LES PRÉSENTS
Si tu me parles, quelque soir, Du secret de mon cœur malade, Je te dirai, pour t'émouvoir, Une très ancienne ballade.
Si tu me parles de tourment, D'espérance désabusée.
J'irai te cueillir seulement, Des roses pleines dejosée.
Si, pareille à la fleur des morts Qui se plaît dans l'exil des tombes.
Tu veux partager mes remords...
Je t'apporterai des colombes.
Je veux VOUS lire aussi une page desConUs cruels, ce livre qui n'aurait pas d'analogue en France, si Baudelaire n'avait traduit les Histoires extraordinaires d'Edgard Poë. On y trouve à côté des plus exquises rêveries, des subtilités les plus profondes ou les plus ténues de la pensée, des contes d'une bouffonnerie froide et amère, « pince-sans-rire » comme disait l'auteur des Fleurs du mal. « Villiers de l'Isle-Adam, écrit M. Henry Laujol, aime la plaisanterie funèbre et féroce. Quelles secrètes souffrances, quelles longues rancunes, quelles vieilles haines extravasées n*a-t-il pas fallu pour que cet amant de la Beauté ait consenti à ces contorsions convulsives ! Par bonheur, un mot se trouve toujours au détour d'une page pour racheter la phrase mauvaise, et l'on découvre aisément, quand on a des yeux, le fonds de grande et sincère pitié qui est au cœur du poète. On se rappelle alors l'admirable parole de Sainte-Beuve à Baudelaire : « Vous avez bien dû souffrir, mon cher enfant. »
Pour rester absolument d'accord avec cette appréciation de M. Henry Laujol, il faudrait surtout vous lire les Demoiselles de BienfUâtre^
mais j'avoue que je n*ose pas, car ce conte est terrible. En voici un, d'un ton moins cruel.
LAFFIGHAGE CÉLESTE.
« Eriiis sicut DU »
(Ancien Testament)
Chose étrange et capable d*é veiller le sourire chez un financier: il s*agit du Ciel ! Mais entendons-nous : du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.
Certains événements historiques, aujourd*hui scientifiquement avéréà et expliqués (ou tout comme), par exemple \t Labarum de Constantin, les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d'utiliser les vastes étendues de la nuit, et d'élever , en un mot, le ciel à la hauteur de Tépoque. *
A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et disons-le (pourquoi pasf), à ladmiration de la Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement instructifs.
que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d*un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes ?
Il ne s'agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires. Il est à propos d appeler le concours, et, au besoin, Ténergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte inespérée dont nous parlons.
De prime abord, le fond même de la chose parait confiner à rimpossible et presque à Tlnsanité. Défricher Tazur, coter Tastre, exploiter les deux crépuscules, orga* niser le soir, mettre à profit le firmament jusqu'à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse, hérissée de difficultés. Mais fort de TEsprit de progrès, de quels problèmes THomme ne parviendrait-il pas à trouver la solution?
Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, Timprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, à fortiori^ d'employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave, étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie et de Québec (tombés, faute d'un génie tenace, dans le domaine du Cant et du Puff)^ M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de brevets préalables) d'ofrrir,incessamment,à nos grandes industries manufacturières et même aux petits négociants, le secours dune Publicité absolue.
Toute concurrence serait impossible devant le système du grand vulgarisateur. Qu'on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands centres de commerce aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à Theure où tombe le soir. On voit d'ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd'hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantement des jeunes ménages, — d'une colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre; — ces jets lumineux, maintenus par d'immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, l'Œil du Taureau, sinon même au milieu des Hyades, l'image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles : on restitue l'or de toute emplette qui a cessé de ravir! Peut-on bien s'imaginer les expressions diff*érentes que prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse? — Après le premier mouvement de surprise, bien pardonnable, les anciens ennemis s'embrassent, les ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés : on s'asseoit sous la treille pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif, — et le nom de M. Grave, emporté sur l'aile des vents, s'envole vers l'Immortalité.
Il suffit de réfléchir,un tant 5oit peu, pour concevoir les
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résultats de cette ingénieuse invention. — Ne serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes sublimes | cette annonce inquiétante : Faut-il des corsets, oui, ou non f Ou mieux encore : ne serait-ce pas un spectacle capable d'alarmer les esprits faibles et d'éveiller l'attention du clergé que de voir apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée sur les boulevards et qui a pour exergue : A tHirsutef Quel coup de génie si, dans Tun des segments tirés entre le V de l'Atelier du Sculpteur, on lisait enfin : 'Vénus, réduction Kaullaî — Quel émoi si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l'usage à plus d'un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce cheflieu du Lion, sur la pointe même de l'Épi de la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur lequel on lirait ces mots : Dieu, que c'est bon!.,.
Bref, on conçoit qu'il s'agit, ici, d'une entreprise d'affichage sans précédents,à responsabilité illimitée, au maté.riel infini : le Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.
Il serait oiseux de s'appesantir sur les services, vraimentéminents,qu'une telle découverte est appelé à rendre à la société et au Progrès. Se figure-ton, par exemple, )a photographie sur verre, et le procédé de Lampascope appliqués de cette façon, — c'est-à-dire cent mille fois grandis, — soit pour la capture des banquiers en fuite, soit
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pour celle des malfaiteurs célèbres ? — Le coupable, désormais Êicile à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.
Et en politique ! en matière d'élections, par exemple I Quelle prépondérance ! Quelle suprématie ! Quelle simplification incroyable dans les moyens de propagande, toujours si onéreux ! — Plus de ces petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec Tobsession d'un tintouin ! Plus de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui manquent leur but, c'est-à-dire qui n*excitent point la sympathie des électeurs, soit par l'agrément des traits du visage des candidats, soit par Tairde majesté de l'ensemble 1 Car, enfin, la valeur d'un homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique ; l'essentiel est qu'il ait l'air c< digne » aux yeux de ses mandants.
Supposons qu'aux dernières élections par exemple,les médaillons de MM. B.... et A... (i) fussent apparus tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous l'étoile p de la Lyre ? — C'était là leur place, on en conviendra! puisque ces hommes d'Etat enfourchèrent jadis Pégase, si l'on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été exposés là, pendant la soirée qui eut précédé le scrutin ; tous deux légèrement souriants, le front voilé d'une convenable inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le
l.N. B. — Les messieurs dont l'Auteur semble parler sont morts pendant que nous mettions sa nouvello sous presse.
Note de VÉditeur.
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procédé du Lampascope pouvait même, à Taide d'une petite roue, modifier à tout instant l'expression des deux physionomies. Ont eût pu les faire sourire à l'Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans la colère, prendre l'air digne, enfin tout ce qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l'avance, se fût fait une idée de son député et n'eût pas, comme on dit, acheté chat en poche.
Attendons-nous, en conséquence, à ce que l'une de ces aubes, ou mieux,run de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d'un gouvernement éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront beau jeu d'ici là ! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu'il a fait, malgré les incrédules). La Science aura donc,ici encore, le dernier motet M. Excessivement-Grave laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.
C'est aussi dans le bureau de la Revue fantaisiste que j'ai vu Sully Prudhomme pour la première fois. Il venait offrir des vers au premier journal parnassien. Lorsque Sully Prudhomme
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entra un matin, je pris un air très grave et presque magistral. Je dus lui sembler d'autant plus ridicule qu'il avait, je pense, trois ou quatre années de plus que moi. Mais quoi, n'étais-je pas, malgré mon menton imberbe et mes cheveux d'enfant, — nous les avons bien expiés, ces cheveux-là ! — n*étais-je point un Directeur de Revue, tandis que le visiteur n'était en somme qu'un jeune poète venant apporter des vers au recueil que je dirigeais ? Ah ! qu'on était gamin ! Le souvenir de ces enfantillages-là aujourd'hui nous amuse.
Mais Sully Prudhomme m'étonna.
Doux, calme, grave, vêtu avec une correction qui, pour un observateur subtil, aurait pu être le pronostic déjà du futur habita palmes vertes, il parlait d'une voix lente, lointainement sonore, comme si on l'eût entendue d'une chambre voisine, ne faisait guère de mouvements ; — seuleihent des gestes de politesse, qui saluent, tendent la main un peu, ne se rétractent pas mais se restreignent ; — n'était pas timide, mais modéré, mais paisible, avait dans toute son attitude comme un ennui d'être vu, comme une recherche de solitude, et dans sa parole parlée presque
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à regret un infini désir de silence ; dans ses yeux presque tristes, purs comme des yeux de jeune fille, se plaignait tout le songe des aspirations sacrées et des mourantes tendresses.
Tel je l'avais vu autrefois, tel à peu près je le revois souvent, non pas vieilli, mais virilisé, chez Victor Hugo, tel je Tai retrouvé il y a peu de jours à la première représentation du drame de François Coppée ; car il était là, avec nous tous !
Toujours cette paix, cette calme réserve, ce charme poli qui a des reculs de sensitive ; toujours dans les regards ce rêve qui s*isole.
Et qui sait si ce n'est point à cet éloignement instinctif de Téclat, à cet amour du silence et de la bonne solitude, que Sully Prudhomme, — avec Coppée, le plus illustre d'entre nous, — a dû en grande partie sa belle renommée. Pour se faire distinguer parmi la foule, le meilleur moyen n'est pas de faire plus grands gestes ni de mener plus grands fracas que le vulgaire des passants. On est tenté . parmi les péle-méle et les brouhahas, de suivre de plus près celui qui marche à pas sourds et d'écouter en tendant • l'oreille celui qui parle à voix basse.
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Cette réserve, ce désir de n*être pas vu, ni entendu, vous les retrouverez dans les livres de Sully Prudhomme. Il est, sinon Tun des plus vastes, du moins Tun des plus délicats esprits du dix- neuvième siècle. Aucun fracas, aucune turbulence excessive, aucune contorsion grimaçante de désespoir. Il est, paisiblement, avec un dandysme serein qui rappelle celui d'Alfred de Vigny, le songeur subtil et raffiné, celui qui, troublé par l'étemel mystère de l'infini et de l'inconnu, — que cet infini, que cet inconnu se dérobe dans la profonde nature ou dans le cœur plus profond de la femme, — s'élance perpétuellement à la poursuite de l'insaisissable et parfois le saisit, veut exprimer l'inexprimable, et quelquefois l'exprime. Il existe encore quelques personnes, m'assure-t-on, qui, lorsqu'on leur parle de Sully Prudhomme, s'écrient, malgré sa gloire incontestée, malgré l'Académie elle-même : «Ah ! oui ! Sully Prudhomme, l'auteur du Vase brisé. » Elles ignorent donc que le Vase bfisé, cet espèce de sonnet d'Arvers, n'est qu'une romance sentimentale, jolie, — qui dit le contraire ? — mais une romance ! Ils n'ont donc pas lu l'œuvre considérable, et qui s'ac-
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croîtra encore, du poète des Epreuves ? Ils ne se doutent donc pas qu'ils se trouvent en présence de l'homme qui mieux qu'aucun autre, oui, mieux qu'aucun autre ! a mystérieusement chanté dans une langue douce et claire comme un crépuscule toutes les amères angoisses de Tâme qui cherche l'amour, de l'esprit qui cherche le l^eau ? — et souvent dans la chaîne harmonieuse de son vers il a étreint la fugace chimère. Toi, Sphinx, tu le redoutes, car tu sais bien avec quelle tendre et adroite patience il t'interroge et te confond. J'accorde, soit ! que l'auteur de La justice, trop fréquemment, a essayé de faire entrer, par une effraction de rythmes, la science dans la poésie et pris l'expression technique pour l'expression précise. Mais qu'importe l'erreur d'un instant ? De toutes les œuvres poétiques des poètes nouveaux, celle de Sully Prudhomme, considérée dans son ensemble, est certainement la mieux faite pour troubler, charmer et par moments satisfaire la triste âme moderne assoiffée, quoi qu'on en dise, d'idéal et affamée d'impossible.
En dépit des quelques personnes qui en sont restées au Vase brisé, les poèmes de Sully Prud-
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homme sont connus à tel point que je ne sais si j*en dois lire. Je ne puis cependant résister au plaisir de citer une page des Vaines Tendresses, — un des plus tendres et des plus admirables sonnets que je sache !