MYSTÈRE EN 5 ACTES
Personnages :
L'homme, Christus.
La femme, La Vierge,
La révolution, Satan.
Un vieillard, Saint- Joseph .
Des échansons, des musiciens, etc., etc.
Bientôt Saint-Pierre me fit pst !... J'allai à lui et m'assis, à ses côtés, dans un des premiers sièges. Alors, nous entendîmes frapper trois coups. Le rideau se leva et les acteurs entrèrent en scène.
Je ne fis pas d'abord bien attention aux paroles, parce qu'elles étaient d'un latin un peu savant. Je demandai surtout à Saint-Pierre qu'il me fit voir Jésus-Christ.
— « Hél tenez ; le voilà précisément qui arrive, dans ce costume de bamboche. »
Saint-Dieu! mes amis, comme il se démenait. Il s'assayait enfin, après force discours, devant une table chargée de pintes. Et, d'un verre à un autre, il arrivait jusqu'au cinquième acte sans s'être encore levé.
« Et la Vierge? demandai-je à Saint-Pierre.
— La Vierge? me dit-il. Ne voyez-vous pas cette rougeaude de joues, de cheveux, et de robe, qui danse une bourrée au bras de saint Joseph. Mais elle en va mourir, la sainte dame. Quel bon sang, vertudieu I. . .
... Enfin, finit-il par me dire quand le cinquième acte fut terminé, voici un Nouveau-Testament qui vaut l'autre. Mon cher Orlanduccio, redescendez à Sant' Antonino ; prêchez vos paroissiens sur ce que vous avez vu, — sinon sur ce que vous avez ouï à cause de la latinité; — et s'ils ont envie de retourner à Poulcinella, dites à ces badauds qu'entre nos farces et celles de zingari ils n'auront pas choisi la plus risible ! ... »
Ainsi, mes fils, me suis-je réveillé après ces paroles. Et j "ai voulu vous instruire de ma vision afin que s'il est parmi vous des incrédules, ils aient le témoignage de ma parole ; et que s'il est encore des rieurs sur la terre, ils vivent et meurent en compagnie de Jésus-Christ, dont la haute gaité réjouira le cœur des honnêtes et des intelligents, jusqu'au siècle des siècles.
Ainsi soit-il. »
La vision d'Orlanduccio fit son effet. On revint à Sant'Antonino écouter les farces du recteur, derrière lesquelles une moralité se cachait, chaque fois. Et ce fut enfin au tour des zingari, de maudire le prêtre sur leurs trétaux déserts.
SŒUK ERSYLIE
Oh ! je sais bien, ma sœur, que cette feuille, où je vais crayonner votre image sur le fond d'or de mes vieux souvenirs, est une feuille sparsile, une de ces dix mille feuilles automnales qui s'égarent en novembre, dans les coins des forêts.
Et, quand le vent du hasard la prendrait sur son aile fluide, traverserait-elle mon grand pays de France et votre si lointaine Itahe, sans se piquer de mille pertuis aux paillettes cristallines des glaciers Apennins, sans se recroqueviller aux sapinières des Alpilles.
Et quand, par fortune suprême, elle viendrait frapper aux volets clos de votre cellule comme un oiseau mouillé, boueux, blessé, vos blanches mains odorantes d'encens ne craindraient-elles pas de souiller leurs catholiques chairs au contact prohibé d'une feuille païenne. J'y écrirai cependant, o ma très douce sœur, avec le désintéressement d'un amoureux sans espérance, mais aussi avec tant
d'amertumes au fond de l'âme que si je les épanche comme un filet d'eau noire sur cette page blanche, vous qui n'êtes une sainte que pour couvrir les hommes de votre charité, vous allez lever sur ma confession larmoyante le scapulaire en bure de vos seins attendris et votre absolution bénigne, o ma très douce sœur Ersylia!
Je ne vous ai vue qu'une heure, madame, et je m'en souviens toujours. Vous deviez être sœur professe, à en juger par vos yeux ascétiques et par les franges en byssus de votre ceinture de flanelle et par votre croix pectorale en fine burgaudine. Aujourd'hui, vous êtes assurément abbesse ; car votre corps de blonde impératrice était né pc>ur les majestueuses processions. Il rappelait à tout voyant ces demoiselles de haut lieu qui passaient, sous poudre épaisse et fin brocart, du château seigneurial dont héritaient leurs frères à la riche abbaye qui leur servait à elles-mêmes d'apanage dotal. La crosse de vermeil doit aller à vos mains aussi élégamment que la quenouille d'autrefois, et l'anneau d'or dont sont contresignées vos chartes non moins bien que la bague d'argent qu'avait passée l'évêque à vos doigts blancs de sœur novice.
Et nous nous étions embarqués, vous et moi, dans le port d'Ischia, sur un bateau qui devait nous transporter à Naples, dès les premières heures du matin. L'air était doux; le ciel blondissait ; la mer bleuissait ; vous prîtes un siège sur le pont où vous vous assîtes en matrone pour dominer du regard les vastes flots. Moi, je vous contemplai comme une patricienne des temps romains, tant purement se dessina sur les eaux bleues votre visage au profil de médaille, et votre buste plein. Et, pour vous admirer comme un chef-d'œuvre, je me jetai sur un banc, à quelques pas de vous .
100 LA LÉGENDE HUGOLIEXNE
A force de vous regarder sous la pleine lumière, mon œil sentit qu'il était ébloui et j'entrai désormais en extase devant une grande dame toute blanche^ avec des ors autour du front, des ors sur le manteau aux crépines flottantes, des ors aux mains, des ors partout. Quelquefois la voilure d'un brick doublé par notre embarcation vous blanchissait soudain, avec un miroitement de glace. Ensuite, revenait le blond soleil autour de votre tête. Et dans ce grand navire^ qui me berçait rythmiquement sous le ciel incarnat., je me laissais fasciner par vous, comme un enfant par une fée suspendue aux courtiiies de la bercelonnette.
Une fois, votre tête se tourna vers moi et vos deux yeux me regardèrent. Alors, comme une troupe d'anges irrités vint autour de vous, qui cassèrent à pleins poings les longs rayons de votre limbe d'or. Il ne resta de ma vision que vos yeux troublants, que votre chair de femme, votre chair palpitante, affolante, appétible. Votre fluide m'immergea, m'inonda, me soûla ; l'intensité du plaisir qui envahit mes sens -2.1' épouvanta moi-même et je fermai les yeux , comme si j'eusse eu peur de mourir.
Lorsque je relevai mes paupières vers vous, votre grand visage de bienheureuse scandalisée s'était détourné, et votre regard rêveur courait bien loin de moi, là-bas, là-bas, au fond de l'eau, où Naples émergeait des flots bleus, où volaient telles que des flocons de neige les troupes vagues des mouettes pansues et des maigres cigognes.
Je n'étais pas brise de mer, je n'étais pas serpent; et j'aurais voulu devenir l'une et l'autre, pour glisser jusque BOUS vos oreilles inapprises encore, pour essuyer sur vous la phrase double de la tentation.
Et d'abord avec la brise, sur un air chaste de guitare, je vous aurais psalmodié une lamentation , comme un moine dévot béatement agenouillé aux pieds sandales d'or de la Vierge très pure :
— « Ma sœur, ma chaste sœur qui admirez la grande mer, la grande plage, le grand soleil, et le grand ciel, pouvez-vous supposer qu'il existe une chose plus grande que cela ? Vous , dont les nobles pieds blancs sont passés des langes du berceau aux tapis de l'autel; vous qu'enferme une cellule plus jalouse que le cœur d'un amant ; vous qui n'avez encore vu passer le monde que sous les grilles de la chapelle et du parloir; vous dont les yeux mystiques n'ont fixé que Jésus, sur les vitraux, sous l'hostie sainte, dans votre cœur ; croiriez- vous que l'immense bonheur, ce bonheur qui afifole, idéalise une vie toute entière, soit en dehors de Jésus, des grilles, de Ja cellule, du couvent? Oh! je vous épouvante. Ne craignez rien , ma sœur, je ne vous dirai pas le nom de ce bonheur avant qu'il ait remué vos entrailles de vierge, avant qu'il ait subjugué votre cœur de femme comme la plus auguste religion à laquelle les autres religions sont soumises.
« Mais si vous le permettez, à moi qui vous aime très catholiquement, madame, je vous accompagnerai jusqu'à votre couvent. D'avance, je devine l'aspect de celui-ci. Ce sera une maison d'ancien seigneur, noire comme les murailles des vieux temps, large de salles et de portes comme l'opulence qu'elle hébergea, et tranquille comme il convient aux âmes contemplatives.
« Nous trouverons une dame acolyte sous la porte ogivale, au tympan historié de monstres ; nous prendrons au bout de notre doigt l'eau bénite que nous offrira son aspersoir trempant dans un goupillon d'argent, sculpté de têtes
infernales. Ensuite vous me présenterez au chapitre des anciennes comme votre aumônier en titre, et vous me ferez introduire dans une cellule dont le double grillage regardera, en face, le grillage de vos croisées.
« Et nous commencerons à lire les Saints Livres.
« L'intelligence des textes sera pénible, ma sœur, et vous qui n'aurez pas encore chaussé de besicles savantes votre nez de princesse, vous m'appellerez à votre secours. Je vous ferai de l'exégèse sur une bible, sur un missel, sur un livre d'ascète. Ohl je serai savant, sur le sens littéral et sur le sens anagogique. Sous votre capulet crépinant sur ma tête, à côté de votre bure blanche, chaude, agacée aux difficultés par vos pieds frétillants, devant la page du manuscrit je pâlirai, je tremblerai, je baisserai les yeux, je recommanderai aux Saints la chasteté de nos deux âmes. Et, quand mon explication vous aura satisfaite, vous vous renverserez sur le dossier de votre grand fauteuil gothique et nous resterons tous les deux en silence, pour remercier l'Esprit. Ensuite, sans lever vos yeux vers moi, vous recevrez ma révérence; je vous abandonnerai à la douceur de la contemplation, emportant moi-même, pour mon salaire, la beauté calme de votre sainte image.
« Ainsi, de livre en livre, ô ma sœur, nous arriverons à la lecture de ceux qui parlent sans ambage. Le dernier terme de la transcendantalité sera ce mot émanant de la chair, (puisque sans la chair nous n'en sentirions pas l'onction), mais purifié par un long exercice d'abstractions, divinisé par Dieu lui-même qui s'en revêt comme de sa substance, ce mot qui compénètre l'universelle matière, Je mot qui suspend les esprits aux chaînes d'or de
l'empyrée, ce mot des saints, ce mot des anges, que nous prononcerons spirituellement : — Amour !
« Nous raisonnerons, à perdre haleine, sur l'essence et la causalilé de ce principe immatériel. Nous nous enfoncerons dans ses obscurités fulgurantes, dans ses insaisissables quintessences, jusque dans les profondeurs de son inaccessibilité.
« Peu à peu, nous descendrons de ces hauteurs, fatigués d'éblouissement . Et, mêlant toujours Dieu à nos colloques, nous essayerons de deviner avec moins de paroles ce que c'est que l'amour. Nos fronts, jusque-là blêmis par la tension de nos esprits, commenceront à perdre la pâleur des mourants. A mesure que nous pénétrerons avec des mots réels dans le monde existant des choses, nos joues exangues, se coloreront davantage. De questions en questions nous parviendrons à la dernière, sans effarement, parce que nous aurons ménage à nos curiosités des transitions savantes.
« Alors, nous serons descendus du paradis des âmes à la terre des corps . Et moi, qui vous aurai révélé la physiologie des appétits moroses, je resterai honteux de vous avoir instruite, intimidé par mes désirs, devant vous tremblante d'émotion, atterrée par les premières secousses de la chair excitée... »
Ainsi vous parlai-je longtemps, madame, sur ce pont de navire où vous rêviez devant la mer sereine, devant la côte endormie aux pieds blancs du Vésuve. Mais vous ne lûtes pas dans mon œil ma prière et la parole, que je donnai à celle-ci, passa, basse et mourante sur vous, comme une brise de printemps sur un couvercle de tombeau.
Il me restait le regard fascinateur du serpent, pour vous attirer sur ma bouche ; il me restait ses robustes anneaux pour vous envelopper, vous renverser, vous posséder tout entière.
— « Et que faites-vous donc ma sœur ; agenouillée sur les pierres tombales? Pensez-vous réchauffer de vos vitales chairs les ossements de ceux qui ne sont plus ; ou voulezvous, avec votre corps de femme, planter, comme une ronce dans le cœur en cendres des chevaliers défunts, le regret de ne plus posséder leurs damoiselles de temps jadis? Qu'êtes-vous donc, étrange fille, pour ne rien éprouver des fièvres du désir lorsque, sous vos genoux féminins, les morts antiques se réchauflent ; lorsque, devant le rayonnement de vos chairs virginales, un pauvre enfant glacé par une volonté de fer qui le rive au devoir, se brûle, se calcine, délire, ira désormais à tâtons par la ville, jusqu'à ce qu'il heurte à votre porte, ô femme sans pitié! Là, dans la nuit, dans la boue, ce jouvencel des Bénénades s'étendra sous vos fenêtres closes. . .
« 0 1 qui n'a point connu, fût-ce un jour dans sa
vie , une fenêtre bénie entre toutes ? Elle était construite en ogive ou en carré vulgaire , à l'angle ou le long d'une rue . Quelques pots de fleurs simples poussaient sur elle. Peut-être des liseions y grimpaient à la corde et tapissaient mystérieusement le tout. Le matin , l'on passait sous elle, où voir briller sur les vitres le plein soleil. Alors on avait au fond du cœur autant d'aurore que là-haut. Le soir, c'était la lampe qui faisait clair derrière les rideaux, sur une table, devant laquelle quelqu'un travaillait en pensant, tandis qu'en bas quelqu'un pensait aussi. Oui, l'on pensait, mademoiselle, que cette lampe est la veilleuse qui s'allume, à la brune, sous les pieds blancs de la Madone,
aux coins des rues. Car vous êtes cette Madone blanche d'innocence, revêtue de beauté. Votre trône est cette table où vos doigts courent dans la laine, où vos mains de neige s'étendent sur le linge moins blanc, où votre vertu laborieuse se fortifie et se conserve. Et le dévot qui joint les mains devant vous, là-dessous, dans la nuit, c'est moi qui vous aime , mademoiselle , et qui me sens meilleur depuis que je remplis mon cœur et ma pensée de votre image. Quand je passe ici, après un long détour, où j'ai abandonné mes plus urgentes affaires et mes meilleurs amis, je me dis : — « Elle est là-haut ; mais à quoi pense-t-elle? Peutêtre à moi. » Et je me sens frissonner comme si c'était la bénédiction de Dieu qui tombe des étoiles , à travers le soir froid, sur ma tête. Alors je parle tout seul , comme si vous pouviez m'entendre. Quelquefois je pleurerais pour vous remercier. Mais les passants me regardent. Et je reprends mon chemin, en vous renvoyant, centuplées, les bénédictions que j'ai reçues de Dieu. Au bout de la rue, je me retourne encore, je revois votre fenêtre... 0! quel pauvre malheureux n'a point connu une fenêtre ? . . .
« A l'appel défaillant de ma voix, ô ma sœur réveillée qui m'aurez écouté comme un guillare moribond sous les vitres brouillées par votre haleine, vous m'ouvrirez votre fenêtre. Lors vous m' apparaîtrez , encadrée par les rougeoiements vacillants de la lampe, le voile à demi décoiffé, les cheveux au vent du soir, le scapulaire ouvert , les seins crevant la bure, la croix d'argent parmi les seins^ et les feuillets de votre livre d'heures tremblant dans vos doigts blancs de psalmodiante effrayée. Et moi, déjà tou de plaisir, je bondirai de la borne qui m'aura servi de siège, j'irai m'agenouiller sous le mur où
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votre croisée s'ouvre; j'y collerai ma bouche, jusqu'à ce que vous réjjondiez :
— « Qui êtes-vous?direz-vous doucement, voix plaintive du soir qui suspendez la prière des Saints aux lèvres saintes de leurs filles ? Qui êtes-vous, cœur languissant d'amour, dont les mots passionnés font rougir les fronts blancs des épouses du Christ? Qui êtes-vous, mots embrasés qui roulez jusqu'à moi, dans la nuit, pareils à des étoiles?... »
— « ... Je suis, vous répondrai-je, la traînée d'aile de l'oiseau retournant à son nid, sans compagne ; je suis le frisson de la fleur solitaire, le soupir de la mousse foulée sans être vue, la goutte de la source laissée à son ruisseau par une lèvre dédaigneuse. Ma sœur, je suis un jouvencel qui aime. Et je m'étends abandonné, malade, moribond, dans la glaciale, noire, et longue alcôve des longues nuits. »
« Et vous, ma bonne sœur, vous vous attendrirez. Vos larmes tomberont sur ma tête, et vous direz en vous penchant : — « Si ma fenêtre était moins haute^ et moins épais son grillage, et plus sourde la mère abbesse, pauvre affligé^ je descendrais vers vous. »
« Et moi : — « Ni votre fenêtre n'est si haute, ni votre grillage si épais que je ne puisse atteindre l'une et crever l'autre de mon poing. Car l'ange des compatissances tient fermés œil et oreilles de votre mère abbesse, et les étoiles brillent déjà comme des cierges pour la cérémonie de charité que vous allez donner en spectacle à la nuit. »
— « Mais le mur a dix aunes, jeune homme, et j'ai vu des lézards tomber de sa hauteur et se casser comme des
cires, sur le pavé d'en bas. »
— «0 sainte dame, digne d'amour, qui avez égrené
tant de rosaires, les mains jointes sur v^tre robe de flanelle, n'en avez- vous pas déjà consacré les saintes bures ? N'avez-vous pas consacré vos ciseaux par le travail quotidien que vos doigts maigres promènent sur les soies, soub le regard du Crucifix ? Prenez donc votre robe, ma sœur. Prenez vos ciseaux. Et maintenant, par charité pour moi, taillez des bandeaux de flanelle, longs comme des barreaux d'échelle. Nouez chaque bout de ces bandeaux à deux bandes plus longues. C'est bien, ainsi. La bénédiction du Seigneur est sur cette échelle faite de votre robe. A présent jetez-la jusqu'à moi, en nouant les deux bouts du sommet à deux losanges du grillage. »
« Ainsi ferez-vous,tremblant d'être surprise. Ainsi monterai-je, sûr que je vais au ciel.
« Le grillage de la fenêtre ne vaudra pas un papier sous mes doigts^ et je le plierai en deux contre un quartier de la muraille.
« Mais vous, qui vous serez dépouillée de votre unique robe pour me faire la charité , honteuse alors de vos chairs découvertes, vous vous serez cachée sous les draps blancs de votre alcôve.
« Et moi, d'un bond dans la cellule, leste comme don Juan, beau comme Lucifer^ ardent comme le feu, hardi comme l'amour: — « Où es-tu ! » m' écrierai -je en vainqueur. Je volerai de coin en coin. Je bondirai jusqu'à ton lit. Et là, feouriant et farouche, et prolongeant sous ta lampe mon ombre large jusqu'à ton Crucifix que j'enténèbrerai : — « A nous deux, maintenant, poursuivrai-] e. Toi seule et moi, nous vivons dans le monde. Chaque homme, chaque chose existants, ne furent qu'un fil dont est tissé le grand rideau sous lequel le mystère delà vie se cache jusqu'à
108 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE
l'heure voluptueuse de la révélation. Alors, la main du mâle déchire le rideau ; la vie apparaît dans sa brutalité majestueuse; Dieu lui même disparaît dans l'ombre que l'homme fait à la femme, afin que celui-là possède celle-ci in divisil)lement. Voici qu'un dernier mur, fait de dentelles, tombe. Voici que ma nouvelle terre apparaît, ronde et coupée comme deux hémisphères, blonde comme un champ d'épis murs. Voici briller mon soleil, ô ma maîtresse, dans tes yeux. Voici les germes excités. Voici la vie qui passe. Femme , l'entendez-vous courir dans mes veines ronflantes, la sentez-vous couler dans votre chair ouverte, troubler votre substance, plonger dans un brasier voluptueux, vous, et moi, et la terre, et la lune, et cette pluie d'étoiles qui me rayent le cerveau de lignes embrasées... >
Vous devinâtes que l'ange désertait ma conscience adultère ; vous vîtes la bête aux flammes aigres de mes yeux , aux craquements de mes os, vous eûtes peur de l'union. Alors votre visage de vierge langoureuse roidit ses lignes. Vous me regardâtes une fois encore, comme on regarde les coupables. Et vous vous détournâtes désormais, pour toujours, honteuse de mes appétits, navrée de ma faiblesse, avec un air mortifiant de dégoût catholique .
Le navire stoppa. Les passagers descendirent dans les barques du port. Celle qui vous portait, disparut derrière les vaisseaux en mouillage.
Je restai seul.
Ainsi, après une vie riche en amours infâmes, je n'ai
pas oublié le charme qui descendit en moi de votre beauté souveraine, et le dédain torturant de vos yeux chastes pour ma chair pécheresse. Et j'ai écrit cette confession humiliante afin que vous pardonniez au pécheur qui osa vous tenter, ô ma très belle, ô ma très pure, ô ma très douce sœur Ersylia,
jm SEKMOî^ DE FRA PASQUALE
(pour EXHORTER LES NAPOLITAINS A LA DÉCENCE)
« O signori :
Ce n'est pas que je veuille incommoder par plaisir votre sieste. Mais l'histoire que j'ai à vous conter est si pressante, que je vous supplie de vous asseoir sur vos séants^ le temps d'écouter seulement très humble Fra Pasquale, que la grâce de Jésus Christ vient d'honorer d'une vision, œil à œil à votre bénéfice, ô sympathiques lazzaroni de la Marinella.
Ainsi, pas plus tard que l'autre nuit, j'étais descendu de Sant'Elme amasser des varechs sur la côte, pour la litière de notre âne.
Et je me promenais sur la ghiaïa,lorsque je vis un homme se diriger vers moi. Tout en marchant, il laissait après lui une traînée d'argenterie. Mais comme il se trouvait en ligne droite avec la lune qui éclairait derrière lui, j'attribuai à celle-ci le cône lumineux dont l'oblongue étendue s'affilait
sur la surface de la mer, pareille à l'ombre blanche de cet homme.
Et je ne m'en inquiétai pas.
Quand nous fûmes pour nous rencontrer, le bonhomme s'arrêta, m'envisagea, et fit :
« PstI
— Que voulez-vous, lui répondis.je.
— Fra Pasquale, n'est-ce pas ? dit-il en pur napolitain.
— Parfaitement. Et vous-même ?
— Jésus- Christ I >
Vous devinez si l'envie de rire me chatouilla la gorge. Mais l'homme, sans perte de temps, fouilla dans ses poches et en retira un parchemin. Puis il me dit, en exhibant une liasse :
— « Reconnaissez- vous ce cachet ? »
Parbleu ! C'était une lamelle de plomb, ronde comme un écu et attachée au manuscrit par un ruban.
— « C'est la forme du cachet pastoral dont le Saint-Père signe ses Encycliques, » répondis-je.
J'en avais certes assez manigancé, de ces cachets, et d'autres plus petits pour les diplômes, et d'autres plus gros pour les bulles, quand j'étais scribe à la Procure de Rome, pendant mon sous-diaconat.
« C'est, ajouta-t-il très simplement, le courrier du soir que le pape m'a adressé au coucher du soleil.
— Ah, mon Dieu I fis-je en moi-même.
— Voulez- vous que je vous le lise? acheva-t-il.
— Je veux bien. >
Et, comme la lune n'était pas assez vive pour éclairer le manuscrit, nous nous acheminâmes vers un falot de barque. Arrivés à grands pas sous la flamme, lui, courba, pour lire, une tête tout à fait régulière, avec de longs cheveux
très blonds. Et moi, de peur de reconnaître ce buste que j'avais si longtemps contemplé en plâtre de Toscane, je m'abaissai sous le falot, jusqu'à toucher du nez la lettre. Elle était conçue, à peu près en ces termes :
« A Jésus-Christ, notre collègue dans l'épiscopat, « Salut:
« Nous vous faisons tenir cette présente, afin que vous sachiez que le plus lamentable désordre règne à Naples. Les hommes, les femmes, et les enfants, y vivent dans un far-niente tel qu'ils négligent jusqu'à l'usage du vêtement le pins indispensable. En vain nous leur avons envoyé les lettres les plus conciliantes, pour leur recommander l'en. doBsement de cet habit qu'on nomme pantalon dans la langue vulgaire : Ad surdos cecinimus, comme dit une autre langue plus auguste.
« C'est pourquoi, notre Sacré-Collège étant consulté, nous nous déchargeons sur vous de notre responsabilité, et vous exhortons à vous souvenir de la pluie de soufre où vous engloutîtes Pompeia, Ghomorra, Sodoma, et toutes les autres villees dont l'Ecriture ne parle pas. « Notre santé continue, etc.
« Agréez, etc.
Signé :
« Pio ... »
Alors, mes frères, il me sembla que des écailles tombaient de mes yeux. Car je vis, aussi clairement que Dydimus, Jésus-Christ en personne. Et je voulus me prosterner pour l'adorer. Mais il me retint par les poils de la barbe et me dit autoritairement :
< Frère Pasquale, nous n'avons pas de temps à perdre.
Eemontez à Sant'Elme, groupez vos moines, et sortez de la ville sans regarder derrière vous.
— Ah, mon Dieul Mais ce n'est pas possible.
— Comment, ce n'est pas possible I Est-il vrai que les Napolitains ne se servent même plus de chemises ?
— De chemises ! Ils ne s'en servent peut-être plua depuis que la toile est si chère. Mais je vous jure, mon Seigneur, foi de Napolitain, que tout ce qu'ils ont à cacher est caché, sous le sable
— Sous le sable !.. sous le sable /.. Et quand ils sortent de leurs trous, il faut bien qu'ils étalent par force des incongruités. Et il faut que j'entende chaque jour le soleil qui vient me dire, en redorant mon trône : « Vous savez, si ces gens-là ne cachent pas bientôt leur dos, moi je ne montre plus ma face. » Et puis, c'est gai d'écouter un grognard de pape, toujours avec sa même lettre ! Tenez voyez- vous celle-ci. Eh bien, c'est le treizième que je reçois de Pic , depuis son élection. Ahl j'ai des oreilles pour autre chose. Ce pape me fatigue autant que vos Napolitains et, pour faire taire l'un, je vais brûler les autres. Je vous répète que je veux sauver les moines de Sant'Elme avant d'opérer l'embrasement de Naples.
— De Naples! m'exclamai-je en portant les deux mains à la tête, de Naples où saint Janvier s'est fait décapiter pour nous léguer une fiole de sang ; où nous avons trois cents églises dans lesquelles on dit mille messes par jour? Et pour qui prenez- vous, bon Dieu ! la Sainte- Vierge-del- Carminé ? et l'Archevêque ? et ses collègues ? et nos archiconlréries ? et ces bonnes femmes qui sont nos mères ? et ces enfants que nous faisons si beaux, un peu chacun ?. . . Zi-Chriusto, y avez-vous pensé ?
— J'y ai si bien pensé, Fra Pasquale, que voici juste-
ment, à ce point du rivage, la mèche explosible qui corn* munique avec la dynamite disposée par couches, sous la ville. Allons, vous ne voulez pas remonter à Sant-Elme V Une, deux, trois!... C'est entendu?.. Hé, hop! la ville.. . »
Ma parole d'honneur, Jésus-Christ venait de frotter une allumette chimique. Je l'éteignis d'une soufflée, et me jetant cette fois violemment aux genoux du Maître je le suppliai, avec des larmes, comme Abraham fit pour Sodome.
« Oh ! c'est toujours la même histoire. Mais remarquez que si les Sodomites péchaient charnellement, ils portaient cependant des chemises.
— Zi-Chriusto, et si je vous promettais que les Napolitains en porteront dorénavant.
— Alors, je m'en retournerais au ciel, les deux mains dans mes poches, dit-il en éteignant lui-même sa seconde allumette.
— Eh bien, Seigneur, je ne vous demande qu'une seule grâce. Mettez-moi sur le chemin de l'enfer et dites-moi bonsoir. Vous ne comprenez pas encore ce que je veux vous dire. Mais écoutez. Dans le cas où vous brûleriez Naples, les Napolitains ne seraient pas dispensés pour si peu de l'enfer. Alors, je pense que si je pouvais voir la peine infligée aux gens damnés par défaut de chemise, dès le retour j'en parlerais à mes concitoyens. Et, mon discours fini, si un seul de mes hommes remontrait au soleil la moindre chose inconvenante, alors, Zi-Chriusto, vous seriez libre de fulminer contre la Marinelle, le Pausilippe, et Naples tout entière.
— Mais, je veux bien, ajouta Jésus-Christ. Car vos Napolitains ne sont pas au fond de trop vilaines gens. Et puis la fumée des villes embrasées a toujours fait éternuer mon
Père. Et vous voulez que je vous mette sur le chemin de l'enfer ? Alors, en route Fra Pasquale. » Ah ! mes amis, quel voyage !
Nous commençâmes par longer la mer, jusqu'au bourg de Portici. Zi-Chriusto. un peu remis de sa colère, parlait de choses et autres en regardant le golfe. Ah ! la mer était une belle œuvre que, le Père-Éternel n'avait pas ratée. Et que les Napolitains étaient heureux de posséder la terre et la mer, à la fois ! Et comme ils comprenaient leur bonheur toujours chantant sur les barques ou toujours lézardant dans le sable. Et, malgré l'épistole fulminante du Pape, malgré la scène de la mèche explosible, voilà Zi-Chriusto qui étendait sur le golfe ses grandes main», pour le bénir. Et sous ses bras divins les vagues clapotaient, et les mouettes croassaient, et les pêcheurs cantilénaient, par-ci, par-là, en retirant les vermilles de l'eau.
Nous traversâmes Portici et nous montâmes le cône du Vésuve.
Je ne vous dirai pas tout ce qu'il me raconta, sur les étoiles et sur la lune, à mesure que nous escaladions la montagne. Mais, que c'était donc beau! Ah! que c'était donc beau, mes frères !
Enfin, nous arrivâmes au cratère.
Alors Zi-Chriusto me dit :
— « Fra Pasquale, c'est ici qu'il vous faudra du courage Vous voyez cette bouche moyenne, à côté de l'ouverture principale. Vous prendrez par là. Et vous irez, toujours droit devant vous, jusqu'à ce que vous soyez devant la porte de l'enfer. Là, vous direz que vous vous appelez Fra Pasquale, que vous venez de la part de Jésus-Christ, et l'on
116 LA LÉGENDE âUGOLIENNE
VOUS ouvrira. Ainsi, cher frère, bonne chance et bon soir ! » Après ces mots, Zi-Chriusto promena ses deux mains sur mon corps pour le rendre impassible. Et me poussant par les épaules dans le noir escalier à spirale, il disparut derrière moi.
Cbigorio I Chigorio I Quel chemin, mes amis. J'avais tant de frayeur à descendre sous les ténèbres sans y voir goutte, que je reculai cent fois en arrière pour sortir de ce trou. Mais le coup de main qui avait décidé du premier pas, pressait les autres en me poussant par les épaules, sans répit . Je me disais :
— « C'est pour mes bons Napolitains! » Et cette pensée me donnait du courage.
Mais que de bêtes, mes gens, dans cette obscurité! Une fois, c'était un serpent que j'écrasais sous mes pieds, au point d'ouïr crever son ventre. Une autre fois, une chauvesouris se coignait à mon front et retombait, assommée du coup, le long de mon visage. Et jamais la plus petite barbacane, jamais le moindre trou de rat, par où glissât un peu de jour. Il m'arriva d'appeler :
— <{ Ohé ! »
à haute voix. Les crapauds me répondirent avec des croassements épouvantables. Enfin, que voulez- vous que je vous dise ? J'étais mort. Et avec toute ma bonne volonté de vous rendre service, mes chers amis, force fut à moi de chanceler et de tomber sur des masses mouvantes de reptiles.
Comment se fit-il que, lorsque j'ouvris les yeux, j'étais au fond d'un vestibule taillé dans le rocher ? Peut-être que les serpents, m'ayant pris en pitié, m'avaient charrié sur leur dos, jusque-là.
Bref, la vue d'une grande et large porte en fer,' qui man-
geait avec sa bouche noire tout un côté du vestibule, me fit plaisir. Et je me levai de mon coin, pour frapper.
Croiriez-vous que je mis demi-heure à toctoquer, et que personne ne m'entendit ; tant on menait de bruit, derrière cette porte ; tant surtout un vent terrible sifflait, pour sortir de l'enfer, par les fissures du linteau et du seuil ?
"Jn diablotin, serrant la queue entre les jambes et descendant au vestibule par le chemin à spirale que j'avais pris moi-même, vint me tirer d'affaire. Dès qu'il me vit, il sauta d'un bond jusqu'à moi. Il allait m'empoigner à brasle-corps contre sa villeuse poitrine, quand je lui dis très poliment que je m'appelais Fra Pasquale, et que j'étais ambassadeur de Jésus-Christ.
Le diable fit une révérence et m'écouta parler.
« Je viens, ajoutai-je, visiter en enfer le cercle des damnés qui eurent le malheur de vivre sans chemise.
— Précisément, répondit-il, voici des Napolitains que nous y conduisons. Veuillez nous suivre, si c'est votre plaisir.
— Ah, mon Dieul des Napolitains ici?...
— Entrez donc, je vous en prie.
— Après vous!
— Après vous, s'il vous plaît.»
Je cédai et j'entrai. Mais vous ne voulez pas, mes frères, que je vous compte tout ce que je vis, chemin faisant. C'était horrible. Et puis, j'avais hâte d'arriver à mon cercle. Tellement, que je priai l'obligeant diablotin qui me donnait des explications, de se taire et de me conduire par la main pendant que je fermerais les yeux. Ce fut ainsi que, parmi les vacarmes, je traversai l'enfer.
Enfin, j'entendis crier halte. J'ouvris les yeux, et... Non, je ne pourrai jamais les oublier. Je vis mes tristes
compagnons qui, me disant adieu, étaient précipités au bout des fourches dans un lac lamentable. L'un d'eux me dit, plus doucement que les autres :
— « Fra Pasquale, bonsoir ! »
C'était un collègue de Sant-Elme; et, comme je lui répondais :
— « Comment, c'est vous ! » il disparut.
J'en vis un autre qui tournait tristement les yeux vers moi, comme pour que je suppliasse le diable de le laisser parler. Mais celui-ci avait déjà plongé son trident à la jointure des deux cuisses et poussait son patient en avant, vers le gouffre.
— «; Ayez pitié de moi, eut-il le temps de dire ; je suis en personne l'archevêque de Naples I »
L'archevêque de Naples! Mais, qui donc porte encore des chemises, chez nous?
Or ces groupes de chair morte me parurent si désolants, que je ne voulus plus les regarder et que je me mis à pleurer dans le lac, pendant qu'on les précipitait.
Tous ces corps lancés par le trident des diables, sifflaient dans le vide comme des flèches, et puis tombaient tout d'un tas dans le lac sulfureux, avec le geignement d'un bloc de glace dans une cuve d'eau bouillante.
Les pauvres gens ! Quand je sentis que mon dernier morceau de cœur allait tomber aussi, je fis signe au diablotin que je voulais partir.
« Comme il vous plaira, Fra Pasquale. Vous ne voulez donc pas rester plus longtemps chez nous ?
— Et que voulez-vous que j'y fasse, mon Dieu ! Quand j'aurais le temps de coudre à chacun d'eux une chemise, de quoi leur servirait-elle à présent ?
— Oh! de rien, Fra Pasquale. Maia peut-être que ces geas vous chargeraient de quelque commission, s'ils savaient que vous rentrez à Naples, de ce pas.
— C'est une idée, répondis-je. Mais comment me faire entendre de la hurlante fourmilière ?
Alors il leva sa fourche et, frappant d'un coup sec sur le bord du lac qui était fait d'airain, celui-ci rés(»nna comme une cloche immense, et le silence le plus profond suivit.
— C'est le moment, me dit le diable en clignant d'un œil.
— Vous croyez? répondis-je. Et tenant mon cœur d'une main, je criai de toutes mes forces :
— S'il est ici quelqu'un de Naples, je le supplie bénignement de lever une main. » Alors, comme pressés par des ressorts d'acier, toutes ces formes surnageantes levèrent en l'air un bras avide de fraîcheur.
« Ah, mon Dieu! Tout le monde est donc de Naples, ici?
— Tout le monde, » répondaient-ils en chœur. Et il y avait tant de ces bras hors de l'eau, qu'ils faisaient l'effet d'un plant de joncs dans une mare.
— «Eh bien, j'en suis aussi!... Fra Pasquale!.. . vous savez bien. Et que dirai-je pour tous, au pays? »
Un seul resta debout^ pour me répondre :
— Frère Pascal^ au nom de ton vieux père avec qui je péchai l'huitre dans le golfe, va dire aux Napolitains que nous sommes tombés dans le Lac-des-Eaux-chaudes pour n'avoir point porté chemise.
— Mon Dieu! mes chers compatriotes, je leur dirai bien tout ce que vous voudrez. Mais que leur adviendrat-il, s'ils ne m'écoutent pas?
— Ils brûleront I ils brûleront ! >
Cette exclamation fut poussée d'une seule criée par toute la colonie, mais si violemment que, la peur m' ayant pris, je regardai mon diable qui me regarda aussi, comme pour dire :
— « Tu veux partir? Eh bien, bonsoir! > Etj courant à toutes jambes, j'allai devant moi. Ainsi courais-je encore sur la plage de Naples lorsque j'y remontais, il y a un instani, pour vous apprendre, mes frères, ce que j'ai vu et entendu, et à quel fil d'aiguille tient votre malheur éternel dans la cuve du diable, à moins que, tous décidant à porter des chemises, vous méritiez le Paradis que je vous promets, au nom de Zi-Chriusto qui vit et règne, en compagnie du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen. »
La Légende Hugolieniie. Édition ■■ Pan '
Dessin à la plume, de Mctor Hugo.
(Collection Paul Meurice.)
AHENOBARBA
De quoi le monde païen est-il mort; de quoi le monde chrétien est-il né?
(Sujet de dissertation française pour le Baccalauréat). (1)
L'an 37 de notre ère, Cn. Acerronius et C. Pontius étant consuls, un jeune Gaulois vint à Rome. Tolosa était sa ville de naissance, et Manlius son nom depuis que sa famille avait obtenu pour lui et pour ses frères le titre de
(1) Nous ignorons si cette ébauche de roman valut à son auteur les baies et les lauriers de l'Université de France. Nous la publions à titre de document, sans préjuger ni de sa vétusté qui pourra fatiguer les amateurs de nouveautés, ni de son actualité à cette heure où le programme du baccalauréat est vivement discuté par une jeunesse relâchée et ignorante des compositions robustes de ses pères.
citoyen romain. Sa mère l'avait destiné au service des dieux. INIais Manlius voulait connaître les hommes avant de s'appeler leur prêtre, et il descendit à Rome quand Tibère y régnait.
Le premier sentiment qu' il éprouva, en entrant par la porte Flaminienne, fut celui du respect. Le long du Tibre jaune, une place immense s'étendait depuis le Mausolée d'Auguste au nord jusqu'au Panthéon d' Agrippa au sud, entre les simulacres des dieux de la patrie et les statues des ancêtres. Dans ce Champ-deMars, des soldats s'exerçaient aux armes et des légions se groupaient au son de la buccine pour prendre, en ordre, le chemin d'un pays à conquérir ou d'une province en révolte. A mesure qu'il avançait dans les rues jusqu'aux abords du Capitole, il sentait de l'orgueil faire écho dans son âme, au bruit sonore que menaient les quadriges dairain sous les palais retentissants. Quand il passa entre la roche Tarpéienne et le temple de Jupiter Stator^ il salua 4e Capitole où l'aigle de l'Empire tenait à l'ombre de ses ailes le coq Gaulois. Et descendant vers le Forum, il suivit un monde de tibicinaires précédant un troupeau de taureaux. C'étaient aussi des prêtres couverts, jusqu'à la tête, avec leur toge laticlave; c'étaient des matrones aux joues veloutées de cinabre, aux yeux bistrés et composés comme pour la prière ; c'étaient les litières dorées des sénateurs. Les prêtres et les femmes s'arrêtaient devant l'area de la Fortune, ou chez les autres dieux dont les vingt temples s'entassaient dans le Forum, comme des diamants dans un écrin. Les sénateurs suivaient la voie de porphyre et de jaspe, jusque devant le stylobate de la curie Julia. Il y avait des ruissel. lements de lumières sur les marbres polis des façades; il y avait de l'or, sur le front des portiques , de l'or dans la
poussière de l'espace^ où le soleil mourait. A droite, le Palatin préparait à César, derrière les verrières glauques des fenêtres l'une après l'autre éclairées par des torches, un repas somptueux. A gauche, une foule mugissante courait vers la Suburre. C'était la fin du jour chez un grand peuple.
Manlius s'assit sur les degrés du temple de Pollux et y remercia les dieux ; car son voyage avait été prospère, et il avait appris à rendre grâce au ciel de tous les biens qu'il en avait reçus.
Il se releva à la voix d'un esclave, quand celui-ci lui eut répondu que la douzième heure des calendes de septembre était à son stade. Le Latin l'éclaira de sa torche jusqu'au tournant d'une rue large, où les flambeaux des litières le guideraient ensuite.
Le premier lecticule que Manlius rencontra, le conduisit à travers des impasses boueuses, devant une maison décorée de graphites, où un jeune homme entrait après avoir congédié ses porteurs. Le seuil restait ouvert; des fumées de fourneaux en sortaient ; le Gaulois devina qu'il était devant une hôtellerie^ et il y pénétra.
Trois esclaves stationnaient dans le prothyrium. Ils lui ouvrirent d'abord une salle de bain, l'y lavèrent, l'y pilèrent, l'y vêtirent d'une tunique d'hyacinte. Ensuite , ils le couronnèrent de myrthe mêlé de roses et l'introduisirent devant les tables. Sur des tricliniums en bois d'Ethiopie l'on avait étendu des pans de pourpre, des peaux de léo pard, et les commensaux choisissaient entre la chaleur des tissus et la fraîcheur des poils. Sur des dressoirs de limonier, l'on avait étage les pastèques d'Afrique, les ananas du Bengale, les bananes de l'Inde, tous les fruits exotiques qui agacent le goût en piquant la curiosité avec les spathes
ecailleuses dont ils s'habillent mystérieusement. Sur des perchoirs de bronze, miroitaient des aras aux queues bariolées, des cacatoès aux crêtes vertes de jacinthe, des ibis taciturnes. D'autres petits oiseaux des îles fourraient les cages d'or avec des lambeaux éclatants de nacarat, de smaragde, d'ocre, d'onyx, d'hermine. Sur des cordes de soie des singes pelaient des noix, gonflaient leurs bajoues, se perdaient illusionnément dans la verdure des murailles peintes, se silhouettaient sur l'horizon bleu-cendré des plafonds.
Manlius chercha un lit vide dans les vastes salles qui communiquaient entr' elles par d'immenses arceaux sans porte, où la lumière des torches parfumées obtenait des effets de lointain mirifique. Il en rencontra un, près d'un adolescent du même âge que lui; et les deux jeunes hommes surent bientôt que l'un était Romain, l'autre Gaulois! celui-ci étranger, celui-là tout disposé à satisfaire ses demandes. D'ailleurs l'envie de s'instruire qui avait fait sortir Manlius de Tolosa, avait, ce soir, conduit aussi son compagnon chez Rufinus où Tibère travesti venait quelquefois s'enivrer.
Ils le verraient peut-être.
Cependant des nègres africains approchaient les trépieds et y alimentaient les parfums attiédis. Des enfants retroussés apportaient les mets; des nymphes, les seins nus, passaient de table en table, avec des fruits. Manlius prêta à celles-ci le voile de ses paupières et mangea, le front plus rougi que ses roses. Non que la femme lui fît honte, disait-il au Romain étonné, mais elle était pour lui une idole violée lorsque l'amour véritable ne la dévoilait pas.
Les viandes étant enlevées, les filles apparurent. Elles marchaient blanches comme des statues, dans leur toge
de gaze, et le poids de leurs cheveux bruns et blonds inclinait leurs têtes, et la lourdeur de leurs seins durs et pleins penchait nonchalemment leurs tailles sur deux hanches superbes. Les poudres de Chypre vaguaient en nuage, autour d'elles. Les essences d'Arabie traînaient sur leur passage, comme des roses en jonchée. Elles avaient lustré leur chevelure dans les huiles de Smirnium. Et elles venaient jouir sybaritiquement de leurs nudités élégantes, sur des coussins moelleux, avec des poses lydiennes .
Manlius écouta d'abord sur un rhythme lascif une chanson d'ivresse. Les bouches roses accompagnaient, sur des barbytons ioniens et des luths italiques, quelque licencieux asclépiade de Catulle ou d'Horace. Ce fut ensuite un échange de regards dont l'ouverture des yeux, agrandie par les stylets de fusin et d'antimoine, allongeait la longueur et augmentait le vague. Ensuite des paroles furent murmurées, pendant lesquelles le Gaulois essaya de se rappeler l'amour de sa mère et celui de ses dieux. Mais, dans le mode lacédémonien des instruments, et dans l'odeur acre des aches, et dans le cratère écumant des Massiques, le jeune homme dut laisser fuir son âme.
Quand Manlius redemanda sa toge, les esclaves de Rufinus étaient occupés à redresser, le long des corridors, jusqu'au seuil de la porte, des hommes ivres. Il sortit à son tour et se mit, pour s'éclairer, derrière la litière de l'un d'entr'eux. Il se retrouva avec elle devant le Palatin. S'approchant de la garde de nuit qui veillait sur les degrés de l'atrium, il demanda quel patricien demeuiait' dans ce palais La garde lui répondit :
— € César ! »
Et quand il demanda, quel homme entrait là, à cette heure, la garde dit :
— « Silence ! »
Silence dans tes murs, ô Rome ! à cette heure où tout dort de par le monde. Silence ! au milieu de tes chœurs avinés qui exaltent, dans une nuit saturnale, l'empire de Vénus, Silence ! à côté de Tibère qui fait hurler des mots fous à cette bouche d'où sortiront demain les lois qui gouvernent la terre ; à côté de Julie dont le sein, gonflé par mille divers germes, étouffe dans sa chair ses fils sans vie ; à côté de tes prêtres qu'on trouvera avec le jour renversés sur les degrés des temples et cherchant, de leurs doigts encore parfumés des huiles courtisanes, le livre des prières comme un mensonge ; à côté de tes hommes évirés, de tes femmes libres, de tes enfants vieillis. Silence! Le nom de Home couvre ces bacchanales, tel qu'un drap d'or ou tel qu'un drap funèbre. Et le pas des légions, retentissant sur le monde, domine la clameur...
Manlius chercha un diversorium, pour y passer les dernières heures de cette première nuit et pour y regretter déjà la paix de sa terre natale où il n'entendait que le Bouffle du vent dans les branches vigoureuses de ses forêts de cliênes.
Au jour levant, Rome reparut belle ; comme ces vicieuses nudités de la nuit qui se revêtent, au soleil, d'une hypocrite décence. La majesté de ce réveil fit croire à l'étranger qu'il avait^ cette nuit, fait un rêve. Et l'enthousiaste jeune homme se reprit à compter une à une ces grandeurs qu'il était venu visiter, de si loin.
Il est un centre à tout ordre de choses, où l'on doit aboutir. A la terre d'alors, c'était Rome ; à Rome, c'était le Forum. Et Manlius y retourna d'instinct.
Dès le premier jour, les monuments avaient caché les hoEomes. Au second jour, les hommes apparurent. Ilsmar-
chaient silencieux ou parlaient bas en conversant. Deux plébéiens allaient de son pas, qui se demandaient l'un à l'autre :
— « Quoi de nouveau ? »
Il était répondu :
— « Julie, fille d'Auguste est morte à Rhéges, dans son exil. Lepida ^milia a consulté les astrologues sur les destinées de César, et Cremuntius Cordus a écrit dans ses annales que Brutus fut le dernier romain ; et celui-ci et celle-là sont décrétés de mort pour crime de lèse majesté. Macron, héritier de Séjan, passe son épouse Ennia à Caïus Caligula qui lui promet le mariage. Bibulus a interpellé le Sénat sur les excès de la table, et Tibère répond à Bibulus que cela ne le regarde pas. Pour ce matin, c'est tout ce que portent les Tablettes. »
Un autre passant disait :
— « Oui, cette Livie qui écrivit son nom avant celui d'Auguste et qui n'en sera jamais pardonnée par le fourbe Tibère. »
Devant les Rostres, au voisinage de la colonne Milliaire il lutj sur le poteau des proscriptions, les noms de trentehuit patriciens condamnés soit à la privation de l'eau et du feu, soit à l'exil, toujours pour crime de lèse-majesté On lisait aussi dans l'obituaire que Sextus Vestilius^ poète s'était ouvert les veines pour une satire censurée, et qu'il avait retenu son sang jusqu'à ce que Tibère eût répondu :
— « Qu'il meure ! »
Cependant un rassemblement de gardes prétoriennes et d'oisifs se faisait autour d'une femme. EUe avançait en narguant les soldats ; car elle agitait dans ses mains un simulaire de César, et elle se targuait de cette immunité.
Il sut ensuite que le nom de la femme était Annia Ruffilla, et que son crime était une infamie.
Le sombre Manlius pensa longtemps.
Ensuite, il entra chez un tabellionnaire et lui acheta un style et des cires, pour une épitre. Il vint s'appuyer sur un socle de statue et écrivît à sa mère, sous le regard navré du dieu : que l'air de Rome était malsain, et que dans huit jours il arriverait à Parthénope.
A quelques heures de là, une litière sortait de Rome par la voie Appienne, et longeait l'admirable nécropole de Claudius jusque sur les hauteurs d'Ariccia où venait, comme pour une promenade, quiconque ne voulait pas pas éveiller par son départ les soupçons du préteur. Là, il congédia ses porteurs, arrêta un cheval de relais, et descendit par Terracine et Cumes, jusqu'à Naples.
Il se disait : « César y sera assez près pour que je le regarde, et assez loin pour que je lui échappe. Si les corruptions de Capri ne sont pas moins pestilentielles que celles de Rome, les brises de la mer souffleront là pour les distraire un peu ; et il me restera une place au spectacle de la nature lorsque m'épouvantera trop la tragédie impériale. »
Manlius s'était logé au Pausilippe, près du tombeau de Virgile, et son plaisir était d'y oublier les hommes en regardant la mer.
Elle s'étendait verte, huileuse, moirée, depuis le promontoire de Micènes jusqu'à la pointe de la Campanella, Ischia, Procida, et Capri, la bornaient à l'horizon ; et dans cet espace abrité elle ressemblait à un lac. Pendant le jour, le soleil et le bleu du ciel se peignaient sur sa face. Pen-
dant la nuit, les étoiles semaient de perles scintillantes les sillons de sa vague . A chaque heure, mille barques de pêcheurs égayaient la surface; le jour, avec ces voiles blanches que la brise gonflait en triangles comme des ailes de mouette ; la nuit, avec ces falots rouges aux longues projections qui glissaient jusqu'au rivage, du plus lointain dea eaux. Les blancheurs de voilure et les rougeoyantes lueurs étaient mêlées à ces chansons de mer dont les notes larges rendent si mélancolique l'homme, qui se complaît entre les deux immensités de la nature et de son cœur. Le Vésuve, suspendu comme une lampe à un flanc de la cordillière Appennine dominait ce spectacle pour lui prêter, tantôt le panache ondoyant de sa diurne fumée,tantôt sa lumière nocturne. Les villas patriciennes s'étageaient sur la côte comme, devant une glace, des visages charmants ; et elles faisaient à l'île de Capri,où Tibèreavait douze palais, une ronde de grâces. Quelques-unes, mieux groupées au bord du golfe^ se donnaient avec leurs revêtements de marbre blanc des airs de grues en troupe, les pieds dans l'eau, le jabot sous les ailes, le corps pétrifié. D'autres, plus espacées et brunies parle temps, regardaient béatement la mer avec des yeux de dromadaires stupéfiés, couchés sur leurs rotules, dans le sable.
Là, il semblait que les jours n'eussent pas de tristesse, l'empire pas dempereur. La vie allait passer et s'oublier dans une extase.
Quand le Gaulois revint à lui, après une semaine de béate contemplation, il pensa sérieusement qu'avant do retourner dans le troupeau des hommes il serait peut-être bon de se laisser vivre quelques mois au sein de l'insouciance, afin d'avoir d'heureux moments à se rappeler, un jour, au milieu des tristesses. L'homme est ainsi
fait que, sans conserver aucun espoir de retourner aux heures douces du passé, il les évoque comme un charme quand elles ne sont en réalité qu'un regret. C'est qu'il croit devoir vivre longtemps et qu'il est condamné, quelle que soit la longueur de ses jours, à mourir avant ses espérances. Or, chez Manlius l'action formulait immédiatement la pensée. Ainsi, la capote goudronnée des pécheurs napolitains froissant sur ses épaules maigres et sa tête fine coiflFée de la coppola rouge, il descendit à la Mergellina et s'y promena dans le soleil, avec l'insouciance du matelot qui a débarqué sa cargaison.
Qu'il nous survienne le goût violent de quelque chose ; tout ce que nous verrons ensuite ne servira qu'à l'aiguiser. Depuis huit jours, Manlius était au Pausilippe et il ne se souvenait pas d'avoir vu une mer aussi bleue, aux vagues aussi lisses, que ce jour-là. Les vols de mouettes n'avaient jamais été aussi doucement portés sur le flot plat, pareils à des flocons de neige sur un pré. Jamais les barques n'avaient eu cette coquette désinvolture qui mêlait, en se dodelinant dans l'eau, les couleurs vertes, rouges, noires des carènes. Les têtes de neptunus sculptées en proue, se miraient dans le crêpage de la vague et s'y ridaient. Et les pécheurs, sur le rivage, entretenaient dans leur chemise de flanelle un air de propreté qui prêtait à leur visage halé, haché, maigri, une honnêteté et une bonhomie irrésistibles.
L'un d'eux s'était assis dans le sable, devant une longue bande de filet dont quelques mailles étaient rompues. Le petit mousse, qui était probablement son fils, tirait l'aiguille à ses côtés ou courait embarquer quelque chose. Et pendant que la bonne tête du vieux patron inclinait sur l'ouvrage ses longues boucles de cheveux blancs, cette
Chanson allait au pas de l'aiguille de bois à lancette triangulaire.
Quand Domnus Tibérius Paierait ma nacelle D'autant de sestertius Qu'à 80Q escarcelle.
Je lui répondrais : — « Holà I Ça n'est pas la peine ;
Et puis l'or me gêne. »
Voilà I
Il hélait ensuite le petit drôle, pour un besoin de fil ou de cruche et, tout de suite, il reurenait sa chanson :
Si j'embarque un peu trop d'eau, Je vois que ça baisse ; Que verrai-je, dieu jumeau I S'il vient la richesse?
Or je lui dirai cela :
— « Ma belle maîtresse, Vous trompez d'adresse. » — Voi'à !
Neptunus me garde fier Pas moins que ma voile.
Et qu'il garde sur la mer Mon semis d'étoile; Et je vais par ci, par là, Libre où bon me semble, Sans peur, quand tout tremble. — Voila !
Manlius avait écouté la chanson du pêcheur avec cette mélancolie si facile à trouver dans notre âme, quand la tristesse et la gaité lagiteut en même temps. Il s'approcha du vieux Napolitain et lui dit dans la langue d'usage :
— « Salut 1 Me reconnais -tu ? »
Le vieillard répondit:
— « Non, seigneur I »
Le jeune homme reprit :
— « Devines-tu ce que je veux de toi ?
— Peut-être. Mais considérez que le soleil descend et que je dois partir avant la nuit. D'ailleurs, pour une promenade dans le golfe, ma barque est mal commode. Le vent passe, dep\iis hier dans ma voilure déchirée et j'aihâte de rejoindre Tatia pour qu'elle la rapièce.
— Alors dit Maulius, tu n'as pas deviné. Combien me paierais- tu, si je péchais à ton service ?
Un gros sourire rida le brun visage du patron. Il répondit :
— « Mon seigneur! entre Castellamare et Sorrentum, il y a les barques qu'il vous faut. Les rames en sont de fine ébène, et les poissons que prendront vos blanches mains, dans des fileta de soie, feront honneur à votre adresse. Ma marchandise vile, passe de ma cale engoudronnée aux corbeilles d'osier des revendeuses de Pausilippe. Dans les palais de Capri l'on vous félicitera, de votre pêche en la mangeant dans des vaisselles d'or. Allez, seigneur! vos mains sont trop tendres et votre front trop blanc, pour noircir tout cela aux cordes du vieux CatuUus et au soleil Jupiter.
— Tu parles trop bien, beau vieillard, reprit Manlius, pour persuader mon esprit convaincu. Si tu ne veux pas payer ma peine, c'est alors moi qui payerai tes leçons. Me veux-tu? »
Catullus prit les mains du jeune homme dans les siennes ; il les ouvrit; il les pressa. Il regardait encore Mansius, comme un sceptique. Manlius à son tour serra les mains du pêcheur et , les portant à ses lèvres, il les baisa.
Les hommes qui voient peu leurs semblables — et les pêcheurs sont de ceux-là — , conservent par préjugé une nature soupçonneuse ; mais ils sont bons spontanément.Le vieux Catullua trop voisin de Tibère pour n'entendre rien à cette proposition, regarda le jeune homme avec de la compassion dans ses grands yeux. Et depuis ce moment, Catullua et Manlius furent amis.
L'on décida qu'on allait acheter deux pastrans, l'un pour le vieillard et l'autre pour le mousse. Ensuite, on parerait la barque d'une voilure neuve et, la soupe mangée, l'on partirait.
Ce fut fait dans deux heures.
Quant Catullus démarra Parvula , le soleil pendait déjà sous le cap de Micènes et dans trois quarts d heure il tomberait sur l'eau. Le vent de côte fit claquer contre l'arbre la tartane à moitié déployée et, lorsqu'à un mille au large elle s'ouvrit tout entière au vent de poupe, il sembla à Catullus que la fortune le conduisait quelque part. Ce furent d'abord des paroles échangées entre les trois voyageurs, sur Naples qui s'enfonçait dans l'horizon vers le milieu du golfe, sur Ischia embrumée qui surgissait làhaut, dans le soir, Ischia, où Manlius verrait la sageTatia cousant au milieu de ses filles ; Ischia, où il n'entendrait que les murmures de la mer plus rassurants que les murmures des hommes , où il mangerait de ces belles oranges auxquelles les oranges de Sicile ont volé la réputation parce qu'elles sont là-bas plus abondantes, mais non pas aussi bonnes.
Ensuite le silence s'établit dans la barque, et Manliua laiesa courir son œil autour de lui.
Les dernières lueurs du jour partaient d'un globe immense dont le contour enflammé se reposait déjà sur l'eau ; et les rayons mourants peignaient de rouge le fond du ciel, la mer entière. Le globe descendait. Ce n'était bientôt plus qu'un arc de cercle, et les rayons se raccourcissaient à mesure que l'arc se dessinait plus petit. Bientôt ce fut le dernier d'entr'eux qui courut, courut au fond de l'espace, et se confondit avec la ligne de feu qui y restait.
Le soleil était tombé.
Alors la mer, jusque-là indéridablement étale, se peignit d'un bleu plus sombre et les flots se gonflèrtnt. Les juages rutilants de l'ouest disparaissaient dans la nuit. Les étoiles naissaient partout. Désormais la proue, coupant des vagues plus grosses, mena un plus grand bruit et fit rejaillir, jusque dans la barque, des gouttes d'eau comme des étincelles. Naples, dans le fond, s'éclairait de trois cent mille feux qui se superposaient, jusqu'au dernier , en cordons embrouillés. Le Vésuve, de seconde en seconde, dégorgeait de son cratère en large flamme rougeâtre, dont le sinistre reflet émouvait capricieusement les villas du rivage et les îles de la mer. Quelquefois on rencontrait d'autres pêcheurs qui portaient du poisson à la ville, avec leurs falots rouges, allumés à la quille de l'embarca tion ou sur la pointe de la mâture. C'étaient des mots échangés en passant, comme un salut ou un augure de fortune. Et le silence retombait dans la barque.
Vers minuit, on retrouva la terre, grande comme un géant, derrière lequel se cachaient les étoiles. Manlius apprit là qu'on doublait le cap de Micènes et qu'on laissait à gauche Procida , une île basse , sans montagne , qui se laissait entrevoir à peine au-dessus de la mer. Avec le même vent, ils seraient à Ischia aussitôt que le jour.
Manlius, un peu fatigué par sa première course en mer, se renversa finalement sur le pont, pensa un moment à sa mère, et se laissa endormir peu à peu par le clapotis monotone des vagues.
Quand les premières lueurs da jour piquèrent dans ses yeux, il entendit moins de tapage autour de la barque où Catullus disait au petit mousse :
— « Chante doucement I C'est bien qu'il dorme encore. » Encore cinq minutes, et le jeune homme se réveilla. Il aurait eu à répondre au pêcheur, qui lui demandait de sa nuit. Mais le spectacle, qui se développait devant lui, ne laissa de grands ouverts que ses yeux.
A la pure clarté d'une aurore naissante, devant une mersans vent ni vagues, une île verte montait sur des collines jusqu'au ciel. C'étaient comme des gradins qui d'un côté atteignaient un sommet, et descendaient de l'autre côté avec la même symétrie. Des arbres et des vignes remplissaient tout le fond. Un parfum pénétrant d'orangers arrivait jusqu'au port. Les poitrines se dilataient librement dans l'air pur. A peine si quelques voix de pêcheurs sur le rivage , ou quelques chants de coqs dans le pays, éveillaient le silence. Une longue digue de pierres allait abriter Parvula. Des enfants en chemise faisaient des signes, de la jetée. Le vieux pêcheur dit à Manlius : — « Seigneur, vous voyez Ischia I »
Le petit mousse chargea sur ses épaules l'amphore et les canestres vides. Le vieillard partagea avec Manlius les filets et la tartane neuve. Parvula démâtée sembla respirer d'aise, au saut des hommes sur la jetée , et moira des refléta lumineux de son flanc l'anse sombre de la cri . que où elle s'apprêta à dormir. Et^ parmi les saluts des pêcheurs, l'on pénétra dans l'île.
La petite maison qu'habitaient CatuUus et la famille du pêcheur, regardait délicieusement la mer, à mi-côte du mont Epomeo , dans un pli de terrain où le pittoresque village de Domusculum nichait parmi les vignes hautes, les oliviers, les citronniers, les aloès éternellement verts. Une terrasse y tenait lieu de vestibule, où l'on s'élevait par un escalier de quelques marches. Le portique en était improvisé, à l'aide de perches pour colonnes autour desquelles grimpaient les lizerons, et de sarments de vigne pour toiture où l'on q.vait étendu des feuilles de figuier qui ombrageaient la loggia. La citerne, où les eaux pluviales étaient déversées des quatre coins de la maison et conservées là fraîchement en prévision des sécheresses estivales, adossait l'orbe de sa margelle usée contre un angle de la balustrade carrée qui clôturait la terrasse, et où des pots de réséda et de géranium poussaient. A la place accoutumée par le cave canem des prothyrums péninsulaires, apparut la vieille grasse Tatia, dès qu'elle eut reconnu son homme à la traînée des sandales et, s'inclinant jusqu'aux mains de Manlius , elle les embrassa hospitalièrement . Incontinent, l'étranger fut entouré par la famille du pêcheur composée de deux frères, les aînés de Beppino qui n'avaient pas accompagné leur père au Pausilippe à cause des vendanges d'Iachia, et do trois jeunes sœur.»!, fileuses de quenouille, dont la plus grande en sa seizième année débarrassait les mains de CatuUus et, rougissante, tenait les yeux baissés devant ceux du Gaulcis qui la contempla, dès la première heure, avec ravissement .
L'on entra.
Dans un vaste et modeste triclinium , que la table du milieu et les lits de serge environnants désignaient aux repas, quelques écheveauxde lin, accrochés au mur, indi-
quaient que cette pièce servait aussi de gynécée à Tatia et à ses filles. Car celles-ci , reprenant leurs quenouilles sur les escabeaux d'où elles s'étaient levées, invitèrent Manlius à s'asseoir parmi elles. Après quelques paroles du voyageur, elles apprirent, en arrêtant leurs fuseaux par attendrissement, que le jeune homme au cou d'albâtre et à la chevelure d'hyacinthe était né sur la lointaine terre des Gaules et visitait l'Empire pour son éducation. Quand il aurait vu les ouvrages de la nature et ceux des hommes qu'il voulait étudier, il retournerait dans les forêts natales où marchaient ses libres frères sous la tutelle du plus âgé et sous l'incorruptible autorité des augustes parents.
En écoutant Manlius, la bonne Tatia ne put retenir plus longtemps ses larmes et, au souvenir de Memmius son cadet, parti, depuis trois mois, sur un trirème chargé de pomidores, elle demanda au jeune hôte éloigné de sa mère^ qui lui rappelait tristement le sien : si Catane était bien basse, là-bas, dans la mer bleue.
Cependant la plus âgée des jeunes sœurs allait et venait autour des meubles, les bras de sa tunique retroussés jusqu'aux coudes, les mains dans les herbes et dans les pâtes du repas. Mais curieuse, elle s'était appuyée sur une cathèdre desfileuses, à l'écoute des discours lorsque, de l'officine où cuisait une friture tapageuse, Catullus appela Vitia. Aussitôt le vieux paterfamilia?, accompagné de Vitia, s'approcha de Manlius avec un bacile de cuivre plein d'eau tiède, qu'il posji devant les pieds de son hôte. Malgré les refus du Gaulois, ses sandales furent dénouées ; ses pieds, plongés dans l'aiguière, furent lavés et épongés avec le linge que Vitia chauffait sur un réchaud.
Ensuite, on s'allongea vers la table où la friture fut servie à Manlius, et où la famille, se nourrissant de pâtes
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et de fruits, prolongea l'entretien; jusqu'à ce que Catullus devinant à la sienne la lassitude da novice pêcheur, invita celui-ci à dormir quelques heures avant de recharger les filets sur la noctambule et infatigable Parvula.
Alors Tatia et ses filles se levèrent, reprirent leurs quenouilles, et saluèrent Manlius. Il les accompagna , par déférence, sur la terrasse où elles s'installèrent dans l'ombre des feuilles de figuier, qui servait de toiture à l'agreste portique. Pour contempler encore une fois la mer, qui s'arrondissait devant la loggia un magnifique éventail bleu sur lequel étaient dispersées mille barques aux blanches voiles latines, il se pencha sur la balustrade, parmi les pots de graminées. Par aventure, une femme passait alors sous la terrasse , qui, levant sa tête vers le jeune homme , permit à celui-ci de l'admirer. Un long manteau de paysanne semblait, en la drapant, cacher un vêtement de patricienne. Les sandales vulgaires chaussaient mal un pied fin à bandelettes de soie rouge . La tête nue , paraissait défrisée par un linteum ou une tiare, qu'on aurait fraîchement enlevés. Et la personne, grande de taille, forte de traits, brune de teint, était si majestueusement belle que Manlius éprouva, devant les yeux de celle-ce qui en passant le regardait avec langueur, la froideur de l'acier sur les chairs défaillantes. Le cri d'admiration qu'il poussa, malgré lui, attira Vitia la première. Mais une subite rougeur couvrit son visage de vierge blanche, et retournant vers Tatia elle souffla un nom, que le dépit de la jeune fille rendit inintelligible au jeune homme. Catullus, prenant alors Manlius par le bras lui dit, en le reconduisant dans le triclinium, que cette femme portait pour nom Ahénobarba et que son métier iiocturne, d'où elle rentrait à cette heure, demandait le silence.
Manlius se laissa doucement entraîner comme miendormi, vers un coin du triclinium où, la tête sur un coussin de chanvre que Vitia lui présenta avec timidité, et l'oreille caressée par les ritournelles des filandières sur la terrasse et par le gazouillement des hirondelles autour du toit, il essaya d'effacer la première impression que marquait dans son âme l'image troublante de la mystérieuse Domusculane.
140 LA LÉGENDE liUGOLIENXE
Le soleil, qui surplombait Herculanum à l'heure où CatuUus et son hôte avaient clos leurs paupières, inclinait son flambeau vers l'île de Ponza lorsque le vieux pêcheur et Manlius se relevèrent, rechargèrent filets, ampore, ciste pour la pêche et le repas de la prochaine nuit, adorèrent Tatia d'un geste de la main, sortirent de Domusculum, descendirent au port par un chemin ouvert dans les plants d'oliviers et de vignes sauvages.
Le premier crépuscule éclairait la marine. Sa lumière de vieil or prenait, en s'élevant sur le Vésuve, des rutilances de pourpre vive qui, au bout de rhorizon,à la hauteur de Pompeï semblaient tomber sur les villas patriciennes en larges gouttes de sang noir. C'était comme un manteau de gloire, immaculé vers les altitudes appennines où apparaissait la tête encore radieuse d'une antique vestale, sanguinolent et fangeux vers les sombres retraits de Caj^n où se vautrait dans les priapées neuves de l'époque, une stature impériale. Et de la grande mer montait, jusqu'aux nuages crépusculaires où se dessinait sur l'étendue du ciel l'orgie complexe de l'Empire, une immense rumeur des flots, pareille à ces bruits d'ironie grosse que fait parfois entendre le bon peuple dans un amphithéâtre à la disparition d'un acteur ivre et décrépit.
Cependant, Parvula sommeilleuse avait été détachée de
la crique et, bondissante d'humeur, avait obéi forcément aux rame^ des pêcheurs qui la lançaient au large, loin des tamarins rafraîchissants de la rive. La tartane rehissée avait heureusement gonflé vers Misènes où l'on atteignit, à la deuxième veille et où l'on commença la pêche sous les rochers du cap. A la lumière d'un falot vacillant dans les mains de Beppo, le vieux Catullus accrochait les pâtures aux nombreux hameçons de la vermille que débrouillait Manlius, à mesure que celle-ci sortait d'une corbeille. Les hameçons préparés, tombaient incontinent dans l'eau. Finalement, la corde dévidée fut liée au neptunus de la proue. Parvula, comme arrêtée sous le poids de la tartane démâtée et de la vermille, se balança sur place . Catullus, invité par elle, fredonna une barcarolle ; Beppo acheva son sommeil ; et Manlius regarda vers les lumières de BaVa.
Comme un hémicycle de vaste colysée, éclairé aux torches prismatiques du Bengale pour un nocturne bacchanal, le petit golfe de Putéoles étincelait jusqu'aux étoiles. Un serpent de poussière, flambant en reflets blancs par dessus l'embrasement des lumières, dessinait la marine; une clameur de peuple en saturnales, plus forte que la rumeur des eaux, escaladait les lumières, cavalcadait sur la poussière tortueuse^ silhouettait sous l'azur sidéral le torse nu d'une ménade exhilarante. Mais Baïa s'embrasait dans une fournaise plus ardente que celle qui dévorait les autres villes de la côte; elle prenait aux yeux éblouis, irrités, maîtrisés de Manlius la réverbération d'une torchère d'or où se consument les cierges pâles. Un désir troublant de contempler cette torchère fail e de l'or de dix-mille peuplades^ une malsaine curiosité de voir mourir les cierges, occupait le jeune homme sur la sereine Parvula. Aux questions du Gaulois, Catulus comprit qu'il était temps de retirer la
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première vermille et de déposer Manlius sur la côte,pourcontinuer seul la pêche et retrouver, au jour levant, son jeune seigneur, sur quelque coin désigné du rivage.
La troisième veille était criée par l' Augurai sous le portique de Vénus-Physica lorsque Manlius, approdant aux marbres qui pavaient le port de Baïa, jura à Catullus par les roues d'or de la Fortune que la pêche de l'un ne serait pas plus heureuse sur le golfe que sage ne serait la promenade de l'autre dans la ville^ et que l'on se retrouverait après nones, dans le golfe de Lucrin qu'abritait la double jetée de la Via-Herculéenne. Et, la toge relevée sur l'épaule avec les allures d'un affranchi, il pénétra dans Baïa.
Quand les machines théâtrales d'une naumachia, où sont représentés les horizons solitaires et calmes d'un lac, s'enlèvent sur la thymèle pour faire subitement place aux décors d'une orgiaque et furieuse priapée, le spectateur n'est pas plutôt saisi que ne le fut Manlius en s'éloignant du port désert et en s'égarant dans les rues populeuses- Aux in nombrables cratères enflammés qui assoyaient leur panache à tous les angles des magasins, des thermopoles, des popines, le bleu de la mer et l'azur de la nuit furent bientôt dévorés dans ses prunelles éblouies. Il lui semblait, non qu'il marchât sur les dalles ruisselantes de la rue, mais qu'il nageât dans un océan de lumières. Il ne pouvait déjà plus retrouver ses sensations intimes, parmi les flots qui l'immargeaient, le possédaient, i'inertisaient. A mesure qu'il entrait plus avant dans la splendeur envahissante, il s'impersonalisait davantage et une frayeur le prit bien" tôt à ne plus voir, derrière ni devant lui, son ombre. A l'éblouissement des lumières, succéda, pour conquérir l'étranger, r étourdissement des bruits. Ils étaient composés du roulement des chars, du piaffement des chevaux, du
grondement des tympan ons, des cris^ des chansons, des blasphèmes ; Manliiis, hors de son âme, devenait, à souhait, ce lambeau de chair qui cherche avei.glément le tas dont est constituée la colossale brute humaine, lorsqu'il déboucha dans le large quartier des Jeux-Publics.
Kn ce moment passait, thyxse en mains et pampres sur la tête, le cortège conduit en l'honneur de Priape, à l'oc. currence des vendanges. Des femmes, par centaines, circulaient, rivalisant en nudité avec les torses des hommes travestis. Ce fut une vision de seins^ une envolée de chevelures, une coulée de chairs. Tout cela dansait sous les treilles portées en trophées par des esclaves, s'abattait sur les degrés d'un temple, s'engoufirait sous le portique retentissant des évohés, se portait l'un sur l'autre, seins sur seins et poitrines velues sur poitrines velues, jusque dans le parvis d'un Bacchus dionysiaque dont le marbre éhonté s'anu dissait, là haut, par-dessus cette foule, ave une pose d'aigle romaine sur les enseignes, comme l'ignominieuse bannière de ces Quirites décadents.
Appuj^é contre une borne de maison, Manlius considérait ce spectacle et n'en pouvait croire ses yeux.
n remarqua, accroupi sous la même borne, un vieillard dont le visage tourné vers la même scène, s'abêtisait d'ad. miration. Comme celui-ci levait parfois la tête en quête de gens, hypnotisés comme lui par la fastueuse démence de l'Empire, son regard rencontra Manhus, tandis que^ secouant les épaules parmi les boucles blanches de ses cheveux, il disait :
— « C'est l'épode! »
en comparant à la dernière strophe, qui terminait les chœurs bachiques, l'orgie finale dont serait clôturé le drame impérial . A la barbe rasée de cet homme et à sa
prononciation claire, encore que trop molle, Manlius reconnut un Hellène. Il apprit en flegmatique contempteur des priapées qu'il était un maître sans disciples en dialecte athénien et, pris de sympathie pour la pauvreté joviale de ce vieillard, il l'invita à accepter des rafraîchissements dans un thermopole du voisinage .
« — Ou plutôt, dans un popine! répondit le Diogène en s' appuyant au bras que Manlius lui présenta, chemin faisant. Dans une popine où tout se compte par nummus, mon brave aniphytrion et où nous serons plus à l'aise que parmi les cyathes des thermopoles dont l'orme rappellerait trop douloureusement la couleur des rêves de mon antique jeunesse. Les vins de Massique n'y seront pas du meilleur crû, mais qu'importe le cachet de l'amphore à qui boit à sa soif. La soif! le plus précieux don de Jupiter, après celui de la glucose. As-tu soif, toi? Moi, je boirais au ventre même de Silène. Non? Tu n'es pas soiflfeur? Je comprends cela, puisqu'à vingt ans ce sont les rêves qui enivrent. Ah I l'on change ses appétits, en vieillissant. Je n'avais non plus pas soif, à ton âge. C'est le chagrin qui porte le philosophe sur la pinte. Le mien, vois-tu, est si grand que je ne le noierai jamais dans les cratères assemblés de l'Empire. Et parlons-en de cet Empire I Tu es Gaulois, dis-tu ? Bien t'en vaille. Moi, je suis de Corinthe, et je m'en flatte devant ces bâtards de Latinus. Quelle étrange chose pourtant qu'ils n'aient plus rien valu, dès le jour que les-armes l'ont cédé à la toge. Moi qui te parle, je suis pédagogue de métier. Eh bien, j'affirme que c'est peur la honte du peuple qui paye mes tablettes. L'éducation de l'esprit détend les nerfs du corps. Te souviens-tu des jours où Homeros écrivait ses rhapsodies sur des omoplates d'éléphant. Alors, les peuplades d'Ilion et celles de l'Archipel
qui ne savaient pas lire sur les os et qui payaient quelques aëdes pour réciter les testaments écrits, étaient, sur leurs galères et en bataille rangée, les premières du monde. La chute est arrivée, sitôt que les écoles. Rome ignare et guerrière a fait son profit d'Athènes lettrée et lâche. Nnmitor s'est emparé du bouclier de Démosthènes. Il est vrai que Cicéron n'a guère plus énergiquement tenu à son bras l'écu gravé aux armes de la Louve, et qu'un barbare s'est déjà courbé pour ramasser la panoplie trop lourde à des Romains diserts et affranchis. Ce barbare est-il un Gaulois ou un Scythe ? Qu'importe l'héritier à cette vérité brutale de certitude : Que les sociétés vieillissent à mesure que les perfectionne l'éducation et que c'est du jour où leur civilisation est terminée par la corruptible science que date jeur ruine. Mais, par Bacchus ! n'est-il point vrai que je dissère ? Buvons, crois-moi, noble barbare. Buvons au jour qui passe, à l'Empire qui tombe, à quelque nouveau peuple de cette terre ou de la lune auquel échoit la succesion des aigles. Buvons à la Gaule, veux-tu ? Mais verse encore un coup, dans cette coupe dont nos neveux dessécheront les gouttes, s'il en reste. Là! là! toujours, où noyer mes épaves Elles t'amusent, mes épaves? Tiens I vois-tu celle-ci qui vient déferler au bord, en perle de corail ? C'est le vaisseau à la proue couronnée des roses de la jeunesse; le beau vaisseau qui m'apporta des verdoyantes rives de Corinthe aux bors desséchés d'Ostia, le riche, le doré, le magique vaisseau, où j'embarquai mes rêveries de l'adolescence e^ que je n'ai pas retrouvé après la lutte, moi ruiné, moi vaincu, au port fatal où il me débarqua. Et cette autre bulle qui surnnge après toutes, en s'irisant d'opale ? Ah i celle-ci c'est la très chère, c'est la très bonne souvenance que savoure amèrement mon cœur fermé sur les anciennes
virginales amours. Et chaque fois que mes lèvres s'approchent pour l'embrasser, c'est une larme qui, devançant les lèvres, tombe dans ma coupe pour y dissoudre la chaste perle des premières amours. Verse, mon fils, verse à mes inengloutissables afflictions. Nous n'avons pas encore atteint, de rasade en rasade, jusqu'à la dernière lettre de mon norr. Car il n'en est pas prononcé un seul dans toutes les agapes de l'Empire, qui, plus long que le mien, altère davantage. Germanicus lui-même, vaincu par son répétiteur ès-lettres grecque, Métameiboménoridès, passa mainte' fois au pédagogue le cratère. Et quel beau temps, alors. Il rentrait de la conquête britannique. Il rangeait cinq légions pour descendre en Syrie . Dans l'intervalle, il invitait à boire. Par dix coups secs, il saluait son nom . Par huit de plus,j' articulais le mien. Parmi ces poitrines énormes, on prenait goût à la cotte de maille et aux expéditions. Moi-même qui te parle, j'eusse connu à leur couleur la barbe de Maroboduus et celle de Rhescuporis, si la chevelure d'Apollon-Mu sagète ne m'eût séduit plutôt que le casque d'Ares. Mais souviens-toi, jeune homme, du vétéran, qui t'aura dit ceci, un soir, que l'on fêtait Priape à Baïa : « Qui boit, peut boire ; et qui peut boire, n'est pas mort ». Ah I vous venez ramasser la dépouille de Rome ? Mais il y a encore trop de brutalité dans les poitrines lascives de ces athlètes . 0 Pluton I dépose ton marteau dans les soussols du cirque. Mercure ! ta fourche est inutile ; l'arène est encore occupée par les gladiateurs qui vont mourir. A boire! Silène est la dernière ressource des nations agonisantes. A boire ! Ensuite viendra Vénus qui achèvera l'œuvre, et la blanche poussière du siècle dissolu recouvrira, Beauté I tes créatures pâles. J'ai dit. Mais, par Hercule ! voilà un vin aimable. Mon fils, un coup encore!
Ahl le sommeil s'assied sur mes paupières... Tu es un cœur que j'aime. Embrasse-moi... Oh i les belles campagnes!.. Ohl les odeurs de la vendange, fumant au nez de Jupiter !.. Je suis dans un pressoir... Le moût fermente sous mes pieds. .. Le raisin cède, je nage dans le vin; le tonneau m'engloutit.... Bonjour, la mort!... A boire, esclave!.. »
Manlius, qui avait accompagné le vieillard à la popine et qui, attablé devant une avalanche d'amphores bientôt vides avait écouté les propos décousus du buveur, éprouva, malgré son culte pour l'hospitalité, un insurmontable dégoût devait les boucles blanches de cette chevelure renversée et souillée^ parmi les coupes, et le vin répandu aux dieux mânes. Il secoua l'homme ivre qui répondit par un sourire mort à l'adieu du jeune homme. Et il sortit.
Il méditait, chemin faisrant, sur ces deux vérités, pêchées dans le vin par l'ivrogne, — que la décadence des nations naissait de la perfection de leur littérature et que la débauche romaine était encore trop brutalement nerveuse pour mettre l'Empire à l'agonie, — quand il parvint dans les quartiers qui servaient de faubourgs à Baïa. Ces sortes de compites, réservées dans les grandes villes aux corporations des foulons, des falégnames, des pontifes, des potiers, servaient à Baïa exclusivement consacrée à Poséidon et à Vénus-Physique, pour loger les alipiles, les masseurs, les psèques, les ciniflores des thermes ; et les gladiateurs, les histrions, les latruncules, les tessères des jeux. Là, les rues se rétrécissaient; les maisons moins opulentes étaient aussi moins éclairées ; les falots de résine y remplaçaient les cratères d'essence; les chars et les quadriges ne couraient plus, quelques rares rhédas
passaient modestement au trot de vieilles mules. On était chez la plèbe.
Cependant, la Suburre, à moitié endormie dans la nuit des maisons par les rudes labeurs de la journée, s'éclaira et s'ébruita tout-à-coup dans un quartier où Manlius pénétrait inconsciemment. C'étaient des longues formes de peplos sans tunique, recouvrant mal des femmes nues qui circulaient à l' encontre des hommes, avec la torche d'une main de l'autre un instrument d'ivoire, sur la tête une mitre , De long en large, et de bas en haut, en conquérantes elles occupaient le pavé ; et les passants, qui prétendaient vainement se garder d'elles, rasaient les lares des maisons. Vers chacun d'eux elles accouraient par essaim, s'attachaient à son bras, lui parlaient des Mystères avec des sourires impurs, débattaient sur le tarif général un rabais clandestin, remettaient l'instrument d'ivoire aux mains de l'acheteur, l'entraînaient, disparaissaient avec lui dans un venerarium clos, dont la seule porte, ouverte sur la rue, vomissait de minute en minute les groupes satisfaits.
Manlius, se recommandant à la vigilance des dieux et au souvenir de sa pieuse mère, avait traversé le carrefour des lupanars sans céder aux cent bras qui s'étaient suspendus inutilement au sien. Son cœur, indigné par la violation des droits de la nature^ compatissait à la pauvreté des mérétrices besoigneuses , déplorait la débauche des perverses courtisanes, se sentait hautement troublé par cette foule d'esclaves misérables, abrutis par l'ivresse. Il cherchait le remède dont ces chairs corrompues, par l'attrait et le facile partage de l'opulence nationale, seraient par hasard guérissables. Et il n'en trouvait que dans la mer, voisine de Baïa, dans ces vagues puissantes qu'il
entendait mugir au loin comme pour s'inviter entre elles à franchir le rivage, à envahir la ville, à purifier sa souillure dans le sel, à promener l'écume dans les rues balayées, sur ces corps avachis de Quirites bâtards, mûrs pour le cénotaphe.
La première aube atténuait la splendeur des étoiles et pâlissait l'azur profond du ciel quand, à l'angle d'une rue, Manlius s'arrêta court devant la silhouette d'une femme qui passait vite et souriait mystérieusement. L'avait-elle reconnu? Lui, du moins, ne put se méprendre sur l'altière beauté du visage, sur la stature de l'impériale Domusculane et, par un instinct de familiarité commun aux étrangers qui rencontrent pour la deuxième fois une personne sympathique :
— « Ahénobarba ! » s'écria-t-il.
A ce nom qui était le sien, elle se retourna, embarrassée de sa mitre et de l'instrument d'ivoire, signe de son immunité. Les rougeurs honteuses, empourprant violemment son long et brun visage i^réparé à l'écume de nitre et à la teinture de safran, intimidèrent aussitôt Manlius qui resta, sans parler, devant elle. Cependant, l'âge mûr de celle-ci prévalant sur la jeunesse de celui-là^ la femme répondit :
— « Tu es rischitan de la Terrasse aux Résédas I » Manlius lui avoua la vérité et, sans lui faire honte de la
rencontrer dans un quartier infâme où il se trouvait luimême, il lui raconta qu'il était étranger et qu'il voyageait^ pour s'instruire sur les coutumes des Romains. Il s'était conservé, jusqu'à cette heure, à la déesse qui consacre la virginité des jeunes hommes. 11 ignorait encore le nom de la fiancée vers laquelle il marchait, apportant intact le trésor de sa virilité. Mais^ autant les débauches qu'il tra-
versait soulevaient d'indignation dans son âme, autant la beauté souveraine de la Domusculane éveillait d'admiration au fond de son cœur attendri, et il fit à Aliénobarba l'hommage de sa soudaine sympathie, sans retenir deux larmes dont la naïveté sincère émut la courtisane. Cependant, Ahénobarba, dont les sentiments s'étaient émoussés, à la longue, au contact des hommes sans amour, ne pouvait se défendre de l'incrédulité et un léger sourire de scepticisme flotta sur ses lèvres, jusqu'à ce que passant, elle et lui, devant un Sellarium dont une négresse vantait sur le seuil les bons offices, Manlius demanda à sa compagne le sens qu'il fallait entendre aux discours de l'Ethiopienne. Plus loin, ce fut la casine des Sj^hinctriées. Plus loin, le groupe des Piscicules. Chaque repaire de la romaine débauche s'étalait, l'un après l'autre, sous leurs yeux et Ahénobarba, prise d'une pudeur de vierge qu'elle n'avait plus connue depuis son affranchissement, n'osait pas répondre aux interrogations de Manlius qui finit par marcher silencieusement, à côté d'elle. Le silence ne la soulageait déjà plus. Maintenant il lui fallait l'air pur de la campagne, hors de la ville, loin de ces bas-fonds immondes où le troupeau des hommes saccageait sa vertu, avilissait ses formes, salissait sa beauté :
— Emmène-moi I Emmène-moi!
... Elle était, d'après le soliloque de son âme, la chaste fille d'un humble Romulus, déshonorée par l'empereur de Babylone qui l'avait marchandée et payée, avec des sacs de poudre d'or. Elle était la pauvre fileuse d'Ischia chez qui un seigneur descendit, un jour, pour lui dire ; « Tu es belle, vends-toi au poids de mes sesterces. » Et depuis, l'or n'avait pas sonné dans ses mains aussi joyeusement que, dans le fond de son cœur, les anciennes chansons de la vir-
ginité première. Renaissait-on à la jeunesse? Reviendraitelle à ses beaux jours ?
— Emmène-moi! E'LÏimène-moi I
...Où verrait-elle cette terre des Gaules, dont il parlait? Le sol y produisait des chênes quinze fois séculaires, et sa généreuse vigueur reverdirait la pauvre femme. Dans une caverne de granit, loin des palais de marbre, sous le feuil. lage des sauvages forêts, loin das jardins énervants des villes policées, à ses pieds^ pour la vie, elle serait sa servante. Il lui parlerait le langage naïf de la virginité. Cependant elle contemplerait incorrompu le visage de son amant suprême, penchée sur le bord d'une source. La forêt respirerait robustement. La campagne serait lointaine. L'horizon calme dormirait.
— Emmène-moi ! Emmène-moi !
...N'entendait-il pas, au contraire, des bruits d'écroulement autour de Baïa ? Quel gouffre préparait donc la terre à cet empire infâme, pour gronder si sourdement sous les pieds ? Si l'on se groupait, cette nuit, autour d u buste de Bacchus , où serait-on demain, sous l'œil vengeur de Jupiter? 0! la verge de Mercure sur ces chaires nues^ enla. ,cées par Vénus, prêtes, dans leur dépouillement cynique, à subir sur la peau la triple marque des trois Sœurs .
Et, puisant dans la religion les derniers arguments de sa frayeur, l'esprit d'Ahéuobarba s'abîmait davantage, à mesure qu'elle allait plus avant, hors des murs néfastes de Baïa, en compagnie du Gaulois vierge. Mais ses sombres pensées se dégradèrent, en même temps que la nuit ténébreuse, et l'aurore était au ciel quand, à sa première clarté, Ahénobarba considéra Manlius.
Ils s'étaient tranquillement assis devant la mer, sur un rocher. Elle, sans soutenir plus longtemps le poids igno-
minieux de la mitre sur la tête et de l'ivorial dans les mains, se livrait, décoiffée, aux abandons d'une naissante et irrésistible amitié. Lui, près d'elle, sans raisonner la spontanéité de l'instinct, se faisait délicieusement à la familiarité d'un homme jeune avec sa mère jeune, et il lui embrassait les mains. Tous deux à leur pensée intime, ils regardaient mélancoliquement la mer. L'aurore montait de Sorrentum. Sur le ciel bleu-noir d'onyx, à pleines mains elle tendait le manteau blanc où tomberaient bientôt des roses. Etait-ce pourAbénobarba,latoge immaculée de la réhabilitation ? Depuis des années que, sur sa couche entr' ouverte et mouillée par ses larmes elle attendait son regénérateur, avait-elle le bonheur de le voir enfin à ses pieds, et les mains pures de celui-ci renoueraient-elles sa ceinture ? Qu'il était beau dans sacandear! La première beauté est celle de la chaste jeunesse. Apollon incontaminé et lumineux l'emporte sur Vénus déflorée et réparatrice de ses grâces avec le masque du sourire. Derrière ce masque, se dissimulent péniblement les larmes du dépit. Ah I si celles qu'Ahénobarba versait maintenant, purifiaient son corps souillé, reverdissaient sa vigueur maladive, rouvraient la fleur flétrie du premier amour. Aimer ! Aimer le frère de son âme, comme le pur matin vêtu de l'aube blanche, comme l'harmonieux lointain de la campagne, comme la montagne aux bleus inaccessibles, comme l'incommensurable mer I Aimer, avec la pureté pour attrait, avec la jeunesse pour magistère, avec l'éternité pour mesure, avec la paix pour ciel! Ah! Aimer, après n'avoir jamais aimé; aimer, en guérissant sa plaie ; aimer, en se regénérant! Et la Domusculane, le dos tourné vers la monstrueuse Baïa qui, là-bas, semblait scander sur les chansons des noctambules la palinodie d'une mérétrice
capricieuse mais inconvertissable, prenait, devant la mer, sur le rocher qui lui servait de piédestal, une pose d'impériale matrone rachetée à la vertu par les douleurs du repentir .
En ce moment, une sonnée puissante de buccinea s'éleva, qui marquait une marche guerrière. Manlius tourna la tête vers la route de Naples qui passait à un mille, derrière eux. Pour regarder plus loin, il monta sur le rocher. Mais il ne put annoncer à Ahénobarba que le passage, brillant et rapide comme un éclair, d'une légion de mercenaires.
Cependant l'air de marche montait clairement dans le ciel matinal. Il roulait à travers la campagne, semblable à un char magnifique où la Victoire était assise. Il roulait, entraînant après lui dans la volute large de ses formidables mesures, les champs, les villas, la montagne, l'espace, perdus dans la poussière que soulevait le pas des légionnaires. Devant cette vision rapide des mercenaires gaulois, samites numides, opérant la conquête du monde pour le compte de Rome pendant que celle-ci vaquait aux Fripées, Manlius porta les mains à son visage offusqué par tant de splendeur et tant de servitude. Et, redescendant vers Ahénobarba, il pensait tristement à ses frères de la terre natale.
— « O mon jeune barbarel reprenait-elle pour dissiper la mélancolie de Manlius avec l'expérience de sa vie avantureuse, les apparences t'en imposent ; mais attends, pour juger les maîtres, que les enseignes de leurs esclaves soient passées. >
Et elle lui racontait, sur la société patricienne qu'il n'avait pu rencontrer dans les rues de Rome et de Baïa des prodiges de dissolution et de cruauté dont Manlius avait peine à la croire. Qu'aurait-il dit des perpétuels com-
plots des chevaliers contre César, et de César contre les chevaliers ? Qu'aurait-il pensé des attentats à la nature, Bavamment combinés par la Curia tout entière. De quel doute serait ébranlée sa foi à l'invincible pérennité du sang romain, si elle lui montrait ce sang à ce point corrompu que la plus petite goutte pure ne se trouverait pas même dans les veines de la plus chaste des matrones. Certes, elle ne s'arrêterait pas à lui raconter la mort communément tragique de L. Arruntius, qu'Auguste avait proclamé digne du rang suprême et que Tibère contraignait à s'ouvrir les veines, aux dernières ides luliennes. L'entretiendrait-ell© davantage des drames de Capri où, assisté par Thrasyllus sur un rocher haut de deux cents coudées et ordonnant à l'astronome grec d'accompagner sur la flûte les sentences de morl, l'Empereur précipait dans la mer d'innombrable b victimes ? Quel intérêt avait, pour des oreilles repues de sanglantes histoires^ le fait du prétorien Paulus qui, s'introduisant dans les latrines, sans déposer l'anneau à l'effigie de César qu'il portait au doigt, fut récemment décrété du crime de lèse-majesté ? Les tablettes hebdomadaires surabondaient de relations atroces^ et leur lecture assidue avait dû instruire Manlius mieux qu'Ahénobarba le ferait elle même. Mais un genre de crime qu'il ne soupçonnait pas, elle voulait le lui confier, sûre que sa révélation serait gardée par lui inviolablement. Elle se demandait bien comment sa confidence était soudainement si intime avec un jeune étranger qu'elle rencontrait, seulement pour la deuxième fois. Mais son cœur ne la trompait pas. Elle était sûre de Manlius. Ainsi la relation infâme, qu'elle avait apprise par un courrier de la veille et qui l'accablait, lui paraîtrait moins lourde à l'avoir partagée.
Sextus Papinius était un jeune patricien de la deuxième
toge lorsque par hasard, l'été dernier, elle le rencontra à Putéoles. Digne par la noblesse de son cœur d'apiDartenir à la famille consulaire dont il était originaire, il avait communiqué à Ahénobarba sérieuse, de préférence aux maîtresses enfantines et inexpérimentées des jeunes hommes, les premières surprises de son amour pour une patricienne de son rang. Petite fille d'Hortensius, celle-ci avait accepté de descendre un jour, jusque sous le mur des piscines de son aïeul et c'est là que, grâce aux stratagèmes de la vie, Papinius avait pu montrer à Ahénobarba, en la personne d'Alba Cecina, la plus gracieuse des jeunes filles. N'écoutant que leur sympathie réciproque, secrètement, ils célébrèrent les fiançailles. Ainsi, Ahénobarba entretenait par ses conseils le chaste amour dans l'âme de Sextus, et conduisait à sa fiancée un époux ei digne d'elle. Ni l'un ni l'autre, ne comptait sur la malignité du sort lorsque Vénus, qui ne pouvait leur pardonner d'être plus nobles que les paxents dégénérés dont ils étaient issus, enflamma d'amour pour son propre fils, l'âme vicieuse de la mère. Celle-ci, amante tacite de Papinius depuis la puberté de l'éphèbe, avait dissimulé jusqu'à ce que, troublée par la présence d'une légitime rivale, pressentant que l'hymen allait lui enlever celui que les fiançailles lui conservaient encore, elle tomba dans les bras de son fils en lui déclarant sa passion . Elle n'ignorait pas la honte de l'inceste, elle l'avouait même ; mais elle ne céderait pas à la descendante d'Hortensius l'amant qu'elle essayait de lui ravir^ et qu'il faudrait lui venir arracher désormais de son sein. Elle aimait. Vénus la possédait tout entière. Elle poursuivait Papinius, sans retenue, dans la maison paternelle, au gynécée d'Alba, en plein Forum, partout, inces» tueuse sans rougir, dévouée à une mort honteuse plutôt
156 LA LÉGENDE nUGOLIENNE
qu'à l'irritable continence. Sextus s'arracha donc aux enlacements de sa mère, quitta nuitamment les pénates de Rome, se réfugia dans la villa familiale deMisenum, où l'incestueuse accourut. En rain les prières, en vain les menaces, tentèrent-elles de fléchir l'obstination de l'une et l'inflexibilité de l'autre. Le sein était offert à l'homme qui, enfant, en suça les mamelles. 11 fallait accepter, ou mourir. Il mourut, en se précipitant. Avant de monter sur la pointe du Micenum, d'où il s'était jeté dans la profonde mer, il avait recommandé à un esclave un serpent d'or en forme de bracelet, pour qu'ill'apporta à Ahénobarba et pour que celle-ci en retirât la confidence du drame tracée sur un papyrus par la main tremblante de son mourant ami, à la louange de la mérétrice moins dissolue que la mère et pour le remercîment des sages conseils que Sextus avait reçus d' Ahénobarba avec reconnaissance.
— « . . Et tu doutes encore, ô barbare I continua-t elle en essuj^ant ses larmes, de la prochaine mort de ces Romains décomposés ?
Assis aux pieds de la Domusculane et l'écoutant parler, Manlius promenait son regard autour de lui. C'était l'heure où les piscines du voisinage s'éveillaient. Les poissons, devinant le lever du soleil à sa première lumière, quittaient leurs retraites souterraines et montaient bailler à la surface des réservoirs. A l'attente de l'esclave provisionnaire, des bandes de murènes, de turbots, de surmulets, d'hélops de pourpres, depétuncles, de dorades, ridaientla nappe des piscines, soufflaient des bulles d'eau en signe d'impatience.
Plus loin, c'était le chant métallique des coqs, éveillant les villas dans leurs volières d'or, tandis que, troussant sa "tunique, le gallinaire apportait l'offa sur des plateaux de sparte.
Alors Manlius se ressouvint de la parole qu'il avait donnée au pêcheur Catullus et, pour atteindre le lac de Lucrin à l'heure de noues, fixée pour le rendez- vous contre la jetée de la Voie Herculéenne, il invita Ahénobarba à l'accompagner. Ils s'embarqueraient ensemble, pour Domusculum.
Ahénobarba, regardant le jeune homme avec un sourire de tristesse, paraissait réfléchir longuement. Ensuit© elle détourna la tête pour essuyer deux larmes.
— «... Tu pleures I s-écria Manlius en lui prenant les mains.
Comme si elle fût revenue d'un pénible voyage, Ahénobarba soupira et dit languissamment :
— « Je rêvais. Je me trompais. J'étais folle. Adieu, noble barbare. Ton cœur est né pour des amours phis hautes Laisse-nous, à nos vices. Remonte à ta patrie. Quitte-moi'! »
Pour tant que Manlius insistât, il ne put obtenir d'Ahénobarba que quelques pas sur le rivage, où ils se séparèrent, sur l'ordre de celle-ci, mais avec la promesse de se revoir dans Ischia .
Seul maintenant, il marchait à la rencontre de Parvula . et son âme, troublée par la pensée de l'I^chitane, ne savait comment allier tant de grandeur de sentiments avec tant de bassesse de métier. Considérant longuement la campagne, que le soleil commençait à brûler et que jaunissait l'implacable poussière, il finit par se représenter Ahénobarba, comme l'Empire dont elle était la créature , sous l'image d'un lion statural et vermineux auquel prêtait sa silhouette cette cam.pagne maladive que la première aurore avait revêtu de jeunesse, et que prosternait l'ardeur de nones.
158 LA LÉGENDE HTJGOLIENNE
:ii
Manlius, porté sur Parvula, avait regagné Domusculum avec enthousiasme et^ durant les longues journées où il n'accompagnait pas Catullus à la pêche, il ne pouvait se satisfaire de plaisir à écouter Tatia et ses filles, filant dana le silence de la terrasse qu'interrompp.ient seulement la chute des fuseaux et le gazouillement des hirondelles. Quelquefois, fatigué par la lecture des livres anciens et des tablettes périodiques, il se mêlait à la conversation des femmes. C'étaient mille questions sur Ischia, dont Tatia racontait l'origine depuis que^ Kronos l'ayant créée pour servir de relais aux chevaux de Neptune, elle était ancrée dans le golfe de Parthénope par les mains souterraines du géant Typhéo. Autrement, elle flotterait sur la mer comme un vaisseau de verdure en voyage. Mais autant était prolixe la science de la vieille femme sur l'île qui avait eu son berceau et qui aurait son urne, autant ses connaissances sur l'Empire étaient rudimentaires. Elle ignorait Tibère même de nom. Bienheureuse ignorance, que tant de vie. times illustres et obscures eussent partagée^ en bénissant le Sort !
Une fois, il s'enhardit jusqu'à prononcer le nom d' Ahénobarb devant les fileuses et comme Vitia pasî^ait alors non loin de lui, pour le service du ménage, il vit qu'elle se lais.
sait choir sur un escabeau du triclinium et qu'ePe restait là, longuement soucieuse, dans l'attitude pâle d'une nouvelle morte.
€ ...Vitia m'a parlé hier à la fontaine, lui dit Ahénobarba quelques jours plus tard, dans un des fréquents entretiens que, depuis leur première rencontre, ils concertaient secrètement sur une pointe de l'île. Si tu l'aimes, ajouta-t-elle, ne sois pas lâche et préviens-moi. Tu es Franc pour honorer-la vérité. Honore-moi, comme elle.
— Tu sais, lui répondait Manlius, que je suis étranger sur ces terres et que ma mère attend mon retour, en comptant les heures de l'absence avec les larmes de ses yeux. Pourquoi veux-tu que je cherche, dans l'exil, la fiancée que me réserve ma patrie et qui orne son extrême jeunesse avec le nombre croissant de ses jours ? Toi-même, m'a défendu l'amour en me protégeant avec ton amitié. Laisse Vitia A son inconscience. Éloigne les chagrins de ton cœur. Continue à m'instruire, »
Mais Ahénobarba, les yeux vagueinent tournés sur la mer, vers l'horizon où Manlius indiquait sa patrie :
— Ta patrie! ta patrie, disait-elle, je voudrais la connaître. Les forêts doivent y receler des merveilles de végé. tation. Les hommes doivent y acquérir la robustesse du triple cœur des chênes. Les femmes y portent chaste le fruit de leur intègre maternité. Tu dis que les jeunes filles dansent, le soir, sous les tilleuls ?... »
Manlius comprenait qu'une indéfinissable nostalgie du pays inconnu envahissait Ahénobarba et, comme il pouvait apprécier par expérience le degré de prostration où jetait cette sorte de délétère mélancolie, il essayait de distraire la pauvre femme.
— « Si je pouvais, reprenait-elle, si je pouvais t'accompagner jusque sur les hautes terres, à côté de ta mère, je veillerais sur toi. Au foyer, je dévouerais ta tête aux dieux tutélaires de ma religion. Au forum, du cil et de l'œil je soutiendrais tes défaillances. A la chasse, je te guiderais le long des précipices ; je serais la terreur des cavernes où les ours ne te grifferaient pas; je porterais ton couteau sûr dans le ventre des loups; j'arrêterais la biche par ses cornes, tu l'abattrais ; de sa peau, je couvrirais tes triomphantes épaules et je te reconduirais chez ta mère, au milieu des éloges de la foule. Ainsi tu grandirais, vanté pour ta sagesse par les vieillards de la tribu, aimé pour ta beauté par le groupe pensif des blanches jeunes femmes; et je t'amènerais, de vertus en vertus, jusqu'au lit virginal de ta fiancée entre mille autres choisie, préparée par mes mains... >
Et d'un large regard de mère aimante, Ahénobarba enveloppait Manlius, comme d'un palladium tutélaire. Mais le trouble ne lardait pas à reprendre cette âme avec la conscience de son état prostitué. Elle essuyait ses yeux humides ; elle palpait ses joues brûlantes ; elle ramassait sa tunique autour d'elle comme pour se relever ; elle fixait hagardement l'espace comme eflrayée par elle-même ; elle s'écriait :
« Je te fais honte I Tu me méprises I Mes mains sont maculées. Il y a du sang, après chacune de mes caresses Barbare blanc, avoue ta répugnance à la mérétrice des carrefours et va-t'en.
— Je t'aime!... balbutiait Manlius , couvrant de longs baisers les mains de la Domusculane et cherchant sous sont crâne fiévreux la pensée égarée.
— Tum'aimes!... Qu'a£-tu dit malheureux? Ignores-tu que
pour qui m'aime, c'est la mort. J'étreins et j'étoufîe, j'embrasse et je mords, j'endors et je tue. Une génération d'hommes est montée sur ma couche, qui n'en descendit plus. Ne touche pas à ma bouche, elle te brûlerait. Enfant! Enfant ! ne te consume pas à ma ceinture dévorante. Laisse là ma tunique. Pense à ta mère. Crains les dieux. Reste beau....
— Je t'aime!... Je t'aime I... achevait-il, endormi sur les genoux d'Ahénobarba qui promenait ses mains dans la chevelure épaisse et blonde du Gaulois, comme pour protéger contre la malédiction des dieux, la tête du barbare au sommeil.
Une fois, ils avaient essayé l'ascension du mont Époméo. Ahénobarba marchait, mélancoliquement appuyée au bras de Manlius, quand tout à coup elle s'arrêta devant une bruyère. Il avait plu la veille ; les branches de l'arbuscule étaient sales de boue.
— « Demain, dit Ahénobarba en considérant la plante, cette bruyère sera lavée de sa souillure. La nature se tache, et se purifie. L homme avilit la femme, et ne la régénère pas!... »
Et, montant jusqu'aux plateaux supérieurs d'où l'œil découvrait tout entière la marine napolitaine :
— « La voilà! s'écriait elle en élevant sur Parthénope son bras et sa malédiction, la voilà! étendue sur son flanc de ruffiane, la cité proxénète. Elle nous attirait au son des tambourins, quand nous ne songions qu'à filer nos quenouilles sur les terrasses paternelles. Elle nous introduisait dans les lits blancs, comme pour la célébration de quelque religieux mystère. Et c'était avec l'irréparable blessure au
flanc, que nous restituait au plein soleil l'entremetteuse. 0 Jupiter ! par la plaie de Rhéa dont tu naquis, venge à grands coups de foudre sur les villes ruffîanes, l'honneur de ta mère trompée et celui de tes vierges ouvertes. ! >
Cependant les jours fuyaient et Ahénobarba, appréhen. dant le retour de Manlius dans les Gaules, essayait d'habituer son âme à la pensée de la séparation. Souvent, dans le soleil qui, penchant vers l'hiver, amoindrissait de jour en jour son orbe, elle se surprenait d'une étreignante et insurmontable mélancolie. Mais, par amour pour Manlius elle dissipait f-a tristesse en présence du jeune homme. Elle voulut même profiter des derniers beaux jours, pour visiter avec lui les petits pays de la côte, qu'il n'avait pas encore vus. Les premières froidures invitant les pêcheurs des îles napolitaines à quitter les baies du Pausippe et de la Mergelline, les ramèneraient à Ischia, eux aussi, sur les nombreuses barques du retour.
Ils abordèrent à Capri, quand le soleil de l'extrême automne allongeait la saison tiède en stationnant sur l'horizon, avec cette mélancolie douce et dorée des yeux mourants. Les scolopendres' et les clématites ne désenchaperonr aient pas encore les terrasses. Les hirondelles s'y oubliaient. C'était un paysage calme, fait à souhait pour le repos de ces deux âmes maladives .
Mais, à mesure qu'ils pénétraient plus avant dans l'île, la gracieuse nature se dissimulait davantage, derrière les ouvrages des hommes. Ici, c'étaient cent chambres taillées dans le rocher et recouvertes de porphyre, où consom* maient leur débauche les Sphynctriennes de César . Là, à mi-côte de la falaise, ils découvraient la grotte Mithra»
mania, réservée aux mystères de la bonne Déesse. Par un chemin, étroit et tortueux comme l'esprit du maitre don* les statues hautes de taille et robustes de corps fronçaient I3 sourcil au centre des nombreux stylobates, ils arrivèrent à la terrasse supérieure si justement redoutée de l'Empire. Elle dessinait un hémicycle de basilique . Une seule chaise curule en occupait l'extrémité, où s'asseyait Tibère pour la sentence et le supplice.
L'hémicycle s'ouvrait aux deux bouts, dans le vide. La balustrade roulante clôturait, pendant la suspension des jugements, un précipice de cent coudées qui surplombait abruptement la mer et où pendaient, aux aiguilles saignantes, des lambeaux toujours frais de victimes. Venaient ensuite, dans la solitude des nuages, les douze palais, Comme Tibère, appelé à Rome par l'incendie de l'Aventin, avait momentanément abandonné Capri, ils pénétrèrent d'un palais à l'autre, grâce aux faveurs qu'Ahenobarba sollicita d'un esclave, en promettant à celui-ci d'intercéder auprès de Macron pour le soufflet de l'affranchissement. Dans l'enfilée des innombrables pièces, ils ne rencontrèrent que le luxe de dix mille provinces servant à la débauche d'un seul homme. Deux chambres que Manlius considéra particulièrement parce que, plus fréquentées par le maître, elles en révélaient plus intimement aussi les goûts, furent le tablinium et le posticum. Dans l'un, l'empereur lisait ; et Manlius parcourut en rougissant le dernier livre d'Elephantis, scandaleusement installé sur la table d'honneur . Le posticum, où César dormait, était disposé à l'instar d'une pinacothèque, et les tableaux les plus lascifs en faisaient l'ornement ; une composition de Parrahasius entr'autres, primait, que la parole humaine se refuse à décrire et que Tibère avait préférée à un mil-
lion de sesterces, en la faisant suspendre aux aigles de son lit , Quand le barbare et son introducteur se retirèrent, un pénible silence de l'un accueillait les interrogations de l'autre, et, jusqu'à la marine, les pourpres do la honte revêtirent le front de Manlius.
Ahénobarba comprenait que les violations de l'honneur avaient sur l'âme intègre du Gaulois plus de prise que les morbidesses de l'amour. Par un dernier effort de son cœur vicié, dont le courage la surprenait elle-même, elle acceptait le sacrifice de la séparation. Aimer sans espoir, en expiation du passé où elle aimait sans regret, telle devait être sa norme. Pour s'y conformer, en même temps qu'elle anéantirait la passion de Manlius pour elle avec l'épuisement de sa patience, elle l'invitait sans défaillance à d'autres promenades sur la mer où le soleil, qui se rapprochait chaque jour davantage de la Gaule brumeuse, emportait par lambeaux le triste cœur de la Domusculane.
Une fois, ils descendirent à Putéoles, où Manlius entrait enfin en connaissance des Piscicules, petits garçons du premier duvet quo les nageurs virils utilisaient entre leurs jambes. Dans le Sérapeum, on les introduisit jusqu'à la piscine de porphyre où s'ébattait une promiscuité de chairs brutales, sous les yeux protecteurs de la déesse égyptiaque .
Une autre fois, ils poussaient jusqu'à Herculanum, où la richesse des bibliothèques impériales n'avait de comparable en rareté que les curules vides des lecteurs.
Ils entrèrent dans Pompéï par la villa Domitienne, et longèrent la rue de l'Abondance jusqu'au palais Euma* chia^ à travers les opulents étalages des parfumeurs, des sellaires^ des oratrices, des prêteurs. A ne voir que le
resplendissement des enseignes dorées des marchands, et des prothjnrums de marbre qui précédaient les maisons, il n'était pas douteux qu'il n'y eût place que pour les patriciens. Chacune de ces maisons était un chef-d'œuvre minuscule d'architecture grecque. Plutôt étroites que spacieuses, à cause de la saison estivale pendant laquelle elles étaient habitées, elles ahgnaient leur quadruple façade sur l'impulvium intérieur et carré où les eaux jaillissaient d'un bassin, à ciel ouvert, parmi les simulacres des dieux lares. Le triclinium s'ouvrait à droite, dont les murs se dérobaient sous de fresques à fond bleu, couvertes de chasses vertes, de danses thyméliques avec la significative kécruphale pour coiffure des coryphées. A gauche^ l'on entrait dans le tablinium qui, moins accessible aux clients, était plus apte aux peintures lascives dont la vache, construite par Dédale pour les monstrueux instincts de la taurophile Pasiphaé, servait de commune légende- Le peuple avait ses loges dans des rues plus obscures, où les fourneaux d'un panetier accotaient quelque cirque. De- Tant les vomitoires de l'un de ceux-ci, réservé au pugilat, un venereum avait inscrit, en tête de ses lits creusés dans la muraille, cette enseigne : victrix victorum , comme pour inviter les gladiateurs, favorisés par le peuple de la verge qui les affranchissait, à venir déposer là le signe de leur victoire. Ils arrivèrent à l'Acropole, où Vénus-Physique, patronne de la ville, dessinait dans le bleu de l'es, pace le galbe de son corps nu. Manlius s'arrêta sous le socle de la déesse impure et Ahénobarba remarqua que les yeux du jeune homme s'attachaient obstinément vers le cratère du Vésuve, pendant que ses lèvres murmuraient les mots sacramentels d'une prière.
De toutes ces promenades à travers la luxure romaine,
16G LA LÉGENDE HUGOLIENNE
Manlius retournait plus pensif et Ahénoberba plus triste. Les cyclones de décenabre, les ramenant à Ischia, loin de refroidir le cœur de la Domasculane semblèrent, en le repliant sur lui-même, le décider moins que jamais à la Béparation. Elle passait de longs jours, seule, chez elle, assise dans la même pensée, sans goût pour peigner sa chevelure noire, oublieuse de Ifi tiare qu'à la tombante nuit elle ne savait plus coiffer. Quelquefois Manlius lui lisait les lettres de sa mère qui finissait par trouver trop prolongé ce voyage, et rappelait au foyer le fils absent.
« Elle dit vrai, répondait Ahénobarba. Ecoute-la. Vat'en.
— M'accompagneras-tu? reprenait Manlius. Je te présenterai à ma mère, comme celle qui la remplaça sur la terre étrangère ; et elle t'offiira le pain de la recounaissanee, en nous faisant asseoir ensemble à son foyer.
— Tais-toi, disait-elle en pleurant ; elle ne saurait pas la langue de ma terre et, en me partageant son pain , eUe me refuserait son enfant. »
Il avait fini par l'introduire chez CatuUus et par la faire agréer de Tatia elle-même, en la compagnie de laquelle elle venait filer sa quenouille ; tant la réhabilitation paraissait complète . Catullus, que la mer trop noire éloignait de la pêche, rapprochait son escabeau de la bassine et, les oisives journées de l'hiver aidant, il retrouvait les plaisanteries de l'ancienne jeunesse, dont Tatia moqueuse fai. sait complaisamment les frais. Quelquefois Manlius était appelé par le groupe. Il s'asseyait et, sans cérémonie, à la demande des fileuses, il commençait une lecture. D'ordinaire, c'étaient les simples chants d'Homère que préfé. raient ces âmes primitives, et il ne pouvait leur relire assez
souvent celui où Nausicaa lavait à la fontaine, et celui où Andromaque, fille d'Héétion pleurait aux portes Scées» sur le cœur magnanime de son époux Hector. Combien de fois, au récit larmoyant de la Priamide, mère d'Astyanax plus beau qu'un astre, la quenouille d'Ahénobarba s'ariêta tristement, tandis que les yeux de la future abandonnée enveloppaient le lecteur d'un long regard humide!...
— « Ne pleure pas, lui disait Tatia dans l'idiome domusculan que Manlius feignait de ne comprendre pas, il est désormais paysan de notre île et ne voudra pas nous quitter. »
Ainsi bercés d'illusions, auxquelles Ahénobarba ne croyait nullement et qua savourait Manlius en jeune homme, on était arrivé au premier jour des calendes de février. Ce jour-là, vers l'heure du tocco, un Ischitan dont le bon vin avait attiré quelquefois Manlius, frappa chez Catullus et demanda à parler à l'hôte illustre et déjà fameux dans l'île entière pour sa science présumée.
« Seigneur? commença-t-il.
— Je vous écoute, » répartit Manlius.
Et haletant, à mi-mots, l'insulaire lui fit entendre qu'il ne s'agissait de rien moins que d'un trésor découvert. Deux coups de bêche l'en rendaient possesseur. A force de calculs, il avait deviné l'endroit. Au reste, Manlius n'avait qu'à l'accompagner. Il lui montrerait tout.
Un trésor!... deux coups de bêche!... à Domusculuml... C'était chose à voir, et Manlius sortit avec son homme.
Le podère de ce Crésus était un champ barlong, flanqué contre le mont Epomeo, et sa muraille de pierre travertine bordait l'étroit chemin qui serpentait le flanc de la montée, depuis Domusculum jusqu'à la marine de Forium
168 LA Llî:r;ENDE HUGOLIENNE
OÙ Ahénobarba et Manlius s'étaient égarés tant de fois. Us y arrivèrent, après cent pas hors du village .
Mais une chose surprit le Gaulois, dès qu'il fut en position de voir le champ avant d'y pénétrer. Ce fut un panache de fumée, large de trois mètres et de couleur furfuracée. Il s' échappai t^d' une crevasse de la montagne, avec des élancements de vapeur refoulée tnais sans solution de continuité aucune. A quelques pas plus avant, on respira une odeur d'œufs couvés qui soulevait le cœur. A cette odeur de station balnéaire, s'ajouta une soudaine élévation de la température et une buée sudorifère dans laquelle les exhalaisons salines montaient plus acres.
En cheminant, Manlius pressait d'interrogations l'Ischitan. Lui, toujours mystérieux, ne répondait que par un fin sourire.
Enfin, l'on pénétra dans le podère.
Dans une excavation argileuse, aux parois crevassées de lézardes, aux lézardes fumeuses et ourlées de sulfure jaunâtre, trois hommes bêchaient . Il fallait deviner leurs formes aux mouvements des corps, entre les vapeurs intenses des fumerolles et les étrézillons de soutènement qu'on avait échafaudés contre les murs calcinés et dangereusement friables. Les puisatiers avaient ouvert une bouche de terrain, large de dix coudées et profonde de vingt environ. L'on entendait leurs sabots ferrés s'écraser, en geignant dans le sel. L'eau bouillante qu'ils commençaient à découvrir, gargouillait par tous les coins. Les ouvriers piquaient toujours l'argile.
Manlius regardait, autant que la fumée le permettait à ses yeux, l'ouvrage de ces hommes, et restait coi. L'Ischitan prit ce silence pour un augure de fortune . Il se planta devant le barbare, les bras en croix sur sa poitrine
débraillée et villeuse, et s'écria, plein d'un romain enthousiasme :
— « Des thermes, mon seigneur ! Des thermes dont les pareils n'existent ni à Baïa, ni à Putéoles. Un fleuve d'eaux thermales, à un million et demi de pintes par jour. De quoi gargariser l'Empire, jusqu'à la fin du monde, par Bacchus ! « L'augurai avait fait tourner son bâton sur les lieux et lui avait prédit que là s'élèveraient bientôt des thermes plus magnifiques que ceux du continent, avec apodytère, frigidaire, tépidaire, sudatoire, éléostère. La fortune, en un mot .
Manlius ne disait rien encore. Il se souvenait quo dans ses pérégrinations autour de la montagne il avait rencactro des sources chaudes, à l'élévation des plateaux supérieurs. Evidemment les ancêtres, à cause des hauteurs impraticables, n'avaient pas construit des thermes sur l'emplacement de ces eaux sulfureuses. De ce souvenir, il vint au principe hydrographique suivant, qu'il avait lu dans des volumes grecs : < Les eaux d'une stratification concordante tendent à équilibrer leur niveau, sur toute l'étendue de leur surface. > Il supposa, ce qui était vraisemblable, que toutes les sources chaudes d'Ischia jaillissaient d'une couche homogène. Si ces sources étaient diverses en intensité minérale, la diversité des terrains qu'elles traversaient expliquait cette variation, et la chaude atmosphère respirée dans le podère de l'Ischitan respectait l'hypothèse du Gaulois. Or, pour que deux sources s'équilibrent, il faut supposer un mouvement de la source inférieure vers la source supérieure, sinon le mouvement de toutes deux à la fois .
L'effroi qui résulta immédiatement de la déduction de Manlius et qui l'envahit, malgré lui-même, se formula
par l'interrogation silencieuse qu'il se posa devant le puisard perforé : « Quelle sera la nature de ce mouvement? > Alors se tournant vers l'Ischitan, il lui dit, en essayant de sourire à son tour :
— « Croit-on ici aux tremblements de terre ? »
Le quatrième jour après les calendes de février se leva particulièrement beau. Depuis l'île de Capri jusqu'à l'île de Ponza, la mer bleue n'avait pas une ride et, sur elle, Iscbia semblait dormir comme un vaisseau sans vents dans sa voilure, pendant une accalmie. Les glaciers des Apennins, qui longent du nord au sud la campanie maritime, polissaient au soleil leur cimier. Le Vésuve avait piqué à son casque de rouge capitaine son plus intact panache blanc. L'on eût dit que oe truculent chevalier de pierre calcinée avait donné à son arrière-ban l'ordre de fourbir les armures^ pour une passe d'armes.
Et c'était bien quelque chose semblable ; car les Ischitaos de la plage et ceux de la montagne observèrent, avec des yeux inintelligemment troublés , que le Vésuve penchait s» plume vers Pompeï.
« Il estpl^in^ dit quelqu'un ; la fumée sud ne m'a jamais trompé.
— La b«lle affaire qu'il soit plein, lui répondit-on, le jour des Lupercales ! >
Les fêtes populaires , célébrées en l'honneur de Pan, commençaient en effet ce jour-là et ce fut sur l'observation que Tatia en fit à Catullus que celui-ci réemmagasina ses filets, malgré la belle pêche que lui promettait la matinée brillante .
Il serait téméraire de raisonner sur cette intelligence des nerfs qui pressent un malheur, sans pouvoir le préciser ni l'éviter par quelque précaution antécédante. Mais Catullug,
admirant bonnement sur sa terrasse le réveil d'Ischia, affirmait que les tambourins si lestes et si gais d'ordinaire à annoncer les Lupercales, n'avaient jamais été si lents à s'agiter pour l'accompagnement des tarentelles. A toute force, on s'était décidé et, danses et chansons, tout était en branle vers l'heure de tierces.
Catullus s'était travesti en vieux silène, pour une attellane de famille. Son fils aine faisait Phébus, auquel minaudait Tatia en vestale trop mûre. L'on avait aussi invité les parents de la maison. Ils étaient venus, chacun avec le masque apte à son âge. Les jeunes hommes concouraient généralement pour le grotesque ; les jeunes femmes pour le beau. Ce qui n'empêcha pas celles-ci de rire comme des païennes, quand un de ces œgypans monstrueusement gros de ventre vint consulter certain Hippocrate apothicaire . Lui, la batte en main , renversait son malade sur le triclinium, ta tait le ventre énorme, relevait invérécondement un pan de la tunique, sciait avec la batte comme avec un tranchelard dans la couenne tuméfiée et extrayait, à l'ébahissement scandalisé des femmes, — un chat.
Manlius avait remarqué entre toutes celles-ci, pour la beauté merveilleuse de sa stature et l'élégant travestissement qui la parait, une mystérieuse dame dont un masque de soie claire enveloppait le visage impénétrablenaent. Elle était vêtue de blanc. Un rideau de mousseline avait fait les frais de sa toge modeste. Quelques boutons d'oranger naturel servaient de couronne à ses cheveux. Evidemment elle masquait aussi sa voix, car pour tant que Manlius s'affirmât à lui-même qu'une autre femme belle comme Ahénobarba, ne se rencontrerait pas dans l'île entière, il ne put cependant s'assurer que son amie était
cette même personne. Il s'illusionna donc et l'écouta raconter pendant la danse, dans un dialecte naïf, des choses auxquelles il repensa plus tard amèrement. Combien de fois, jusqu'à nones, lui glissa-t-elle entre les bras, dans cette tarentelle échevelée où si souvent l'on change de place et de cavalière !
Las enfin de cette obsession, où Ahénobarba lui parlait sans qu'il pût la reconnaître, Manlius se déroba à la foule et se retira dans sa chambre. Elle était contiguë à celle où les danseurs s'amusaient. Aussi, il eut beau se jeter sur sa couche, se fermer les oreilles, s'écraser 'sous les draps, s'anéantir dans cette idée atone, incorporelle^ inexprimable, de la quiétude finale qu'engendre le sommeil avec des ténèbres flottant autour.. .
Il ne put pas dormir.
Il se leva, s'assit devant la table de travail, déroula un volume.
La clepsydre marquait l'heure du tocco. La lecture ne fixait pas son attention. Il constata au contraire plus tard, pour prouver la rationnabilité des pressentiments, que ses nerfs étaient tendus comme des tiges de métal. Un chat rôdait en ce moment, autour de sa cathèdre. Avec une méchanceté qui ne lui était pas naturelle à l'égard des bêtes, il prit l'animal par la queue, le fit pirouetter, le lança dehors par la fenêtre ouverte.
Presqu'aussitôt après, un roulement, comme celui de cent mille timbales, résonna sous ses pieds. Il entendit une clameur unanime autour de lui ; mais il n'entendit cette immense clameur que la durée d'une demi-seconde. Un bruit gigantesque la couvrait. C'était comme un fracas d'avalanche, des pierres qui s'entrechoquaient ; des mu. railles qui se cassaient, s'effondraient, roulaient. Et
pendant que l'oreille de Manlius suivait le bruit, ses pieds chancelaient sur leur plante, commençaient à marquer sous lui une infernale sarabande.
Il se dressa.
Le parquet cédait, mais au point que Manlius se crût précipité dans le vide ; car il tomba aussitôt en disant . « Je suis mort! > Et il sentit qu'il palpait, de ses deux mains, la brique en danse. Tout tournait : les meubles, la fenêtre, les murs, la soffite, sa tête. Ses yeux tournaient aussi. Il avait beau les ouvrir ; une poussière impénétrable les grevait. Il pleuvait des pierres sur lui, autour de lui, partout.
Il hurla.
A l'aide des jambes de la table il essaya de se redresser. Il dut demeurer, aggrippé au meuble, sans avoir idée de ce qui lui restait à essayer encore. Mais il lui sembla que le sourd grondement, qui mettait tout en danse sous ses pieds comme la mer fait d'un vaisseau, s'était tû.
Il n'entrevoyait rien et ne respirait pas encore. Peu à peu, la poussière s'envolait. Il remarqua, à l'aide du grand jour qui pénétrait dans la chambre, que cette poussière s'en allait droit en l'air, comme de la fumée. Il n'avait plus de toit sur la tête. Celui-ci avait glissé à terre, sous les quatre murailles restées debout, et laissait, à la place des tuiles quadratea, le ciel bleu que le malheureux barbare revit enfin.
Alors, l'instinct de la c>onservation le lança, pareil à un énergumène, contre la porte du salve. Il la chercha en tâtonnant, dans l'ancienne direction. Il la rencontra à l'op. posé, l'entr'ouvrit ; mais les bris de ciment avaient glissé dessous, et il dut la secouer avecla force d'un taureau. Sous la poussée, l'un des vantaux s'ébranla, céda, entraîna le
mur entier à vingt pieds sous lui, dans une baasecour
Manlius, parvenu sur le seuil, allait s'élancer dans le vide. La peur d'entraîner dans sa chute les murs minés, le retint et le cloua inerte. Il attendit le secours, un quart d'heure éternel pendant lequel il fut hanté des affres de la mort. Il criait, devant le mur abattu, qu'on tendit une échelle. L'espace en poussière lui répondait par les lamentations des misérables gens qui appelaient ainsi que lui, ou qui râlaient sous les décombres. A quelques pas devant lui, sur l'emplacement de la maison voisine, une malheureuse femme circulait, encagée dans la basse-cour comme une lionne dans sa fosse. Elle se roulait sur un monceau de pierres, jusque vers une main qui sortait seule, entre des tas d'effondrement. La main s'ouvrait ; la femme hurlait, en bondissant. La main se mit à pâlir, puis à choir sur son poignet ; la femme se mangeait les cheveux.
Enfin Manlius entendit son nom, prononcé quelque part comme une plainte d'agonie. L'oreille et le regard tendus vers les décombres d'où s'échappait cette voix, il attendit.
Devinait-il ?
Il pâlissait lividement.
Et oubliant sa vie au son de la voix mourante qu'il semblait reconnaître :
— « Une échelle ! > hurla-t-il.
L'échelle n'arrivait pas. Alors il ramassa ses membres froids, donna son esprit aux dieux, lâcha le seuil en sautant dans le vide, roula, avec des pierres, dans les plis ensanglantés d'une robe de noce qu'il reconnut pour avoir servi tantôt de toge à la danseuse mystérieuse. Il sanglotait ; il appelait ; il suppliait :
— c Ahénobarbal Ahénobarba! >
Il ramassait ses forces^ il accrochait ses ongles ^ une
pierre qui écrasait le cœur de la mourante, il soulevait le bloc. Il ramena enfin à la lumière une poitrine, défoncée horriblement et prête pour la mort.
Cependant Ahénobarba, démasquée, caressait de ses dernières palpitations la chevelure du barbare, réunissait ses dernières chaleurs dans un baiser d'adieu, se disait heureuse de mourir entre les bras de Manlius plutôt que vivre loin de lui, dans la mélancolie des journées languissantes et des interminables nuits .
Les dieux avaient écouté la prière des deux amants, sur l'acropole de Pompéï.
Manlius rendit donc les cendres de la Domusculane à sa terre natale d'Ischia. Il laissa ce qui lui restait d'argent et de larmes à la famille de Catullus, inconsolable du départ du Gaulois. Et remontant sur une galère kassitéride, il navigua trois jours vers la chaste patrie où il rapporta à sa mère un cœur dévasté par l'absente et un esprit tuméfiant de haine pour cet Empire dominateur et vermoulu qu'iraient bientôt abattre quatre coups de francisque,