LE-PORNIC
Vous est-il quelquefois arrivé d'observer, à la fenêtre, un régiraent en marche ?
C'était un gigantesque serpent à multiple couleur, dont la tête représentait une fanfare ; la queue, une ambulance- La tête Gïfflait, Mutait, piatonnait, trombonait, tympanait; la queue cahotait. L'une faisait gaîment claquer, dans la clarté des cuivres et des gammes , sa langue d'or ; l'autre, sur la paille, s'inertisait. Cells-là élait l'âme incorporelle dont le souffle robuste harmonisait l'espace en le vivifiant; celle-ci 'tait la chair morbide. A l'une , l'autre avait servi son organisme jeune, patriotique, chauvin, jusqu'à ce que sa langue enflammée se fût enfiévrée, retirée dans le corps, déjetée par avachissements successifs vers les extrémités agonisantes. La première était la chanson. La dernière
sera la mort. Sur la croupe de l'énorme serpent aux couleurs d'arc-en-ciel les chevaux chevauchaient, comme, sur un cou, des petites bêtes blanches, baies, alezanes . Gur les chevaux^ le grave Etat-major. C'étaient des messieurs gras , guettrés, sanglés , corsetés , plastronnes des croix de tous les ordres, excepté celui de la souffrance . Et les beaux yeux des jeunes femmes se pâmaient d'aise sur ces poitrines criblées d'or, se balançaient sur ces plumets aériens, comme fit Junon sur l'idalique duvet où Jupiter enfanta Mars. Puis, traînait la traînée des lignards. Des pantalons, qui furent rouges ; des tuniques, qui furent bleues ; des fusils, qui furent neufs ; des aigles au schako, qui ouvrirent l'œil au soleil et les serres aux foudres, avant le départ du bivouac. Maintenant, la poussière des routes monte, salit les hommes, brouille les rêves, s'allonge comme un cercueil le long du troupeau en voyage. Pour ceux qui défaillent, la cantinière marche derrière , avec les deux bras doux et fermes de la mère lointaine, avec les deux yeux caressants de la fiancée absente, avec au côté le petit baril de l'espérance. Et le cortège est clos par les charrettes à croix rouge, qui se déhanchent dans la poussière du che" min avec des craquements de planches, comme il s'en fait sur les épaules des fossoyeurs.
Or voici la pauvre histoire d'un pauvre militaire, qui nous est revenue sur le cœur , ce matin , tandis que dans la rue passait le régiment.
60 LA T.ÉGENDE HUGOLIENNE
Le-Pornic, né dans une lande des environs d'Auray était le deuxième gas d'un vieux paysan et de sa vielle, femme. Comme son frère aîné mort sous les vaches ne faisait plus marcher la ferme, les pauvres anciens avaient résolu de pétitionner auprès du général Marceau, dans les cadres de qui Le-Pornic avait été enrôlé.
Le-Pornic n'était d'ailleurs pas plus soldat que ses bœufs, depuis trois ans qu'il les avait quittés. S'il pensait à quelque chose , c'était au pays, et toujours pour pleurer.
Bref, Marceau lui signa son congé.
Le-Pornic abandonna son régiment sur les bords du Rhin et traversa la France, en guêtres militaires mais sans fusil.
Il croyait qu'il n'arriverait jamais à Auray , tant il marchait à pas pressés.
Quand il se fut désaltéré dans la Vilaine, la soif des sources natales devint un hautement et le jeune soldat ne voulut plus s'arrêter avant de revoir les chênes de sa paroisse.
A Elven, il rencontra le régiment de Sigisbert-Hugo en route pour Quiberon, qui l'engagea h accompagner ses hommes, d'étapes en étapes, ou à ne pas dépasser l'ayantgarde, par précaution contre les Chouans qui battaient la campagne.
Le-Pornic ne se maîtrisait plus. Le vent des prairies
soufflant du large, le soûlait. Le visage antique de la terre natale, plus attractif que le visage des géniteurs euxmêmes, se dessinait, lui souriait, l'appelait. Les arbres le regardaient passer. Les bœufs aussi semblaient le reconnaître.
n courait comme un fou.
H était à o«nt pas de la ferme, la bouche entrouverte pour appeler oes vieux^ les bras tendus vers leurs têtes branlante ; lorsqu'un coup de feu partit de la baie voisine, qui foudroya net Le-Pornic.
Un Chouan à cheveux blancs sortit bientôt des hautes herbes, le fusil rabattu, et une maiu sur le cadavre qu'une vieille Chouane détroussait, tandis que la voix chevrotante de l'homme disait :
— « Ainsi périsse quiconque prit l'enfant à son père! »
Comme les L«-Porniç ne savaient pas lire, ils portèrent chez un voisin la feuille de route du malheureux soldat .
Comme ils apprenaient qu'ils avaient tué leur propre enfant ; d'un coup de couteau dans le cœur la mère se Baigna, sur place. Le vieillard Le-Pornic embrassa aux mains les deux victimes et, les ayant enterrées sous la margelle de son puits, se fit conduire chez le juge.
62 LA LÉGENUE HUGOLIENNE
Nous avons voulu que les faits parlassent avant nous et si nous pouvions maîtriser l'indignation de notre âme, nous ferions silence sur ce théâtre où n'eût pas apparu plus tragiquement Œdipe-Roi, fils-meurtrier de Laïus.
Mais retournons à la fenêtre sous laquelle le régiment passait tantôt pour sa promenade militaire et dont les clairons annoncent déjà le retour.
Là, combien sont-ils?
Plug de millo.
A quoi pensent-ils ?
Voulez-vous le savoir?
... Celui-ci, chassé du foyer par la loi, a quitté devant l'âtre deux vieillards, rabougris comme le cep qui fume en se plaignant, et, l'oreille à l'écoute au retour du soldat, derrière la porte entrebaillée, dans l'attitude des Pietà asBiseo sur la pierre.
... Celui-là regarde un reliquaire, et pense. Il pense que le pays, qui ordonna aux fiancés de s 'accompagner jusqu'aux limites do la paroisse et de s'y dire, pour cinq ans:
— <i Adieu! > est un pays inique.
...L'un, fils robuste des larges plaines où l'air circule sans entraves, où nul scandale ne déplace les vaches de leurs landes ni de sa poitrine son cœur, dépérit dans les rues
étouSantes des villes où la première honte du vice a fait rougir et puis pâlir son rustique visage.
...L'autre fut un berger gracile, dans sa montagne. Depuis qu'on l'a traqué vers les casernes, il ouvre son oreille virginale aux mesures grondantes de la haineuse Marseillaise et, comme il n'a personne à maudire ici-bas, il trouve moins de charme et znoina de grandeur aun: roulements des stropheB de Bougst qu'il n'en prenait a'ax avalanches des glaciers du bon Dieu, avec sa bonne ûûte sur les lèvres et sous les yeux aos bons troupeaux.
Et, je le jurQ front découvert, de tout ce bétail-là qui passe il n'sst pas une tête qui pense à la Patrie.
Cependant le serpent s'allonge. La tête mordra bientôt la queue. Que diront nos neveux quand , désertant la charrue comme vile et le foyer comme servile, ils serviront de ligne courbe à l'équateur , sans solution de continuité, — pour le plaisir de la Géométrie ?
MÉMOIEES D'UN" SEEGENT
« Le régiment^ depuis la veille^ était en vue de Quiberon. Un seul hameau, le dernier, nous barrait le passage pour protéger la retraite des émigrants dans la près, qu'île.
L'ordre du jour, signé Hoche, fut roide. Il nous fut communiqué, dès la sonnée de la diane et, sur-le-champ, nous montâmes à l'assaut des meulières.
J'ai rarement assisté à plus sanglant fait d'armes.
Le village n'avait pas de murailles d'enceinte; il s'en fit ayec du foin, qui brûla comme un feu de Saint- Jean quand nous escaladâmes. Il n'avait pas assez d'hommes; il en fabriqua, en disposant sur les toitures une bordée de ma-
checoulia tassés de pierres qui se renversaient sur nos têtes, au passage, par formidables avalanches. Il n'avait pas de biscaïeng ; il pila ses cloches comme poivre.
Ils s'y battirent en héros.
A l'issue du combat, nous ne trouvâmes que les cadavres. Pour mon compte, j 'avais, pendant l'action, ramassé sur le seuil d'une grange un petit avorton de chair humaine, dont sa malheureuse mère avait accouché peut-être là, et dont le vagissement s'éclaircissait parmi les sifflements des balles. Par pitié, d'un tour de bras, j'avais huche le nouveau-né dans mon havre-sac à gros poils. La chance est si bizarre qu'il pouvait bien se faire qu'après l'escarmouche, nous vivrions tous les deux. Et de fait, quand les tambours battirent le rappel, je me présentais devant mon adjudant Hugo, avec cinq casaques de chouans à une main, et le poupon à l'autre :
— «Sergent, ajouta mon chef, pour celles-ci la croix! Pour celle-là, ma protection ! »
En vérité, mon major avait deviné d'instinct le sexe de ce chétif corpusculet qui, sans rougir sous nos moustaches' gigotait dans ma main nue, comme elle.
Ayant remercié mon chef, pour moi et ma trouvaille, je pirouettai sur les talons et rentrai sous la tente.
J'étais père.
Je fus aussi capitaine. Fidèle à la parole qu'il m'avait donnée sur le champ de bataille, le major Hugo, en quelques mois, doubla ma solde et permit de vivre à Quiberonne. Je l'avais appelé Quiberonne, en souvenir de sa terre natale.
Rien, ou presque rien ne signala la période dea premières années . Parmi mes plumets et mes sabres, Quiberonne dormait ou demandait le sein avec des coups de maina impatientes sur la poitrine énorme et bleue d'une nourice de Bretagne, qui nous suivait complaisamment de garnison en garnison, et que nous appelions Cora.
Ainsi cette gracile petite fleur de bivouac, pâle comme du kaolin de Saxe, semblait n'être pas née pour vivre. Ses puremières actions furent d'une inconséquente bruaquerie. Si elle dormait, la nature morte la roidissait, la glaçait, l'inertisait épouvantablement . Si elle ouvrait sea petits yeux vert-d'eau, c'était pour demander le sein avec des lèvres d'affamée. Et elle n'engraissait pas davantage. Déjà, de longues veines bleues apparaissaient sous sa peau diaphane. Quelquefois, les nerfs l'empoignaient avec une telle violence qu'elle lâchait le sein, cassait son cou pour se jeter en arrière, prêter l'oreille au moindre bruit et regarder. . . peut-être un chat, qui la faisait pleurer en se léchant les poils un peu trop bruyamment. Ensuite, le moindre mot la consolait. Alors, elle ouvrait au soleil ses deux petits yeux verts, toujours mouillés de larmes. Et^ hagarde, elle tendait les bras vers le rayon, elle le voulait, elle le voulait, et elle frappait des mains les joues de la nourrice qui ne lui décrochait pas le soleil, à sa guise.
Une fois, la nourrice était malade et me pria d'aller voir à la bercelonnette si Quiberonne dormait toujours. Je me levai, marchai très doucement sur le gras des talons et, me penchai sur la bercelonnette. Petite Quiberonne, un pied dans les deux maina et la chemise retroussée sur le ventre, avaitlesyeux tranquillement ouverts et regardait — lalune.
Cette enfant nous donnera du mal! » dis-je à la nourrice quand je me recouchai.
Elle ne se pressa pas de parler. A trois ans, elle marchait seule depuis huit mois et ne disait encore rien. Il semblait que cette petite âme maladive se plût à la songerie vague et ne sentît pas le besoin d'exprimer en mots exacts les choses fantastiques que sa paupière papillot. tante ne définissait pas. Pendant que ses plus grandes compagnes de garnison s'amusaient à courir autour d'elle, celle-ci, assise dans sa petite chaise que bridait un bâton, ressemblait à ces petits êtres béats dont la légende catholique peuple délicieusement les Limbes,pour le plaisir du paysage. Au re.^te, quelle nécessité pour elle de parler? Ses cadettes comprenaient bien assez vite c^^ qu'elle leur demandait, en remuant le gros pouce du pied, ou le petit doigt de la main. Mais c'étaient ses petits camarades qu l'adoraient surtout. Pendant que les filk ites agaçaient souvent petit© Quiberonne avec leurs rires, qui n'éclataient que de plus belle quand elle trépignait d'impatience et grognait comme une méchante genuche, les garçons au contraire arrêtaient le jeu pour la consoler, la plaisanter en se traînant par terre, autour d'elle, avec des grimaces de Bingo et des dos bossus énormément, comme en trimbalent les chameaux. Et Quiberonne tapait dessus, avec une malice d'endiablée. Eux n'avaient pas assez de tous ces coups, pleins de caresses . Pour gober sur la tête autant de horions que sur le dos, ils se redressaient, roulaient leurs boucles blondes de cheveux sur les genoux de petite sœur, entre ses menottes, partout où, mieux à portée, elle pouvait les mieux roseer. On ne s'arrêtait que roué de torgnioles, étendu sur le plancher comme des pantins roides-mortSj soûlé par ce plaisir que les ni aies, quel que soit l'âge, trouvent en compagnie de l'autre sexe. Ah! elle en avait des amoureux, celle-là ; et la parole était certes
inutile à cette coquine de Quiberonne dont les moindres mouvements capricieux étaient interprétés par le troupeau des petits hommes à son service.
Enfin Quiberonne prit la parole, un soir de Noël, pendant que nous étions à table.
J'avais invité les petits troupiers amoureux d'elle, qui étaient nés également sous la balle et qui accompagnaient leurs pères, de garnison en garnison. Et tout le minde paraissait content, depuis le plus ancien qui n'avait x)as huit ans, jusqu'au plus jeune qui avait bien six mois de plus que Quiberonne. La nuit précédente, chacun avait mis ses souliers dans quelque coin de cheminée et petit Jésus avait apporté, à qui son bracelet, à qui de quoi écrire, à qui un ludion, et le reste. Seule Quiberonne, qui n'avait pu rien demander, n'avait rien eu encore. Par pitié pour elle, j'avais ordonné qu'on apportât sur la table son plus joli petit soulier, qu'on le mit devant elle, sur le bord de l'assiette, et qu'on attenr'ît respectueusement la fin pour juger Jésus en dernier ressort. Jésus! Ah! Quiberonne se fichait bien de Jésus, et de sa traîne de cadeaux. Et sans attendre que Jésus voulût penser à elle, le bonnet sur l'oreille, ébourrififée comme une chatte, elle battait sa prétantaine. Elle fit les cent coups, avec les jouets que lui prêtèrent ses petits hommes. C'était à rigoler, à qui mieux mieux, de la jambe cassée d'une poupée, d'une boucle d'oreille accrochée et tirée par mode de caresse. Quelqu'un lui présenta une bonbonnièrft ouverte ; elle cracha dedans. Du bout de sa fourchette, elle renversait tout et relançait pour la vingtième fois son petit soulier qui avait déjà roulé sur toutes les assiettes et dans chaque sauce. Le repas était des plus bruyants. Dans une glace, en face, je m'épanouissais frais et rouge au milieu des enfants,
CYCLE VENDE ::x 6'J
comme un coquelicot dans une jardinière de marguerites blanches .
Enfin le gâteau arriva.
J'ai vu la tète du Consul, les Pyramides, les chameaux de Saint Jean-d' Acre, le soleil d'Austerlitz, la cathédrale de Bu"g08, le Czar, le Kremlin, les Cosaques, le carré des grenadiers de Ney à Waterloo.... Rien ne fit sur moi une impression comparable à celle que reçurent mes blonds convives à l'apparition du gâteau de Savoie, construit en place forte.
Tous, des yeux, faisaient déjà feu sur la pièce. C'était miracle qu'elle ne fût pas encore culbutée. Mais le signal de l'assaut devait être donné par la reine.
Ils attendirent.
Elle prenait son temps.
Elle finit par abandonner un po'Jchinelle à son sort misérable, et daigna regarder la chose que tout le monde regardait .
Aux yeux de braise de ses petits compagnons d'armes, ses yeux s'allumèrent aussi, et il y eut deux petits canons de pius braqués contre la citadelle.
Le mot :
— « Gâteau! »
courait de bouche en bouche comme un signol d'attaque ; et la reinCj les mains tendues vers la citadelle assiégée, le sourire des braves au visage, la bouche délicieusement ouverte pour prononcer le mot fatal, de s'écrier finalement, à l'unisson :
— « Tatau! »
Ce fut une explosion. Le branle-bas des couteaux accompagna le hourra des cris et des rires féroces. Les brae sapèrent la muraille, abattirent les Russes blancs qui
70 LA LÉCiEKDE IirOOLIENNE
veillaient aux crénaux sous forme de pistaches, enfoncèrent l'enceinte, vidèrent la place, tranchepar tranche, livrèrent au pillage les débris qui restaient sur le plateau bientôt rasé, où l'on sema du sel pour clôturer la fête.
Durant l'assaut, Quiberonne était tombée, une dent sur un pois chiche. L'heureux roi du festin qui partagea avec elle la fève devait, quinze ans plus tard, troquer son royaume de légumes pour une capitainerie où Quiberonne abdiquant la couronne, s'est contentée des épaulettes .
Et c'est au souvenir de ces deux sièges que j'écris comment, à l'un, je la trouvai ; comment je la perdis, à l'autre.
Mais après ces deux batailles d'où je reviens, le cœur content d'avoir fait d'une enfant-trouvée une femme heureuse, voilà que la maison vidée me pemble bien insupportable. Quiberonne partie, adieu beaux jours ! Je grisonne. Je rabâche... Je ne pouvais pourtant pas dire à mademoiselle Quiberonne :
— « Marions-nous, Mademoiselle! »
Vieux fou ! . , .
Allons, je vais écrire à Cora, la nourrice de Bretagne, que j'ai trouvé un autre enfant et que j'aurais besoin de ses services. »
CYCLE \'ENDÉEN 71
NOTEE AISTE
— « Barraquet est mort,
Est mort à la guerre;
Quatres officiers
L'ont couché par terre;
En clignant les yeux
Il leur dit : — Messieurs,
Je meurs d'une mort sévère ! . . .
— ... Comment! tu ne te souviens pas de Barraquet? me dit vieille Mion, en s'asseyant devant la table où je recueille ces légendes .
— Barraquet?... lui répondis-je.
— Oui, Barraquet; l'arrière-petit-fils de Baraquette que
ton grand-père ramena des guerres de Vendée ; notre Barraquet enfin, que vieux Jean fit abattre en pleurant, derrière la maison du Bédat. Et dire que je suis la seule à me ressouvenir du temps passé I . .. Écris donc cette histoire de larmes.
CYCLE ^^ENDÉEN 73
Il faut d'abord savoir que Barraquet était un âne sans pareil. Plutôt court que haut, brun et poilu comme ses frères, on l'aurait cru à ses heures plus vaillant qu'eux. Ce n'est pas que, pour l'atteler, il ne fallut se mettre deux, l'un devant à tirer par la tête jusqu'à lui démonter la mâchoire, l'autre derrière à frapper sur la queue. Mais, une fois sous le harnais, c'était bien le plus fier des ânes. Sa mère avait porté jadis le jeune Barra à Chollet où son petit héros était mort en criant : « Vive la République ! » Elle était venue de désespoir se jeter entre les bras de ton grand-père qui servait au peloton de l'adjudant Hugo et qui la consola, chemin faisant. Bref, Barraquet avait cinq ans d'étable et de bonne conduite chez ton père, quand, un matin, j'appris à celui-ci que je te cueillerais avant la fin de l'année, dans notre potager du Bédat, sous une feuille de chou.
Je m'en souviens comme d'hier. Nous étions partis de la rille, aux aurores. Huches dans la patache, ton père et moi, contents, nous regardions sans parler les premières verdures et les premières fleurs. Et noua étions arrivés au Bédat en trottinant comme vers la fortune. L'époque de la cueillette de notre futur héritier bien convenue, nous rebridâmes pour la ville, pur le coup d'angelus de midi. Ainsi, je te rapportais tout menu au fond d'une boite bien chaude, assise sur une brassée d'herbes fraîches que, pour
épargner le trimbalement de la charrette à ton premier sommeil dans le sein de ta mère, nous avions empilée sous la bâche... Cette chaude boite te fait sourire mauvais diable ; autrefois, tu eusses demandé si tu n'y pleurais pas ; mais écris toujours.
Ton père n'avait pas voulu monter à côté de moi et marchait dans l'ombre courte de l'âne; il sifflait d'aise à la pensée que je l'écoutais, en bâtissant pour le petit ou la petiote des châteaux espagnols. Ainsi nous étions arrivés sur la tête de côte, par où nous allions descendre sur Vérone.
Là^ Barraquet s'arrêtant, se mit à braire d'une façon qui me fit songer que lui pouvait aussi désirer un héritier, ce matin-là. Décidément il était drôle. Devinait-il que nous allions être un de plus sous le toit, et était-ce jalousie ou amour qui le tourmentaient ainsi et le faisaient aller de côté et d'autre du chemin . Je criais à la bête des :
— « Hola!... Hé!... »
qui ne ramenaient pas plus vite à la bride ton père ivre de joie et me répondant :
— « Laisse!... laisse!... »
devant chaque buisson .où il s'attardait à couper des branches d'aubépine que^ de retr>ur à nous, il accrochait aux brancards, aux cercles delà bâche. De sorte, qu'en ton honneur^ mon petit, âne, gens, et charrette, rous étions blancs de fleurs nouvelles.
« Hé! Jean, veille à la bête, dis-je à ton père lorsque nous commençâmes à descendre.
— Ne crains rien 1 > répondit-il.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne reconnais plus mon Barraquet. Sa queue battait furieusement le garde* crotte ; ses oreilles roidies s'allongeaient en amont, au soleil.
et brusquement il tournait la tête vers le bord de la route, comme à l'afïïït, dans l'attente d'un bruit mystérieux qui approchait et que je ne distinguais plus entre les cahots de la charrette.
J'eus le pressentiment d'un malheur et je criai à ton père :
— « Serre la mécanique ! >
Mais comme l'âne, tournant de profil ses lunettes de cuir pour regarder derrière s'était mis à braire, je n'entendis pas ton père me répondre. D'instinct, je me dressai sur mes genoux, je passai ma tête entre les bâches pour regarder la route. Une autre charrette traînée par un autre âne, — une ânesse, sans doute, — descendait à fond de train, mais guidée i^ar deux hommes dont l'un tenant les rênes, l'autre fouettant la bête, paraissaient être des gens heureux de vivre, comme nous, dans le premier soleil de mai. Et ton père s'était campé sur un bord de la route où il leur criait au passage un salut, les mains levées dans le bleu de l'espace et pleines de bouquets d'aubépine.
— « Jean !.. Hé I Jean! . . » criai-je encore. Ah, bast ! Mon Jean, les bras dans l'azur, riait de plaisir toujours criant a])rès ses compères, et ne m'entendait plus.
Cependant la charette des hommes approchait. Barraquet, dents au vent, brayait plus fort, se tordait entre les brancards, commençait à dévier de l'ornière. Par malheur, les guides lâchées flottaient en paquet sur le cou de la bête. Et la charrette entra en danse, avec des secousses qui me firent peur.
L'autre bête nous tenait déjà tête. Mais, assommée de coups de trique, elle filait en droite ligne, excitée par les deux hommes qui, lancés comme flèche, laissèrent bientôt Barraquet derrière eux. Moi-même, aSblée par les hourras
76 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE
de ces gens et le braiement continu de notre Ane, je sanglotai à pleine voix.
Barraquet s'effraya-t-il de nos criées, ou n'écouta-t-il que les soupirs de son cœur? Au Jugement-dernier, il répondra sur ces questions.
Mais quandje le vis s'élancer au galop à la poursuite de l'ânesse, dans le craquement sinistre des planches qui s'entrouvraient et des ressorts disjoints, je fermai les yeux avec l'idée suprême que la charrette emballée allait servir de cercueil à tes funérailles, petiot, et aux miennes. Finalement, un coup sec de roue qui se heurte arrêta mes sensations dernières. Je ne me retrouvai dans mes jupes trempées de sang qu'entre les bras de ton malheureux père qui se frappait au front de désespoir, devant le spectacle de Mion blessée, du petiot probablement mort dans la chaude boite, de la charrette démolie, de Barraquet toujours fier sur ses jambes. Celui-ci nous considérait d'un œil bon, tout en broutant le paquet d'herbes et de fleurs, flottant sur nos épaves.
Par fortune pour mes blessures, une guimbarde passait sur la route, qui voulut se charger des bris de la patache et de moi.
Ton père suivait le convoi ; il tirait l'âne par la bride et répétait entre ses sanglots :
— « Va ! va I c'est la dernière faute de cet âne ! » Et levant le poing sur la campagne et sur la bête, il maudissait les deux ensemble.
Je ne compris le sens de cette plainte que quelques jours plus tard quand, remise sur pied, je ne retrouvai pas Barraquet à l'éiable.
« Où est l'âne ? demandai-je devant le râtelier désert.
— N'en parle plus, répondit ton père en allant s'asseoir devant l'âtre.
— Tu l'as vendu I m 'écriai -je.
— Non, je l'ai tué ! » prononça-t-il sévèrement. Grand Dieu ! quel coup. Les plaies de mes jambes se
seraient rouvertes que la plus petite goutte de sang chaud n'en aurait pas coulé. Je tombai comme un plomb sur une chaise, face à face avec lui , et le considérant sans le comprendre.
— « Tu as tué Barraquet! » exclamai-je.
Alors lui^ dressant la tête comme un juge et relevant son buste penché sur les cendres, les mains allongées sur les genoux, il me regarda fixement et me dit :
«... Tu sais la faute. Apprends le châtiment. Le lendemain de tes blessures, je décidai que Barraquet mourrait. Au premier jour, je pris une marie-jeanne de vitriol d'une main, et le licou de la bête de l'autre. Et nous partîmes pour le Bédat. Il ricanait derrière moi, et je ne sais pas quelle patience le sauvait d'être-abattu sur place. Devant le
fossé OÙ il t'avait étendue en cassant la charrette, je l'arrêtai. Nous nous regardâmes. ]1 cligna les yeux et finit... par broute le talus. J'étais fou d'indignation. D'un coup sec au licou, je remontai sa tête et nous continuâmes à marcher. ^ cent pas du Bcdat, les ricanements reprirent. Je m'arrêtai encore, levai le poing, cognai les deux oreilles ; mais, comme j'avais lâché la corde en dressant le bras, l'animal m'échappa et courut se ruer sur le portail. Comme celui-ci ne cédait pas, l'autre, pour m'atter.dre, de gambader, de se culbuter et de braire, et de braire. C'était la fin de ses insultes. J'entrai le premier. Il me suivait. Je pris un seau et montai au puits. Je fis semblant de l'emplir d'eau et l'emplis de vitriol, après quoi je cheminai derrière la muraille. Il me suivait toujours. Pour cacher la couleur du breuvnge j'étendis dessus trois feuilles de figuier et je posai le seau à l'ombre, en sifflant vers la bête. Barraquet s'arrêta pour m'écouter siffler, et me regarda béatement, le cou tordu. J'eus beau siffler encore ; il ne bougeait pas. Je fis donc un mouvement de bras pour reprendre la corde. Mais lui, reculant brusquement, se lança dans le carré des trèfles qu'il brouta, un œil toujours sur moi. Ce manège dura, jusqu'à ce que je n'eusse plus l'air d'y prendre garde. Et comme j'étais retourné au seau, méditant un croc-en-jambe, subitement je vis l'ombre de l'âne sur le mur et je sentis presque aussitôt deux velours d'oreille me caresser sous le menton. Le misérable espérait m'attendrir! Je rattrapa la corde et en attachai fortement mon poignet pendant que le bandit frottait, frottait toujours. Ensuite, il s'était mis à braire en écartant ses jambes de plaisir. Et puis, de se rouler dans l'herbe neuve. Mais il n'effleurait point du plus petit poil de sa barbiche le breuvage que j'avais préparé dans le seau comme un baquet d'eau fraîche. Je
continuai à l'inviter par un sifflement d'ami qui finissait par me crever le cœur. J'aurais eu la lâcheté de m'attendrir sur le scélérat si quatre militaires, qui rejoignaient leur régiment n'étaient entrés alors pour demander à boire : « Gagnez la cruche, leur répondis-je, et abattez-moi ce galvaudeux I > Ils l' attachèrent à la jambe d'un prunier. Barraquet me regardait joyeusement. Ils s'alignèrent à dix pas, devant lui. Barraquet me regardait languissamment Ils le couchère en joue, commandèrent : « Feu ! » Barraquet s'afîaissa sur la queue. Son dernier regard d'un œil de mort me fut compatissant. Quand nous avons descendu la bête dans un grand trou, sous le prunier, l'œil bon me regardait encore I... »
En achevant ces mots, ton vieux père pleurait. Et sa main se levait dans la chambre comme pour préserver sa tête d'une sentence qui la menaçait, comme pour éloigner l'image de cette tête bonne^ dont l'apparition allait commencer à le poursuivre.
« Mais, chère maman, comment n'en sus-je jamais rien?
— Tu étais en effet trop petit, mon enfant^ pour observer ton père. Mais moi qui ai assisté, cinq années pleines, depuis la mort de Barraquet jusqu'à la mort de Jean, à l'hallucination de celui-ci, les frissons me courent sous la peau quand j 'y repense .
L'dne était enterré depuis huit jours quand, la nuit qui suivit le neuvième, ton père, qui dormait près de moi, s'éveilla en sursaut :
« Mion ?
— Quoi 1
— N'entends-tu rien ?
— Non... Et toi?
— Mo^, j'entends l'âne. Allons voir à l'etable... » J'eus beau me moquer de lui. Il fallut se lever, s'habiller,
allumer la lanterne qu'il prit aux doigts et descendre. Il passait devant, pour m'éclairer. Mais quand il eut ouvert la porte de l'etable où je ne vis que le râtelier vide et les araignées qui filaient dans les bribes de foin accrochées aux solives, lui, la lanterne au front et une main tendue vers
I T n^utJe Ild^ii'u'hie Edition ■ Pan".
Esmeralda et Quasim(3do de Notre Dame de Paris, d'après L.-O. .Alerson. (Musée Victor Hug:o, Place des Vosges
l'auge, immobile, hagard, sans faire un pas de plus il regardait affreusement.
— « Il n'y arien, tu vois I > lui dis-je en me promenant de long en large dans l'étable. « Allons^ rentrons au lit. »
Mais lui, impassible comme une statue et déjà aussi froid qu'elle, il regardait toujours. Je commençais à m'effrayer et je prenais mon homme par le bras^ quand sa tête et la main qui tenait haut la lanterne, s'abaissèrent immédiatement comme foudroyées par quelque chose d'invisible qui tombait dessus, d'un poids insoutenable.
— « L'Ombre!.. Voici l'Ombre!.. » s'écria-t-il. Et ses yeux se tournèrent vers l'escalier de notre chambre, comme pour suivre la marche du fantôme. Soudain le corps entier, attiré irrésistiblement, de s'élancer le long de la rampe, le long du paher, le long des meubles, jusqu'au lit où le pauvre homme tomba, le front baigné de sueur froide.
C'était en effet l'Ombre qui faisait son entrée dans la maison.
Depuis ce soir-là, l'obsession effrayante qui emporta finalement ton père, commença à le hanter. Le jour, il voyait partout la tête d'un âne qui le regardait longuement, mélancoliquement, sans colère. Parfois il s'approchait de la muraille^ sans rien dire, et, d'un coup de crayon, il fixait cette tête d'une physionomie insupportablement compatissante. La nuit, elle prenait sous la chandelle des allongements grotesques dont l'épouvante convulsionnait le visionnaire. Et il fallait voir, à table, ses yeux s'ouvrir blancs, blancs, dès la première bouchée ; s'attacher quelque part, sur la muraille, et sa main défaillante retomber sur l'assiette toujours pleine.
Il fallut renoncer à l'ouvrage et fermer l'atelier de chaudronnerie. Comme le pauvre homme sentait que notre
ruine prochaine me torturait le cœur, il s'écartait de moi. Il s'enfermait des jours entiers, là-haut, dans une chambre qui donnait par une fenêtre sur l'étable. Là, en présence du spectre qui ne voulait pas le maudire, il abrégeait le reste de ses vieux jours dans les angoisses de la hantise. Quelquefois, je le trouvais devant une plaque de nos anciens cuivres, avec un poinçon dans les doigts. Je regardais ... Il avait dessiné l'inséparable tête d'âne.
Une fois, il passa quinze jours sur un de ces cuivres, à tracer une inscription. Après chaque ligne il se levait et, les mains au dos, se promenant de long en large, il mâchonnait des mots inintelligibles qui me semblaient cependant chansonuer entr'eux. Comme je n'ai jamais su lire, je n'ai non plus jamais pu déchiffrer cette plaque. Mais sur le lit de mort de mon pauvre homme j'eus l'explication de cet écrit.
Quand donc le spectre eut sa mesure de vengeance, il ne resta de ton malheureux père qu'un squelette. Tu étais né dans l'intervalle; mais les quelques sourires qui t'accueillirent dans ta couchette furent les derniers éclairs joyeux, entre lesquels ta tête blonde rayonna. Il semblait même que le pauvre homme, en te so variant, eût peur de t'efifrayer.
Peu à peu, il s'éloigna de toi.
Alors il ne lui resta plus qu'à mourir.
Il nous quitta quand tu avais cinq ans. Sur son lit de mort, ses pâles yeux revirent l'image de Barraquet à l'œil compatissant. Enfin, ses dernières paroles, celles que j'ai fait clouer sur sou cercueil avec la plaque de cuivre où il les avait tracées, je te les confie, mon enfant, pour que tu les redises à tes enfants et aux enfants de tes enfants, comme le testament de leur grand-père, fait pour réhabiliter un âne brave qui fut tué par injustice :
Barraquet est mort,
Est mort à la guerre ;
Quatres officiers
L'ont couché par terre ;
En clignant les yeux,
H leur dit : — Messieurs,
Je meurs d'une mort sévère !. . . »