ÉPILOGUE
Voici, par ordre de cimaise, la Fantine abandonnée des Misérables où M. Carrière a employé, sans y user trop de pinceau ni d'iîuile, la simple et peut-être trop uniforme monotonie de son art bien énigmalique. \'oici le Satyre de la Légende des Siècles où M. Fantin-Latour a résumé aussi l'cnduleuse ordonnance de sa maîtrise si antique et si moderne, à la fois. Et voici le Victor Hugo magistral du sobre M. Léon Donnât : une main s'enfonce lout bourgeoisement, dans le gilet ouvert, et l'autre main appuie la tête de l'Olympien qui se tait comme celui du Mont Ida, tandis que le bras de cette main repose sur une table et sur un livre où on lit, pour tout titre : Homère. Voici, de M. Devambez, le Jean Vallean en Cour d'assises. Voici, de M. Rcll, la Veillée funèbre sous l'Arc de Triomphe ; de M. Willette, un Gavroche ; de AI. Grasset, une scène de la Légende des Siècles (Eviradnus; et, de M. Rochegrosse, une autre scène empruntée aux Burgraves. Faut-il citer la Mort de Baudin par M. Jean-Paul Laurens, qui a fait mieux ; et le César de Bazan de M. Roybet, qui a fait plus mal ? Et voici enfin la Esmeralda de M. Luc-Olivier Merson qui est tout un poème de grâce et de pitié, et la Première d'Hernani de M. Albert Besnard qui est, avec Théophile Gautier apostrcphant du haut de son justaucorps rouge le Tout-Paris de 1830, le plus curieux feuilleton théâtral ou la plus précieuse chronique de cette soirée historique, dit-on. Mais à toutes ces œuvres qui ont l'audace de rappeler, en cette salle, la valeur des artistes qui les exécutèrent d'après les oeuvres du maître dont la bibliothèque attenante est pleine, deux marbres aux prétentions olympiennes imposent une sévère leçon. C'est, d'abord, le buste de Victor Hugo par David d'Angers qui justifie peut-être, par la grandeur de son style classique, sa prétention d'avoir donné à un homme les proporticns d'un dieu. C'est ensuite le marbre tourmenté de M. Rodin d'où ne se dégage peutêtre pas sa prétention de vouloir apparaître un dieu, sous les grimaces d'un homme si mal en peint. Tel qu'il est ici et lu, lui toujours, lui partout. Vicier Hugo n'apparaît pas moins le seul maître de la maison qui, à l'inverse des autres maîtres que la bienséance oblige à s'effacer chez eux, impose à fous sa pléthorique perscnnalité et dit, comme un nouveau Neptune de la gloire humaine, n ces autres petits Erlo do l'art français qui ont osé
366 LA LÉGENDE HUGOLIEXNE
jeter leur souffle d'iiarmonie dans ce concert d'apothéose en chambre, Place des Vosges, où nul piano même ne fut admis :
Tantane vos gcncris tenuit fiducia vesirl ? Jam cœluin terramque, meo sine numine, venti, Miscere et iantas audetis tollorc moles ? Quos ego !
Sur celte apostrophe classique de ^"irgile, que Cambrouac a traduite en langue si française sur le plateau de Walerlcn, nou^^ n'avons plus qu'à quitter cette maison où le dieu prétend régner seul et sans aide. Qu'y verrions-nous encore pour constater, à chaque objet petit ou grand, la tuméfiante exaltation d'un homme à qui le reste de ses semblables n'a servi que de conglomérat négligeable, bon tout au plus à être sacrifié à cette gloire ? S'il jette sur cette table de milieu les plumes et les encriers d'un Lamartine, d'un Alexandre Dumas et d'une George Sand, ce n'est que pour mettre plus en relief le don supérieur qu'il fait à lui-même de son propre encrier de deux sous et de sa plume d'oie, avec cette humble dédicace due à sa grosse et éclaboussante écriture : « Je n'ai point cherché cet encrier, le hasard Va mis sous ma main, et je m'en suis servi pendant plusieurs mois ; puisqu'on me le demande pour une bonne œuvre, -je le donne volontiers ». Du tact au tact, George Sand sans plus de façon, dit . « Je le trouve si laid que je vous le donne » ; et Alexandre Dumas, en envoyant son porte-plume d'écolier et son encrier de deux sous aussi, qui porte la marque Encre double de Périnc Gugol. ajoute, pour l'histoire que ce- romancier malmena plus durement, au service des autres qu'au sien : « Je certifie que ceci est rencrier avec lequel j'ai écrit mes quinze ou vingt derniers volumes ». Plus avisé dans son hommage qu'il n'osa pourtant pas refuser à Victor Hugo, Lamartine se contenta d'écrire à son rival dont il ne fut pas inférieur, en lui envoyant un encrier rouge, sinqîle et d'aussi bon goût que la dédicace qui l'accompagnait : « Encrier olferi au maître de la plume ». Et autre chose encore que Hugo dans ses portraits à tous âges, dans ses dessins de toute fantaisie, dans ses caricatures de Icute spiritualité, la bonne comme la niauvaise, (car Hugo se caricafairait quand