L*ART POÉTIQUE DE THÉRÈSE
Hier, penchant sur moi ta mignonne tête Blonde, où tout sourit et paraît joyeux.
Tu me regardais écrire, inquiète, Et sur le papier promenant tes yeux.
Tes bras nus sortaient à demi des manches.
Tu me demandas d'un ton enjoué, Me voyant noircir tant de feuilles blanches, c< Si je travaillais pour un avoué? »
Non. Les avoués, ma chère petite,
De ce travail-là seraient mécontents.
Et sauraient purger leur maison bien vite
D'un être qu'on voit perdre ainsi son temps.
Car ce que j'écris, on le considère Autant qu'un liard qui n'a plus de cours ; Sa valeur encore est plus secondaire ; Cest une chanson £eiite pour des sourds.
J'exerce un métier rude et difficile :
Lorsque Ton veut bien faire ce métier, On se voit partout traiter d'imbécile.
On ne trouve plus à se marier.
Dis, te souvient-il de la tragédie
Que nous avons vue un soir? Te pinçant
Pour te réveiller, et tout engourdie.
Tu me dis : « Cela n'est guère amusant 1 »
Voilà, sans pousser aussi loin les choses Cependant, voilà tout ce que je fais.
J'accouple des mots jaunes, bleus ou roses, Où je crois trouver de jolis effets.
Ces lignes tantôt petites ou grandes Qui semblent marcher toutes de travers Et sur le papier défilent par bandes.
On appelle ça quelquefois des vers.
Sait-tu, maintenant, quel est leur usage ? Je t'aime beaucoup, nVst-ce pas? Eh bien l Je devrais baiser ton joli visage Cent fois et toujours, mais je n*en fais rien.
Je m*as8ieds, je prends une plume neuve, Et, le nez en Tair, chante nos amours Pendant qu'à l'écart, ainsi qu'une veuve.
Tu m'attends, hélas I seule, tous les jours.
Et ceux-là pour qui justement j'apprête Ces amours chantés avec tant d'éclat Disent en hochant gravement la tête :
« Ça n'est pas utile au bien de l'État I »