‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 6 sur 25 · LA YOCATIOIN' DE BOCCACE · texte numérisé non relu

LA YOCATIOIN' DE BOCCACE

Ver3 le printemps de l'année 1333, vivait à Florence un jeune homme, qui allait avoir vingt ans dès le prochain départ des hirondelles. Il s'appelait Jean de Boccace. Son père l'avait fait naître, à Paris, dans la maison d'une ribaude et il était venu à Florence, pour la première fois, neuf ans plus tard. Là, il avait perdu, dès la quinzième année, son unique parent qui lui léguait en héritage une maison agréablement sise au Mercato-Nuovo et une noble rente en beaux florins sonnants. Mais, comme

( 1 ) Nous publions, sous toute réserve, ce roman qui paraît inférieur de conception, de forme, de date, à Han d'Islande et à Bîcg-Jargal même. Il servira à marquer deux transitions :

L'une est phj'sique.

L'autre est morale.

La première pose l'Italie (et, en Italie, Florence que l'auteur semble avoir étudiée particulièrement) entre la Vendée et l'Espagne où le

Jean était d'une nature calme, il préféra l'étude aux distractions et choisit, moins par raison que par instinct, l'Eglise pour la maîtresse de son enseignement et de ses sympathies.

Il étudiait au cours de Cino de Pistoie le droit civil et canonique. Il s'était même coiffé très bellement d'une tonsure blanche et mignonne comme un léger carolus d'un livre, et d'une prébende tout aussi ronde que la tonsure mais moins mince ; lorsqu'il lui arriva cette histoire.

La saison printanière venait, à Florence, de rajeunir toutes les choses, excepté les vieilles qui vieillissaient encore plus. Par les coteaux de Fiésole et de San-Miniato, d'olivier en olivier, de vigne en vigne, elle était descendue, festoyante et charmeuse jusqu'aux bords de l'Arno où tout un monde de jeunesse l'attendait; qui, sur les nids reconstruits; qai, sur les branches rhabillées; partout avec un peu plus de vie et un peu plus de somnolence. Les ateliers vaquaient. Les tribunaux vaquaient. Les écoles vaquèrent donc, de droit commun.

Ainsi, le soir de ce Mercredi-Saint, Jean retournait chez lui, profondément mélancolique. Il aimait tant les arguties du De successione de Cino ; il les logeait si bien dans sa grosse et spirituelle tète de Saint d'après Giotto, ou de Diable d'après Orcagna, suivant qu'on la voyait de face ou de profil. Et il allait falloir désemparer pendant une

père, envoyé par le Gouvernement, appela successivement sa fa-oiille. La deuxième met une idj'lle d'amour, entre la jeunesse catholique et royaliste de l'eniaiit et .la vie humanitaire et républicaine do l'homme ; comme, e:;tr'uH rocher inaccessible et la terre ferme Oi tend à l'explorateur un câble; comme on offre au piierin des montagnes neigeuses une fleur simple de courtil, cueillie dans la banlieue, pour lui, avant qu'il secoue ses pieds blancs aux portes noires de la ville.

quinzaine ? Mais comment vivre, tout ce temps? N'était-il pas très simple de prévoir un ennui si accablant, qu'il en faudrait mourir? Tel, ce scholastique de Bologne qui, accusé d'entretenir une truande dans son canonicat, fut simplement condamné par le recteur Irnérius à se déposséder de la Somme Théologique du docteur Thomas Aquinatis. On le trouva mort d'inanition après huit jours, ajoute la chronique, et tenant dans' ses mains refroidies une lettre d'adieu dédiée, — non pas à la maîtresse, mais au docteur Thomas.

Jean, méditant sur sa déconvenue, longeait, à la dérive, les grandes rues et les chiassi. Il s'était plié dans sa giubba comme un amoureux de l'hiver qui proteste contre les amoureux du printemps. Et il déambulait depuis une heure , quand il déboucha inconsidéremment dans le sestier de Por-San-Pietro. Soudain, une idée coupa en deux, dans son cerveau , l'enthymème du clerc. Mais , comme cette idée se rapportait au paradigme de sa thèse dont il n'avait encore discuté que le prodrome, Jean, plein d'égard pour l'éristique , accepta d'étudier cette idée avec la circonspection indéroutable d'un argumentateur.

Or, le sujet à traiter était restreint à ce titre compréhensible par un clerc de l'Ecole : De la Gloire, et de sa Vanité. Et l'idée incidente était, très à propos : Dante degli Âldighieii, autrefois habitant de ce sestier, et désormais défunt chez Guido da Polenta pour l'instruction du genre humain.

Dante Allaghiero se rattacha donc au syllogisme du scholastique de la façon suivante , tandis que le gros artien laissait marcher ses jambes devant lui, dans la rue du Bargello qui conduisait, par montées, à la rue Già Biccarda appelée aujourd'hui rue Dante Âlighieri.

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— « Hélasde lui ! Etque lui sert-il aujourd'hui d'avoir tant aimé sa Portinari, qu'il entreprit pour elle tout un voyage hebdomadaire, à la description poétique duquel il dépensa sa vie, ses rentes, sa santé et son épouse légitime ? S'il n'avait rien connu de théologie dogmatique et de psychologie, passe qu'il fît l'amour. Mais un disciple de Sigieri, un bachelier de la Sorbonne , un apothicaire de Florence » grand Dieu!... Et encore , aimer la dame de messer Siméone dei Bardi , n'était-ce pas la plus grande folie dont se pût affecter le légitime époux de Gemma Donati? C'était pis que folie. C'était cette particulière monomanie, dont parle l'Esprit-Saint au Livre des Proverbes et qu'Irnénius de Bologne a commentée au titre septième, distinction deux-cent-quatre- vingt-dix-neuvième de sa collection dite : Les Fandedes. La moins ordescente partie de sa truanderie, c'est la partie des vers. Ah! oui; des vers, ceux-là ! Mais que prouvent-ils, sinon que le diable ensorceleur de Dante, est un aigrefin gars qui s'entend à son humanité mieux qu'Aristotélès lui-même. Car, par la sambuque! saint ou truand on doit les lire, ces tercets. Il faut se les clouer à la voûte du crâne , comme des étoiles d'or au front des cieux ; il faut prendre une plume, un cent de parchemins, un millier d'heures à Ser Cino et, seul chez soi, devant ce texte ou cette drôlesse de muse, de charmeuse — cause flagrante de vos infidélités, • — copier un par un, un par un piquer sur le vélin ces vers, ces vers luisants, ces fleurs dorées (1). Transcrire Mwe Divine Comédie, cela a bien son charme. Mais ne l'expiera-t-onpas, un jour, en tournant peut-être soi-même au poète, comme un

(1) On sait que le Mss. de la Divine Comédie le plus précieux, après celui de Filippo Yi.'lani , est celui que Boceace écrivit de sa propre main. Il est conservé dans la Bibliothèque Vaticane.

brocart précieux qu'on laisse trop longtemps détremper dans une eau forte où il perd la cc>uleur naturelle de ses chaînes brillantes, ponr enchaper des teintes sombres. C'est la vengeance du Seigneur Dieu : Due, ne in furore tiut arguas me. Il permet à Satan, qui fut le premier des poëtes, de visiter la terre , et celui-ci , chevauchant sur sa queue batailleuse, pour faire des Satans nouveaux fait des rimeurs: De prof midis clamavi ad te Due. Mais comme le diable a le meilleur fin goût du monde, il vient prendre ses drôles à l'Ecole. Et voilà des théologiens qui rimeni des poëmes: Confitebor tïbi, Dne^.. quia... Ainsi moi, Johannes de Boccaccio par feu mon père, à quelle' ballade n'en serais-je pas, cejourd'hui , si je m'eusse laissé inspirer par la fringale de mon cœuv? Due prohasti me. Mais c'en est fait pour moi de cette vanité. Encore un parchemin et j'ai fini la Terza Cantica. Alors, par Astaroth : Li pace in Duo dormiam. J. men ! »

Ce disant, avec ce visage recommandé plus tard aux clercs par une session du Concile de Trente, Jean était arrivé, par la méchante petite rue Riccarda, sur l'étroite place de San-Martino. A un angle de cette place se dressait, sur deux vilains étages, jusqu'à un petit toit coupé en forme de bât d'âne^ la maison de Dante qui, par expropriation du barisel Cante d'Agubl)io, n'était dite sienne depuis trente-un ans qu'en vertu d'une figure de rhétorique appelée catachrèse. Vers un autre angle de la place ilyavait^ derrière un grillage, à portée d'un baiser^ une Madone aux Sept-Douleurs en porcelaine de ménage. La Madone trônait sur une pierre où on lisait : Limosina per i poveri verghognosi di San-Martino, etc., etc.

Messer Jean regarda d'abord avec très sainte compas sion la très benoîte image . Avec courtoisie il releva sur

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sa tête le capuchon de sa giubba, et il envoya, sur sa blanche main, un baiser dévot à la Madone. Ensuite il commença, ou il continua son monologue : « ... DaflEection pour vous, Sainte Vierge, vous ne doutez pas que j'en conserverai dans mon cœur aussi longtemps que vous resterez belle. Mais des florins ou sols, hélas ! ce n'est pas la, saison. Car j'ai maigre chevance après le coût de ces derniers huit jours, comme ci-après :

— La signature du nouveau Recteur, pour mon transit d'école.

— Le semestre de Ser Cino.

— La criée'des bacheliers en droit, au bénéfice de l'huissier Cornuto.

— Un cent de vélins, pour le traité Des Siiccemons, de Guittoncino, fournis par Garnerius mégissier-libraire , sis rue des Oursins.

— Au même, plus deux cent feuilles, pour un manuscrit de la Divine Comédie.

... Hé Madone sanctissime, faut-il en reparler? » L'orateur paraissait en effet, un peu gêné par sa gorge ou par la majesté de la scène à la hauteur de laquelle son éloquence ne montait pas sans tousser. Il était à parier que Jean des Monologues allait bientôt se taire, devant cette maison qui ne l'écoutait pas. Car, telle qu'un nid d'été pendant 1 hiver, elle était déserte depuis que ses anciens oiseaux avaient fui dans l'exil; elle s'accroupissait là, triste, branlante entre ses deux voisines, comme une aïeule sans enfants.

Jean tourna bientôt vers la maison ses yeux éloquemment dédaigneux. Ensuite il laissa choir sa tête, s'écouta, tendit la main et, ayant fait en avant les trois pas recommandés par le cérémonial des oraisons funèbres, continua :

«... Voilà donc ce qu'a fait la Gloire pour sublimer un homme! Elle l'a pris ici, à ses fils, à sa femme, à Florence, pour le traquer au loin, de bourgs en villes et de villes en nations. Il fallait le réduire à une unité solitaire. Désormais, pour lui plus de pensée que sa pensée intime, plus de cœur que pour l'art, plus de pain que pour ne mourir pas vilement affamé. Et puis, l'œil de cet homme qui toisa les abîmes de l'éternité, a mesuré la longueur d'une pierre tombale et s'est couché dessous. Alors la Gloire est retournée ici. Elle a vidé la maison de Dante, éteint le foyer, permis aux seules araignées d'entrer tisser des toiles et, enfin triomphante, elle s'est assise devant la porte close, telle que l'image de la peur froide que j'éprouve moi-même en discourant ci-contre. De Vanité Gloriœ et de la manie des hommes qui en lafiolent : Oninis caro fœnum, et omnis gloria ejus quasi... »

Jean avait assurément dit le dernier mot da son oraison lumineuse, car fort embarrassé d'accompagner par la parole le geste de ses bras démanchés, il s'était arrêté maintefois et inenaçait de s'être arrêté tout à fait. Ainsi a-t-on vu quelque moulin à vent lever son aile lourde et son ombre mobile, au-dessus d'un village; il tourne encore quand le vent est tombé sans reprise, et la dernière oscillation de ses palettes obstinées fait réfléchir un âne dont la tête, tendue fixement sur les barbes d'une voisine chardonnière, regarde le paysage. Ainsi ferait un homme pai'lant à un autre homme qui ne l'écoute pas. Il perdit donc verve et patience. Alors il se détourna brusquement de cette maison qui lui ouvrait, ainsi qu'uve bouche nigaude, son finestrone unique d'où le soleil partait aussi. Il rejDassa sous le grillage de la Madone, où saluer sa Dame protectrice.' Poliorcète vidait la place .

Ainsi s'en allait-il, en reprenant la seconde proposition de son épichérème. De préférence aux rues larges et claires il choississait des chiassi étroits et obscurs pour sa manie de noctambule. Ces sortes de ruelles étaient formées par des maisons qui se cognaient entr'elles, telles qu'un groupe en rut de vieilles femmes. Elles commençaient à se gouailler , nez contre nez, dès le toit. Celui-ci, cassé comme l'échiné d'un squelette, tombait en arc Drisé sur des soutènements dont les commissures anguleuses faisaient 1 afï'aire des hirondelles et des faucheux. Les étages venaîent dessous, ridés de lézardes, étrésillonés de pans de bois ou d'esses en fer, prêts, en se rabougrissant, h sr jeter sur la maison d'en face au premier coup d'orage. Au-dessous des étages, s'arcboutaitle surplomb. Celui-ci, maçonné lourdement, à trois mètres en avant du pavé, semblait, pour supporter la maison toute entière, écarter avec peine ses tibias cagneux. Ces sortes de jambes étaient les étançons ou les solives de l'encorbellement qui ménageait à la ruelle une ouverture comme un tunnel^ avec un ruisseau au milieu. Boccace, argumentant dans l'ombre du chiasso, aurait servi au dessin d'un artiste qui eût voulu représenter le Moyen- Age. Mais l'ombre ne se peint pas.

Enfin les yeux de Jean s'éclairèrent sur la place du Battisterio. La pleine lumière offusqua l'argument qui s'envola sous le crâne du jeune clerc," comme un vieil aigle osseux et lourd ferait au fond d'une caverne. Une voix chantait un ritornello, sur les toits, dans le silence du quartier où le soleil mourant.

Jean l' écouta, leva la tête, et aperçut un jeune homme nonchalamment penché au bord de son balcon.

— « C'est toi, Gaddi? »

Matteo Gaddi était un des nombreux peintres dont

s'illustra la famille appelée de ce nom, depuis la fin du XlIIe siècle jusqu'au milieu du XlVe. Or, Boccace et Gaddi qui se connaissaient depuis longtemps, s'aimaient aussi beaucoup. Mais ils se voyaient rarement parce que l'âme de Gaddi, qui était sœur de l'âme de Boccace, n'avait pas pris dans la vie les mêmes habitudes. Au contraire. Aussi l'un avait, de moins que l'autre, une tonsure et sa prébende.

Et Gaddi, penché sur son balcon, regardait s'en aller le soleil en attendant revenir sa maîtresse. Pour voir si celle-ci n'arrivait pas , il cessait quelquefois de contempler le crépuscule et s'inclinait vers la rue. Ainsi avait-il reconnu Jean, à la démarche lente du lent monologueur. Et comme la table était mise pour sa maîtresse et pour lui, il avait haussé le ton de sa romance pour inviter son ami à souper. Les deux jeunes hommes sentirent leurs cœurs battre de joie, en se revoyant après plusieurs semaines d'absence pendant lesquelles ils eussent pu être malades.

« Hé!... Depuis quand, commença Jean, les diables de l'enfer se logent-ils si haut?

— Ohl... répondit Gaddi, laisse tes diables en paix. C'est de nous qu'il s'agit. Comment vas-tu? »

En parlant, ils s'étaient accoudés au balcon. Et tandis qu'ils s'y entretenaient de livres et de tableaux, de maîtres et d'avenir, Jean, tourné vers l'atelier du peintre, le passait en revue.

La porte en verrière, qui servait de fenêtre, s'ouvrait au milieu d'une chambre spacieuse, pleine de désordre et de charme. Sur des bahuts poussiéreux, des maquettes de toutes les formes; sur des cippes d'argile, des trognes de coquesigrue et des galbes classiques ; contre les

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plinthes et les meubles, des tranches de plâtre en rondebosse, des toiles roulées et ficelées de fils-de-la- vierge par le soin des araignées laborieuses, des cadres ébauchés ou finis. Un chevalet faisait A, quelque part ; des pinceaux faisaient à cache-cache, un peu partout. Une odeur acre d'essence et un air de gaité travailleuse, emplissaient l'atelier. Jean souriait.

« ... Et toi, disait Gaddi, que fera-t-on de toi? Un pape, assurément. Peut-être le successeur immédiat de Jean XXII. C'est juste, tu te nommes Jean, comme l'autre, sans être aussi stupide. L'on est si bien logé au Vatican!.. A propos, resteras-tu à Avignon? L'on dit que depuis que Clément le Got, de notable mémoire, a passé par là-haut, tout y est pour le mieux. Ou y boit, on y mange, on y fait des kermesses d'amour, on y laisse dire que ce franc-alleu est une trappe de l'enfer. Qu'importent les langues méchantes à la sadinette Brunissende. Clément l'a confessée à son petit-lever ; et elle entend la messe de Clément, vêtue de blanc comme le pape, et lisant dans le même missel avec Laure de Sade. Cependant, no'= musiciens de Naples y affluent et transposent les tons grégoriens en airs de menuet qui prêtent à danser sur un prie-dieu. Oderisi de Gubbio et Franco Bolognèse y ont la charge d'égayer avec des pendarderies enluminées la gravité insupportable des Saints-Livres. Et voilà que Cimabue et Giotto captiveront notre art dans l'étroite nacelle d'un pêcheur hypocrite et, dans Florence, ils ne rapporteront pas leur échelle aux voûti s larges de nos libres églises. Dans les salles républicaines du Bargello, Taddeo Gaddi ravira au Bondone qui commença l'oeuvre, la gloire de l'avoir terminée. Et qu'importe la gloire au Bondone? Le pape lui a donné dix mille florins d'or et la

mesure de sa pantoufle. Heureusement, en France est un autre homme que tu as connu quand tu lisais l'abécédaire aux écoles du Fouarre, un roi grincheux qui nous venge en souffletant le pape d'hier et qui achète son absolution au penaud pape d'aujourd'hui, rien qu'un Philippe-aulongNez qui serait porté au Martyrologe liturgique si Dante ne le faisait mourir d'un coup de couenne, comme un vil drôle, suivant la lecture que, l'autre soir, un ami de Can Grande nous faisait de la Vingtième du Purgatoire, à l'auberge de la Trippe-Menue. Un roide homme que ce Dante! A propos, mon pape Jean, aimeras-tu les poêles? J'entends les poètes de l'exil, qui vont y écrire l'histoire à l'aise, et qui ne tiendront pas une plume dans le bar gello d'un podestat. Entre Dante et Cavalcanti, il y a une nuance que tu me fis un jour apercevoir. Depuis, j'ai dit que tu seras un bon pape. Vois donc ce soleil ! Comme il s'en va, enveloppé de majesté! Quel coucher de monarque, grand Dieu ! Cependant il est tombé sous l'espace, et tout le ciel rougi en est encore emmantelé. C'est Dante, Jean, c'est Dante qui va mourir loin de Florence et qui l'éclairera du fond de son tombeau, oui, comme la lampe du grand Justicier sur le visage, stigmatisé d'une indigne marâtre... Ah! j'oubliais un point. Quand tu seras Jean XXIII, le troupeau des agneaux pascals fournira une queue de drap blanc, longue de six pieds, à la lisière de ta robe. Eh bien, quand celle-ci aura traîné assez sur les tapis pour mériter une retraite, dis, Jean, penseras-tu à moi? »

Jean, qui avait essayé cent fois d'interrompre Gaddi, posa enfin sa main sur la bouche de l'enthousiaste garçon, et la ferma décidément.

« Que veux-tu dire , avec tes gaudrioleries qui me font de la peine?

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— De la peine, Jean? Alors, je n'ajouterai que ceci : tu m'enverras tes queues. J'en ferai faire des robes blanches dont ma maîtresse se parera. Et pour te remercier, je composerai une chanson qu'elle chantera avec un air trouvé par elle sur nos verres, quand nous irons boire à ta santé, dans nos costumes neufs, sous les charmilles du Fiésole. »

Il n'est pas croyable qu'un homme voie le bonheur d'un autre homme, sans qu'il lui porte envie. SurLout si le bonheur de celui-ci est nié par le sort à l'infortune de celui-là, l'envie du malheureux croît et grandit en proportion de celle qui s'hébergea dans l'âme des Titans quand l'Olympe les raillait. Ainsi d'un pauvre cœur que son état voua aux chastetés, quand il regarde passer devant lui les songes de l'amour qui s'en vont, qui s'en vont, toujours plus loin, au galop de la chevauchée fantastique du légendaire Roi-des-Aulnes.

Le jeune clerc attendri par ces paroles de son ami, ne lui repondit pas.

Ils regardèrent venir la nuit silencieusement. A la dernière lueur du crépuscule, laissée au bord des toits, Gaddi se retourna vers Jean et vit que son ami avait pleuré.

« Tant mieux, se dit-il, les larmes sont pour le repentir des coupables ou pour la désillusion des innocents. »

Il demanda à Jean s'il l'avait fatigué. Jean lui répondit que non. Et ils fermèrent la fenêtre.

Lorsque la lampe fut allumée, Jean vint s'asseoir devant la table où celle-ci était posée et il attacha ses yeux à la lueur vacillante, comme un papillon effrayé par la nuit. Le balancement momentané des trois chaînes de cuivre, qui suspendaient les mouchettes, l'éteignoir, et l'aiguille au-dessous des trois becs du lucignolo fuligineux, semblait occuper le jeune homme. Quand nous cherchons dans le

silence de notre âme à calmer une frayeur, le ronron d'une mouche est un fracas, son ombre est celle d'un monstre volant autour de nous pour nous épouvanter.

Gaddi observa Jean, de loin.

Ensuite il s'assit à son tour, mais sur la table. Sa jambe droite, installée sur le rebord, pendait à moitié le long de l'autre jambe qui servait d'étalement ; un bras se roidissait en contrefort, derrière l'omoplate dont le dessin reproduisait la bosse d'un chameau.

« Boccace ! interrompit Gaddi.

— Que veux-tu ? » répondit celui-ci.

Gaddi, la main dans ses cheveux, la tête vers Boccace, l'œil plein de vie, la voix pleine de force, commença :

« Ce que je veux, ce que je veux ? C'est au nom de ta mère, Jean, au nom de ton père, de tout ce qui t'es cher que je l'implorerais. Ce que je veux ? Hé donc! c'est que tu sois heureux. Pauvre ami, où penses-tu rencontrer le bouheur ? Est-ce dans cotte vertu sans à-propos qui s'étouffe, à l'étroit, dans ta poitrine haletante? Est-ce dans ces préjugés de l'Ecole que tu as pris au sérieux, comme une loi à observer sous peine de la damnation. Ils t'ont volé ton naturel, ils t'ont volé ton âge; ils ont châtré, vieilli, tout cela. Et toi, leur chose, te voilà marqué sur la tête du signe de leur autorité et de ton esclavage. Alors, ils t'ont montré le Golgotha, comme l'idéal d'une demeure d'homme: Marche ! Tu n'avais plus ton père; tes amis ont voulu t'arrêter, en te tendant la main ; mais non : Marche ! Ils ont dépêché vers toi l'amour vêtu des formes chastes d'une charmante jeunesse : Hé, marche! Marche, jusqu'à la croix de Christus qui fut Dieu pour la porter, et toi, tu n'es qu'un homme; marche, jusqu'au tombeau où tu ne trouveras peut-être que des cendres

triste rêveur du ciel, sous les pelletées de terre qui t'y recouvriront. Tu mourras donc, ami, et n'auras pas vécu encore. Ah ! si tu soupçonnais la volupté qui remplit cette chambre; si, sous cette lampe, tu voyais comme moi. chaque soir, s'éclairer à un horizon de quelques pas une tête adorée dont la possession te ferait plus grand roi que si le monde t'appartenait en entier, ô Jean! tu aurais assez, avec cela. Tu veillerais, tu dormirais, tu chanterais , et si Dieu penche l'oreille quelque part, sur sa création, il s'entendrait bénir par toi, à chaque heure, pour ces douceurs humaines qu'il t'aurait réservées, entre les seins de ta maîtresse. J'ai dit le mot! Je te le confie, comme le secret de la félicité , si tu veux rencontrer celle-ci sur ta route. »

Jean laissa échapper un long soupir.

« ...Allons donc, reprit Gaddi, ouvre-moi cette masse de gros bon cœur. Toi-même , tu le sens injustement comprimé dans le cercle de fer où tu l'encages et le déformes. Je ne sais pas pourquoi, lorsque je pense à toi, je me rappelle ces lourds flamands de Cassel qui vinrent se battre avec des cuirasses de plomb et qui furent rossés, jusqu'à ce qu'ils débouclèrent leurs panoplies gênantes dans lesquelles ils mouraient en badauds. Tiens, Jean, souvent quand j'ai entendu gazouiller ta belle âme hors des syllogismes, dans un pré, à côté d'un vin clair, j'ai songé à David qui pinçait de la harpe et qui vivait mélancoliquement assis dans l'armure d'acier du roi Saiil. Mais un jour^ on remit aux doigi'^ du berger d'Isaïe sa fronde simple et ses cailloux. Et lui, le cœur battant au vent sous la cotte légère, avec un galet du Cédron, il tua Goliath. Boccace, tue Goliath. Et sois libre. »

Jean sourit tristement à ce mot. Il dit à Gaddi :

— « Et ce galet poli que tu ti'ouves si vite dans une phrase de dithyrambe, où est-il? Où sont, du moins, les yeux qui riront découvrir entre les pierres du torrent? »

Gaddi alla prendre un miroir sur la toilette de sa maîtresse et, le portant au nez de son ami :

« Regarde-moi sérieusement ce gars , lui dit-il , et moque-toi de nous. A bouche close, mon oiseleur, il vous en survient cent. Avec un mot, vous nous les levez toutes. Surtout alors songez, messire, que ma maîtresse est bègue et qu'en l'observant bien , voua trouverez qu'elle louche d'un œil.

— Paix donc, ribaud! » répartit Jean.

Cependant Boccace, d'un air distrait, retournait dans ses mains le petit miroir de cuivre dont un tortil enrubanné parait l'ovale, et son œil courait chercher jusque dansl'affouillement des angles, les lettres de cette devise, inscrites sur la carnèle du chef-d'œuvre :

Perfida ut unda.

Alors un bruit léger de pas chanta dans l'escalier. Il s'arrêta devant la porte.

« C'est ellel » dit Gaddi^ quand un petit coup de main eut fait jouer le marteau. Et, comme il s'était approché du seuil, il démasqua le judas et regarda d'un œil par les trous de la grille.

« Qui est là ? demanda-t-il malicieusement.

— Rina! répondit une rieuse voix de jeune fille.

— C'est Barberine », ajouta Gaddi en se tournant vers Boccace.

Et, ramenant d'un tour de clé le pêne dans la serrure, il ouvrit la porte et reçut dans les bras sa gracieuse maîtresse.

Ne s' apercevant que d'eax seuls et pas encore de Boccace , ils se demandèrent s'ils avaient eu, l'un loin de

l'autre, une bonne journée. Gaddi en répondant à Barbe rine essuyait, du rebord de sa manchette en velours pers, la mantille embuée de sa charmante amie. Et celle-ci s'amusait , jasant toujours , à déplacer la toque noire que portait le jeune homme sur ses longs cheveux blonds.

Cependant ils s'étaient approchés de la table. Jean attendit que les larges épaules de Gaddi eussent enfin disparu devant le corps délicat de Barberine^ à qui il présenta, du mieux qu'il sut, l'hommage de son respect.

Barberine ofirit à Jean sa douce main, pleine d'amitié^ et Jean revit de près , à la lumière de la lampe , la plus gentille Florentineque sespudiques yeux avaient, plusieurs fois jusque là, contemplée. Le sourire delà jeune femme éveilla le sourire du jeune clerc , ainsi qu'un petit frère éveille son petit frère, et Jean se sentit subitement si charmé qu'il remercia Rica, en lui disant sans apprêt qu'elle était la plus gracieuse personne du monde.

— « Je le savais, ajouta-t-elle, et j'étais sûre que Gaddi avait deviné que je voulais ce compliment, puisqu'il vous a retenu chez lui jusqu'au moment où nous allons souper ensemble. »

Gaddi fut satisfait que sa maîtresse eût deviné son intention. Tous trois s'asseyant donc à table, Barberine au milieu, Boccuce à sa droite, et Gaddi à sa gauche, ils se mirent à manger très agréablement.

Jean se trouva surpris de ne plus parler avec des textes, quand il répondait à Barberine. Il fut surtout flatté de dire des choses fort belles avec la plus extrême simplicité. Kt la douceur que ces choses laissaient au fond de l'âme semblait augmenter, à mesure qu'elles sortaient plus abondantes. Si bien que, sans presque avoir bu ni dit un mot latin, il se leva de table aussi heureux que le plus heureux mortel de ce soir de printemps.

Edition " Pan '

Une pag-e de la Légende des Siècles, peinte par Grasset. (Musée Victor Hugo, Place des Vosges;.-

Barberine s'étant retirée un moment vers sa psyché pour relever sous son chaperon de soie les bandeaux noirs de ses cheveux, Gaddi se pencha vers Jean et lui dit :

« Tu es content, ce soir.

— C'est vrai, répondit Jean.

— Alors, sois-le toujours. »

Jean répéta ce dernier mot, mais il le répéta avec tristesse.

Barberine était revenue vers les deux jeunes hommes. Se suspendant à un bras de chacun d'eux, elle inclinait sa tête sur une épaule de Gaddi et regardait, du bord de ses yeux noirs, messire Jean qui, pour lui réjjondre, rabattit avec sa main le long capuce dont s'ombrageait sa grande et belle lête. Et d'un sourire de gentilhomme, il répondait à Barberine.

Ils s'avancèrent, en se portant l'un l'autre, jusqu'au balcon où, chacun s'asseyant, on regarda la nuit.

Les étoiles éclairaient tranquillement k soir, et constellaient de leurs reflets les marbres purs du Campanile. Des mandolines passaient sous le balcon et mesuraient uu andante dansant à des chanteurs qui venaient après elles. Dans une maison d'à côté, une cardaline s'endormait dans sa cage, et une voix de femme modulait aux sons de l'organum le Deh hallatella de Guido Cavalcanti. Par une ruelle, toute droite jusqu'aux quais de l'Arno, des bœufs attardés traînaient un char, au son léger de leurs clarines. Au bout de la ruelle, on distinguait sur le fleuve le va et vient des gondoles éclairées de falots. Et, comme un accompagnement silencieux de ces airs frais de la gaité, montait, entre les bruits, dans la nuit claire, la masse blanche de Sainte-Marieaux-Fleurs , dont la forme de croix latine paraissait celle d'ttne immense colombe qui

entr'ouvre ses ailes pour s'envoler au ciel. Plus loin, à gauche, c'étaient les crénaux noirs du robuste Bargello. En face, la tour de la Signoria aussi superbement mantelée que ces républicains magnifiques dont elle était le palais. Derrière elle, s'enfonçait pour s'élever plus haat la tour légère de Sainte-Réparate que Giotto lança dans l'air, commt une cage pour des oiseaux en cloche.

Tout cela se développait en rêverie devant les yeux de ces trois jeunes gens. Et Barberine qui, cependant, avait écouté une idylle d'amour sur les lèvres de celui qu'elle aimait, venait de s'endormiv dans l'atelier, sur le cœur enivré de Gaddi.

Jean ferma doucement la fenêtre. Il contempla un instant ses deux amis ensommeillés et les quitta dans le mystère de cette nuit, aux joies ineffables de leur ciel dontj en se retirant, il referma la porte.

La maison que Boccace habitait au Mercato Nuovo formait avec sa voisine de gauche un angle de la place. Toutes deux avaient, dans le plein-cintre de leurs arceaux et dans leurs ogives entrèflées, cette beauté composite et facile qu'un peu de baroque fait valoir. En architecture, comme en religion, le grandiose résulte du mélange confus des idées ; il n'est au fond, dans l'une et dans l'autre, qu'une démonstration d'imbécillité gigantesque. Au grandiose s'oppose la grandeur, comme le mot sagesse au mot folie. On estime l'une, parce qu'on la comprend ; on n'a jamais su définir l'autre.

C'étaient donc deux façades, à la fois grecques et gothiques. Leurs architectes avaient été ces Croisés du XII® siècle, coureurs des bords du Rhin et visiteurs de Bysance. Et l'on eût dit qu'elles s'étaient tournées pour s'entreregarder et fouiller, du canthus de l'œil bigle, dans l'opulence dé leurs robes comme deux grandes dames dont la fierté de l'une veut décider la jalousie de l'autre.

A vrai dire, Jean n'avait pas encore pris garde à la coquetterie rivale des deux compagnes. Il lui avait suffi d'apprendre qu'un gentilhomme, ignare et plus débauché que son père, hantait cette hoirie et qu'il y apportait les coutumes d'un ours et les mœurs d'un singe. Ce Gibelin sans conviction avait des chevaux pour ses

196 LA LÉ-^iENDE nUGOLIENXE

piqueurs et pour lui, poltron et maniaque, la rue étroite où il suivait les filles. Sa gaine était sans dague, Une jurait ni par maîtresse ni par Dieu, et sa vertu s'appelait l'or. Avec cela il était maigre et court de corps, roux de poil et de peau, chauve et jeune homme. C'est pourquoi Jean crachait par la fenêtre, sans avoir peur de salir son voisin.

Et il ne s'en occupait pas davantage.

Il se levait tous les matins avant le jour, laissait arriver le soleil sur sa verrière sans prendre souci d'aller s'y égayer. Il attendait venir l'heure des classes en compulsant Abailard qu'il tz'oavait lumineux et Bernard de Citeauxdans le mysticisme duquel il ne reconnaissait ni une science, ni un génie. La somme de Thomas d'Aquin lui paraissait l'œuvre d'un ange qui explique la Doctrine sans erreur ni défaillance mais qui, s'adressant à la raison pour la persuader de la foi, ne permet pas à la raison de se persuader elle-même. Enfin il étudiait par conscience les livres qu'il ne comprenait pas. Quelquefois, malgré lui, il concluait à un somme. Il lui prenait aussi de dire le mot du vieux roi Charles, qui trouvait entre un Scot et un sot la différence d'une lettre.

Mais le lendemain du souper chez Gaddi, Jean s'éveilla, contre son habitude, quand le soleil avait déjà rempli sa chambre. En dessillant ses paupières rieuses, il promena sa main et son bras sur son front, comme pour s'assurer que c'était bien lui qui revenait d'une nuit aussi belle. Les nerfs voluptueusement ouverts au sang qui les galopait par frissons, les lèvres dilatées, les narines ouvertes, il souriait encore et semblait fasciné par un plaisir secret.

Il s'habilla en lambinant, et le nonchaloir l'accompagna au milieu du soleil, d'un meuble à un autre, où il rhabillait par lambeaux ses songes précédents.

Moitié vêtu, il entr'ouvrit sa fenêtre et s'y accouda pour respirer l'air tiède du matin.

Il y avait foule au Mercato. Un vaste carré de bâches, diessées en forme de toiture sur les bancs des vendeuses, était la ruche où entrait, s'agitait, bourdonnait, une masse de gens en quête de pâtée. Quelques-unes étaient abeilles mielleuses; quelques autres étaient frelons; toutes avaient le dard.

« Hein! criait une rougeaude poissarde à une pouffiasse virago qui marchandait de la friture.

— Cette sole ?

— Vingt sous.

— Accidente I

— Hé ! la Romaine, combien ?

— Douze.

— Pas quand elle serait aussi pelée aue toi. Douze, Comme les douze apôtres. Va donc voir ça, à Rome. Douze ! . . . douze ! . . . douze cheveux à ta nuque, tiens I

— Mal n'agg'a li mortacci tuoi! répondit l'acheteuse. » Un gars emportait des provisions sur une carriole à bras,

et faisait hurler un chien en écrasant sa patte. Une maraîchère fendait triomphalement la foule, avec ses corbillons vidés. Deux jeunes filles faisaient l'article, en se parlant d'amour. Un sale juif regardait vendre.

Jean, fatigué de passer d'un flot à un autre, sur cette marée à rumeur de tempête, se mit à regarder les maisons qui entouraient la place. Là, il découvrit une chose qui enchanta ses yeux et fit battre son cœur. C'était le petitlever de ses voisines. D'après la coutume italienne, elles attendaient VAve Maria de midi, les mains dans le ménage et le corps tout à l'aise en demi-nudités.

Sans la plus légère couleur de vergogne, elles allaient et

198 LA LÉGENDE HUGOLIKNNE

venaient devant leurs croisées grand'ouvertes. Ces mêmes personnes qui, dans la rue, auraient des gants noirs pour les mains et des mantilles de dentelle brune pour la tête jouissaient, — la porte au reste bien fermée — , du gai soleil et de l'air doux. Les voleurs entrent-ils par la fenêtre ? Aussi les cheveux, encore dépeignés, tachaient de noir et d'or les seins d'ivoire. La chemise à peine retenue par le cordon de la gonnelle flottait libre, autour du cou et des bras nus.

Jean prit devant ces dames, sans l'avoir recherchée, l'attitude d'un artiste qui observe diverses poses pour son . tableau. C'est que, dans son émotidn il y avait autant de volupté que de surprise. Sans comprendre que ces genres de curiosité ont un commencement mais j^as une fin, il laissa ses yeux courir la première ronde volage où l'Occasion prenant la main de la Rêverie va tout droit à rencontre d'une aventure. ,

Ainsi tournant, pas moins sérieux qu'un pinson qui pirouette mille fois en cinq minutes à la poursuite de sa queue, Jean se trouva tout à coup arrêté.

Un blanc visage déjeune fille venait de lui sourire et de se cacher en même temps. Or, l'apparition s'oflrait précisément dans la maison qui faisait angle avec celle de Jean, et qui appartenait au bellâtre stupide. Aussi Jean vit-il avec surprise combien la jeune fille était jolie.

Il cherchait donc à se rappeler cette beauté enfuie^ quand elle reparut devant ses yeux. Mais ce fut pour s'échapper aussi vivement que la première fois, et toujours avec le rire au bord des lèvres.

— Que me veut-elle? pensa-t-il. Si son sourire est pour moi, c'est bien gentil. Si c'est pour un autre, ce n'est guère prudent.

Il voulut s'assurer qu'ils étaient seuls, et il avança la tête pour regarder autour de lui.

Ils étaient seuls.

Alors?...

Et il n'eut pas plus tôt tourné les yeux vers la croisée de sa voisine, que la jeune fille s'y retrouva.

Mais cette fois elle y restait, sans rire, sans avoir l'air curieux. Pour donner une contenance à sa tête inclinée et une raison à sa gravité imperturbable, elle se penchait sur un pot de réséda dont elle comptait les feuilles, une à une, comme on ferait des florins d'or.

Jean la regarda faire.

Le réséda était touffu, mais les branches s'écartaient quelquefois et le pâle petit visage, qui voulait se cacher sous la verdure, n'en ressortait que mieux. On voulait voir sans être vu. Ou bien, ne voulait-on pas être vu, en ayant l'air de se cacher ? 0 ! petit, petit réséda, le bon Dieu vous fait trop simple pour couvrir des mystères. Entre vos branches parfumées, il n'y aurait pas de place pour un oiseau; comment donc faire à musse-pot derrière vous, quand on est demoiselle ?

Après cinq minutes, Jean avait parfaitement vu que la jeune fille était très belle, encore que très pâle. Alors, elle releva la tête et regarda le jeune homme. Mais, subitement rieuse, elle se recula derrière les vantaux de sa croisée. Le soleil miroita sur les verrières, la fenêtre entrebâillée ne laissa voir qu'une ligne étroite et obscurcie, derrière laquelle Jean ne distingua plus rien.

Il n'y a pas de cas où la conscience, appelée à juger, demeure plus perplexe que celui dans lequel le même homme serait à la fois coupable et innocent. Or, tel était le cas qu'aurait désormais à résoudre l'intègre conscience

de Jean-le-Casuiste. Elle ne pouvait pas imputer à celui-ci le crime d'être innocent ; elle ne le rendait pas non plus innocent du crime qu'il venait de commettre. En efiet' quoi de plus candide qu'un nez matinal, qui respire l'air frais. Mais quoi de plus larron que deux yeux de jeune homme, faisant sourire d'aise une fillette ?

Un maraudeur inconscient qui tiendrait dans sa main la branche de noisette et ne saurait qu'en faire, reproduirait cette situation, — s'il s'appelait Jean comme le nôtre. Mais il y a quelques siècles qu'on chante à propos de ces Jean-là : Va-t'en voir s'ils viennent.

Boccace, rentré en lui=.même, se posa donc l'embarrassant dilemme. Fort distrait cependant, il se promena, pour le résoudre, d'un bout à l'autre de sa chambre. Dans cette recherche, un quart d'heure se passa. Enfin Jean ne crut pas trouver une conclusion plus sérieuse que celle-ci : ne plus penser à la folle aventure. C'était précisément le jeudi saint. Une visite au tombeau du Christ réparerait la peccadille.

Afin d'accomplir son dévot pèlerinage a l'église de Sainte-Marie-aux-Gràces , il acheva de s'habiller sans arrêter pour cela sa course passionnée, du vestiaire à la fenêtre.

Cependant à l'autre fenêtre, restait entre le miroitement des deux verrières et dans la ligne noire de la chambre une personne, très curieuse aussi. Oh ! comme elle observait bien, sans en perdre jamais un seul, les moindres mouvements du jeune homme.

Ainsi, lorsqu'il passa son corselet, elle agrafa son corsage^ Lorsqu'il enchapeça son lucco, elle endossa sa mantille. Lorsqu'il eut sa giubba, elle eut son capulet. Elle se pencha haletante, pâlie, vers le seuil de la porte jusqu'au

moment où le contrit libertin la franchit gravement, Jean s'enfonça dans les rues qui conduisaient aux Grâces. Tandis qu'il marchait, il repassait dans son esprit sa visite de la veille chez Gaddi, et sa curiosité du matin. Deux images d'une même faute qui l'accusaient intimement. Ainsi regardait-il son ombre s'allonger devant lui, sur le pavé de la chaussée, comme le tableau de sa noire âme

Cette ombre n'était heureusement pas seule. Une autre ombre la suivait, craintivement et pas à pas. Sa légèreté était celle du jour qui se jouait autour d'elle, dans son corps transparent, et qui s'y tamisait comme un rayon dans une gaze. Elle était pure et touchait à peine à la terre, avec son pied. Elle était cet être ou ce mystère dont l'homme s'accompagne à travers ses tristesses. Être double, fait d'amour et de haine, auquel le Moyen-Age nia l'âme pour n'avoir pas à en expliquer l'inintelligible pubstance. Et que lui importait, à elle, une âme solitaire qui se serait perdue dans une divisible fraction V Rester l'âme universelle, sans personnalités ni dissemblances être pour tous les hommes la femme, pour toutes les passions la cause, pour toutes les oeuvres la fin ; elle ne voulait que cela. Elle était faible, parce que la faiblesse séduit et que la force effraie. Elle était capricieuse, parce que le caprice commence et finit par le charme ; au lieu qu'à la constance du plaisir nul ne promit une immortalité. Et vous étiez cette ombre, ô pâle jeune fille qui vous sentiez mourir. Vous vous hâtiez de dresser votre tente de soie au cœur de ce jeune homme qui vous allait aimer, hélas 1 bien peu de temps. Mais le souvenir de son amour sera sa providence et son salut, lorsque vous serez morte, ô 1 pâle jeune fille. . . .

202 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

Quand Boccace fut arrivé sous le porche de l'église, il trempa dévotement ses doigts dans l'eau bénite qu'il offrit, par habitude, à la plus proche personne avec laquelle il entrait. Or, la goutte d'eau sainte perlant au doigt, la main tendue s'inclinait dans le vide. La rareté de la chose fit que, pour voir comment il pouvait être seul dans une foule, Jean tourna la tête dans la direction du bras. Il aperçut alors un visage voilé de jeune fille, qui s'inclinait modestement. Alors une longue et maigre et blanche main, recueillit l'eau bénite. Elle ne prit que le temps d'apparaître sous sa voilette transparente et s'enfonça sous la nef, laissant le jeune homme au trouble de cette apparition mystérieuse.

— C'est-elle ! pensa-t-il.

Jean avait jusqu'à ce jour, trop étudié la logique pour n'avoir pas aussi contracté la raisonnable habitude de l'idée simple que l'on pousse jusqu'à son entière évolution, contradictoirement à ces esprits hybrides qui ont pris au sérieux l'histoire de César dictant, à la fois à deux scribes un rapport au Sénat et une éjjître à Calpurnie. Aussi notre dévot pèlerin oublia ce qu'il venait faire à l'église et il s'y premena dans tous les coins, pour rencontrer la jeune fille.

Mais une femme qai sait paraître, disparaît si à propos! Elle n'ignore pas que, si elle e.it assez puissante pour donner à sa beauté le charme de la séduction, c'est parce qu'elle passe comme un éclair qui éblouit et n'illumine pas. Malheur à elle, si elle est encore là où le désir n'est plus. Que l'éclair s'arrête à l'horizon, et sa lumière persistante ne montrera que des ténèbres.

Aussi Jean promena, mais en vain, son œil avide sous les ombres des trois nefs et dans les angles des cha])eUes.

C!YCLE ITALIEN 203

Les dévotes jetées un peu partout sur la dalle blanche de l'église, comme un troupeau de chèvres noires sur une plage, devant la mer, levaient leurs têtes, ouvraient leurs yeux vagues vers le ciel, vers cette immense ligne de l'infini où le vent des voyages fantastiques enfle ses voiles blanches qui finiront par découvrir l'Éternité. Les plus vieilles savent, par l'expérience de la vie, qu'on ne monte sur cette mer mystique que pour la distraction. Pour elles, le continent est le lieu sûr ; mais l'attrait des pays inconnus est encore si fort que, le cou en avant, les lèvres branlantes, mi-paupière sur l'œil, elles attendent les cietix nouveaux. Les plus jeunes badinent devant l'abîme pour ne pas le voir ; ou, désireuses d'émotions, elles se laissent effrayer par plaisir. Alors elles jouent, bavardant avec un brin d'amour dont le personnage se cache dans une ombre d'arceau qui, les pâlissant, les rend belles. Les mères dont, jusqu'à vingt ans, l'âme fut naïve, ferment les yeux pour croire à tout ce qu'elles ne voient plus. Cependant une voix du berceau les appelle au milieu du silence béat des pieux hypnotismes, et elles disent adieu aux chœurs chantants des visions et^ux rhythmes des orgues, pour courir au vagissement solliciteur du petit être, éveillé dans sa bercelonnette.

Boccace, fatigué et presque honteux de ses recherches amoureuses dans un lieu saint où la dévotion l'avait conduit, allait donc sortir de là sans réciter une prière. L'idée de son infortune éveilla celle de son irréligion et l'arrêta devant le dernier autel de la nef droite, où une Vierge de Giotto offrait la bienvenue aux visiteurs.

— « Eh ! souriez-moi donc aussi, à moi qui me retire^ sainte Madone des affligés. Vous ne voulez pas que je vous conte mon histoire. D'ailleurs je vous vénère trop pour vous

204 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

occasionner, à mon escient, la pâmoison minime. J'aime mibux me taire, après recommandation de mon âme très malade à votre très compatissante loénignité. Laquelle âme, je vous le jure et proteste, sera pendue en ex-voto en compagnie d'une très noble lampe, sous vos pieds, dans cette même chapelle^ si vous faites que je vous la rapporte guérie, dès les plus prochains jours. Car d'ici lors il faut, sainte lune de nos prophètes que vous m'accordiez la lumière de votre astre, afin que j'étudie devant elle ce cœur humain qui me fait tant de mal à sauteler par bonds cassants, à l'approche d'une damoiselle, ma voisine. Ainsi les collines de Juda cabriolaient comme les brebis et comme les agneaux des brebis, à la face du Seigneur-Dieu qui vit et règne en compagnie de votre Fils et de l'Esprit, dans les siècles des siècles . Or donc, Madone sanctissime, vous êtes suiipliée de prendre en considération ma très pauvre âme, afin qu'elle soit préservée des flammes de la vie future cependant que vous éteindrez bénignemsat les flammèches dont elle se grésille en celle-ci. Laquelle chose faite, très b?noîte Madone, je courrai ça pour vous en avertir. Ainsi soit-il. »

Après que Jean eut recommandé sa dévote âme, il sortit de l'église. Alors il ne trouva rien de mieux à faire qu'à tracer un cadre d'oraison mentale, dans laquelle il se recueillerait en retournant chez lui. Le sujet fut : Simon le Cyrénéen aide Jésus an portement de croix. Il devait y avoir un prélude tu'é du psautier, trois tableaux choisis en Palestine, un bouquet spirituel, une résolution pratique une oraison jaculatoire.

Pauvre Jean! Il fut au Mercato avant que l'ébauche du premier filament de la première feuille du premier fond d'arbres du premier des trois tableaux ne fût esquissée.

Mais des tableaux plus humains se peignaient non moins délicieusement dans cet intérieur d'yme artistique, chez ce jeune homme intimidé, cet amoureux malgré lui. Ce jouvenceau chevalier de l'amour laissait derrière lui son noir manteau de clerc et les âpres forêts d'un sombre m3^sticisme. Il prenait pour corniche une fenêtre, pour fond de toile un soleil matinal , pour sujet une fillette qui lui riait entre ses dents de neige et ses lèvres de rose, et dont les deux seins d'ambre palpitaient librement dans un corsage délacé. Il voyait le vestibule d'une église. Une gentille dame y montait , qui prenait à la main d'un jeune homme une froide goutte d'eau bénite. Elle en moîtait son front brûlant , elle en trempait ses lèvres altérées qui eussent souri au donateur si elles n'avaient été tremblantes. Et la vision s'enfonçait dans la nuit des voûtes éclairées seulement pa; les flambeaax d'un Sacrifice. Mais une voix en sortait et semblait dire :

— « 0 Jean ! si, avec cette goutte d'eau froide j'avais reçu votre cœur glacé, je l'aurais posé sur le mien et, maîtresse de mon trésor, je me serais enfuie. Alors nous n'aurions pas pris par les routes de l'ombre où vous mourrez , mon frère, avec cette croyance que l'égoïste possession d'une autre vie doit être payée par l'inhumaine immolation de celle-ci. Vous vous êtes inscrit parmi ces rares dévots qui s'imaginent faire oublier à Dieu, en faveur de leur petit nombre mortifié, le nombre immense de ses autres enl'ants qui le louent dans la douleur et dans la volupté. Nous aurions couru par la voie large et lumineuse. Nous nous serions hâtés ensemble vers ton printemps , ô fleur de la naïveté! qui flétriras sans t'ouvrir. Ton âme, sœur de la mienne, m'aurait enfin aimée, n'importe comment et n'importe où, mais toujours dans l'ivresse-^^Et tôt ou tard

la mort, nous serrant entre ses bras charmés , eût emporté deux anges au paradis de Dieu, ou deux flammes au soleil de la nature, ou deux grains de sable à la tombe délaissée d"espéranc6»s ! »

Jean, de retour dans sa chambre, remarqua qu'il avait en tête cette même pensée qu'il eût voulu perdre ou refroidir sur les~dalles de Sainte Marieaux Grâces. L'on veut tant se distraire quand on est malheureux, et l'on y réussit si rarement. La chambre, qui n'était pas encore faite, lui montra le désordre où il l'avait abandonnée. Les chaises, un peu partout, allongeaient au soleil leurs formes anguleuses; le pulvérin massé chevauchait, comme sur son dada, au sein rutilant d'un grand rayon. Un chat poilu avait traîné sa bosse montueuse depuis les cendres froides de la cuisine jusqu'à l'ensoleillée de la fenêtre, sur laquelle il ronflait, pattes roides. La verrière chantait au petit vent , dans ses châssis de plomb. Sur un pupitre, l'in-folio de Pandecte, baillait...

Le pauvre Jean s'assit avec résignation devant les jaunâtres Pandectes. Il demeura deux heures sur le livre, les coudes dans les marges et les poings sous les tempes.

Qu'y lut-il ?

Son œil avait très bien couru jusqu'au deuxième alinéa. Mais là, au recoin d'une ligne, il s'était tout à. coup fixé. Et le cerveau tournait doucement comme sur un axe immobile, à l'encontre de son idée plus fascinante que l'aile d'un bengali poursuivi par un condor autour d'un lac asiatique.

Ce qui réveilla Jean fût son bonheur lui-même. Il est une heure, dans les plaisirs de ce monde, où l'homme se heurte aune borne. Là, le fini s'arrête brusquement. Et l'infini commence. Le brutal contre-coup nous relance dès

lors, de l'idéal à la réalité; et la transition est si rapide que le désespoir ou la mélancolie sont, chez le patient, d'un effet immanquable.

Ainsi Boccace revint à lui fort triste , et sa tristesse eût deux raisons.

D'abord, il sortait d'un charme. Ensuite il se rappelait que ce charme lui venait d'une femme et qu'il était un tonsuré de Sainte-Croix. Or, quel était son devoir sinon de se préparer, par l'exercice des continences, à l'ordination qui lui imposerait les vœux sacrés?

Aussi la honte, qui naît presque toujours après une faute et presque jamais après un crime, rougit le noble front de Jean, encore que ^a conscience lui parût blanche. Car, pour être clerc, il n'en avait pas moins la nature de l'homme. Ensuite, il sentait sa personne canoniquement libre. Sou repentir, éclairé par un peu de réflexion, finit par ne pas lui peser plus lourdement qu'eût fait le plus petit nuage. Pour l'acquit de sa conscience , il récita l'acte de contrition formulé par Boniface VIII, le sceptique, qui répondait à ceux qui l'entretenaient delà résurrection des corps: « Qu'en savez- vous? » et qui ajoutait, en ridant sa sèche face de légiste : « Noncredimus in asinam nec in pullum ejus. . . Non credo in Mariola , Mariola , Mariola. »

Ainsi patenôtrant, Jean finit par 'sourire, par-dessus le haut collet de cette prude honnêteté dont il était encore très amplement couvei't. Au reste, il était étudiant par profession et curieux par nature. Et voilà que ce drame de tout-à-l'heure ne lai paraissait plus qu'une paisible idylle où deux âmes jouvencelles dialogueraient sans préambule, ni nœud, ni dénouement. Hé donc ! N'était-ce pas un spectacle où, pour s'instruire , il serait bon de s'asseoir et de tenir sa torche ? L'idée du mélodrame

éventée, comme on le voit, plutôt par Boccace que ])ar Sbakspeare, fut d'un merveilleux effet sur le cœur troublé du jeune homme. Elle le carra soudain sur ses fins pieds de damoiseau; car il n'est pas absolument exigé d'avoir les pieds de Charlemagne, pour jouer Roméo sous le balcon de Juliette. Ainsi, sur ses biceps herculéens, l'idée scénique le coiffant du casque de Minerve, notre héros spectaculeux se mit à la fenêtre.

Mais le rideau de la voisine était bien lent à se tirer.

La longueur de l'entr'acte endolorit ses coudes. Pour se désengourdir les bras, il vint devant sa glace faire le moulinet en gestes pathétiques à la suite desquels il récita, sur le ton des discours, le morceau de Sénèque : Eccepar Deo digjium..., et le morceau de Lucrèce: Suave mari magno spedacidum... Au milieu de son deuxième dithyrambe, la glace se renversa sous un coup de bras trop long ; une chaise h eurtée'"fit crrr! et le chat ^incë : pff\ pff! pff! Après quoi, Jean remonta à sa place et attendit que la scène reprit.

Hélas ! l'acteur principal ne reparaissait pas. La fenêtre entrebaillée d'où le soleil était parti , ne laissait de rarement ouverte qu'une raie sombre où la nuit pénétrait. La demoiselle pâle était peut-être là, derrière, à épier aussi, à penser tristement qu'elle avait commencé une histoire impossible et qu'il faudrait laisser le roman à mi-page, mouillé des larmes du regret.

01 chère belle enfant dont j'ignore le nom, ne pensez pas à pleurer dans la nuit. Venez voir comme le jour est beau sur ce mercato qu'il réchauffe. Hélas! il passe vite, et le soir est bien près du matin. Vous n'avez pas peur du soir, mademoiselle? Il est noir, il est froid, il est long. L'on n'y dit plus que des paroles craintives; l'on n'y

entend que des voix remplies de mystère . A celles des vivants, celles des morts se mêlent. Vous n'avez pas peur des morts, mademoiselle ? Mais que vous dis-je là ? Est-ce que l'on meurt à votre âge, quand on est belle comme vous? La mort, c'est la laideur; la vie, c'est la beauté. Donc vous êtes la vie. Alors, apparaissez. Car il faut bien que je vous on instruise , puisque vous semblez l'ignorer. Il y a pendant le jour, douze heures de soleil. Deux sont d'aurore, quatre de tiède lumière, six de pesante chaleur. Vous dormirez, la belle, quand il fera trop chaud et Dieu veuille que vous vous réveilliez cependant. Quand il faisait aurore , vous badiniez toute rose dans votre berceau rose . Maintenant que les haleines de neuf heures passent légères sur la terre, voici qu'elles rencontrent vos noirs cheveux, poussés comme un massif d'ébènes. Laissez-les faire, brune enfant. En dénouant ces cheveux par touffes caressantes sur votre cou craintif, elles délieront aussi votre cœur entre vos jeunes seins surpris par le plaisir. Alors, si vous trouvez votre chambrette trop petite pour rentermer votre bonheur, vous passerez une robe très simple et vous me suivrez, appuyée sur mon bras , jusqu'aux collines de Vincigliata. Là, je sais un coin d'oliviers où il y a du vin fort doux , et des verres en cristal pour accompagner les chansons quand on n'a pas de mandoline. Pendant que vous boirez, moi, je vous chanterai un sonnet de Guittone. IDt quand j'aurai fini, vous recommencerez par mouiller votre lèvre à mon verre et vous direz votre romance. Nous danserons aussi, si vous aimez la danse. Personne ne nous verra tomber sur l'herbe, mademoiselle. Ou bien les oiseaux <\m nous regarderont, la tête sur le rebord des nids, ne nous trahiront pas. Mais, hâtez-vous donc de vivre. Moi-même je sens que, jusqu'à ce jour, j'ai perdu ma jeunesse et

peut-être commencerai-je à regretter le temps qui s'est enfui , quand il sera irréparable. Je me serai trompé dans la vie, parce qu'il n'importait pas que j'y vécusse. Et vous? Oh! vous, il faut que vous sachiez d'abord que vous êtes très belle. Choisissez donc quelqu'un qui voue dira cela- Mais, hâtez- vous, car vous êtes bien pâle, mademoiselle, et cette pâleur m'a d'abord effrayé. Non! ce n'est pas que je veuille vous rendre triste; mais, dites-moi, mon enfant, n'avez-vous jamais eu peur de mourir ?

Boccace déjeuna, fort mal, le jeudi-saint de l'annne 1333- D'abord, il avait trouvé que son valet tardait beaucou]) à l'appeler à table. Mais celui-ci lui fit observer révérencieusement que messer Jean avait été sonné trois fois, et que la preuve en était toute froide sur les réchauds de la salle à manger.

— « Alors, répartit-il, je m'en prendrai à Gratien. » Qui était Gratien ?

Autant pour cacher sa pensée que pour s'en distraire, il engagea conversation avec son vieux Cantarello, épave clopinante du couvent Ognissanti, une aventure prodigieuse dont le récit se déroulerait merveilleusement, disait le vieux queux, entre la cuisine des Frères-Moines et celle du seigneur de Boccace. Mais le misérable bonhomme qui avait commencé cent fois devant son maître l'erotique odyssée, n'en avait laissé encore deviner le trait mordant qu'en fermant un œil par-dessus sa bouche ricanante, tandis que son index à la hauteur du crâne chatouillait dans un maigre toupet laineux le mot grivois qu'il n'avait pas le courage de dire.

Boccace devait donc s'en prendre à Gratien.

« Rello, connais-tu Gratien?

— Plaît il, messire?

212 LA LÉ -KNDE IIUGOLIENNE

— Gratianus decretalium, natus de muUercuîa, ohiit monachusmonteeatiniensis anno Dni 1000.

— En vérité, Monseigneur, je ne connaissais pas cet homme.

— Alors tu ne sais pas ce qu'il reut dire, in colledione conciliorum et hullarum in-folio no III de ma bibliothèque. C'est justement où je me cassais la tète, pendant que tu sonnais : De temporali stafa Bomani Pontifias.

— Ah! c'est ce gros moine relié dans un quart de veau, qui vous parle de cela sur ces parchemineries rousses où vous finirez par perdre vos yeux, ou par trouver, rebec ! les lettres de succession à l'évêché de Florence, à force de bouquiner avec votre épouvantable patience,

— Il commentait le passage de Matthœus, où il est dit à celui qui a cent talents qu'il lui en sera ajouté cinq autres, et à celui qui en possède un seul qu'on lui enlèvera même celui qu'il a. De ce texte il inférait, en faveur de l'Etat Pontifical, une preuve d'Ecriture sainte, une autre de Raison théologique, une tierce de Tradition, une quarte de Convenance, une quinte de Prescription.

— ■ Et une sexte de... Naturellement, rebec! — ■ Que reprends-tu donc à la parole du Christ luimême?

— Moi, messire, mais rien ... Eh bien, tenez, non. J'y couperai, rebec! Mais ce ne sera que pour dire. Car vous savez que depuis mon échappée du couvent Ognissanti je n'argumente plus avec personne. Cela fait perdre du temjîs, devant le pot qui s' écume tout seul. Eh bien, rebec! j'ai retenu un mot. Ah! c'est du clair cette fois, et pour les clercs aussi. Hi! hi! je fais des calembours. N'importe, va, rebec! Ecoutez-moi ceci, messire, et faites dessus de l'ex ... de l'ex . . comment dites- vous donc?

CYCl.E ITALIKN 213

— De l'explication?

— Non.

— De l'exégèse?

— Justement. Quel diable de nom a cette chose I Or donc écoutez ce petit mot et soumettez-le à la docte hermén . . . Kebec ! encore un autre.

— Herméneutique?

— Herméneutique, précisément. Quel malheur de ne pas tout savoir ! Eh bien ce mot très clair, là, c'est un clou pour le bouclier du Pontife Romain, le roi temporel de maint fief, à savoir : les trois cents clochers de Rome où les moines sont si frais, plus la campagne depuis Albano jusqu'à Viterbe où les vignes sont gaillardes et les femmes sympathiques, plus les Marches dévotement léguées par la sanctimoniale comtesse Mathelda, plus le comtat Venaissin, plus le saint Empire d'Orient, plus la sainte Magne d'occident. Rebec! rebec ! et pourquoi pas la terre entière ?

— Or ça ! où est le mot clair, frater CantareUo ?

— Oh ! pas ce nom, messire. Il me paralyse le cerveau, quand je l'entends comme un tour de clef rouillée dans une serrure de prison.

— Eh bien, le mot clair ?

— Voici. D'abord, vous le connaissez mieux que moi. Et puis, pour vous bien dire cela je vais le réciter comme je l'iii appris, mot à mot, dans le temps où l'on composait de bons livres . Ecoutez. Ce n'est pas long. Mais mangez donc, messire. « Quand Isabelle. . . » Je me trompe. « Quand Isabelle... C 'est cela. .. Quand Isabelle, fille de feu Philippe-le-Bel et femme d'Edouard II d'Angleterre, eut préféré Mortimer, son valet au roi son époux, elle relégua celui-ci au château de- Kenilworth sous prétexte d'y soigner sa démence,

maladie favorite des r()is. Ensuite elle écrivit au directeur de sa conscience, à l'évêque d'Hereford pour savoir, o candeur! ce qu'elle aurait à faire. L'évêque lui répondit par cette lettre : Edwardum occidere nolite timere honiim est Une ponctuation entre nolite et... Je m'embrouille ! Mais non ! . . Une ponctuation entre nolite et timere eût fait, du même sacripant, un grammairien et un brave homme. Mais une virgule, à configuration de poignard, n'eùt-elle pas éveillé l'idée d'assassinat dans l'esprit de la reine ? L'évêque aima mieux arriver au fait par l'énigme, et vous savez quel clystère infernal servit à couler du plomb fondu dans les entrailles du malheureux Edouard renversé dans son cachot, entre les dalles de pierre et une planche de chêne. » Que pense votre exégèse de ce texte.

— Déjà fini, répondit Boccace ? Conturhabantur Constantinopolitani innumerdbilihus sollicitudinihus... Mais, mon vieux, que prouve ton texte contre celui des Deniers évangôliques ?

— Attendez donc, rebec 1 D'abord que pensez-vous de l'interprétation du mien ?

— Je pense qu'elle est amphibologique .

— Justement. C'est le mot qui me manquait pour vous dire que votre interprétation sur Matthœus en faveur du Pontificat Temporel était cela. Et j'ai voulu vous répondre en vous citant ma périph... Encore un autre... Ôuf !

— Périphrase ?

— Soit. Pourtant je crois que l'expfication des Deniers de Matthœus est ' encore plus adroite. Faire un squelette d'un cadavre, je veux dire un mort d'un roi inutile à la vie, c'est fort. Mais faire un roi frappe-monnaie d'un pêcheur des lacs juifs, un porte-glaive d'un porte-hostie, un Jean XXII d'un Céphas, c'est faire que ceci dépasse cela...

Tenez, seigneur, je crois qu'on n'a changé les noms des choses, que parce que les choses ne sont plus les mêmes. Christus parla hébreux ; ensuite on a parlé latin ; aujourd'hui nous parlons la langue vulgaire. La cabane de Pierre est devenue le Vatican. Les sandales de cordes y sont des mules d'or, 0-Sporco trouve le mot trop vil et change en Sergius 1er le nom de son père, le seul trésor qui reste aux pauvres gens des poésies du berceau et des vertus de la famille. Moi qui vous parle, supposez que je sois pape. Bien! je n'ai ]Aus le droit de m'appeler Cantarello. Vivez encore un quart de siècle, messire, et je veux, rebeci comme vous vous appelez seigneur de Boccace, que vous Usiez dans le Credo cette réforme : — Et le Diable s'est fait Homme, et il habite parmi nous 1

— Hola hé ! ReUo, tu jures.

— Moi, rebec ?

— Mais avant de fulminer contre les tiares ne serait-il pas bon d'entendre les a priori et a posteriori de l'Ecole ?

— Ah ! tenez, messire, vous m'échaudez, sauf le respect que je vous dois. Et sur quel argument, bon Dieu ! fonderont-ils le droit qu'il n'ont pas. Est-ce parce que Judas vous montrera la bourse du Prétoire que vous direz avec justice: « Il l'a ; donc elle est sienne. » Eh non. Elle est de Satan qui en paya l'âme vénale. Elle est d'un méchant soldat qui a vendu à des rois étrangers l'intégrale ve^-tu qu'il devait à son humble seigneur. Elle est, messire, d'un sang qui dégénère chez le coupable et chez ses fils. Et pape, et rois, et serfs nous allons nous retrouver tantôt le dos tourné au crucifie du Golgotha, mais la face inclinée devant le baveux mufle du Veau d'Or. Je dis mal. Mais c'est ça, tout de même.

— Ta est hérétique, mon pauvre gars. Le pape est chez

216 LA LÉGENDE HTJGOLIENNE

lui, dans Rome. Son empire temporel ne saurait avoir de-^ lettres de donation meilleures que celles que lui ont signées Constantin et Charlemagne , . .

— Jarnique ! D'abord, quand il aurait ces lettres, prouverait-il qu'il a le droit de n'être plus pape, mais roi? Voyons, rebeci raisonnons. Ces deux empires, ciel et terre, paix et guerre, eau sainte et sang, sont-ils deux choses ou une seule ? Alors, pourquoi à un seul homme ces deux choses à la fois ? Et puis, où sont les patentes de donation? Un pape, m'a dit un vieux philosophe qui fourbissait des casseroles avec moi, un pape demandait à un doge de Venise sur quel parchemin étaient inscrits ses titres à l'empire de l'Adriatique. « Fouillez votre bibliothèque Vaticane, lui répondit le Doge ; vous les trouverez au verso du diplôme où vous est concédé l'Etat Romain. » Tenez, seigneur, voilà que je sue. Je sens que je ne dis ni assez, ni assez bien pour vous convaincre. Excusez-moi. J'ai, voyez-vous des cailloux dans la bouche. Mais j'en voudrais avoir encore davantage, pour les vomir contre ces prêtres de l'or qui me tuent la foi au fond du cœur, et me volent le seul bien qui me restait encore, en la personne de messer Jean de Boccace. Oh! cette fois, rebec! je me tais.

— Oui, tais-toi, mon pauvre vieux. Mais conserve à ton cœur sa croyance, malgré les hommes et leur doctrine. Quant à moi, n'aie pas peur que leurs menées m'enlèvent à mon toit. Tiens t'y joyeux et fais m'y vivre, Rello, avec tes bonnes soupes et ton fidèle attachement. »

Chose étrange et charmante, que le bavardage d'un vieillard. Il n'a de comparable que celui du jeune homme. Deux âges, où l'on va laisser deux grandes naïvetés derrière soi, l'ignorance et la connaissance des choses. Le

jeune homme parle de ce qu'il ne sait pas, pour éveiller au choc des mots désordonnés l'idée qui dort. Le vieillard parle de ce qu'il sait pour se débarrasser des pensées qui l'obsèdent. Ainsi, tous les deux gazouillent, à la façon des oiseaux qui se disent, en chœur, bonjour dès l'aube et bonsoir au crépuscule , dans la lumière, à la cime des arbres.

Jean s'était levé de table et était retourné dsns sa chambre, satisfait du tour de sycophante joué au vieux Cantarello.

« Ma foi, jobard, tu n'as rien vu, » dit-il en targettantsa porte.

Et vous, messer Boccace, voyez- vous tout? Oh! c'est encore bien peu de chose, mon Dieu! mais quel esprit vous avez donc à cacher votre cœur. Y aurait-il déjà un sentiment?. . . Et comme vous trouvez de ces mots drôles pour berner un valet, vous, un scholastique. L'on est si facilement gai, après-dîner. Et curieux doiic!

Du seuil de la porte, à cloche-pied, il fut en quatre sauts, devant la bienheureuse fenêtre.

« J'y tiens la torche à mon spectacle ! » se dit-il majestueusement, sans penser au soleil de midi qui lui brûlait la tête. Si encore ce soleil lui avait laissé lire sur le cadran, dessiné contre une maison du Mercato que son déjeuner avait duré quelques minutes à peine. Jean croyait cependant que le roi Balthazar avait mangé moins lentement, le jour de sa goguette mémorable.

Mais hélas I La torche se fondait. Le soleil, blanc d'abord à son zénith, rutilait en se crépusculant. Le jour s'en allait sur les toits. La nuit allait venir.

Et personne encore, chez la voisine ?

Non, personne, méchant jeune homme qui n'êtes là, à

attendre que depuis ce matin. Si vous saviez combien il y a eu de jours dans un mois, et combien d'heures dans un jour, et combien de minutes dans une heure pour cette tête pâle qui se cache et vous épie. Alors le temps n'était pas cette hirondelle que vous regardez impatiemment tourner, depuis midi, autour des auvents de la place. C'était cette aile de plomb qui prend essor, lente, longue, ennuyée, et qui s'épand, dès l'aube, pour retomber sur elle-même, désespérée, après le soir. C'était ce battement de cœur qui mesure une éternité dans un instant. C'était cet œil qui noircissait. C'était ce visage qui blêmissait. C'était ce corps épuisé, qui est retombé sur lui-même dans cette chambre voisine, derrière cette croisée, au sein des rêves sans espoir.

Non, le patient n'était pas vous, jeune homme.

La nuit approchant, une servante apparut. Elle ouvrit tout à fait la fenêtre, donna un coup d'œil sur la place, bâilla, toussa, enfin rabattit les verrières avec un bruit geignant de vitres qui se ferment.

De désespoir, il fit comme elle.

Quand il s'assit devant sa lampe, il pensa très longuement qu'il avait été, tout ce jour-là, très sot. Là-dessus, il attendit vaguement l'heure du lit où il alla dormir, non sans promettre au Seigneur-Dieu sa conversion, et à Gaddi un tas d'acrimonies sanglantes .

Dans bien des cas, promettre n'est pas tenir et en amour moins qu'en toute autre affaire. Combien de veufs infortunés jurèrent à leur bonnet de nuit que personne ne verrait plus la couleur de son coton. Combien de virginales pudeurs firent à leur fenêtre, devant les étoiles du soir, le serment de ne la plus ouvrir^ dût le diable se faire proxénète. Mais, après les meilleures résolutions on ne demeure pas moins homme. C'est-à-dire que le bonnet de nuit se reprend à visiter le monde. Et lu fenêtre, un beau matin, se rouvre .

Ainsi, pas plus tard qu'au saut du lit du lendemain, Jean courut à la sienne et l'ouvrit, les yeux fermés, comme un raisonneur qui se dit :

< Je dors, donc je rêve et ce coup ne compte pas pour une faute. »

Il passa là une heure, à profiter des naïves hésitations d'une âme amoureuse quoiqu' intègre. C'est un sentiment si doux à savourer, celui où l'on pense, dès le premier duvet de la jeunesse, qu'on peut bien faire deux doigts d'amour sans que la vertu s'en aperçoive. C'est-à-dire que la vertu ne finit par y voir que lorsqu'elle a, sur son vieux nez, un gros calibre de besicles. Et alors, de quoi rougir devant ces petits enfants, fruits roses du péché, qui vous disent avec de ces figures dfe chef-d'œuvre :

220 I.A LÉGENDE UUOOLIENXE

« 0 ! comme ce fut bien fait. »

Pourtant l'air refroidi du matin montait par la chemise, jusqu'au voisinage du cœur. Là. il éveilla soudain, mai très indiscrètement, la résolution de la veille .

« C'est vrai, dit Jean, j'avais juré que je ne regarderais plus ici. »

Alors, du pas des pénitents, il retourna lentement à son lit où, sous les molles chaleurs des couvertures, il se laissa souffrir longtemps , soit qu'il pensât à son infidélité, soit qu'il se demandât pourquoi il n'avait vu là-bas personne. Car ces deux idées étaient très mêlées dans son esprit, et il n'aurait pas su dire laqu'^Ue le torturait davantage. Cependant sa consciense le rassura quand elle ne put pas lui rappeler comment, les yeux fermés, il avait ouvert sa fenêtre. Le voluptueux jeune homme laissa innocemment retomber ses paupières sur un second petit sommeil d'où il revint plein de résolutions fraîches, quand le grand soleil irisait les rideaux de soie claire rabattus sur le lit. Disons-le. Décidément debout, il eut besoin de se distraire. II chanta . Ce faisant, il allait et venait parmi les meubles, bougea cent fois les vantaux de sa verrière ; mais il en retourna victorieux.

Et même , pour s'assurer de lui , il se mit à l'épreuve de cette sorte. A la cent-unième fois qu'il passa devant la fenêtre, il l'ouvrit. Ensuite, à chaque passe, il mit le nez dehors, justement du côté opposé à la maison de sa voisine. n en revint toujours, dirait un panégyriste de son temps, dans l'attitude béate que l'école de Cimabue prête aux moines quand, dans les nombreuses Divines Comédies , ils vont de la terre au ciel, bouche courbe, cil pendant :

Taciti, soli, e senza compagnia, N'audavaro. l'un dinauzi et l'altro dopo, Cenne fraU minor ■s'anno per via.

Ainsi, quand vint le soir du Vendredi-Saint, Jean crut plus que jamais à son triomphe. Pour en jouir sans reniord il courut à confesse. Bref, Jean fut, le samedi suivant, un saint qui lut des homélies, qui mangea plus sobrement que les oiseaux et s'en alla dormir de même.

Le lendemain était le jour des Pâques. Il parut, avec son matin accoutumé de grand soleil et d'allégresse. Ces matins-là semblent être beaux pour tout le monde ; le ciel s'azure dès l'aube ; les fleurs nouvelles campanulent aux fenêtres ; les moineaux montent pépier sur les toits ; les pauvres des mansardes descendent à la soleiUée ; le bon Dieu rit au monde et le monde bénit Dieu.

Jean lut sa. prière du matin à la lueur de la première aurore et, doucement accompagné par l'assoupissante rêverie du réveil, il descendit à S.ainte-Marie-aux- Grâces.

Quand il arriva dans l'église, les nefs ne recevaient encore des hauts vitraux qu'une rare clarté. Les saints dorés s'y éveillaient à peine, dans leurs alcôves bleues. Les cierges perçaient l'épaisse nuit des nefs, avec de longues flèches jaunes. Dans le chœur des chanoines, les Laudes scandaient nazillardement et sars presse sur les ondulations de l'orgue leurs derniers centons. . . Qui ne s'est pas laissé émotionnel dévotement par la majesté calme des scènes religieuses ? Il a trouvé admirable le sentiment religieux qui a disposé l'ensemble du culte catholique comme le plus grandiose spectacle que la terre ait préparé au ciel ou que l'homme se soit donné à lui-même. L'invaria'ole et monotone unité du concert en est la plus irrésistible puissance, et sa mystérieuse infinité subjuguera toujours les âmes les plus hautes. Car en allant nous asseoir au chœur des hymnes, nous retrouvons la place où notre mère, nous posant sur gps genoux, écoutait en notre compagnie ces mêmes

rythmes de la même séquence. Crédule, notre âme s'ouvre naïvement aux rêves blonds de l'Orient , où un Nazaréen promène la justice entre une crèche et une croix, avec la plus humaine des douceurs. Enthousiaste , elle frémit à l'air des hymnes, sous ces voûtes oblongues, élancées, éclatantes d'écho, comme frémissait le vieux Paris du roi Lothaire quand les soixante-mille Saxons de tous pays, menés un soir par Othon II sur les hauteurs de Montmartre, hurlèrent dans la nuit leur Te Deum épouvantable. Maîtresse d'elle-même, elle écoute sans juger. Mais elle respectera ces harmonies religieuses qu'elle entendra sans les comprendre.

Le silence s'était rétabli sous les voûtes. C'était l'heure des messes. Chaque prêtre, en chasuble, sortait des sacristies précédé de son clerc. Un coup de cloche annonçait leur passage et derrière eux, une lame du flot noir des fidèles descendait moutonnante, frôleuse jusqu'aux chapelles latérales.

Boccace, missel au bras et burettes en mains, précédait de la sorte son révérend Dom Pippo, un bon chanoine, au visage des Noces-de-Cana, à la lèvre lippue et tombante de risées entre deux joues énormes, sur un jabot encore haletant de la dernière rigolade. Le jeune clerc aimait le vieux prêtre, pour cette préférence que nous donnons aux gens hilares quand nous sommes moroses. Ils arrivèrent tous les deux à la chapelle du tranceps gauche où Giovanni da Spagna a peint, sur trois bandes d'azur, le poëme de Dante.

La messe commença.

Comme sur une mer à la surface d'huile, l'ondée noire des dévots s'inclinait dans le calme. Seule une tête surnageait quelquefois, comme un mât naufragé qui cherche le

rivage. Ensuite, le flot glissait sur elle et la recouvrait complètement. C'est bien toujours cela. Une grande calme lisse nappe, où rouler des épaves ; un linceul au lin le plus moelleux, où ensevelir les pauvres morts ; l'imperturbable tranquillité delà nature, autour du désespoir tumultueux.

C'est bien toujours cela... Cependant les prières du prêtre suivent sur le missel leur course routinière et embrouillée. Voici l'Élévation. Voici le Pater: Notre Père, ayez pitié de nous. Mais ayez pitié surtout de ceux dont la souffrance est pins amère que la nôtre. Vous les reconnaissez, mou Dieu ; vous les voyez quand votre œil paternel veut s'ouvrir. Qui sait, ici peut-être vous en discernez un. N'est-ce pas co Iront de demoiselle qui se relève si souvent, comme vers la blonde espérance, et qui clioit tout d'un coup dans le trou noir du désespoir ? Pauvre enfant, comme elle est pâle ! C'est vrai qu'à la voir on ne lui donne pas vingt ans. Et l'on dirait qu'elle pressent sa fin. Entendez donc quels gros soupirs elle laisse écbapper ? 0 mon Dieu ! ne l'abandonnez pas. Tenez, voici la Communion. La malheureuse se lève, pour aller jusqu'à vous. Oui, c'est elle. Elle a quitté son prie-dieu; elle est devant la Table-Sainte. Allons, jeune clerc, rejetez sur l'autel la blanche nappe qui a servi à vous communier. Bien, jeune homme. Maintenant, prenez un cierge; éclairez le prêtre jusqu'à la Sainte-Table ; suivez-le, pas à pas, le long de ces visages qui se dévoilent un à un devant le corps du Christ... CorpuH Domini, cusfodiat aniam tuam... Encore. Encore plus loin. Mais qu'avezvous , jeune homme? Vous n'avancez pas. Votre œil se fixe. Votre main tremble. Que regardez-vous donc, que votre cierge vacille, que votre cœur se tourne ?... O mon Dieu ! . . o mon Dieu ! . .

«... C'est elle ! »

224 LA LÉciENDE HUGOLIENNE

A la rougeur dansante du chandelier, sur le fond sombre encore de l'église, son visage se dessinait, blanc, long, maigre. Les yeux étaient baissés, les lèvres priaient Dieu, les cheveux mal nattés tombaient en auréole sur le front. L'ombre des cils à l'entour des paupières, et l'ombre du nez contre la joue, estompaient cette face.

C'était elle !

Boccace la contempla saintement comme l'image d'une sainte.

La Communion s'acheva, et la messe après elle. Mais les cierges éteints et l'aube dépouillée n'enlevaient pas Jean à son extase. Il voyait toujours celle-ci, pure comme les anges, et il lui déposait aux pieds l'hommage de sa contemplation. Et sa religion ne s'effrayait pas. devant un visage de femme. Est-ce qu'il s'aveuglait? Hélas IdupauvreJean. Ses yeux désormais éblouis, malgré eux, n'avaient que faire de regarder encore au fond de la conscience. Et croyez-vous donc, ô continents stoïques, qu'il n'y a pas — fùt-il même hors de vos dogmes châtrés — un DieUj bon ordonnateur des choses ? C'est lui qui enlace les fleurs dans les prés et les troupeaux sur les blanches montagnes. C'est lui qui peuple l'Océan de poissons. Il dit aussi aux jeunes gens , quand le printemps est retourné partout: « Aimez- vous devant moi, tendres cœurs torturés de passion. 0 Boccace 1 tu m'as été jusqu'à présent fidèle; c'est mon heure de te récompenser. >

Cependant la fenêtre de Jean resta opiniâtrement, disons timidement fermée, jusqu'au lundi où quelqu'un qui vint voir notre clerc désira respirer un peu d'air.

La fenêtre se rouvrit.

L'autre fenêtre était ouverte aussi. Oh! depuis longtemps, vous savez bien? A preuve^ la patience y avait roulé

dans un coin un grand fauteuil de cuir fauve, aux clous d'argent. Dans le fauteuil, triste et patiente comme une malade abandonnée , blanche comme un rayon de lune, vêtue coquettement en brocards de princesse, la jeune fille travaillait. Comme elle brodait diligemment son canevas de Flandre, avec des fils de soie. L'on eût dit que chaque point d'aiguille y enterrait une pensée. Ainsi, dans les grands cimetières verts, l'on recouvre les morts de violettes .

Jean ne tarda pas à accompagner bientôt sa visite à la porte. Quand il se retrouva seul, il se demanda en frémissant de plaisir et de gêne, ce qu'il allait bien faire. « O Buridan, dit-il, toi dont l'intelligente monture a dépassé la sagesse des sages , accorde-moi son dos et que j'aille dessus, par le meilleur chemin ! » Il examina dans un tour de pensée les avantages et les inconvénients de la fuite. Il appliqua les règles générales à son cas particulier et il conclut comme il suit : craindre un danger, c'est l'augmenter; éviter une passion, c'est aller à son encontre. Ainsi , ne croyant pas choisir d'endroit meilleur que celui où la Providence l'avait tout-à-l'heure placé, pour l'essai de ses forces psychologiques, il se remit à la fenêtre avec un air d'indifférence.

Et qui que vous soyez qui lisez cette histoire, si l'envie vous prend ici de condamner Jean de Boccace, clerc prébende du pouiljé de Florence, posez la main sur votre cœur et souvenez- vous de votre histoire.

... 0! qui n'a point connu, fût-ce un jour dans sa vie, une fenêtre bénie entre toutes? Elle était construite en ogive ou en carré vulgaire, à l'angle ou le long d'une rue. Quel'ques pots de fleurs simples poussaient sur elle. Peut-être des liserons y grimpaient à la corde et tapissaient mysté-

rieusement le tout. Le matin, l'on passait sous elle, où voir briller sur les vitres le plein soleil. Alors, il y avait au fond du cœur autant d'aurore que là-haut. Le soir, c'était la lampe qui faisait clair derrière les rideaux , sur une table, devant laquelle quelqu'un travaillait en pensant, tandis qu'en bas quelqu'un pensait aussi. Oui, l'on pensait, mademoiselle, que cette lampe est la veilleuse qui s'allume à la brune sous les pieds blancs de la Madone, aux coins des rues. Car vous êtes cette Madone, blanche d'innocence, revêtue de beauté. Votre trône est cette table où vos doigts courent dans la laine, où vos mains de neige s'étendent sur le linge moins blanc, où votre vertu laborieuse se fortifie et se conserve. Et le dévot qui joint les mains devant vous, là-dessous, c'e«t moi qui vous aime, mademoiselle, et qui me sens meilleur depuis que je remplis mon cœur et ma pensée de votre image. Quand je passe ici, après un long détour où j'ai laissé mes plus urgentes affaires et mes meilleurs amis, je me dis : « Elle est là-haut; mais à quoi pense-t-elle ? Peut-être à moi. » Et je m© sens frissonner comme si c'était la bénédiction de Dieu , qui tombe des étoiles, à travers le soir froid, sur ma tête. Alors je parle tout seul, comme si vous pouviez m'entendre. Quelquefois je pleurerais pour vous remercier. Mais les passants me regardent. Je reprends mon chemin, en vous renvoyant centuplées les bénédictions que j'ai reçues de Dieu. Au bout de la rue je me retourne encore, je revois votre fenêtre... 0 1 quel pauvre malheureux n'a point connu une fenêtre ?

Boccace regardait toujours.

Enfin , la petite tête résignée qui s'obstinait à se tenir penchée sur la broderie, finit par se relever doucement. Rien n'est brusque en amour, et les transitions d'une

volupté à une autre y sont si délicates qu'elles échappent à la plus fine observation.

La jeune fille se redressa donc. Mais cette fois, sans rire ni avoir l'air de rien vouloir, elle envoya un long regard mélancolique qui pénétra Jean comme un charme et qui la renversa elle-même, avec un mouvement de petit oiseau blessé , sur le haut dossier de son fauteuil. Et là encore, ainsi qu'une malade languissante, la pâle enfant continuait de regarder tristement le jeune homme. Un instant s'écoula , qui parut à Boccace une éternité de paradis, toujours dans ce long et doux et plein regard où deux âmes s'entrepénètrent et s'enlacent. Ensuite, et sans détourner les yeux sans couper le charme, elle chercha de ses mains, sur ses genoux, le canevas qu'elle brodait et, le tendant vers Jean, toujours avec l'air de la plus désolante langueur, elle lui fit lire en lettres d'or, piquées sur un fond noir, ce mot encore inachevé :

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