‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 10 sur 25 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

OU L'OÎT ENTEÎ^D PEOLOGUER LES MONTAGNES

Le sept avril mil-huit-cent treize , le soleil se leva si brillamment sur l'Espagne qu'il charma à la même heure, Dieu qui l'avait allumé et s'assoyait au balcon bleu du ciel, et le général Léopold-Sigisbert Hugo qui sursautant dans une auberge de Pampelune ouvrait la fenêtre de sa chambre à coucher, baillait, allumait h son tour un fin papélito, et disait en regardant le ciel et Dieu :

— € C'est bien ! »

Ensuite le Général s'inclina sur la basse-cour de la posada, où les muletiers allaient et venaient parmi les piaffements des bêtes et les sonnailles des colliers. Il avisa, dans le tohu-bohu des diligences, celle qui portait l'inscription rutilante PAMPELUNA BAYONNE,

et siffla l'élégant correo dont l'attention était , pour l'instant, absorbée par sa rescille catalane et par ses espadriUes à cordons bleus, plutôt que par le picotin d'avoine après lequel brayaient ses mules.

Au sifflement du senor, le conducteur leva brusquement la tête, salua d'une main pour envoyer le buen dia, et de l'autre ouvrit une porte de la diligence construite sur un modèle de bahut, comme pour répondre au voyageur hidalgo:

— « Su quérido 1 >

Les trois minutes que le général s'accorda pour retrousserson casque-à-poils, engloutir les chamarrures du plastron dans un dolman, déguiser le dolman et le sabre dans un ample carric, et descendre, suffirent au muletier pour atteler ses quatre mules , s'installer sur son siège , allumer la cigarette, empoigner le paquet éblouissant des rênes, et attendre.

Finalement, l'illustrissime incognito apparut dans la basse-cour. La porte de la patache, restée grand'ouverte, permit à peine à l'homme immense de se fourrer, lui et ses draps, dans l'intérieur, non sans faire geindre les charnières mal huilées et menacer la porte elle-même de voler en éclats. Dans son empressement à s'emparer de la banquette, il s'assit tout de go. Mais un soupir de mécontentement partit d'autour de lui, lequel, sortant d'une poitrine humaine où notre Général venait de s'installer , fit remarquer à celui-ci qu'il ne voyagerait pas seul jusqu'à Saint- Sébastien . Un homme en efî'et se redressa sur la banquette qu'il occupait depuis la tête jusqu'aux pieds et, présentant à notre héros ses très humblesexcuses, il lui plaça devant les yeux, dans l'uniforme noir et le tricorne d'ordonnance^ — un carabinero.

Caramba I Mille fois caramba !

La nature se complaît aux antithèses. Elle plante les sapins sur les montagnes, et les chênes dans les vallons ; les anchois peuplent l'océan, et les saumons dévastent les rivières ; pour un agneau il faut dix-mille lieux de prés aux herbes fines, et pour dix-mille dromadaires à peine rencontre-t-on une verte oasis. La Laponie où les plus beaux hommes ont six pouces, confine à la Scandinavie où les plus rabougris ont six pieds. Les personnages des Niebelunguen n'en font-ils pas foi? Et, sans ouvrir les livres-saints des Runes ^ rien qu'à rester catholique comme un Espagnol et exact comme un Parisien, qu'affirme autre chose la bible des Hébreux quand elle mentionne Goliath à côté de David.

C'est pourquoi le général Hugo, qui s'était réservé de voyager en compagniejde Dieu, visible à son balcon, fut condamné à l'accointance d'un gendarme, son partenaire de banquette, qu'il se contenta de dédaigner d'un coup d'œil. Et, s'adressant au correo qui refermait la porte ;

< Le prochain relais ?

— Ernani, senor I

— A quelle heure ?

— A la noche I

— Hue ! donc. »

Mille, mille fois caramba!

Heureusement , au trot des mules tapageuses , les montagnes couraient sur l'horizon d'azur et côte à côte avec notre géant.

S'il VOUS est arrivé de voyager à travers les montagnes de la Biscaye, vous avez assurément prêté l'oreille au pittoresque dialogue qu'elles ont entretenu avec votre humeur poétique, tout le long de la route .

Et d'abord, l'aspect général de ce pays vous enchanta par le mélange des rochers nus et des vallées herbeuses, qui font de cette Espagne voisine de la mer un harmonieux amphithéâtre où la botanique pyrénéenne s'est assemblée en se superposant, depuis la graminée des serres chaudes jusqu'au rhododendron amant des neiges, qui ouvre ses yeux rouges de froid par-dessus les glaciers, devant le golfe de Gascogne.

Ensuite, sont venus les détails du paysage : le jeu électrique des lacs, vous attirant toujours plus avant, comme vers un million de diamants, de Jampes chaudes ; la chanson des cascades, égayant par mille tuyaux de blanches orgues le vent qui passe en musicien ; les ponts, les ports, les gorges, coupant deux paroisses comme deux nations étrangères où les coutumes sont diverses ; les troupeaux des mérinos bêlant et sonaillant sous l'œil bon des bergers ; un taureau égaré, se suspendant devant un gouffre qui l'arrête et où il beugle en écumant ; partout l'air bleu qu'on respire à plein nez, et quelquefois le passage des mules citadines derrière lesquelles accourent des paysans :

« Que veut-il, interrompit Hugo en indiquant au conducteur un Basque, qui s'efflanquait à les accompagner.

— Senor ! il dit qu'un fer tombe au pied de l'un de nos mulets , et qu'il faudrait le réparer.

— Tiens, la pécète pour sa peine.

— Adios my algo ! »

Cependant l'écume des ruisseaux, la brume des vallées, la poussière des chutes, sont accrochées aux flancs de la

montagne et, d'heure en heure, s'élèvent jusqu'aux pla teaux supérieurs où les attire le soleil. Chaque rocher a arboré son drapeau de dentelles, qui flotte et qui s'enlève. I>'ombre s'est en même temps abattue, au pied de chaque pin, à la base des môles. Les troupeaux, couchés dans la lumière, sont confondus avec la teinte grise des granits. Les bergers, rentrés dans les cabanes, se font rares. La chanson des ruisseaux s'est aussi apaisées, dans les gavesprofonds. C'est la chaleur. C'est midi. C'est l'entr'acte. <: Ohé ! sommes-nous loin encore ?

— Senor, Bétélu est passé.

— Va donc ! va donc ! »

Sous la coulée caniculaire, la diligencesemble elle-même, noyée dans le sommeil. N'étaientquelques quartiers de roc tombés en avalanche sur la route où la patache trébuche et se désosse, on croirait celle-ci morte, malgré l'attirail tout entier des quatre mules fainéantes qui ne tirent plus que comme des fantômes, à la poursuite de leurs ombres dont ils ne peuvent pas jouir. De quoi se désolant, ils se replongent dans le sommeil. Depuis belle heure, le correo a fait son deuil de la paresse de ses mules. La cigarette mi-fumée sur la lèvre, le sombrero avachi sur la réscille et sur le nez, il laisse aller les guides sur les crinières allanguies. Jusqu'aux clochettes des harnais qui conspirent silencieusement. Le gendarme ... ! Nous avons dit que nous ne parlerions pas du gendarme. Alors, le Général :

« Zorillal.. Estebanl.. GilPérezI.. oTaél ohél

— Senor?

— Haï donc !

— Si sen...or !

— Eh bien!

— S...ils...s..! »

Le général eut tort de s'opposer à la sieste commune; et regret lui prit de ses protestations quand il s'aperçut qu'à mesure qu'il criait plus fort après lecorreo, celui-ci s'assoupissait davantage. Il retomba sur ses paquets, vaincu, jurant, sacrant, envoyant à tous les diables, et les montagnes et leur poésieet, de douleur, à son tour s'assoupit.

Mais ce fut au réveil que le paysage reparut féerique. Comme la diligence ne s'était pas endormie à la fois tout entière, ce fut d'affilée qu'elle se réveilla. Les odeurs d'herbes exhalant des prairies , entrèrent d'abord dans les naseaux des mules et, d'instinct, les relancèrent vers la botte de foin qui séchait pour elles aux râteliers d'Ernani Ensuite, ce fut le tour du conducteur à redresser son buste grâce à l'allure nouvelle qui remettait en train et en gémissement tous les ressorts rouilles. D'une mule à l'autre, le fouet claqueur mena un vrai tapage de mitraille . Orsu, les dormeurs! Le gendarme releva la paupière... mais il nous est interdit de parler du gendarme. Orsu ! Orsu I Ce fut aussi son heure, au Général.

Oh! comme les prairies verdoyaient; comme bleuissaient, noircissaient les ravines où rechantaient les gaves ; comme les montagnes étaient blondes. Les nuages, courant par troupes sur la large ouverture, rougissaient dans le lointain comme un champ de bataille :

— « Senor! Voici, vers Ronce val, les chevaliers de Roland qui s'éveillent... »

Ce qui paraissait évident au coup d'œil de notre Général c'est que le tableau était magnifique en effet, mais l'appétit féroce auss.

— « Hélà ! arrivons-nous ? »

Le correo autant affamé que le Général, encore que de mineure corpulence, ne répondait plus que par des signes

de tête et, fouettant l'air mieux que les mules, il accompagnait de fllic 1 flac ! son psaume favori :

« J'élève mes yeux vers les montagnes ; (variante au texte de David), c'est là le nid de mes amours ;

« C'est tel que le parfum qui coula de la chevelure sur la barbe, sur la barbe dAaron ;

< Qui descendit sur les franges de sa basquine.

« C'est tel que la rosée de l'Hémon, qui descendit sur la montagne de Sion.

« C'est là que le Seigneur répand sa bénédiction, et concède la vie jusqu'au siècle des siècles. »

— « Peste! »

interrompit le Général, qui ne voyait encore poindre d'Ernani nulle part. Et, élevant le ton jusqu'au lyrisme du courrier, il l'interpella finalement en mesurant son impatience sur la longueur [de deux alexandrins restés célèbres,

« Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ? ? Croyez-vous donc qu'on soit si bien, dans une armoire ? »

Mais le pétulant correo s'écriait déjà, en saluant, d'une salve brillante de coup de fouet, les premières maisons d'un village enfilé au trot des lestes mules :

— 4 Ernani ! messeigneurs. »

NINO PAEA YENTEEO

Ernani méritait d'être annoncé en maître, ainsi que s'en était chargé le correo. A peine les premières maisons étaient-elles apparues, que notre Général s'était déclaré à lui-même émerveillé de leur élégance, derrière la portière où s'allongeait son nez.

La plupart du village, resserré en gorge oblongue par la double escalade des montagnes qui, derrière lui, se rangeaient en deux lignes bleues et droites par-dessus les toitures, ne formait qu'une rue à vrai dire. Mais cette rue était bien la plus superbe caîle de Navarre. A chaque pas des mules en avant, quelque nouveau palais découvrait aux regards son vêtement d'opulentes dentelles, sculptées en astragales et en trèfles ; de sorte que ces deux cents façades gothiques avaient moins l'air de chefs-d'œuvre en pierre grise, que de seigneurs de l'ancien temps assis devant leurs portes, dans leurs jabots de flandre jaune et leur tunique à bruns brocarts . Pensez I Depuis que Ruy Juan d'Urbieta, natif et alcade d'Ernani, prit à Pavie par le collet notre beau roy François Premier

et le fit prisonnier fors l'honneur, il y a belle heure ; et les héritiers de ce noble hidalgo durent certes trouver assez bon nombre de ducats de France dans la caisse royale^ pour se bâtira chacun son castel. Monsieur d'Angonlème ne payait-il pas les maçons ?

Ce souvenir nonobstant, le Général ne trouva pas que ces hôtels en fassent moins remarquables. Mais à cette heure crépusculaire, après trois quarts d'une journée en excursion dans les montagnes de Biscaye, l'écriteau d'une « FUNDA Y POSADA » artistiquement agrémenté de quelque magnifique volatile, eût plutôt fait l'affaire de son monstrueux appétit qu'une exposition de façades gothiques, où iln'yavaitdéfinitivsmentde régal que pour l'œil. Tant est vrai ce dicton de France, qui ne concède pas d'oreille à un ventre aflamé; il a franchi les Pyrénées et parcourt la Navarre elle-même. Nous ne pourrons pas être plus chari tables qu'en ne retenant pas plus longtemps notre homme dans la rue.

Celle-ci d'ailleurs, encore que très longue à l'heure des repas, était, en réalité et à temps ordinaire, assez courte. C'était même le désespoir du correo, à chaque fois qu'il y passait . Lui, qui songeait dès Pampelune, que les donas ernaniennes seraient à leurs fenêtres, agiteraient leurs jalousies, peut-être leurs mouchoirs, peut-être aussi leurs cœurs, au passage inquiétant de l'intrigante malle -poste I.. Que porterait-elle, ce soir, de la province castillane? Serait-ce pour les ninas amoureuses le cartel parfumé d'un fiancé, officier chez le roi? Pour les dames inscrites par l'alcade dans le cahier des mariages, serait-ce l'avertissement précautionneux de quelque amant secret ? Les braves soldats de l'Espagne n'enverraient-ils pas aussi quelque embrassade chaleureuse aux tendres mères du foyer. Et

332 LA LÉGENDE HUOOLIENNE

de toutes ces anxiétés, le corrco était l'objet; de toutes ces passions, l'ambassadeur; de tous ces yeux, le but. Quoi d'étonnant qu'il se crût le galant de chacune de ces ninas, de ces donas, de ces mères! Aussi comme il fallait le voir, à quelques milles de la ville, relever ses cheveux, accommoder le sombrero sur la rescille, rajuster la basquine, friser en crocs soigneux le listel des moustaches et quand il enfilait au trot de ses mules sonores les premières maisons, ah! les coquins flic! flac! dont il enrichissait gaiement les seuils déjà bruyamment réveillés par les roues, las grelots, la ferraille. A. lui! les balcons, les fenêtres: Et vous croyez que son beau cœur ne tonne pas aussi fort que son fou )t?.. A lui ! les maris jaloux et trompés, contre une borne où la patache les accule : et vous vous imaginez qu'il ne triomphe pas?... A lui ! l'alcade lui-même et ses caiabiniersqui, bras croisés devant la porte d'une bevanda, regardent passer respectueusement sous la sauvegarde du royaume les épistolaires supercheries des don Juans, payées au Timbre de la Couronne, par trois méravedis. Et vous ne voulez pas que railleur, sur son siège aux pelisses de chèvre, il ne trône en roi plaisant devant cette civilisation désopilamment farceuse? Et vous ne voulez pas que la rue d'Ernani ne paraisse aussi courte au faquin qui la monte en sincère monarque, qu'elle fut longue à l'estomac de M. Sigisbert?

Mais les royaumes de ce monde sont mensurables, dit quelque part M. de Meaux. Celui du correo trouva sa borne à l'extrémité du village, dans la basse-cour d'une pittoresque venta, où il invita les voyageurs à descendre jusqu'au matin du lendemain.

A peine le courrier avait-il prononcé à haute voix, la traditionnelle légende des arrêts dans les hôtelleries

qu'un chœur mêlé de dindons, de canards, de pintades, lui répondait allègrement.

— « Parfait 1 »

s'écria à son tour le général Hugo, en faisant courir l'œil martial sur les enthousiastes volatiles. Mais^ comme es joies humaines ne vont jamais sinon accompagnées par quelque contrariété, il remarqua, au moment où il ouvrait sa portière de droite, que le gendarme... (dont nous ne devons pas parler, mais qui ne fit qu'un saut de la diligence à la venta), avait disparu par la portière de gauche en laissant celle-ci affreusement béante au courant d'air qui fit tousssr le Général. Toutefoiq, le courant d'air existant, l'honneur de préséance n'en persistait pas moins, et le Général décida,au risque d'uncatharre, qu'il descendrait majestueusement par la portière droite.

Cependant, dès les premiers pas qu'il fit dans la bassecour, pour s'acheminer vers la porte de la venta d'où s'échappait en fumée noire un parfum d'holocauste, notre homme s'enfonça les deux pieds dans une flaque d'eau jaunâtre et prouva aucorreo qui le regardait, que la majesté a peu de grâce à marcher sur la terre du pas commun des gens, et que les montagnes, si elles s'avisaient un jour de cheminer, trébucheraient dans la première mer venue comme les premières maladroites quelconques. Aussi le correo ne put s'empêcher de rire et d'interrompre la marche solennelle du Général, par ces mots :

— « Prenez garde, senor ; vous allez faire un trou dans l'eaul »

Mais lui, dédaigneux, quoique sincèrement ennuyé d'avoir crotté ses bottes :

— « L'entrée, s'il vous plaît?

— Devant vous, monseigneur ! »

Ne disons rien de la fumée graisseuse qui servait de vedette à la venta dont M. Sigisbert avait déjà franchi le seuil. L'eicuse en fut accordée parle Général lui-même, en faveur de l'oie qui rôtissait. Mais, quel silence! dans la cuisine noire qui servait également de salle de restaurant, à en juger par les deux tables des deux coins. La cheminée flambait claire, au milieu. Personne n'assistait donc à l'immolation de la victimes?

€ Obéi ventero?

— Ohél »

répondit une petite voix de nino qui, pour la circonstance, se faisait grosse apparemment.

Et la voix fut certes digne du personnage; quand le Général put voir ce personnage roulant sous une table, à la poursuite d'un vieux chat. C'était jomme une boule, (aimez- vous mieux un gros bouton de rose?) dont le devant s'appelle ventre, dont le derrière se nomme dos ! — par révérence, — et où nous reconnaissons la double adorable façade d'un petit môme de la troisième année, non sans sourire devant cette incongrue exhibition des membres, ni sans embrasser à pleine bouche ces rubicondes joues qui roulent.

Non pas que cette méchante bête fût très commode à surprendre, dans ses ébats acrobatiques. Vous pouvez être le vainqueur de l'Empecinado, allez! Aux yeux de nino vous ne sauriez valoir un chat. Eh! comme ils se regardent avec amour! Comme ils se comprennent avec charme! Les voici maintenant qui se pourléchent. Minet en a bientôt assez, et veut partir. Ah, bast! nino se suspend à la queue de minet et il faut, bon gré malgré, recommencer la prétentaine.

— « Ohé! ^

reprit le Général, comme pour supplier le nino de lui accorder finalement une entrevue. Cette fois, le nino leva la tête. Le chat en profita pour s'élancer sur la fenêtre voisine, la queue tombant sur le rebord par élégance ou par taquinerie, les yeux d'ailleurs toujours béatement fixés sur le nino.

— € Où est maman? » dit l'homme entre le rire.

Qu'est-ce qu'il lui voulait celui-là, avec maman. Est-ce que les affaires de maman le regardaient? Mais pour répondre cette leste réplique avec deux yeux suffisamment explicatifs par leur dédain, voilà qu'il perdait maintenant son chat. Nino grommelant se traîna d'abord sur ses genoux et sur ses mains jusqu'à la fenêtre^ où pendait la queue de minet à cinq pieds de hauteur. Il s'installa sur ses mollets à la manière turque, leva les mains, leva encore, agita agacement les doigts. Ah, bast! la queue n'était pas seulement effleurée au passage. Minet presque endormi ne daignait même plus regarder au danger ; il finissait par allonger une patte, la mouiller d'un coup de langue paresseuse, et se frotter lo nez devant nino qui perdit patience.

Pour se remettre sur ses jambes, le môme exposa de nouveau au grand jour cette seconde figure dessinée rudimentairement, et devant laquelle n'ont pas encore rougi les gens les plus bégueules. A ses inutiles efîbrts et à son grognement, le Général pensa que nino l'appelait à rescousse.

H se précipita.

Nino, se sentant pris par le drapeau blanc qu'il déployait sur toute la largeur de son rose parterre, cria soudain et, remis sur son séant malgré ses cris, il se mit à pleurer en présence du géant monstrueux qui l'embrassait pour se payer de son labeur.

336 I-^ LÉGENDE HUGOLIENNE

— « Nino! Ohé! Nino? »

Soudain, le Général, décrochant sa sabretache, présenta à Nino la garde en cuivre de la lame. L'effet du métal jaune et brillant fut magique. Nino arrêta tout à coup ses sanglots dans la bouche, ses larmes dans les yeux et, tout au spectacle, il regarda. Il voulut toucher aussi. Alors il fallut dégrafer entièrement le sabre, le déposer sur les genoux de nino qui gonflait sa face de bonheur . Mais quand le sabre menaça de tomber,le Général s'empressa de l'agrafer à sa ceinture. Alors ce fut bien autre affaire. Les larmes de nino qui s'étaient arrêtées dans les paupières, de recouler dru, et le gosier de se rouvrir et, aux cris de la vilaine bête, une porte de se démasquer enfin à un angle de la cuisine.

Cette porte noire, faisant communiquer la cuisine avec une pièce qu'éclairait un courtil, fut elle-même éclairée soudainement et laissa voir dans le plein jour de la chambre secrète, le sabre, le chapeau-claque, et la figure.... du gendarme !

Au même instant la porte se referma sur cette vision maudite. Et une jeune femme au type adorablement bas" que, arrivait, qui fit taire nino en même temps qu'elle saluait, rougissante et gracieuse, le Général stupéfié.

Quel était ce mystère?

Page 1