‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 17 sur 25 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

— Monsieur Viclor Hugo, s. v. p. ?

— Qui demandez- vous ? répondit la voix d'un petit liomnie maigre, dont le masque rigide nannonrait rien d'aimable.

Je dus expliquer posément l'objet de ma visite au tailleui' qui, en dehors de scn métier de stoppeur et de rapiéceur, n'entendait pas plaisanlerie. Il entendit moins encore le nom du locataire qui l'avait précédé et dont je dus prononcer le ncm intelligiblement et par deux fois.

— Victor Hugo ? Quéqu'y fésait d'son métier ?

— Des vers !

— Des vers ? J 'connais qu'ceux qu'je répare.

Et ce fut toute la tradition pcétique que je recueillis dans la mansarde où le jeune maître de vingt ans avait écrit ses premiers poèmes. Pour renouveler l'air alourdi qu'on respirait avec peine dans cette étroite cellule, je fis trois pas vers la fenêtre que j'entr'ouvris, autant que le permetlait la table du tailleur installée contre un des deux volets. Le Paris fantastique des toitures que, pour des aventures encore inimaginables, le Diable Boiteux eût aimé voir de là, se développait à l'infini des cheminées fumantes, vers l'horizon lointain. Aies yeux s'arrêtèrent de préférence au dôme du Panthéon que, de cette minuscule fenêtre, Victor Hugo dut regarder souvent. C'était si haut et si tentant pour cet aigle en son aire si restreinte, où il se sentait po-usser des ailes assez grandes pour atteindre à son heure vers ces hauteurs de l'immortalité promise à son suprême et irrémédiable ennui, — l'ennui de la mort d'où l'on ne revient pas et du tombeau dent on voudrait changer ; ce tombeau de la gloire fûtil ce même Panthéon dont le poète malheureux a dit, pour d'autres : ' 1

C'est pour ces morts dont l'ombre est ici bienvenue Que le haut Panthéon élève, dans la nue. Au milieu de Paris, la ville aux mille tours, La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,

Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours.

Quand je quittai cette fenêtre de la mansarde de Victor Hugo où je venais de méditer un instant sur la misère des hurnni-

nés grandeurs, je ne m'aperçus qu'en reprenant Ja porte que celle-ci était resiée ouverte. Huit jours après, quand je revins avec les Ilugoplules devant le n° 30 de la rue du Dragon, pour y poser la plaque qu'on y lit aujourd'hui, j'eus la douleur d'apprendrd que le petit tailleur de là-haut rtail mort. Le courant d'air l'avait peut-être tué. Et je continuai a méditer sur la fatalité des choses de ce monde, où le mauvais sort veut «pie taid de petits' soient sacrifiés à des grands. Si encore', la vie du petit tailleur de la rue du Dragon avait pu servir à ressusciter, une heure, le grand mort qui s'ennuie sous les froides dalles du Panthéon, les Pauvres gens auraient retrouvé, avec ce banal et navrant fait-divers, la plume du maître qu'il y faudrait, pour en écrire encore un chef-d"teuvre.

Le génie est-il autre chose qu'une pléthore du cerveau doid les facultés sont développées au détriment des qualités du cœur ? Les oies ont la capacité de grossir leur foie jusqu'à l'épuisement de toute leur .substance et à Tobstruciicn totale de la cavité thoracique par la masse anormale de ce vésicule gastrique ; mais, après avoir traîné, quelques mois durant, un fardeau disproportionné qu'elles ne peuvent plus longtemps porter, elles meurent ; à l'inverse de ces phénomènes de cérébralité, qui n'ont d'humain que le nom et dont les qualités de l'esprit, en abscrbant toutes celles du cœur, accordent de plus longues années à ces prodiges d'égoïsme qui ne sauraient vivre que pour eux.

— Il est temps que je désencombre mon siècle ! dit pour sa dernière parole, Victor Hugo qui l'avait vécu presque en entier.

Et elle fut longue, la voie triomphale du maître. Sans avcir à la suivre, de la Mansarde où nous avons découvert le poète naissant, au Panthéon où il a remplacé les grands Ancêtres dont le premier inhumé, Mirabeau et son associé Voltaire, furent depuis jetés à l'égoût ; sans les plaindi'e de l'Insolent vis-à-vis que Zola fait, scus la môme voùle, au maître des Romantiques dont celui des Naturalistes fut, la plume à la main, le violent détracteur ; nous laisserons ce mort à son ennui de ne pas vivre encore et nous irons demander à une maison plus pleine do ce

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