répandirent tous d'une même voix
« Non, vaillant chevalier : en ce duel vous venez d'enlever tout droit au roi Ramire, qui la disait appartenir à ses États. »
Le roi Ferdinand embrassa Rodrigue, et les grands lui
accordèrent leur estime. Il était fort aimé du Roi et loué de tout le monde.
Plaintes de Chimène au départ du Cid.
Aux armes! aux armes! sonnaient, litres et tambours : guerre, sang et feu, s'écriaient leurs voix épouvantables.
Le Cid d'apprêter sa troupe, qui se met en rangs, et la douce et plaintive Chimène de lui dire :
« Roi de mon âme, et comte de cette terre, pourquoi m'abandonner? Où vas-tu ? où donc ?
a Que si tu es Mars à la guerre, tu es Apoilon à la cour. Tu y blesses les belles dames comme là-bas les Maures féroces. Devant ton visage s'agenouillent et se prosternent les chefs des Maures comme les filles des nobles rois chrétiens.
« Roi de mon âme, et comte de cette terre, pourquoi m'abandonner? Où vas-tu? où donc?
« Tous déjà quittent les habits de fête pour de brillants morions et pour des harnais de Milan, les blanches toiles de Londres : tous quittent leurs chausses pour les fortes grèves, et pour des gantelets, leurs gants parfumés. Mais nous aussi nous saurons quitter nos sentiments et nos amours.
« Roi de mon âme et comte de cette terre, pourquoi m'abandonner? Où vas-tu? où donc? »
Pour avoir entendu ces plaintes amères de sa compagne bien-aimée, le Cid ne saurait se résigner à ne pas la consoler, à ne pas pleurer.
« Séchez vos yeux, ô madame, dit-il, jusqu'à mon retour! »
KOMAiNCUS 37
Mais elle a regardé les siens et elle répète son refrain de douleur :
« Roi de mon àme et comte de cette terre, pourquoi m'abandonner? Où vas-tu? où donc? »
Victoire du Cid sur les Maures.
D'immenses troupes de Maures couraient vers TEstramadure, faisant de nombreux captifs parmi les Chrétiens dénués de tout secours.
Cependant les Chrétiens ont requis l'aide de Rodrigue de Bivar, et Rodrigue, comme un brave, a convoqué ses gens : tous ceux qui accourent lui sont parents ou amis.
Ensemble ils vont à la recherche des Maures, la bannière du Cid en tête, car le Cid y va comme capitaine. Il est couvert d'une bonne cuirasse et chevauche sur Babieca. C'est plaisir de le voir aller : en route il exhorte les siens :
« Que personne ne montre de couardise : car tous vous êtes des gentilshommes et des preux de Castille. Mourons comme des braves : c'est ici qu'il fait bon mourir. »
Entre Atienza et Sant-Esteban, Sant-Esteban de Gormaz, ils rejoignirent les Maures et ils engagèrent une bataille rangée. Rodrigue en sortit victorieux, délivra la gent captive et enleva aux ennemis leurs troupeaux.
Il les poursuivit l'espace de sept lieux et tua tant de Maures qu'on n'aurait pu les compter. Le Cid fit un grand butin et des prisonniers en abondance. Les chevaux qu'il prit furent au nombre de deux cents, et il eut d'argent cent mille marcs. Il répartit le tout entre tous ses gens, également, sans cupidité.
Puis il retourna à Bivar avec le grand honneur qu'il venait d'acquérir : il est beaucoup loué de tous et du Roi merveilleusement.
Prise de Coïmbre.
Il tient assiégée Coïmbre, ce bon roi Ferdinand. Le siège a duré déjà sept ans, car la place est très-forte et à murailles flanquées de bonnes tours, sept ans, sans que jamais on l'abandonnât. Mais voici que les vivres manquent au camp royal : on les a tous épuisés. Aussi songeait-on à lever le siège, quand de ce grand monastère qu'on appelle Lormano, des moines sont venus vers le Roi. Par de pénibles travaux ils avaient amassé force froment, force millet et aussi des légumes, et tout cela ils le donnent, au Roi, le suppliant de ne point lever le siège ; qu'ils l'approvisionneraient copieusement.
Le Roi, plein de reconnaissance, prit ce qu'on lui offrait, et le distribua entre ses compagnies. Elles, se trouvant alors dans l'abondance, de renverser maintes murailles, et les Maures de cesser les hostilités. Ils abandonnent au Roi la ville et tout leur avoir : ils ne conservent que la vie, car la vie seule leur est accordée.
Cependant que le siège durait, un pèlerin était arrivé, qui \enait de la lointaine Grèce vers l'apôtre saint Jacques. Son nom était Àsliano et il avait le titre d'évêque. Comme il se trouvait en oraison devant saint Jacques, il entendit dire que ce très-saint apôtre entrait dans les grandes batailles, sur un cheval et avec une armure, pour combattre contre les Maures en faveur des Chrétiens.
KOMANCES 31)
L'évêque, entendant ces paroles, se sentit très-scandalisé :
« Ne dites point cela, chevalier : on l'appelait le Pêcheur. »
Et après cett ^ mauvaise querelle, il se laissa aller au sommeil. Saint Jacques lui apparut, des clefs à la main, et lui dit avec un visage très-souriant :
« Tu tournes en moquerie mon nom de chevalier, tu t'en tourmentes même beaucoup. Je viens aujourd'hui me montrer à toi pour que tu ne demeures pas en de vains doutes. Je suis chevalier du Christ, je suis allié des Chrétiens contre le pouvoir des Maures, et aussi leur patron. »
Comme saint Jacques tenait ce discours, on lui amène un cheval blanc et de toute beauté sur lequel il s'élance, armé lui-même d'une armure complète et brillante et reluisante comme des blancas (1). Il va en guise de chevalier donner aide au roi Ferdinand campé sous les murs de Coïmbre depuis sept ans déjà.
« Et avec ces mêmes clefs, dit-il, que je porte en mes mains, j'ouvrirai, moi, cette place ; demain au jour levant, je la livrerai au Roi qui l'a tenue assiégée. »
Et à cette même heure il avait livré la ville au Roi.
Ils nommèrent Sainte-Marie la mosquée qu'ils y trouvèrent, la consacrant au nom de la Vierge. C'est là que fut armé chevalier don Rodrigue de Bivar, le renommé*
Le Roi lui ceignit l'épée et sur la bouche lui donna le baiser de paix. Mais il ne lui donna point d'accolade comme il avait fait à plusieurs autres. Pour lui faire plus grand honneur, la Reine lui fit présent du cheval, et doua Urraca, Tlnfante, lui chaussa les éperons.
Don Rodrigue arma à son tour neuf cents chevaliers.
Le Roi le traita avec grande considération et tous le comblèrent d'éloges* parce qu'il avait montré beaucoup de
(1) Monnaie, de peu de valeur.
vaillance dans le siège qu'on a raconté, et devant bien d'autres places qu'il conquit à son Roi.
Le Cid demandant le tribut à un Roi maure.
Par le val des Estacas, le Cid passait à midi sur son cheval Babieca. Oh ! qu'il paraissait beau !
Le Roi maure qui le sut, sortit pour le recevoir : « Bienvenue pour le Cid, lui dit-il : sois le bienvenu. Si tu veux gagner une solde, je m'offre à t'en payer une excellente, ou, si tu cherches femme, je puis te donner ma sœur. »
« Je n'accepte point solde de toi, et je ne l'accepterais de personne : je ne viens pas davantage pour une femme, puisque j'ai la mienne vivante. Je viens pour que tu payes le tribut que tu dois à la Castille. »
— « Je ne te le donnerai pas, bon Cid : Cid, je ne te le donnerai pas. Si mon père l'a payé, il a fait ce qu'il ne devait point. »
— « Si de bon gré tu ne me le donnes, de mauvais je le prendrai. »
— « Non, beau Cid, tu ne feras pas ainsi : car j'ai bonne lance. »
— « Quant à cela, Roi maure, je ne te le cède en rien; car si tu as bonne lance, pour bonne aussi je tiens la mienne : et cependant elle donne tribut au Roi, à ce bon roi de Castille. »
— « Puisque toi, tu es son messager, je lui payerai tribut volontiers. »
KOMANOES 41
Le Cid défend une dame de violence.
Tandis que Phœbus de ses rayons dorés éclairait notre hémisphère, et que sa sœur gracieuse se montrait dans l'autre : à travers l'épaisseur verdoyante de taillis touffus, où résonnaient les chants doux et brillants des rossignols, où languissait du zéphyr le souffle si suave, voici passer sur un cheval fougueux, au harnais brodé d'argent, un chevalier plein de noblesse et d'intrépidité.
Il porte une armure de fin acier, une armure toute resplendissante : sa lance est longue et massive, surmontée d'une blanche banderole.
Il est sorti de Gastille et entre bravement en Lusitanie : seul il va chercher ce Maure qu'on appelle le vaillant Abdalla , et dont la renommée guerrière a volé par toute l'Espagne.
Au milieu du chemin le cheval s'est arrêté. C'est bien Rodrigue qui lui donne de l'éperon; mais la bête n'en avance pas davantage. Alors Rodrigue se dresse sur ses étriers : et pour découvrir quelle chose se passe, il regarde de tous côtés. Il a appuyé sa lance contre terre et il affermit son corps dessus.
• Et, sans voir cependant qui gémissait, il entendit cette gémissante voix : « Oh! cruelle et ingrate fortune! dis, n'est-ce pas assez te venger de moi, que m'enlever la vie et avec elle le bien de mon âme? »
Il s'élançait par. Pépaisseur du bois pour savoir qui se lamentait, et bientôt non loin de lui il aperçut un Maure exhalant des plaintes. Il était étendu sur l'herbe fraîche,
toute souillée du sang qui coulait de ses blessures, blessures qui le perçaient de part en part.
Ce spectacle avait touché Rodrigue d'une grande pitié, et il descendait de cheval ; il en était presque descendu quand soudain s'offrirent à sa vue quatre chevaliers et avec eux une dame qui se défendait encore de leurs attaques, quoique déjà bien fatiguée.
Celle-ci apercevant aussi don Rodrigue, l'appela à grands cris : « A mon aide, chevalier, si vous connaissez la courtoisie. Je suis la malheureuse Axa, la captive du valeureux Abdalla. »
Don Rodrigue met sa lance en arrêt et fond sur eux. Tous quatre accourent et font avec lui rencontre. Mais ils ne l'ébranlent point de dessus la selle, et Rodrigue démonte l'un d'eux. Furieux, il se retourne vers les trois autres, en saisissant son épée. Il commence par donner un coup si fort qu'il renverse son homme par terre : les deux derniers tournant bride s'enfuient, et il n'en prend souci.
Il s'approche alors de la dame pour savoir ce dont il s'agit : mais la dame tremblante ne répond mot, et s'empresse d'aller chercher son Abdalla par l'épaisseur du bois.
Sur ce, il ne s'inquiéta pas de la suivre; mais il rentra en Castille. Ainsi à celui dont il avait juré le mal ne fit-il que du bien.
Le Cid tue Abdalla, roi de Séville.
Le bon Cid passait par le val des Estacas, en laissant à sa gauche la ville de Constantine. 11 est monté sur Babieca et porte une lourde lance : il va à la recherche du Maure Abdalla qui l'a courroucé. Voici qu'il traverse un défilé et
monte sur une côte de montagne. Le soleil donne sur son armure. Oh qu'il paraît beau !
Tout à coup il a aperçu le Maure Abdalla s'avançant par une plaine située non loin de là : il est revêtu d'une forte armure et suivi d'une magnifique armée.
Le Gid de le héler en ces termes : « Attends-moi, Maure Abdalla et ne montre pas de couardise. »
Aux paroles que lui adresse le Gid, le Maure a répondu : « Voici déjà longtemps, mon bon Gid , que j'attendais ce jour. Car parmi les fils des hommes il n'en est pas un seul doflt moi, je me cache : moi, depuis mon enfance, j'ai toujours fui la couardise. »
— « Faire ton éloge, Maure Abdalla, te servirait de peu : car si tu es en force et en courage l'homme que tu annonces, je crois que tu touches à une occasion qui te conviendra. »
En disant ces mots il se jette sur le Maure; sa lance Ta heurté et abattu par terre. Le Gid lui coupe la tête sans lui faire d'incivilité.
Chimène se plaint de l'absence du Cid.
La noble Chimène Gomez, fille du comte Lozano, demeura après dîner à converser avec le Gid son mari. Elle était triste, plaintive, honteuse de voir que le Cid s'était •mis à délaisser sa compagnie pour rechercher celle du soldat. Elle soupçonnait qu'il assouvissait de nouveau sur elle-même son ressentiment contre le comte Lozano, dont pourtant il s'était bien vengé par la mort. C'est dans ce sentiment, la voix pleine des soupirs de la tendresse, les yeux des larmes de l'amour, qu'elle dit à Rodrigue :
« Malheureuse la grande dame de cour qui fait le ina-
riaga le plus beau, et heureuse, souverainement heureuse la villageoise, parce qu'il n'est personne qui lui enlève son bien ! Encore qu'à l'aurore elle se voie seule, elle n'arrive pas comme moi au soir, sûre de son malheur, de l'absence de son bien-aimé, et, pour quelque frivolité, privée de s'endormir à son côté.
« Elle n'est point réveillée par des songes de batailles, mais par son petit altéré qui demande le sein : de se donner à lui. de le bercer, elle a la douce joie, elle ne le laisse qu'endormi et satisfait. Elle croit que le monde est renfermé dans son hameau, et sous son pauvre toit de chaume elle ne s'inquiète point des palais : car le bonheur ne consiste point dans l'or.
« Vienne le saint jour, elle passe chemise blanche, elle met gaîment sa robe de noces, et ses coraux, et sa médaille, en signe du sentiment de joie et de liberté qui remplit son âme : puis elle va se divertir, et, pour ce, riante, allègre, elle rencontre quelque voisine, ou quelque parent, dont les rudes entretiens la remplissent d'aise et la feront jeune encore aux jours de sa vieillesse. (1) »
(1) Voici la traduction libre que Florian donne de ce romance :
« Le Ciel, après son hyménée, Pour les combats veut repartir ; Sa Chimène en est consternée, Mais n'ose pas le retenir. Elle garde un profond silence, Fixe sur lui des yeux en pleurs, Et tout à coup sa voix commence Ce chant d amour et de douleur :
« Ah ! qu'une chaîne glorieuse Nous prép>re de cruels maux!
La villageoise est plus heureuse, Son époux n'est point un héios :
Si, pour aller au labourage, Cet époux la quitte au matin, Au moins le soir, après l'ouvragiv Il revient, dormir dans son sein. »
Le Cid n'a point aimé ces plaintes et ce ressentiment de Chimène contre lui, et sur la croix de sa Tizona, de l'épée qu'il ceint à son côté, il lui jure de ne plus retourner aux combats des frontières, mais de se complaire auprès d'elle, dans son noble comté.
Même sujet.
« Je suis effrayée, ô mon Rodrigue, de voir que vous osiez vous éloigner ainsi de moi, encore qu'assuré par l'expérience de la fidélité de mon cœur — si la fidélité a
« Paisiblement elle sommeille, Sans voir ei songe des combats; Si quelque chose la réveille, C'est l'enfant qu'elle a dans ses bras ; Elle lui donne sa mamelle, Le baise et l'endort doucement; L'univers se borne pour elle A son époux, à son enfant.
« Chaque dimirche elle s'habille Et prend ses plus beaux ornements ; Douce gaîté dans ses yeux brille, Et lui donne l'air de quinze ans.
Vers l'église elle s'achemine Pressant son fils contre son cœur, Elle rencontre sa voisine Et lui parle de son bonheur.
« Sur le pommeau de son épée Le Cid appuyé tristement, De ces accents l'âme frappée Répond à Chimène en pleurant :
Va, rassure-toi, ma Chimène, Nos deux cœurs ont même désir; Peu d'instants finiront ta peine.
Je vais voir, vaincre et revenir. »
un nom, là où règne l'amour — car ne sait-on point que le mal de l'absence a maintes fois changé les affections les mieux enracinées? Par quel triste aveuglement voyez- vous les choses tout autres, et pouvez-vous me traiter ainsi, à moins que vous ne vouliez ma mort?
« Oui, avec si longue absence vous faites perdre à Chimène la patience et la vie !
« Vous vous fiez à ce que je vous adore, et vous ne regardez point à l'inclémence du temps, qui, par sa nature, s'enfuit en ne laissant derrière lui qu'un avenir incertain. Je ne vous menace pas, Rodrigue, car telle n'est point votre Chimène qu'elle vous fasse trahison, quoique la jalousie lui fasse la guerre. Dites, que voyez-vous par hasard en moi qui vous porte à me délaisser ainsi? Vous répondrez que l'amour vous manque, peut-être parce que vous êtes sûr de ma constance.
« Oui, avec une silongue absence vous faites perdre à Chimène la patience et la vie !
« Ah! cœurs ingrats des hommes! Si les femmes savaient que votre inconstance fût si certaine, comme aucune ne vous croirait ! Où donc, Rodrigue, sont ces pleurs et ces paroles cajoleuses, et ces perfides projets soutenus par de déloyales promesses? Tout cela, le temps l'a changé tout entier, et il ne me reste plus pour ma triste consolation que ces tendres larmes et ces tendres plaintes.
« Oui, avec une si longue absence vous faites perdre à Chimène la patience et la vie ! »
Rodrigue est appelé Cid.
Rodrigue se trouvait à la cour du roi Ferdinand, père de ce roi malheureux qui eut nom don Sanche, quand arrivé-
rent les messagers des rois ses tributaires. Aussi, s'éfant humiliés devant lui, lui dirent-ils :
« Bon Cid, vers toi nous ont délégué cinq rois tes vassaux pour te payer le tribut dont ils te sont redevables. Et comme marque d'amitié ils t'envoient cent chevaux : vingt blancs comme des hermines et vingt gris-pommelé, trente d'un noir de jais et trente'encore alezans ; tous avec leurs harnachements, qui sont de brocards variés. De plus, pour doua Ghimène, nombre de joyaux et de toques ; et pour tes deux belles filles, deux hyacinthes fort précieuses; et pour vêtir lesgentilshommesdeuxcoffres remplis d'étoffes de soie.»
Le Gid leur répondit : « Amis, dans ce message vous vous êtes trompés, parce que moi je ne suis point seigneur là où se trouve le roi Ferdinand : tout est à lui et rien à moi, moi le plus petit de ses vassaux. »
Le Roi fut très-satisfait de l'humilité du Cid au milieu de ces honneurs, et s'adressant aux messagers :
« Annoncez à vos maîtres, leur dit-il, qu'encore que leur seigneur ne soit point roi, il est assis au côté d'un roi; et que je ne possède rien qui ne m'ait été conquis par le Cid ; et que je suis très-coutent de posséder si bon vassal. »
Le Cid renvoya les Maures après leur avoir fait des présents.
Dès lors et en avant Ruy Diaz fut appelé Cid, nom qui chez les Maures désigne un homme de courage et de mérite.
Même sujet.
A Zamora se trouvait le Roi, le Roi que Ton appelle Fer dinand, et avec lui Rodrigue de Bivar qui a tant de re nommée.
Sont arrivés des messagers qu'envoient à Rodrigue les rois maures, ses vassaux.
Les grandes richesses qu'ils apportent sont le tribut qu'ils lui payent depuis qu'il les a vaincus.
Ils veulent lui baiser la main, mais Rodrigue s'y refuse avant qu'ils aient baisé celle du Roi, ce qu'ils s'empressent de faire.
Aussitôt après ils reviennent vers Rodrigue, et fléchissant les genoux ils lui demandent ses mains de nouveau. Rodrigue les laisse prendre. Alors ils lui disent :
« Cid Ruy Diaz, tes vassaux, comme à un seigneur qu'ils révèrent, t'envoient ce présent; c'est le tribut qu'ils doivent. En te baisant les pieds et les mains, ils te souhaitent grand bonheur, et tu le mérites, ô Cid, tu es le meilleur qui soit. Aussi se tiennent-ils pour très-heureux, ô Cid! parce que tu les as vaincus. »
Rodrigne prit le présent et en offrit le cinquième au Roi, le reconnaissant ainsi pour son seigneur. Mais le Roi refusa; il n'en fut pas moins reconnaissant, et il dit à sa cour :
« Dès ce jour en avant, que Rodrigue soit appelé Cid : les Maures lui ont donné ce nom, et il lui convient parfaitement. »
Comment le, Cid fit déclarer la guerre a l'empereur Henri III.
Comme le pape Victor occupait la chaire du bon saint Pierre, l'empereur Henri se prosterna devant lui et lui dit :
« Devant vous, Saint-Père, je viens déposer ma plainte contre ce roi Ferdinand qui gouverne la Castille et le Léon.
Tandis que tous les Chrétiens m'obéissent comme à leur seigneur, il est seul à ne point me reconnaître et à ne pas m'envoyer tribut. En ce jour, ô Saint Père, contraignez-le à la soumission envers moi. »
Comme on le lui avait demandé, le Pape envoya commandement au Roi de se constituer tributaire, avec menace d'ordonner contre lui une croisade, s'il ne lui obéissait point. Beaucoup de rois qui se trouvaient présider à l'assemblée défiaient le roi Ferdinand, s'il refusait d'exécuter cet ordre.
Le Roi, à la lecture des lettres, devient fort soucieux, à la pensée que si cette affaire allait plus avant, mal adviendrait à ses royaumes. Aussi demande-t-il à ses honorables conseillers leur avis. Ceux-ci engagent le Roi à faire ce qu'on lui demande, parce qu'il lui convient de montrer de la déférence envers le Pape; que s'il ne veut point le faire, ses royaumes en pâtiront, tous les rois qui l'ont défié marchant contre lui.
Le bon Cid n'assistait point à cette délibération : car il était allé voir Chimène Gomez, son épouse, qu'il chérissait tendrement, et il y avait encore peu de temps que ce bon Cid la connaissait.
Cependant le débat n'était pas terminé, qu'il entra dans la salle. Le Roi, le voyant arriver, lui raconta ce qui venait de se passer, et le pria de lui conseiller la conduite à tenir en pareille occurence. Le Cid ayant tout appris , en eut douleur en son âme; puis il donna son opinion au Roi, en ces termes :
« Roi Ferdinand, vous êtes né pour la Castille en une heure terrible, si de votre vivant elle doit être soumise à tribut, ce qui jamais ne fut, et ce qui serait pour notre plus grande honte! Vous sacrifiez, à faire cela, tout l'honneur que Dieu nous a départi. Celui qui vous conseille ainsi est ennemi de votre gloire et ennemi des peuples qui vous obéissent, ô Roi !
<( Envoyez h votre tour message au Pape et à sa troupe, les défiant tous de votre part et de la mienne. Car ils ont conquis la Castille, les rois qui la possèdent, et à l'arracher aux Maures personne ne les a aidés. Leur sang Ta payée cher, et il m'en coûtera la vie avant que nous donnions un tribut, car nous n'en devons à personne. »
Le Roi approuva le discours du bon Cid : il envoya au Pape un message, par lequel il lui demandait en grâce de ne pas favoriser l'injustice en une cause où elle était si évidente. Quant à l'empereur Henri et à tous les gens de sa suite, il les défiait tous, et il marcherait à leur rencontre.
Déjà sont accourus huit mille et neuf cents chevaliers : partie d'entre eux sont vassaux du Roi, partie vassaux du bon Cid ; aussi ces derniers ont-ils élu Rodrigue pour capitaine-général.
A peine avaient-ils passé les défilés d'Aspa,, que s'avança h leur encontre, suivi d'un fort parti de cavalerie, Ramon, comte de Savoie. Avec le Cid il y eut bataille, et la mêlée fut vraiment bien acharnée : mais le Cid triompha du comte qu'il jeta en prison. Il n'en sortit qu'en donnant sa fille comme otage. C'est d'elle que le Roi eut un fils du nom de Ferdinand, cardinal de ce royaume de Castille.
Don Rodrigue Diaz remporta une autre victoire sur la puissante armée de France qui s'avançait contre lui, victoire à laquelle le Roi ne prit point part, pour être resté un peu en arrière.
Les rois et les empereurs avec tous leurs soldais, ayant vu comme le Cid allait faisant de terribles carnages, supplièrent le Pape d'écrire au roi Ferdinand de retourner en Castille, parce qu'ils ne lui demandaient plus de tribut, et que personne ne se défendrait contre la puissance du Cid.
Le Roi, ayant eu connaissance du message, revint en son royaume : il se tint pour très-satisfait et remercia fort le Cid.
Le Cid k Rome.
Le Saint-Père ayant convoqué un concile à Rome, le noble roi Ferdinand, pour obéir au Pape, se rendit droit à cette ville, accompagné du Gid. A force de chevaucher, ils y sont arrivés au jour qu'ils comptaient. Le Roi avec grande courtoisie alla baiser la main au Pape, puis le Gid et tous ses chevaliers l'un après l'autre, à leur rang.
Don Rodrigue étant entré dans l'Église de Saint-Pierre, y vit les sept fauteuils préparés aux sept rois chrétiens : mais il vit que le siège du roi de France était auprès de celui du Saint-Père et que le siège du Roi son seigneur se trouvait une marche plus bas.
Il s'en fut à celui du roi de France et du pied le renversa : il était d'ivoire, il fut brisé en quatre morceaux. Puis le Gid alla prendre le fauteuil de son Roi quil transporta sur le degré le plus élevé.
Un honorable duc, que l'on dit celui de Savoie, de s'écrier : « Maudit sois-tu, Gid, et excommunié pour avoir ainsi fait injure au meilleur et au plus estimable des rois. »
Le Cid , entendant ces paroles , a répondu de cette façon :
« Laissons les rois, ô duc, et si vous vous sentez outragé, arrangeons tout entre nous deux. Que de vous à moi il en soit demandé raison. »
Alors il s'approcha du duc et lui donna une grande
bousculade (1) : mais le duc ne dit mot et garda une attitude très-modeste.
Le Pape cependant, ayant appris ces choses, dut excommunier le Cid : le seigneur de Bivar, l'apprenant, alla se jeter à ses pieds : « Absolvez-moi, dit-il, ô Papeî je vous en prie : sinon, vous serez maltraité (2). »
Lettre de Chimène au Roi.
Au vieux manoir de Burgos, Ghimène soupire après son Rodrigue : car elle est si fort avancée dans sa grossesse, qu'elle attend une prochaine délivrance.
(1) La Rosa Espagnola donne cette variante :
Alors il s'approcha du duc et lui donna un grand soufflet. Le duc lui répondit : « Que le diable te demande raison! »
(2) Le texte sur lequel a travaillé M. Damas-Hinard ajoute ce complément presque nécessaire dont je lui emprunte la traduction :
Le Pape, père miséricordieux, répondit très-sagement : Je t'absous, don Ruy Diaz, je t'absous de bon gré, pourvu que tu sois dans ma cour très-poli et sage. »
Au dix-septième siècle, Francisco Santos a protesté éloqucmment contre ces paroles irrévérencieuses par la bouche de son Cid ressuscité (La Verdacl en elprotro y elCidresucitado). Le héros castillan s'indigne ainsi contre le poëte qui a osé lui attribuer un td langage : « Aurais-je jamais pu commettre semblable insolence! Moi que Dieu a fait Castillan, j'aurais insulté le pasteur de l'Église! Moi, Castillan, avoir ainsi traité le Saint-Père! avoir montré cette irrévérence ! Par saint Pierre, par saint Paul et par saint Lazare, qui ont communiqué avec moi quand j'étais vivant, tu mens, mauvais chanteur! » Traduction de M. le comte de Puymaigre, les Vieux Auteurs castillans y tome 1er.
BOMANCES 53
Un dimanche matin, comme ses douleurs augmentaient encore, voici que baignée de tendres pleurs, elle prit la plume en main. Après avoir adressé à son mari mille plaintes émouvantes à émouvoir des entrailles de marbre, elle saisit de nouveau cette plume, de nouveau elle fondit en larmes, et écrivit en ces termes au noble roi don Ferdinand :
« A vous, mon seigneur le Roi, le bon, le fortuné, le grand, le conquérant, le reconnaissant, le sage, Chimène, fille du comte Lozano et l'une de vos servantes, à qui vous avez donné mari bien comme pour vous moquer, envoie salut de Burgos, où elle vit dans la souffrance. Que Dieu conduise à terme vos belles entreprises !
« Pardonnez-moi, mon seigneur, si ces paroles ne -sont point suivant la prudence : me trouvant de mauvaise disposition à votre endroit, je ne saurais le dissimuler.
a Quelle loi de Dieu vous enseigne que vous puissiez pendant si longtemps, parce que vous restez en guerre, désunir les unions?
« Quelle bonne raison vous permet d'apprendre à un garçon bien tranquille, bien gentil et bien modeste, à devenir un lion féroce? et de le traîner en laisse nuit et jour sans le lâcher pour moi, qu'une fois dans l'année?
« Et, ce seul jour où vous me le lâchiez, il arrive couvert de sang jusqu'aux pieds de son cheval, tellement qu'il fait peur à voir.
« Et aussitôt qu'il est entré dans le lit, il s'endort entre mes bras; et dans ses rêves il gémit, il se débat, se croyant au champ de bataille.
« A peine l'aube blanchit, que déjà les espions et les adalides (1) sont à le tourmenter pour qu'il revienne au camp.
(1) C'est, je crois, le nom que Ton donnait aux éclair cur s
« Je vous ai demandé le Gid eiv pleurant, pensant dans ma solitude trouver en lui un père et un mari ; mais je n'ai ni retrouvé l'un, ni obtenu l'autre.
« Je n'ai pas d'autre bien, et comme vous me l'avez enlevé, je le pleure vivant de môme que s'il était mort.
« Si vous en agissez ainsi pour l'honorer, mon Rodrigue est tellement honoré, qu'il n'a point de barbe et qu'il a le vasselage de cinq rois.
« Enfin, seigneur, je me trouve enceinte, je viens d'entrer dans mes neuf mois et les larmes que je répands pourront me porter malheur.
« Ne permettez pas qu'il vienne à mal, ce rejeton du meilleur vassal aux croix vermeilles, lequel n'a pas baisé la main au Roi.
ce Répondez-moi sans détour par lettre de votre main, encore qu'il me faille gratifier de quelque salaire votre messager. Et quant à cet écrit, donnez-le aux flammes, crainte qu'il ne coure dans le palais ; car les mauvaises langues sauraient trop bien m'en blâmer. »
XXXIÏ
Réponse du Roi h Ghimène.
A dix heures du matin, ayant demandé du papier à son secrétaire, le Roi répondit de sa main à la lettre de Ghimène.
Après avoir fait la croix, avec quatre points et un paraphe, don Ferdinand, en style de cour, coucha sur le papier ces mots :
« A vous, Ghimène la noble, l'épouse d'un mari envié, la femme de discrétion et de modestie, la mère qui attend une prochaine délivrance, le Roi, qui ne vous trouva jamais
ttOMANCES 55
en trop méchante disposition, envoie ses saluts en foi de son vif attachement.
a Vous me dites que je suis mauvais roi, que je désunis les unions, et que, pour suivre mes intérêts, je ne m'inquiète point de votre dommage; vous m'annoncez dans vos dépêches que vous êtes irritée contre moi, parce que je vous lâche votre mari un seul jour dans Tannée, et que ce jour même où je vous le lâche, au lieu de vous caresser, il s'endort entre vos bras, tant il arrive fatigué.
« Si Ton vous avait annoncé, madame, que je vous enlevais votre mari par simple fantaisie, vous ne vous plaindriez qu'avec raison ; mais si je ne vous l'enlève que pour combattre au champ de bataille les Maures de la frontière, je ne vous fais pas grande injure (1).
« Si votre mari, madame, ne vous avait rendue enceinte, je croirais de son sommeil ce que vous m'en contez; mais puisqu'il a fait lever votre tablier, il ne s'est pas occupé au lit que de dormir, d'autant qu'il compte sur vous pour un majorât.
a Et quand votre mari serait absent à vos premières couches, peu importe : il vous reste un roi qui vous fera cent mille régals.
<c Ne lui écrivez pas de venir, car encore qu'il se trouve à votre côté, s'il entend le tambour, il ne pourra s'empêcher de vous quitter.
« Si je n'avais commis mes armées à ses soins, vous ne seriez qu'une simple dame et Rodrigue ne serait qu'un simple gentilhomme.
(1} M. Damas-Hinard intercale ici, sur la foi d'un texte que je n'ai pas rencontré, quelques lignes que je cite dans sa traduction : « Que si Rodrigue fût resté pendu a votre clavier (trousseau de clefs), mon bien ne se serait pas accru en un si riche patrimoine. Si je l'eusse laissé se promener avec les autres infançons, votre médaille d'or de Saint-Michel aurait pu tomber en de mauvaises mains. »
« Vous dites que votre Rodrigue compte des rois entre ses vassaux : plût au ciel que comme ils sont cinq, ils fussent cinq fois quatre. Car s'il les tenait soumis à ses commandements, mes châteaux et les vôtres n'auraient point tant d'ennemis.
« Vous me dites de livrer aux flammes la lettre que vous m'avez écrite. Si elle contenait des hérésies, elle mériterait pareil traitement; mais comme elle ne renferme que des discours dignes des sept sages, elle fera mieux dans mes archives que dans un feu ingrat.
« Et pour que vous conserviez la mienne, et ne la mettiez pas en morceaux, je promets par elle un beau présent à l'enfant que vous mettrez au monde.
« Si c'est un fils, je promets de lui donner un cheval et une épée, et de plus deux mille maravédis pour l'aider en sa dépense.
« Si c'est une fille, je promets pour sa dot de placer à intérêt, du jour même de sa naissance, quarante marcs d'argent.
« Ici, madame, je termine ma lettre, mais non mes supplications à la Vierge, pour qu'elle vous assiste dans les périls de l'accouchement. »
Ghimène à la messe de relevailles.
Pour sa messe d'accouchée, la noble Chimène Gomez, femme du Cid Campeador, alla à Saint-Isidore en Léon.
Pour sortir, elle vêtit ses écuyers de drap de Courtrai : l'habit du valet dit quel est son maître.
La belle dame se para d'un casaquin de fine écarlate, à bandes de velours piquées de deux en deux et d'une bas-
quine de môme étoile et de même garniture; présents que lui donna le Roi le jour de ses noces.
Puis une ceinture fort riche, à effilés d'argent, cadeau fait par le comte à la comtesse sa mère.
Elle portait une coiffe de papos de valeur considérable qu'elle reçut encore le jour de son mariage de Tintante Urraque.
Au cou elle avait deux médailles, suspendues avec beaucoup de goût, et représentant saint Lazare et saint Pierre, deux saints de sa dévotion.
Ses cheveux devant lesquels l'or perdrait son éclat, descendent sur ses épaules, réunis en une seule natte.
Elle porte une mante en drap de Courtrai, car plus une dame de qualité cache son visage, plus elle montre son mérite.
Chimène s'avançait si belle qu'au milieu de sa carrière le soleil demeura suspendu pour la mieux regarder.
Sur le seuil de l'église, elle rencontra le roi Ferdinand, qui pour l'y introduire la prit par la main.
« Noble Chimène, lui dit-il, puisque le bon Cid Campeador, votre époux fortuné et mon meilleur vassal, a manqué aujourd'hui à l'église pour rester dans les combats, je supplée au défaut de son bras en me constituant votre chevalier : et quant à cette belle Infante que le Dieu du ciel vous a donnée, je lui octroie mille maravédis et la plus somptueuse de mes parures de plumes. »
Chimène ne remercia point le Roi de si grande faveur : car la timidité la saisit et lui enleva la voix. Elle voulut cependant prendre les mains du Roi pour les baiser, mais celui-ci les retira. Il l'accompagna à l'église et la ramena en son logis.
Le roi Ferdinand a son lit de mort.
Le Roi, ce bon roi Ferdinand, se sent bien malade : il a ses pieds tournés à l'orient, et il tient le cierge en sa main.
Il voit à son chevet des archevêques et des prélats, et à sa droite ses quatre fils.
Les trois aînés sont nés de la Reine et le dernier de bâtardise; mais ce bâtard se trouve de tous le mieux établi. Il est archevêque à Tolède, grand maître de Saint-Jacques (1), abbé de Saragosse, et primat des Espagnes.
« Mon fils, si je ne mourrais, vous seriez Saint-Père, je crois même qu'avec la rente que je vous laisse, vous pourrez encore le devenir. »
Ils en étaient sur ce sujet, lorsque entra Urraque Ferdinand; laquelle, s'étant tournée vers son père, lui parla de la sorte.
Plaintes de l'infante Urraque au lit de mort de son père.
« Vous allez mourir, ô mon père ; saint Michel ait votre âme.
« Vous avez remis vos terres à qui vous les enviait fort. Vous avez donné à don Sanche la Castille, la Gastiîle bien renommée; à don Alphonse, le Léon; et à don Garcie, la
(1) Anachronisme : cet ordre fut fondé seulement au siècle suivant.
Guiscaye. Moi, parce que je suis femme, vous me laissez sans héritage !
« Je m'en irai donc à travers ces pays, ainsi qu'une vagabonde, et ce mien corps, je le donnerai à qui voudra bien le convoiter, aux Maures pour de l'argent et aux Chrétiens de bon gré : ce que je pourrai gagner ainsi, je le consacrerai au salut de votre âme. »
Alors le Roi demanda : « Quelle est celle qui parle ainsi?»
L'Archevêque de répondre : « Votre fille doua Urraque.»
« — Taisez-vous, ma fille, taisez-vous; ne tenez point semblable discours : car la femme qui parle ainsi mérite d'être brûlée.
« Dans la vieille Castille j'ai réservé une part d'héritage, une ville que l'on nomme Zamora, Zamora la bien fermée. Fermée d'un côté par le Douero, d'un autre par la Roche- Taillée, d'un troisième par la Maurérie. C'est une part bien belle.
« Et qui vous la prendra, ô ma fille, que ma malédiction l'écrase ! »
Tous disent : « Amen! amen! » sauf don Sanche qui se tait (i).
(1) Ce silence est éloquent et renferme bien des menaces. Mais on pouvait aussi interpréter les sentiments ambitieux et cruels de don Sanche par la parole, et Guillen de Castro Ta fait avec bonheur dans sa Jeunesse du Ciel :
Le Roi. Et d'après ces dispositions, si la bénédiction du ciel s'unit a celle que je vous donne, toutes les forces humaines ne pourront remporter sur vos forces réunies, ni résister a vos armes. C'est ainsi qu'un faisceau de verges ne peut être rompu, tandis que lorsqu'il est détaché on peut rompre facilement celles qui le composaient.
Don Sanche. Mais d'après eut exemple même, seigneur, est- il bien que tu divises a présent ce que tu pourfah laisser réuni? Pourquoi ne pas rassembler pour moi toutes les forces de l'Espagne? Ne vois-tu pas que tu me lais injure, que tu m'enlèves ce qui m'appartient?
Le Roi. Don Sanche, prince, mon fils, prends-y garde, tu te
Même sujet.
Aux approches menaçantes de la mort, le roi Ferdinand avait distribué ses terres, et déjà le partage était achevé, lorsque, vêtue de sa robe noire de deuil et les yeux en pleurs, l'infante Urraque par lui oubliée entra dans la salle funèbre.
A la vue de son père, elle s'agenouilla devant le lit avec le respect qu'elle devait, lui prit la main et la baisa.
Puis, après avoir montré son chagrin par de tendres larmes, d'une voix humble elle fit entendre ces plaintes :
« Des lois divines et humaines, laquelle, ô mon père,
trompes. La Gastille seule était mon héritage. Léon appartenait a ta mère dofia Sanche ; le reste est provenu de mon bras et de mon épée, et ne le puis-je pas réparer librement entre mes enfants, entre lesquels je partage aussi mon cœur?
Don Sanche. Et si tu n'avais été roi de Gastille, avec quoi auraistu conquis ce qu'aujourd'hui tu partages? Quels trésors, quelles armées aurais-tu pu employer? Si donc la Castille m'appartient de droit, il est clair que le reste est à moi, parce que c'est au fonds et non à la main qui l'a employé que doivent se joindre ies accroissements. Puisse le ciel, mon père et seigneur, conserver mille ans ta vie! Mais si tu meurs, mon épée saura me rendre ce que tu m'enlèves et réunir en un faisceau les forces que tu divises.
Le Roi. Enfant désobéissant, une citadelle châtiera ton orgueil et ton arrogance.
Don Sanche. Tout t'appartient pendant ta vie.
Le Roi. Que ma malédiction tombe sur toi si tu n'obéis pas h mes volontés!
Don Sanche. Une malédiction injuste est sans effet.
Lan Mocedades del Cid, lic Partie, 1™ Journée. Traduction de M. A. La Beaumelle.
vous apprend à déshériter les femmes pour avantager les hommes?
« A Alphonse, Sanche, et Garcie, qui se trouvent devant vous à cet instant, vous laissez tous vos biens, et de moi il ne vous souvient point.
« Je ne dois pas être votre fille, car s'il en était ainsi, vous seriez contraint par votre nature même de garder de moi souvenir.
« Mais si je ne suis pas légitime, mais si je ne suis qu'une bâtarde, n'êtes-vous donc pas poussé par la aature à nourrir vos bâtards?
« Et s'il n'en est pas ainsi, répondez : Quelle faute me déshérite? Quelle irrévérence ai-je commise envers vous qui me vaille tel châtiment?
« Si vous me faites semblable injustice, que diront les nations étrangères, que diront vos braves et vos preux quand ils l'apprendront?
« Que vous n'avez pas le droit, non, que vous n'avez aucunement raison de donner à des hommes ces biens qu'ils peuvent conquérir à la guerre.
« Vous me laissez déshéritée, mais songez que je suis femme, songez à ce que je puis faire sans prolecteur comme sans biens.
« Si vous ne me laissez point de terres, il faudra m'en aller à l'étranger, et afin de cacher votre injustice, je ne m'avouerai point pour votre fille.
a En costume de pèlerine et en pauvreté j'irai ; mais faites compte que les pèlerines parfois sont devenues des prostituées.
« Noble est le sang que je porte ; mais je crains d'oublier celte noblesse et de me croire un jour étrangère, car c'est comme une étrangère que vous me traitez. »
Ainsi parla-t-elle, et, à peine ces plaintes proférées, en attendant réponse, elle donna nouveau cours à ses tendres pleurs.
Réponse du Roi a Urraque.
Le noble roi don Ferdinand écoute attentivement de ce lit où il va mourir les plaintes de sa fille doua Urraque.
Cette audace l'afflige, il va pour répondre et ne parle point : car les rois eux-mêmes sont contraints au silence par l'audace d'une femme.
Cependant, pour lui donner une réprimande en même temps qu'une consolation, il arracha ces paroles de son sein, avant que son âme en fût arrachée :
« Si les larmes que tu verses sur les richesses, tu les versais sur ma mort, je ne doute pas, fille bien-aimée, que ma vie n'en fût prolongée.
« Comment pleures-tu, femme insensée* sur les biens de cette terre, quand tu vois que de tous je n'emporte aujourd'hui que le linceul ?
« Je rends grâce au ciel de ce moment de vie qu'il m'accorde, moment décisif où je pourrais te laisser prendre la route mauvaise.
« Quand je partirai, j'irai droit à la céleste demeure, la flamme de tes paroles m'ayant tenu lieu de purgatoire.
« Tu es envieuse de tes frères, et tu ne vois pas, ô malheureuse, que je ne leur laisse pas ces biens sans l'obligation de les garder. Eux, ils sont pauvres avec beaucoup; et toi tu es riche sans rien, parce que les femmes nobles trouvent partout passage.
« Que tu sois ma fille, je le confesse, et cependant ta naissance fut impure : car impures étaient mes pensées, à l'instant où je t'engendrai. Tu naquis d'une mère honorable, mais le lait de la nourrice à laquelle on te confia,
comme tes paroles le montrent assez, n'était que le lait d'une vilaine.
« Tu annonces que tu passeras à l'étranger : eh bien, je ne m'étonne pas que, qui laisse aller ainsi sa langue, se laisse aller soi-même à l'infamie. Cependant, si par là je puis arrêter tes menaces et ta hardiesse, en surplus des dispositions que j'ai déjà faites, je veux faire une disposition nouvelle.
« Je ne vais point te laisser pauvre, crainte que tu n'accomplisses ta parole ; quoique femme noble, je te sais très-déterminée. A toi je laisse Zamora, ville de bons remparts et de bonnes tours : car à tes égarements conviennent de fortes murailles. Au dedans se trouvent des hommes braves pour te servir et la garder; confie-toi à leurs conseils et ménage mes trésors. Si j'ai réservé cette part d'héritage, c'est que j'avais de toi bon souvenir ; en la gardant, montre-toi digne de ton sang et de ta race,
« Et si quelqu'un t'enlève Zamora, que sur lui tombe ma malédiction ! »
Tous ont répondu : « Amen! » sauf donSanche qui se tait.