LA VISION DE DON OELAISTOUCCIO
« Il y avait une fois à Naples, racontait mon père entr'autres histoires rapportées d'Italie, il y avait une fois à Naples, dans la pauvre église de Sant-Antonino-dou- Porto, un pauvre recteur qui s'appelait Don Orlanduccio et se mangeait les sangs .
Voici pourquoi :
Ce bon vieillard de Géhova vivait en Melchisédech depuis cinquante ans parmi ses joyeux paroissiens, des pêcheurs du golfe qui, pour attirer sur leur tête les bénédictions deZi CJiriusto, déposaient sur la table du presbytère les meilleurs capitoni de leurs tramails. Mais, après avoir lu cinquante ans et trois-cent-soixante-cinq fois l'anTévan* gile des Noces de Cana, Don Orlanduccio se vit, un jour
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forcé de retourner la page et de commencer la lecture du carême du Christ. La tiédeur des fidèles et des plats d'Orlanduccio avait commencé à la date d'installation d'une troupe dezingari dans le voisinage de Sant'Antonino. Ces bohémiens montaient chaque soir, à grand renfort de galoubets, les pendarderies de Poulcinella dans un théâtre où l'on payait, pour deux b*ïoc8, une chaise rempaillée et une comédie substantielle.
Bientôt les casseroles du recteur oe refroidirent .
Mais ce qu'il y eut de plus pitoyable, ce fut que la kié- Bole se refroidit aussi, cette kiésole si chaude autrefois des haleines et des sueurs salées de l'assistance. Le sacristain eut beau se pendre à la cloche, à chaque heure du soir où le bastringue des zingari commençait ses aubades . Bast ! il fêla son instrument. Et les flûtes de Poulcinella n'en piffrèrent que plus aigrement cet air qui semblait dire :
Monsieur la curé.
J'en suis très fâché.
Mais il faut laisser Lea gens s'amuser.
Bref, Don Orlanduccio s'en gratta si fortement le dessous de son nez, qu'il porta désormais celui-ci deux fois plus gros et deux fois plus ponceau, par devant sa figure.
Les choses en vinrent au point qu'un soir, à l'heure quotidienne d'expoeer pour les quatre murailles le Trèssaint-Sacrement, le sacristain ne vint pas sonner la cloche. Et comme c'était l'habitude d'Orlanduccio de venir se poster sur l'huis de son église, pour voir sortir de chez son voisin Poulcinella les apostats de Sant'Antonino, le malheureux recteur aperçut le maudit sacristain, les deux mains sur le ventre ballonné par le rire, pendant qu'il
descendait cyniquement des trétaux bohémiens.
Un autre soir, la bonne vieille, qui servait Orlanduccio depuis que la jeunesse ne servit plus à elle-même, fit semblant d'essuyer en toute hâte le semblant de graisse qui restait du semblant de souper, sur les assiettes. Ensuite elle prétexta une longue pénitence à réciter devant Sant'Antonino, pour descendre précipitamment à l'église. Mais Orlanduccio eut beau, pendant la bénédiction, tourner à droite et à gauche son ostensoire pour découvrir, parmi le vide des chaises, la douce amie de sa vieillesse ; il ne la trouva pas. Et croyez-vous que la première personne qu'il eut la honte de voir sortir de chez Poulcinella, ce fut elle ? Elle sexagénaire et déhanchée; elle, rouge déjoues comme la crête d'une vieille poularde, gaudrioleuse comme une malandrine, envolée comme une caille de trois mois?
Le pauvre homme crut en mourir . Quand il releva de son mal, il récita une messe du Saint-Esprit pour attirer sur lui l'inspiration. Et, tout le jour, il se laissa penser. C'était le lendemain de la fête de Pâques. Le soir venu, comme pris de résolution, il employa à parer le maître-autel tout le temps que son voisin Poulcinella passa à se gaudir. Et quand la représentation fut terminée, voici que notre recteur ouvrit le tabernacle, prit le ciboire dans ses mains et, s'entourant de lamières, vint se poster sur la porte de l'église. Les trois cents cierges allumés sur l'autel projetaient comme une rivière lumineuse jusque dans la rue, jusque sar les lampions fumeux des bohémiens, jusque sur leurs toiles de parade dont le grain vil et les dessins grossiers servaient de fond noirci au blanc surplis de mousseline, à l'étole moirée bosselée d'or, au grémial enluminé d'agneau pascal, au saint ciboire du vieux prêtre.
Orlanduccio attendait là que la foule, dégorgeant de la baraque, fût descendue dans la chaussée . Et quand il vit le moment propice de s'adresser à la plus grande cohue, le bon recteur, d'élever son ciboire et de s'écrier, comme un énergumône : — « Ecco, signori, eccoci l'vero Poulcineîla ! >
L'hilarité du prêtre et la sainteté de sa custode gênèrent tellement le peuple, qu'il ne sut vraiment pas comment faire pour jir© avec l'homme et rester en même temp3 sérieux avec le bon Dieu du Très-saint-Sacrement. Car le recteur parlait encore : — < Mes fils, vous avez ri six mois chez un pitre qui vous a fait payer deux sous, par représentation; et vous aviez ici un maître ès-joies, qui vous en promettait pour rien. Jugez vous-mêmes, mes enfants, et entrez voir. J'ai dit que ça ne coûte rien . J'ai dit, et l'on commence !.. »
Alors, accompagné de cloches, de crécelles, d'orgues et de plain-chant, voici notre Orlanduccio qui marche vers l'autel. La foule des gouailleurs le suit, s'entasse, emplit l'église, semble faire crever les quatre murs et surtout le recteur qui n'en peut mais de joie à voir ses ouailles anciennes, bouche à l'air, silencieuses, prêtes à tout entendre.
Aussi bien, Orlanduccio ne se contient pas plus longemps. Il courait vers l'escalier de la chaire, apparaît là comme un camélia rutilant dans un cornet de papier clair, et, brandissant ses mains sur les badauds, il commence ce prône :
— « Moi, Orlanduccio, recteur de Saint Antonino par la grâce divine etle Saint-Siège-Apostolique, je fus transporté hier, dans une vision, jusqu'à la porte du Ciel.
Je commençai par frapper avec un marteau d'or sur un gros clou en diamant qui servait au battant de plaquette. Mais je frappai d'abord à petits coups, parce que mon cœur qui frappait aussi d'émotion dans ma poitrine, m'épouvantait au point que je pensais voir s'en ébranler, sur ses douze colonnes de jaspe, le Paradis entier. Quand je fus fatigué de frapper, je collai ma bouche à la serrure et je me mis à dire :
— « Saint-Pierre du bon Dieu, ouvrez par pitié à votre serviteur Don Orla nduccio, recteur de Saint Antonino de Naples !
Alors une voix brusque dit :
« Qui est 1 à ?
— Saint-Pierre du bon Dieu, répondis-je, je suis don Orlanduccio... Vous savez bien,., don Orlanduccio dou Porto.
— On n'ouvre pas, le jour de Pâques, continua la voix; vous reviendrez demain.
— Saint-du-Christ, ajoutai-je, m'en a-t il aussi bien coûté de me mettre en voyage. Car mes cierges flambent dans mon église, en attendant que je retourne. En vérité, vous
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ne pouvez pas me renvoyer avant d'avoir prêté l'oreille à ma supplique. >
J'entendis donc un grognement de concierge, puis trois tours d'énorme clef dans la serrure ; et j'entrai. Mais j'eus beau regarder l'auguste clavigère, je ne reconnus pas Simon-Petrus. Le petit homme qui m'ouvrait, était laid comme un singe, rond comme un cuvier et ressemblait, avec ses deux bosses de l'échiné et du ventre, à une comporte de vendanges, toute de moût barbouillée, qu'on charge des deux côtés avec deux échalas.
« Vive Dieu ! m'écriai-je en le considérant, si vous n'êtes tonneau et si vous êtes Saint-Pierre, permettrez- vous à votre serviteur d'entrer en conférence ?
— Leste ! me dit la main en refermant la porte. Si vous voulez attendre mon patron Simon-Pierre, dormez ici jusqu'à ce qu'il retourne de la Pâque. Quelle idée drôle avezvous eue de venir lui parler, ce soir ?
— Excusez ma paresse. Monseigneur l'employé. Mais comment ferai-je pour être demain dans Sant'Antonino, à l'heure de la messe ?
— Ahl recteur Orlanduccio, vous êtes cramponnant et vous ferez à votre guise. Je n'ai pas assez de loisir pour écouter vos plaintes. Vous avez ici une chaise ; là, la porte. Au choix. »
Mais voilà que, pendant que l'insolent substitut-portier me parlait de la sorte, une tête de vieux fit voir les trois quarts de son œil à un guichet. Comme cela se pratique chez nous quand nous ne voulons pas recevoir quelqu'un et le voir cependant. Et comme j'ai les yeux très bons, je vis la tête que faisait le vieillard. Celui-ci fut pris par mon regard, et n'osa plus bouger que pour me faire signe en levant le menton, comme pour dire :
« Eh bien ! quoi ?
— Je suis don Orlanduccio, recommençai -je, et je tiendrais à voir Simon-Petrus.
— Orlanduccio ! s'exclama le vieillard, Orlanduccio I recteur de Saini- Antoine, qui m'a remis les yeux et m'a blanchi la barbe, l'an dernier, à l'autel de sa paroisse où j'ai encore ma statue ! Qu'il entre, le saint homms. Gnor Orlanduccio, par ici, s'il vous plaît. C'est moi Simon Petrus lui-même. »
Enfin, il était presque temps.
Le petit laid fit la grimace en m'introduisant. Mais j'eua tant de plaisir à marcher vers Saint-Pierre, que je ne regardai plus à rien.
J'entrai dans une loge mais une loge^ mes enfants,
dont je ne verrai jamais la pareille ; et j'arrivai jusqu'à l'apôtre.
Vraiment, je fus surpris de le trouver en compagnie de sainte Pétr ouille, devant une table où il n'y avait plus que des bouteilles d'or et des verres d'argent. En me voyant, Saint-Pierre voulut se lever . Mais il tourna aussitôt sur ses jambes et tomba dans son fauteuil, avec un sourire extatique.
« Mon fils, me dit-il, quand il ouvrit les yeux, nous célébrons la Pâque. Et qu'y a-t-il pour votre service ?
— Il y a, Saint-Pierre, que je ne sais plus comment vivre de stockfisch et d'humihations à Saint- Antoine, et que je voudrais bientôt mourir.
— Mourir ! ... Y pensez-vous?
— Ohl depuis près de trois mois^ Saint-Pierre. Vous avez connaissance des zingari de mon voisinage, vous qui n'ignorez rien.
— Parfaitement, mon ami I
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— Et de la solitude de mon église?
— Oui!
— Et de mes jeûnes, et de mes fièvres et de mon impossibilité à résoudre le problème?
— Ehl mon enfant, je savais tout cela; mais, que diable!... On prie Saint Pierre, alors; on vient le voir. Tenez, voulez- vous la solution? Pétronille, apporte moi ma canne. Recteur Orlanduccio, accompagnez -moi. Nous allons voir le bon Dieu... Votre bras, s'il vous plaît? »
Vous comprenez si je fus fier d'ofïrir mon bras à Saint- Pierre. Nous marchions comme deux camarades, et il avait en me parlant des mots si drôles que, malgré mon besoin
de pleurer, j'étais forcé de rire à me tordre le ventre- Mais il ne faudrait pas entendre par là que le saint homme fût
ivrogne. Les saints, me? frères, ne peuvent pas pécher.
Ainsi nous allions, devant nous en passant sur les étoiles comme sur des petites pièces d'or, et nous commençâmes bientôt à voir du monde sur notre route.
Plus nous rencontrions de groupes, et plus nous les trouvions joyeux. Si bien qu'à la hauteur des saints, les bienheureux nous parurent moroses, malgré leur bastringue de toute sorte de musique. Les saints ne dansaient déjà plus sur leurs jambes et roulaient comme des boules, dans les nuages d'encens qui servaient de plancher à leur ciel. Il fallait voir surtout les patriarches. Les bons vieux banquetaient jusqu'à rouler sous les tables. Et fussent-ils tous disparus ! Le bon Saint-Pierre n'aurait pas été obligé d'accepter tous les petits coups que les anciens, ses pairs, lui ofiraient dans des coupes grandes comme cent cuves.
— € Cette fois, disait-il, c'est le dernier I . . . >
Ah! bien oui, le dernier! Et tout ce monde que nous avions à traverser encore, les anges, les archanges, ïlea
chérubins, les séraphins...., que saisje, moi.
Rnfin, nous arrivâmes à un rond-point où il n'y avait plus que des spectateurs, vêtus des plus riches costumes, assis dans des fauteuils d'or massif, devant une espèce de grand théâtre dont le rideau était baissé.
— « Nous arrivons à temps », me dit Saint-Pierre.
Et il me demanda la permission de s'éloigner un instant, pour nous trouver deux places. Pendant qu'il parlait à un grand vieux de son âge, je lus sur les affiches de soie, collées à des poteaux de pierres fines, le titre de la pièce et la distribution des rôles, comme il suit :