sur ce entra Chimène : à voir sa désolation, les yeux de tous se mouillent, et le Gid cesse de parler.
XG Dernières paroles du Cid aux siens.
Comme ce fameux Cid de Bivar gisait tristement, saint Pierre lui apparut et lui dit qu'il venait lui annoncer son
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départ pour l'autre monde ; saint Pierre lui dit qu'il vivrait encore trente jours, et pas davantage.
Le Cid s'est levé de grand matin, il a réuni ses chevaliers, et les yeux en pleurs, il leur parle de la sorte :
« Bons parents et amis que j'avais ici-bas, il vous souvient bien comment ce roi de Castille, don Alphonse, mon seigneur, me jeta en cet exil, où, par courtoisie, vous me tenez compagnie.
« Dieu nous a donné grande protection, et comme il était notre guide, nous avons gagné beaucoup de richesses. Chrétiens, nous avons vaincu les Maures, parce qu'ils voulaient me renverser malgré la protection que Dieu m'accordait. Mais de si mauvaise entreprise nul ne put venir à bout, et voici que le nom du Christ exalté a conquis Valence.
« Je ne dois hommage à personne en ce monde, si ce n'est au bon roi don Alphonse, que j'aimais beaucoup. Car je sais que mon corps ne doit plus durer que bien peu : je vous le dis en vérité, je touche déjà à la fin de ma vie. Mon corps ne retiendra plus mon âme que trente jours et pas davantage. Car, il y a sept nuits, j'ai eu une vision , c'étaient Diègue Laynez, mon père, et mon fils qui m'apparaissaient, et ils m'ont dit : « Vous êtes demeuré bien longce temps en cette triste vie : venez avec nous vers le peuple « qui vit éternellement. » Je ne crois pas à ces visions, mais la mort n'en est pas moins toute proche.
« Vous savez comment le roi Bucar marche avec assurance contre nous, amenant à sa suite trente-six rois maures. Si grande puissance ne peut vous attaquer qu'elle ne vous prenne Valence. Je vous conseillerais donc de la vaincre en bataille rangée avant mon départ de cette terre, puis de retourner vaillamment en Castille avec Chimène Gomez, sans vous laisser arrêter par personne. »