‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 7 sur 25 · V'AMO · texte numérisé non relu

V'AMO

D'abord, il ne parut pas à Jean qu'il lût cette inscription sur la broderie. Mais quand il l'eut relue dix fois, les yeux ennébulés, le cœur tonnant, il n'eut plus le courage d'un doute. D'ailleurs elle était si apitoyante la pauvre enfant dont la tête blanche et brune, renversée sur le fauteuil, rappelait toujours celle du petit oiseau blessé. Dans ces instants, il n'est ni clerc ni laïque qui tienne. Ou bien celui qui résisterait ne serait rien moins qu'un monstre.

Jean, revenu à lui-même, sentit comme une lame froide passer dans son cerveau. Ainsi, réfléchissant parfaitement son acte, il porta sa main droite à ses lèvres et envoya un baiser à la croisée, où sa voisine essayait maintenant de sourire. Aussitôt, ainsi que d'une moribonde, la tête de la jeune fille se redressa lentement. Elle allait lui

répondre lorsqu'il referma sa fenêtre , intimidé et tout tremblant. La nuit approchait, quand il se hasarda à reparaître. Elle était toujours là. Et comme il commençait à faire clair de lune, les deux amoureux purent sans trop s'intimider se regarder longtemps.

Le soir, donne de la hardiesse h ceux qui n'auraient eu que de la crainte pendant le jour. Chose étrange, c'est à cette heure que les innocents sont audacieux et que les criminels tremblent. Le soir, est l'heure des crimes, c'est aussi l'heure des remords. Jean profita des silences, interrompus par les chars qui roulaient sur la place, pour demander à sa voisine quel nom elle portait et si elle avait dans son cœur quelqu'espérance : « Car je suis clerc d'église, mademoiselle, et mes amis m'ont toujours dit que mon caractère n'est pas bon. » Elle lui répondit timidement qu'elle s'appelait Nella et qu'elle n'était effrayée, ni par la profession, ni par le caractère qu'il avouait. Elle lui demanda à son tour ce qu'il pensait d'elle et s'il lui permettait qu'elle l'aimât un peu. Jean lui dit qu'elle avait le droit de disposer de lui, selon qu'elle voudrait. Mais il la supplia de lui avouer pourquoi il ne la connaissait que depuis quelques jours, et pourquoi depuis lors il l'avait si souvent revue, à sa plus grande surprise mais à sa plus vive satisfaction .

« Taisez- vous, lui répolidit-elle. Depuis un jo-ur de l'hiver passé, où je vous vis pour la première fois, j'attends à cette place que vous daigniez me regarder. D'alors je commençai à être malheureuse, parce que je vous aimais sans vouloir et parce que je ne savais comment faire pour vous dire cela. Car ce n'est pas bien, je le comprends, d'aimer quelqu'un avant d'en obtenir la permission. Mais j'ai tant fait, pour ne pas penser à vous, que c'est tout le

contraire qui m'est survenu et que^ plus j'écartais votre

souvenir de ma pensée plus vivement il la resaisissait ;

en sorte que la cause de ma ténacité a été l'effet de ma

violence. Je savais aussi que l'évèque de Florence veut

vous coiffer chanoine et je voyais, à votre air, que vous

alliez beaucoup souffrir. Mais je priais Dieu et je lui

recommandais l'amour que^ malgré moi, j'avais pour vous.

J'étais sûre qu'il me guérirait de la pitié compatissante que

vous m'inspirez, ou qu'il me permettrait de vous parler à

temps. Il faut que je le remercie, puisque vous savez

maintenant mon secret. C'est d'ailleurs bientôt l'heure

où je dois retourner aux gens de ma maison. Vous

reverrai-je, demain matin? Et les autres matins? Je ne

vous demanderai jamais davantage et je crois, si vous

m'accordez ce plaisir, que vous serez la cause à laquelle

je rapporterai la plus douce joie que j 'aurai goûtée dans

la vie.

— Ce sera, reprit encore Jean, comme vous le voudrez et j'espère que, dans tout ce qui pourra vous être agréable et en mon pouvoir de vous le procurer^ vous m'emploierez à vous servir. Il est vrai que mes goûts m'ont^ jusqu'à présent, conduit chez l'évèque plutôt qu'ailleurs. Mais qu'a cela qui puisse vous déplaire ou me priver de l'estime que vous paraissez m'accorder ? Au reste, je n'ai consulté encore que mon cœur et il n'y a rien d'étonnant à ce que la raison soit en opposition avec lui. Dans le cas où je me serais trompé d'adresse, il n'y aurait qu'erreur d'enfant et j'en serais pardonné par tous les véritables hommes, lorsque je la corrigerais. Jusqu'à ce soir, rien ne m'a fait entrevoir de contradiction entre ma raison et mon cœur. Sera-ce vous qui vous en chargerez ?

— Peut-être, lui dit- elle.

— Alors ce sera deux fois pour une, que ma sympathie ira à mon amie et à ma libératrice. >

Ils auraient continué ainsi leur dialogue sous la lune ; mais un bruit de pas fit tressauter la jeune fille.

« Qu'est-ce ? » lui dit Jean doucement.

Elle lui fit signe de la main qu'il se tût et qu'il reçût son bonsoir. Elle mit sur l'autre main un baiser qui s'élança dans l'air, et tomba dans le cœur enivré de Boccace.

« Déjà ? » soupira-t-il.

Mais Nella avait disparu dans la nuit de sa chambre. Cependant la croisée restait ouverte. Jean attendit à la sienne. On se parle si bien, le premier soir qu'on se renconlr ', et sous la lune donc? Car on a tant de confidences à se dire qu'il faut bien commencer à la fin par quelqu'une. Oui! et c'est à la fin qu'on s'aperçoit n'avoir pas commencé. Mais le soleil s'en va. La nuit marche bon train, elle surtout, la méchante négresse ! Et bonsoir.

Jean était encore là , respirant à plein cœur dans l'air ratraîchi de la nuit. Mais toujours personne ne revenait. A la fin, une forme parut à la croisée de Nella.

Jean toussa.

La forme éternua.

Il reconnut à cet éternuement la terrible minente.

Elle ferma les vitres.

n fit comme elle.

Or ce soir-là, Rello fit observer à Jean pendant qu'il le servait à table, que jamais il ne lui avait paru aussi content, rebec I

«C'est que, répondit Jean, j'ai la réponse à faire à Gratien. »

Avant de clore sa paupière, il s'étonna de ne pas sentit

remuer dans son âme le moindre petit remords. Alors il comprit très bien pourquoi l'on appelle innocent un homme opportunément chaste, et il eut un très grand désir de cette innocence qui est une vertu et un très grand mépris pour cette innocence qui est une faiblesse. « Sot de moi, ajouta-t-il en se livrant au sommeil , je prenais poTir le remords ce qui n'était que le scrupule et je ne soupçonnais pas la morale que recèle l'amour. »

Ainsi s'endormit-il.

Comme il avait donné à son cœur l'ordre de l'éveiller très tôt, son cœur lui obéit lorsque le jour n'était pas encore arrivé à Florence. Il referma sa paupière, comme pour s'imaginer qu'il dormait. Quand il la dessilla, il jugea, aux clartés d'aurore dont se rosait sa chambre, que la journée avait commencé.

< Vous verrai-je tous les matins ? se répéta-t-il en endossant un corpetto.

— Tous les matins. Mademoiselle. »

Et puis il se disait , comme qui fait sonner des perles dans sa bouche. «Nella. .., Nella. .., de Marinella sans doute. > Comme nous dirions en français : Mariette ou Mion, de Marie . Et pourquoi pas ? Le cœur a bien le droit de dériver aussi.

Cheval ne vient-il pas de equus ?

Ainsi courut -il vite au rendez- vous.

Bientôt il aperçut une ombre blanche qui ventilait là-bas, sous la verrière glauque. Il comprit qu'il n'était pas seul à désirer d'arriver le premier.

Pourtant l'on n'ouvrait pas.

Il pensa que l'air du matin était trop froid pour que Nella l'affrontât sans danger, avant que le soleil l'eût réchaufifé un peu. Il fallut donc attendre le soleil et Nella»

Comme il l'avait deviné , entre les premiers rayons elle se laissa voir. Elle lui apparut délicieusement gaie et ce fut elle qui commença à lui envoyer le bonjour, par-dessus les pots de fleurs que la buée couvrait de perles.

Ils se regardèrent.

Mais comme les voisines commençaient à paraître aussi aux alentours, Nella s'assit dans son fauteuil et, sous les yeux de Jean, elle reprit sa broderie où son aiguille traçait avec amour la pensée vieille de son cœur.

Lorsque Jean s'aperçut que les convenances de céans et de la maison de son amie l'obligeaient à la retraite, il essaya de demander par gestes à Nella quand voulait-elle qu'il la revît. Pour répondre, elle étendit ses blanches longues mains devant le grand soleil, comme pour le cacher., ou pour dire :

« Ce soir ! »

Ainsi, ce soir-là et tous les autres soirs et les matins suivants de cette adorable semaine, nos amoureux se regardèrent et se parlèrent tant qu'ils purent, toujours aussi adorablement que la première fois.

Le samedi, Nella fit signe à Jean qu'elle allait lui jeter quelque chose. Jean posa un coussin sur un vantail de la fenêtre afin que celle-ci, en cas de heurt, ne menât aucun bruit. Car les oiseaux étaient couchés. Cela fait^ il se réfugia dans l'embrasure. Alors un paquet fit pan ! malgré le coussin sur la verrière, et roula dans la chambre. Jean le dépliadevant Nella, qui riait en regardant faire. D'abord, il en tira un gros bouquet de lavande qui lui parfuma les deux mains. Ensuite, venait un canevas. C'était le fin brocard qu'avait brodé Nella et sur lequel Jean admira, avec son cœur plutôt qu'avec ses yeux, la grâce du pur dessin et la délicatesse de l'amoureuse confession.

« Et moi, lui dit-il^ que ferai-je pour vous ? Pourrai-je au moins embrasser votre main, afin de lui savoir gré de son adresse et de sa diligence ? »

Nella répondit que c'était la seule chose qu'elle désirait et que s'il pouvait la recevoir chez lui , il n'y aurait de sa part aucun obstacle pour qu'elle y vint.

«Alors demain matin, répartit Jean, à l'heure que vous aurez choisie.

— Eh bien, demain matin, répondit-elle, je serai chez vous.

— Vous y serez ?

— Sans faute. »

Dès le soir même, Jean prépara sa chambre pour recevoir sa visiteuse. Il mit ses manuscrits dans leurs rayons, les meubles à leur place, des fleurs un peu partout, et s'en alla dormir.

La joie et le parfum des fleurs éveillèrent Boccace, dès le matin suivant. Il se leva en toute hâte et lambina dans sa cliambre , en toilette de nuit. Dans ce costume, si commode quand la chambre est chaude et quand on y est seul — oh I seul, — il ne lui vint pas le plus petit souvenir des Saints Pères qui ont pourtant écrit maints ca,nona de vestitu cl ericali, Y ide Reiffenstruell, etc. Ah! il avait bien autre chose en tête.

D'abord il ouvrait à deux battants son vestiaire, un large meuble en bois de chêne, d'où une sèche bouffée d'arôme s'exhala à pleine bouche. Des habits de gentilhomme et des robes de clerc élargissaient des dos énorme^ sur les larges croissants de suspension. Boccace les toucha tous et les considéra, plein d'irrésolution. Ils se dodelinaient sur leur tringles de fer où ils disaient, avec de la, rouille dans les dents : « Moi!... Moi!... » En effet, suivant la coutume de cette époque, les clercs du for civil et ecclésiastique avaient le choix entre le vêtement laïque et la livrée professionnelle. C'est pourquoi Jean se disait que s'il endossait son lucco, il effrayerait Nella. Mais il ne la troublerait pas moins, s'il revêtait la mante florentine. Car Jean portait celle-ci avec une grâce facile qui avait suspendu bien des yeux charmants. aux plis légers. En attendant, il était en chemise.

A tout peser, il aima mieux, inspirer le trouble de l'amour que l'effroi du respect. Et dansant sur ses pieds fins comme un cheval de race sur ses paturons lestes, il s'approcha de sa glace vénitienne pour s'y habiller en Florentin.

Mais la précipitation qu'il mit à dépouiller son linge fut cause qu'il rencontra tout-à-coup devant ses yeux la forme nue d'un beau jeune homme. La joie riait dans sa prunelle claire. La ligne pure courbait son corps proportionnellement. Rien n'avait honte d'y être beau. Et Jean, se contemplant lui-même ainsi que Ganymède devant la source du Simoïs, se prit à rêver un instant.

Ensuite il chaussa des fines mailles de laine noire , un caleçon et un corset de velours noir à rinceaux de soie noire, une soubreveste de même étoffe et de même couleur et, les cheveux en désordre, dans sa chambre remise à son premier état, sans fleurs, il se laissa penser en attendant sa visiteuse.

« ... D'abord suis-je bien moi, se dit-il en s'admirant dans son large fauteuil, et n'achevé-je pas un rêve par une incroyable folie ? Assurément mon désir est de m'instruire. Mais n'est-ce pas témérité que de risquer une leçon ? Car sais-je ce qui m'attend après cette équipée ? Ma voisine est belle et parait souffrir. Moi, je suis aussi jeune qu'elle et j'ai le cœur compatissant. La conclusion de ces prémisses ne tournera-t-elle pas au désavantage de monseigneur l'évêque? Au demeurant ce malheur-là serait le moindre. Uu autre serait majeur, car s'il me prenait d'aimer cette demoiselle avant que je l'aie pu connaître, ne m'obligerais-je pas par mon caprice à l'aimer imprudemment dans la suite, malgré tous les obstacles? En amour, l'histoire des repentirs tardifs commence d'ordinaire par

une étourderie r Quand on voit pour la première fois la personne qu'on aimera, l'on trouve qu'elle est toute vertu, parce que le charme, qui n'est que le manteau dont les vertus se parent, a dissimulé les défauts. Mais à mesure qu'on vit avec son idéal on découvre en lui les vices qu'il avait pourtant, dès les premiers jours, et c'est au terme d'une longue existence lorsqu'on aurait besoin de plus d'illusion, que généralement l'esprit ne saurait en fournir. Si l'on préfère la jeunesse à la vieillesse, n'est-ce pas pour cette facilité de s'abuser qui passionne le premier âge à des riens dont le dernier ne pourrait pas se satisfaire. Mais, en vérité, lequel des deux est-il le plus à plaindre ou celui qui ne se désenchante plus parce qu'il ne peut plus être ravi, ou celui qui se charme lui-même en se leurrant parce qu'il n'a pas le courage d'envisager la vérité rigide? Le désenchantement est-il donc une fatalité inéluctable qui attend tous les hommes, au tournant de leur jeunesse? Hélas! les avares exceptions du sort m valent pas plus la peine d'être comptées que les rares petits nuages blaucs, sans foudre, ne méritent qu'on les regarde passer dans un ciel de tempête. Et le tempérament des femmes n'en est-il pas la cause? Habituées à grandir sans contrainte, elles voudraient vivre toujours au gré de leurs désirs. Surtout à l'âge de l'amour, il n'est pas d'attentions dont on ne les prévienne. Avant que leurs paupières se soient levées devant un objet enviable, la main de l'amoureux en a descendu l'élévation jusqu'à portée de leurs doigts roses- Mais que les jours marchent et qu'il faille souffrir; voici la fatigue qui serait la vertu avec de la constance, mais voici l'inconstance et bientôt le dégoût — sinon parfois les infidélités. Inévitable transformation d'un tempérament sans caractère ou d'un caractère sans vigueur. . .

. . .Mais pourquoi penserais-je ajoufca-t-il, que Nella est cette femme? Est-ce que je la connais assez, et dois-je être sérieusement lié à elle par ce premier aveu qui tient de l'aventure? N'ai-je pas intérêt au contraire à étudier cet amour déjeune fille et à juger tous les autres par celui-ci? Hé ! ceux qui n'ont jamais risqué une faute ont-il le mérite de ne jamais l'avoir commise ? Ensuite, en acceptant les confidences de ma voisine, je relève peut-être jusqu'à Dieu ou jusqu'à la Vertu une âme qui en descendit et n'a plus le courage d'y remonter. Qui peut savoir les tempêtes effroyables qui roulent et bouleversent tout dans ces têtes pâlies ? De quoi celle-ci souffre-t-elle ? Ne suis-je pas spectateur et ne puis-je m'instruire sur les passions qu'au détriment de ma sécurité ? Mais il y a une conduite que tiennent les sages, dans cette occasion. L'on parle sobrement et l'on soutient le ton du protecteur. Il ne faut souvent pas plus, que l'air de la condescendance chez un supérieur pour inspirer au subalterne la fierté la plus inaccessible. Je jouerai du père. Alors elle plaisantera comme une enfant terrible. Ou bien elle fera à la mère, en compagnie d'un bonasse papa et, tous deux, nous nous badinerons. »

On voit par ce discours que Jean-des-Monologues n'avait pas en si peu de temps perdu sa maniaque habitude des apartés; mais il faut lui rendre cette justice qu'il n'avait pas parlé latin. C'est bien quelque chose s'en priver, quand on en sait. Et puis, croit-on qu'il soit facile de perdre tout d'un coup son dada ? Certes, ce n'est non plus pas rien qu'oublier, d'un matin, sa robe et sa tonsure. Au demeurant, nous passerons encore ce discours à Boccace, si nous songeons que Boccace signifie Grrande Bouche. Or qui dit grande bouche, suppose grande langue. Et puis il fallait

attendre neuf heures du matin. Et puis. . . et puis il n'y reviendra plus.

La messe de neuf heures sonnait donc dans le clocher voisin où les pierrots, sur leurs arpions blanchis par les laissées, n'avaient nullement l'air surpris. Cantarello le fut pour eux. Quand le grisonnant serviteur vint annoncer à Jean qu'une dame désirait lui parler, il dit cela avec le ton de fausset que prendrait devant les habitants de la terre un homme tombé fraîchement de la lune.

« Qu'elle entre I » répondit Jean d'une voix d'autant plus aigrefine que celle de Rello était moins bonhommesque. Mais pour cacher à son valet l'élégance surprenante de son costume matinal, il se pelotonna dans le finfond de son fauteuil dont le dossier très élevé faisait face à la porte.

Bientôt un frôlement de soies. Ensuite un coup de drap battu. C'était la portière, qui tombait derrière la dame introduite. Jean pouvait se lever désormais. Cantarello n'était plus là.

Il accourut au-devant d'elle.

îiUe était, ainsi que lui, toute de noir vêtue et son visage blanc, qui tremblait sous la gaze du voile^ rappelait à ces nuits où la pâle lune s'encapuchonne d'un nuage.

Elle paraissait intimidée. Sans faire un pas vers le jeune homme, elle attendit qu'il vint la prendre entre ses bras. Alors seulement elle releva sa voilette et, par un sourire craintif, elle salua Jean qui lui baisait les mains.

« C'est vous, Nella?» luidit-ib en oubliant soudain cette voix de contrebasse qu'il avait promise à sa paternité imberbe.

Nella le supplia par un léger soupir, afin qu'il excusât son trouble et sa fatigue. Elle s'assit dans le plus beau

fauteuil que Jean avait approché d'un bouquet de violettes achetées pour Nella.

« Elles sont pour moi ? » demanda-t-tille.

Il lui répondit que oui et qu'il en avait caché d'autres dans une armoire, afin de ne point paraître ridicule. En même temps, il alla les prendre et en fit une jonchée qui tomba, comme pluie, aux pieds embaumés de sa charmante hôtesse.

Elle le regardait faire^ sans dire une parole. Quand il eut achevé sou travail, elle lui demanda si elle n'aurait rien qu'il accepterait à son tour.

« J'ai votre broderie, lui dit-il, avec laquelle j'ai passé la plus belle nuit de ma vie. »

Nella rougit et demanda à Jean s'il avait su lire dedans.

« Oui, Nella, répartit-il, j'y ai lu que vous êtes bonne autant que belle. Mais je me suis demandé aussi, quand j'ai pensé à votre beauté de demoiselle, si vous ne vous étiez pas trompée en me dédiant votre charmant ouvrage

— Hélas ! dit NeUa, il vous sied bien de railler. Et moi, qui vous présentais moins de grâce que vous n'en méritez, ne vous en ai-je point paru plus audacieuse?

— Ne parlez pas ainsi, répondit Jean, puisque je vous ai dit que je vous trouve adorable. Et si vous n'en êtes pas persuadée, je vous le redirai encore, jusqu'à ce que vous vouliez le croire. Mais moi, Nella ne vous fais-je pas peur?

— Et moi ? interrompit-elle, pâlissant davantage.

— 0 vous, mademoiselle, vous doutez de vos charmes parce que vous êtes sûre qu'on ne les appréciera que mieux et votre pâleur, dont vous semblez vous plaindre, ne vous rend que plus chère. C'est moi, que vous devriez considérer comme un infortuné dans son vêtement sombre. »

NeUa regarda en souriant l'habit seigneurial du jeune

homme et dit avec une délicatesse railleuse :

« Votre vêtement sombre ?.. A propos, où l'aurez- vous caché ?

— Où vous voudrez, » fit-il passionnément en se prosternant aux pieds de ea maîtresse. Pendant qu'il reposait sa tête sur les genoux de Nella afin de couvrir de baisers les mains de son amie, celle-ci porta à ses lèvres les cheveux du jeune homme et les baisa pareillement. Au bord des lacs égyptiens, parmi les fleurs d'un pré, quelquefois un fiaman rose se couche et jacasse aux pieds odorants de balsame de sa blanche compagne et celle-ci

peigne les plumes de son mâle, charmé qu'elle lui plonge au sein des ailes un bec d'ivoire.

Nella essaya ensuite de relever Boccace. Ce fut alors qu'il se laissa choir tout-à-fait à ses pieds, sur le coussin jeté près d'elle. Elle avait laissé retomber sur sa robe ses mains de neige avec lesquelles le jeune homme jouait. Il lui -demanda pourquoi, depuis qu'il la. connaissait, il la voyait si pâle. Nella regarda Jean avec mélancolie et lui demanda à son tour si cette pâleur lui répugnait.

« Au contraire, répondit-il ; mais comme vous pourriez être souffrante ou n'être pas heureuse, je vous ai fait cette question. »

Elle assura à Jean qu'elle ne souffrait pas, surtout depuisqu'elle avait pensé qu'il l'aimerait, un jour, peut-être. Quant à l'histoiie de ses malheurs, elle le supplia de lui en épargner le récit.

« Et vous, acheva- t-elle, étiez- vous très heureux chez vous avant que nous ouvrissions nos fenêtres?

— Heureux, dit Jean, je ne le saurais dire parce que je n'avais jamais senti le besoin de__rêtre. J'étais indifférent. Je regardais passer ma vie comme souvent l'Arno sous

les arches du Rubaconte. Sans consulter mes goûts naissants, je suivais une ancienne route où ma capricieuse imagination m'avait poussé dès l'enfance. Cette route était aride mais honnête et l'orgueil, que nous tirons de notre vertu, était le seul guide qui m'y conduisît avec persévérance. Je souflFrais cependant. Au milieu des infécondes études de l'école, j'avais apporté une nature d'artiste et, jusque dans ces plaines mortes où la Dialectique s'avance à pas lourds et comptés, je bondissais tel qu'un esprit sauvage. Je croyais voir dans ma course effrénée autant de vérités que ces méthodiques raisonneurs en rencontraient dans leurs progressions lentes. Ils ne contemplaient pas le soleil sans un prisme; moi je l'envisageais à l'œil nu, au risque d'en être ébloui. Oh ! je me sentais robuste sans cuirasse, solide dans ma logique sans l'appareil de l'argumentation. Parfois la rêverie m'arrêtait dans ces vieilles bibliothèques jaunes, où nos théologiens ne collectionnent pas moins de parchemineries que les troupeaux bêlants n'en font avec leurs peaux, et je croyais voir ces milliers d'in-folios comme autant d'ossements auxquels manquent la chair et le souffle. Alors, pas moins que si j'eusse eu dans ma poitrine assez de force pour animer cela, jecriais avec la voix d'Ezéchiel : — « Penses-tu, Seigneur, penses-tu que ces os pourront vivre?» Et l'énergie que je portais en moi me faisait répondre à, moi-même : — « Je le pense ! » Maisl'âge venait où ma raison allait combattre ses préjugés. Lanature commençait à me paraître contrariée par la vertu et je trouvais qu'il y avait dans cette incohérence une erreur des hommes ou une tyrannie de Dieu. Une chaleur plus suflbquanto que celle de mon cerveau roulait en laves dans mon cœur. L'éclair de ma raison était troublé par les fulgurantes rougeurs qui embrasaient

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mes sens. Je sentais une chaîne de chair se tendre, se tordre, se rompre, et un esclave sortir de ma poitrine en implorant la liberté. Que de fois, ô Nella, un bruit de pas dans la rue, une voix douce qui parlait qui murmurait une chanson , remplirent mes sens d'une volupté inévitable et d'une subite frayeur. « Tu te trompes , disais-je à mon cœur palpitant, la vérité ne réside pas dans cet ordre enivrant de sensations. Elle n'est que dans la sévérité des dogmes : recours à tes livres. Elle n'est que dans la froideur des dalles de Santa-Croce; retourne à l'église. » J'allais donc à mes manuscrits, j'allais sur les marbres d'une chapelle. J'y jetais dessus mon pauvre cœur, tel qu'un charbon rougi. Je pleurais sur lui. Je priais pour lui. Il brûlait toujours. J'étais bien malheureux! Tenez, Nella, je me souviens d'un soir entr 'autres. Le jour avait été un des premiers du printemps dernier. Il avait fait chaud, le jour entier. L'on sufibquait. Avec cela, les roses étaient fleuries et agaçaient la respiration avec leurs parfums acres. Les arbres, pleins de feuilles, étaient pleins d'oiseaux. Tout chantait autour de moi. Mes nerfs étaient rompus par le sang qui les galopait en laves bouillonnantes. Je voulus dormir ; je ne pus pas. Je voulus lire ; je ne pus pas. Je souffrais tant que je pleurai. Alors mes sens m'épouvantèrent en s'adoucissant sous la coulée des larmes, et il me vint au cœur une langueur morose qui le roidit. Je sanglotai. Le sanglot m'éveilla ; je bondis hors de ma chambre. Aveugle, ivre, fou, je courus deux heures. Toujours ce même brasier ronflait, dans lequel je sentais mes nerfs se tordre et mes os calciner. J'entrai dans une chapelle du Lungh'Arno. J'y priai. Je m'y couchai par terre, le front collé à la saillie d'un cénotaphe, le sein ouvert contre le marbre. Quand je revins à

moi, je respirai une odeur douce de cellule et de bure. Le vieux moine qui avait eu pitié de ma faiblesse et qui m'avait transporté dans sa chambre, priait sur le bord de ma couche... Vous pleurez aussi, Nella V

— Moi? »

Depuis un moment, la jeune fille rougissait; mais son œil, ardemment ouvert sur Boccace, n'avait cessé d'interroger l'ami jusqu'à ce que ces dernières paroles l'eussent voilé de larmes.

* Vous avez bien souffert! » ajouta- t-elle.

Lui, tout entier à sa passionnée fugue, releva ses cheveux d'un coup de main et poursuivit.

« ... Cependant, je lisais Abeilard. Malgré les anathèmes de Bernard de Citeaux et dn Concile de Soissons, je reconnaissais qu'il était vénérable. Sa chasteté était passée par le feu des passions et par le fer des méchants, et je trouvais dans son constant amour quoique chose qui épouvantait mon imagination et subjuguait mon cœur. J'aimais ce philosophe rationnel. Je disais : Sous Socrate, il eût séduit Platon. Sous Innocent III, les cappets du Parvis- Notre-Dame le villipendent. Qui a raison ? Le martyr. L'on a toujours raison, au moins raison du cœur, quand on s'est fait torturer pour sa cause. J'aimais donc Abeilard. Je le méditais. Si j'envisageais ses fautes au point de vue de la morale catholique, elles prenaient à mes yeux ■ la proportion de ces montagnes qui se confondent avec le ciel. Si je les étudiais au point de vue naturaliste, je les trouvais humaines. De quelque côté que mon esprit se tournât, il était subjugué. J'étudiai les principes rationnels et je les trouvai conformes à la justice, la grande et la première règle de nos devoirs. Un soir je dis : « Abeilard a raison. Tous les prêtres de l'EgUse se trompent. > Dès

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lors, les fautes matérielles de ces hommes ne me trouvèrent plus accusateur. Je ne rougissais point des chutes où leur tempérament passionné les précipite; je ne plaignais que ces lois bâtardes, génératrices de l'hypocrisie obligatoire, qui leur nient la réhabilitation. Mais leur exemple malheureux ne m'entraînait pas. Leur fière émancipation ne m'encourageait pas. Je me consolais de ma stérilité en me confiant à ma jeunesse. J'espérais, dans mon sombre lucco, sous mes sourcils froncés, malgré mon visage pâli, malgré ma taciturnité, j'espérais, nonchalamment assis dans le désert, qu'un être aimé m'en retirât un jour. Je crois que, l'autre soir, vous passiez par là quand vos deux yeux mélancoliques me firent signe de les suivre. Qu'en pensez-vous ?

— Oui, répondit Nella, Mais voulez-vous que nous n'y repassions plus. Car s'il vous fut pénible de m'y attenclre il ne me le fut pas moins d'aller vous y chercher.

— Non, n'y repassons plus. 0 ! l'affreuse solitude, que toute ma vie je porterai dans mon cerveau, comme une apparition d'enfer. Qu'elle était vaste avec ses intangibles infinités; qu'elle était glaciale et peureuse avec ses soufflss de la mort. Je m'étais fait, au tournant de la quinzième année, quelques compagnons de mon âge et démon enthousiasme. L'immensité religieuse nous séduisait comme un pays inconnu séduit l'esprit du voyageur, c Y entronsnous? se demandaient nos imaginations aventurières. L'on dit que la vie y est nouvelle, que les passions des hommes et les misères de l'existence en sont bannies. La sainteté y est l'état permanent des consciences, et l'immortalité leur héritage. Y entrons-nous? > Au chant des psaumes nous fîmes les premiers pas. Des voix célestes nous répondaient dans l'air. On brûlait de l'encens devant

nous. C'était inénarrable. Oies sueurs de nos fronts jeunes, que des anges descendaient recevoir goutte à goutte dans des calices d'or ! Nous ne souffrions pas assez parmi nos voluptés paradisiaques. Alors nous inventions les mortifications. Nos paupières s'immobilisaient sur nos yeux ; nos langues s'atrophiaient dans nos bouches cadenassées; nous clouions des pointes lacérantes dans les cuirs de nos ceintures, nous déchirions nos chairs. Nous gercions notre cœur. Et lui^ comme un petit oiseau du soleil qui s'est pris entre les ronces d'un rosier, se débattait, s'affaiblissait, se roidissait, mourait. Nous regardions le sang couler. Il y avait quelquefois sur notre route, dans un site plus désolé, des auberges mj^stiques où la contemplation était plus haute, la mortification plus raffinée, la vie plus brève : un composé d'ergastule et de morgue, que l'on appelle monastère. Quand nous passions devant l'une de ces retraites, quelque compagnon nous quittait. Ce n'était certes pas le plus lâche de la bande ; c'en était le plus jeune, d'ordinaire, et le plus exalté. Je me souviens de l'un d'entre eux. Le malheureux entendait derrière lui, sans trêve, la voix mourante de son père. Sa mère était morte déjà. A force d'appeler, le père n'allait bientôt plus vivre et la voix agonisante trouvait dans son extrémité des rugissements troublants. « Où n'entendrai-je plus que Dieu seul? » me demanda-t-il. Je l'accompagnai au monastère. Le matin où je dus le quitter, j'entendis les moines descendre lentement à Matines. Personne ne pensait plus à personne. J'entr'ouvris ma cellule. Celle-ci était contiguë à la bibliothèque des Pères, de telle sorte qu'on entendait vice-versâ ce qu'on faisait dans les deux pièces. A peine eus-je fermé ma porte que celle de la bibliothèque s'entrebâilla et qu'un jeune moine s'élança à

mon cou. « Frère Louis, lui dis-je, en reconnaissant le familier que le Prieur avait commis à mon service, vous n'êtes pas au chœur avec les autres frères ? » Il pleurait... « Allons, adieu et merci. » Il essaya de me dire, entre ses larmes : € Vous partez ? — Il le faut bien , mon frère. » Alors son œil s'ouvrit tout grand, ses larmes s'arrêtèrent, sa voix s'éclaircit : «Il le faut bien, oh! il le fautbien, messire Jean. Ici c'est le sépulcre. Courez là-bas, vivre au soleil et, croyez-moi, ne repensez à nous que pour nous plaindre. — Alors, venez- vous-en aussi, frère Louis. — C'est trop tard! » dit-il en m'embrassant pour la dernière fois. Quand je tournai la tête, j'étais au bas de la montée et le couvent se cachait par là-haut, dans les brumes. Triste petit frère Louis, j'ai bien pensé à vous, depuis cette heure, et je crois que je serai bien vieux quand je verrai encore votre tête fine et langoureuse, et le duvet blond de votre courte barbe, et vos yeux malades, ô triste petit frère Louis ! . . .

« Je rejoignis mes compagnons de route et nous continuâmes à marcher dans le sable. Chose étrange , nous desserrions nos mains, à mesure que nous nous connaissions davantage. L'intelligence et l'amitié faisaient leur choix. Les uns subjuguaient les autres par leurs idées supérieures; maisles autres prenaient, dans leur subjection, des rancœurs de vautours vaincus. Un jour j'eus de notre chef la charge de haranguer ces séides dévots. Pendant une heure de sauvage éloquence, je brandis, sur ces crânes rasés et accroupis devant moi, le bâton de Moïse et le fouet de Christus : les vautours croassaient. Je roulai ma voix comme un tonnerre : ils s'agitèrent sur leurs arpions. Je les frappai au masque : ils se levèrent. Et du coup brutal de leurs ailes déplumées, ils me jetèrent par terre. Leur jalousie m'avait vaincu...

« Cependant un ami me restait, pour ma consolation. Il avait mes idées, mes sentiments, mon âge. Les charmes de son visage ressemblaient aux charmes de son âme , il ignorait sa valeur et aimait apprécier celle des autres. Nous n'étions heureux que quand nous nous parlions, parce que cela nous arrivait rarement. Tous les robins av'aient les yeux sur nous et, si l'un d'eux nous rencontrait par fortune, leurs copains étaient vite éveillés à l'aboiement d'annonce. Un jour, tous deux, nous nous étions retrouvés quelque part. Pour échapper à l'épiement, nous nous étions bizarrement coiffés. Les guetteurs nous reconnurent, et une farce en fut jouée dont mon coeur a saigné longtemps et dont je n'oublierai jamais l'impression abjecte qui m'a dégoûté des gens d'église. Depuis ce soirlà, les deux amis n'ont plus conversé ensemble . Ils se sont encore regardés passer sous les étoiles, pendant les récréations de la communauté. Ils fendaient la foule noire où ils étaient mêlés , et ils ne s'embrassaient encore que dans le vague des abstractions. Je crois, Nella, que je ne reverrai plus cet ami dans ce morne désert d'où vous me retirez et où il poursuivra sa route. Et puisse-t-il se souvenir de moi, sans rougir de ma vie différente. Moi, je conserverai dans mon cœur toujours intact peut-être, peutêtre ouvert un jour, peut-être dévasté, je conserverai comme une relique sainte ce vieux morceau d'une affection brisée où je reconnais ma jeunesse. »

Boccace n'avait pas cessé, tout en parlant, de jouer avec les deux mains blanches de Nella.

Et elle?

Avez- vous regardé quelquefois, pendant l'orage, un camélia blanc ? La tige qui soutenait la fleur était si grêle que la fleur se balançait à s'en casser, et vous disiez à

248 LA LÉGENDE HUGOLIENXE

chaque coup de vent : « Voici la dernière secousse. »

Nella faisait ainsi.

Le dernier souvenir que Jean avait rappelé, finit par plonger l'intraitable narrateur dans une mélancolie muette. Alors Nella reprit :

« Pour avoir tant souffert, vous ne paraissez que plus riche de souvenirs. Ce sont eux, je crois, qui nous font véritablement vivre. Lorsque l'action d'un sentiment se développe , elle émotionne les nerfs au point que l'esprit est incapable de raisonner sa volupté. Mais quand le cœur s'est maîtrisé, comme c'est à l'esprit l'heure de s'enivrer ! N'est-ce pas Jean que le souvenir d'un beau jour est plus beau que le jour lui-même? Alors les plus petites choses reparaissent et grandissent. Et vous appréhendez que je vous défende des souvenirs ? Promettez-moi une chose, au contraire.

— Laquelle, Nella?

— Rien qu'une chose.

— Eh bien, dites !

— Mais m' obéirez- vous ?

— Je vous ai dit, Nella, que c'est mon seul désir.

— Une chose pénible . . .

— Quand elle serait dure ?

— Difficile . . .

— Quand elle serait impossible ?

— Savez-vous écrire?

— Mon Dieu peut-être.

— Alors . . .

— Parlez donc ?

— Vous écrivez . . .

— Quoi?

— Votre histoire.

— Et pour qui ?

— Pour moi, d'abord.

— O imprudente jeune fille, comprenez-vous seulement ce que vous demandez ! Écrire, écrire ! Observer d'abord, composer ensuite, oh quel supplice ! Vous ètes-vous quelquefois demandé, Nella, ce qu'il faut pour bâtir un poète? Je donn e ce nom à l'écrivain, parce que l'idée qu'il embrasse est la plus vaste, soit pour la création des sujets, soit pour leur critique. Il faut d'abord que la nature ait choisi ce pauvre malheureux entre cent mille, parmi les fétus incomplets de la génération. Ceux-ci sont d'ordinaire les plus chétifs ; des tempéraments malingres, rachitiques^ tout de nerfs ou tout de lymphe, chez lesquels le cerveau absorbe entièrement les ressources vitales. Ils commencent à passer l'enfance dans la mélancolie. I/a contemplation des choses les béatise. Mais ils sont si violemment secoués par les observations de l'être, qu'ils les évitent comme un tourment. Alors naît la paresse, étonnant défaut des natures les plus vives. Cet état d'atrophie morale persiste, jusqu'à la fin des études scolaires. C'est le moment où le jeune homme consultera ses aptitudes et choisira sa carrière. Celle du poète est fatalement arrêtée, étant données les aptitudes de celui-ci à s'immobiliser au sein du mouvement, à suspendre ses actions au profit de ses pensées^ à 8' écarter des foules. Le sujet réflecteur est donc trouvé. Mais où sera la matière de ses pensées ; l'objectif de ses créations. 0 le grand, l'empoignant travail qui commence. Voyez, Nella, ce visage pâli, ce sourcil bas, cet œil reculé du misérable poète. Il se penche sur le monde et le regarde agir. Si l'on aime, il regarde; si l'on vit, si l'on pleure, il regarde. Et c'est tout. Les plus violentes passions, qui ébranlent feuille à feuille l'arbre de l'humanité, le laissent

seul intangible à son faîte. Ou bien, il porte en lui deux hommes dont l'un observe l'autre, comme un geôlier son prisonnier. Pauvre mort-vivant ! Je le comparerais à ces cadavres dont l'œil ouvert sur un point de la bière, le regardera macabrement toute l'éternité. Alors, le poète ébauche son œuvre d'après nature. Il dessine ses paysages, il incarne et ossifie ses caractères, dans le silence, dans la nuit, là-bas, au fond de son cerveau. Mais la forme qu'il l)rête à ses rêves n'est presque jamais de convenance et, après l'éreintement de la conception , viennent les violences de l'enfantement. Supposez, Nella, que l'œuvre soit parfaite et sorte des mains tremblantes de l'ouvrier, comme une image de la Vérité mathématique. La voilà désormais publique. Chacun va en discuter la valeur, comme ferait un juif de quelque marchandise en vente. En effet, il faudra payer celle-ci d'admiration Or, rien ne coûte tant aux hommes que de reconnaître la supériorité d'un autre homme sur eux. Alors la discussion des maîtres, la cabale des partisans, la méchanceté des rivaux, la bêtise des autres. C'est une première passe, d'où l'on revient déjà meurtri. Mais un autre public plus redoutable attend l'œuvre. Celui-ci, Nella, m'épouvante et, quand j'aurais jusqu'à présent la force de vous obéir, il aurait, lui, celle de m'immobiliser encore. Pensez, Nella, qu'au milieu de ces gens inconnus après tout, il se trouve une âme, parente de la vôtre ou seulement amie. C'est une mère qui éleva votre innocence ; ce sont des disciples d'école dont vous partageâtes l'enseignement. 0 mères, serez-vous sans douleur, à ce déchirement du voile devant la brutale existence et la honte ne montera-t-elle pas des trop sincères pages de vos fils sur vos grands fronts de saintes femmes : < Estce lui, direz-vous, lui dont j'habituai les yeux aux scènes

chastes de la vertu ? il a ouvert ceux et son cœur aux odieux agissements du vice. > Oui, mère, c'est bien lui; lui dans le flot de la vie courante, lui avec une soif inaltérable du bien, avec l'insurmontable dégoût du mal, avec le mot qui fasse aimer l'un et détester l'autre. Mère, qui pardonnâtes à la virginité de votre fille en faveur de l'enfant plein de vie qui rompit ses virginales chairs, pardonnez aussi à la libre pensée de votre fils pour les bienfaits qu'elle voudrait produire. ...Et les amis? mes amis à moi? Si quelques idées de mon livre ne sont plus de leur orthodoxie, je suis d'abord un hérétique. Que mes ivrognes ne parlent pas comme des saints , parce que la vérité le leur défend, et c'est moi le truand. Un caractère vicieux, dont je peins les hontes pour efîrayer les gens de bien et faire rougir les dépravés eux-mêmes, est le caractère de mon immoralité personnelle. Désormais je porte sur mon front la flétrissure du débauché, dans mon cœur l'impiété du sacripant, sur ma poitrine la ceinture rouge du bandit où rougoie la lame encore saignante de mon dernier assassinat. Il faudrait donc, Nella, pour satisfaire à vos désirs, subir d'un même coup la paralysie de l'observateur, la gésine du producteur, les blessures et la palinodie de l'athlète attaqué brutalement et sottement persifflé. Jamais, jamais cela ; quand les pensées me rongeraient les os du crâne, comme les vagues de la mer afîbuillent les granits de la côte ; quand mon cœur ne serait plus, sous la piqûre des sentiments, qu'une pelote d'épingles; non, quand je devrais mourir de mon silence ; non, quand... vous me bouderiez, Nella. »

Nella faisait en eSet une mignonne grimace en grossissant ses deux petites lèvres, jointes en cul de pomme par dessous un nez très longuement moqueur. Mais elle sourit

252 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

vite et dit bientôt :

« Nous aurons le temps d'en reparler. ï>

Ils s'entretinrent longtemps encore de ces choses, très vite dites encore que très longues, quand on est amoureux. A la fin, elle dit:

« Et ma messe ?

— Votre messe ?

— Oui. C'est dimanche, aujourd'hui. J'étais sortie pour mes dévotions et j'ai bien peur que le plus paresseux moine ait déjà dit son Introït, en mon absence.

— 1,' Introït \ nous l'avons dit ensemble. Et puis, quand on a fait ce qu'on a su et pu pour contenter Dieu et les hommes, le péché n'est plus qu'un jeu de mot dont les anges rient tout bas en se le racontant sous la barbe des Patriarches et de la Sainte Trinité. »

CYC: K ITALIEN 253

Il arrive dans ce monde de contradictions que plus une entreprise est difficile à conduire à sa an plutôt aussi on l'y fait parvenir. Les hardis voyageurs ne s'aperçoivent de l'élévation d'une montagne que lorsqu'ils en ont gravi le sommet. Ils auraient mesuré plutôt une colline. Mais, par la raison qu'ils peuvent dépasser celle-ci comme ils veulent, ils dorment au pied ; tandis que, tout à l'heure, assis sur un glacier ils regarderont là-haut, parmi les daims et les chamois en course, le grand soleil se promener à mille lieues d'azur par-dessus les nuages.

Jean fut surpris, dès le matin suivant, du long chemin qu'il avait parcouru en si peu d'heures. Mais il n'en ressentit aucune peine.

La première raison de son iudiâ'érence à l'endroit de son cœur fut qu il ne croyait pas encore à son amour comme à une affaire sérieuse. Ensuite, tous les sentiments qu'il savourait étaient si doux qu'il voulait savoir jusqu'où irait l'ivresse. Curiosité facile, qui prendrait un buveur devant un broc de vin. Comment quelques gouttes de sang vermeil rougiront-elles l'Océan? Comment le seulement d'un gaster ? C'est bien simple. Buvez. Voici le feu sous le sang, et voici l'ébullition. Buvez encore. Déjà la vapeur est montée sous la voûte du crâne et fait tout tourbillonner dans sa spirale inéluctable. La chaleur refoulée cherche

254 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

issue. Les os suintent ; la peau transpire ; les yeux pleurent. Le mouvement de la turbine intérieure sort avec les sifflements d'un fouet et, sous l'action cinglante de ce fouet, le corps tourne en toupie. Alors il faut dormir. Ainsi va de l'ivresse.

Jean métaphorisait sur son amour nouveau, à peu près en ces termes :

« Jusqu'à présent, se disait-il, c'est une eau douce ; le courant calme me porte sans efforts aux rives que je pense d'atteindre. Ou bien, c'est un sommeil où ma vie a fait halte, comme un pasteur du désert devant un mirage. Ce courant finira-t-il en lac ou en abîme ? Derrière ce mirage y aura-til du sable encore? Qu'importe... Je tiens la torche à mon spectacle... »

Mais une chose surprit Jean. Ce fut la timidité qui le reprit à entr'ouvrir sa fenêtre.

C'est bien toujours cela , o ! méchantes petites fenêtres. Une fois que vous avez ouvert sur le grand ciel bleu où papillonnent les jeunes filles, vous ne voudriez jamais plus être closes . Il entre un air si frais du dehors. Dans cet air ensoleillé flottillent des parcelles, comme des navires blancs sur mer là-bas, là-bas, dans le brouillard doré. Ah! c'est un fil de soie, qui fait voile. C'est un cheveu qui vogue avec des balancements de vaisseau. Une poudre blanche, comme la vapeur des lointaines nuées, parfumée comme l'air des voyages, les accompagne. Le fil de soie et le cheveu se matent, se dégradent, se perdent dans la lumière blonde de la ligne, tombent sous le noir bleu de l'horizon. Reliques adorées! que ma charmeuse a laissées après elle, vous voilà disparus ? Mais un bruit d'ailes repliées et un gazouillis d'oiseau content, circulent dans l'espace. Est-ce une hirondelle, ô mes gentils vaisseaux.

qui s'est posée sur vos mâts oscillants ? Bon Dieu, comme elle jase î L'on dirait qu'elle appelle. . . peut-être son compagnon de route. Entendez donc? Pic! pic! 0 lababillarde! O le pauvre compagnon qui l'écoute, h deux tirées d'aile, le cœur battant. . .

0 ! méchantes petites fenêtres.

U écoutait les toussements provocateurs de sa douce amie, mais l'émotion l'immobilisait sur une chaise. Nous mettons en effet une réserve presque avare à jouir lentement d'un bien qui nous visite. En ne l'épargnant pas nous l'épuiserions trop vite. La théologie a fait de cette économie un dogme, en inventant la tentation d'Eva. Deux créatures virginales promènent sous le soleil de la jeune nature les secrets nus de leur beauté. Mais les regrets attendaient leur ivresse, au réveil. Alors la pudeur apporta des voiles à l'innocence violée, et fit de la curiosité ce charme qui ne soulèvera que par instants la folle- vigne où dort la source des voluptés intarissables. C'est là ce qu'enseignait du moins le mari philosophe de Xantippe. Il disait dans sa prison, à ses disciples, qu'il n'avait pas compté encore toutes les grâces qui bordaient les lèvres amères et les seins durs de son épouse acariâtre.

Il crut que s'il ne sortait pas de cette chambre bienheureuse, il éclaterait dans son cœur plein de charme.

Alors il éprouva très bien cette vérité banale que l'homme n'est pas plus capable de contenir la félicité parfaite que le parfait malheur. Sa nature l'incline fatalement vers la peine, état ordinaire de la ■vie, et elle l'y pousse d'autant plus violemment qu'il s'en était éloigné davantage. Ainsi l'on précipite du haut des vannes, dans les écluses, le niveau supérieur des eaux ; et le flot dégonflé retombe sous l'étiage où les gros cailloux le eoupent et le

256 LA Lî^^GENDE HUGOLIENNE

font éclater de colère, entre l'écume des thalwegs.

Il pensa d'aller voir Gaddi et de lui raconter son aventure.

La coutume des étudiants en vacance et l'envie d'être dorénavant fidèle aux déiiirs de Nella, engagèrent le jeune homme à préférer le manteau à la cape. Il se vêtit élégamment et descendit son escalier. En passant sous le balcon de son amie, il regarda amoureusement celle-ci et pour la saluer il releva sa toque. Quelqu'un, qui l'aurait observé à cette heure, eût pensé d'un joyeux jouvencel qui salue le soleil avant d'aller chercher dans la blonde lumière la liberté et la gaité, voluptueuses soeurs de la jeunesse.

A l'extrémité de la piazza, il se retourna pour saluer encore en agitant sa mante brune, et Nella, qui avait laissé tomber son aiguille pour s'accouder à la fenêtre, attendit langoureusement que Jean eût disparu pour chanter sur un air plaintif cette romance :

Pourquoi quitter à son seuil solitaire,

Mon jeune frère,

Ta jeune sœur ?

Ciir se peut-il que la plus belle messe

Sans ta maîtresse

Ait sa douceur ?

Hélas 1 tu vois à mon pâle visage

Qu'avant mon âge

Je vais mourir.

Et que les fleurs se fermeront sur terre

Quand mon suaire

Devra s'ouvrir.

Alors reviens. Et laisse que je prenne

Moins dure peine

A te quitter, Puisque d'ici la dernière hirondelle

Va tendre l'aile

Où m'emporter.

Loisqne Boccace entra chez Gaddi, il trouva celui-ci devant son chevalet et occupé à peindre le portrait d'une femme. Elle était blonde de cheveux et de chairs, nue de corps. Les yeux bleu-marine demeuraient calmes et traîtres comme l'eau. I^a bouche s'entr'ouvait pour embrasser ou pour mordre . Jean reconnut les traits de Barberine. Mais il chercha vainement le modèle. Une portière, dont les volans évoluaient encore comme un dos de serpent vers un coin de l'atelier, attestait que la fine couleuvre à corps humain s'était glissée par là, jusqu'à la garde-robe. Gaddi semblait revenir péniblement d'un rêve fascinant, il frottait ses 3'eux du revers de la main qui tenait le pinceau , et posait nonchalamment la palette sur une table voisine.

Jean ne put s'empêcher de témoigner à son ami le regret qu'il ressentait à llucommoder peut-être. Mais il lui dit cela d'un air si drôle que Gaddi ne laissa pas d'en rire.

« Je savais bien répondit JMatteo, que tu serais un jour capable, mon beau clerc, de demander pardon à un peintre amoureux, pour l'avoir surpris portraicturant à genoux sa maîtresse. Oui, de bon cœur, je te pardonne et n'en dirai rien à notre évêque qui m'a commandé une Annonciation dont Barberine sera la Sainte-Vierge. Mais réservemoi le droit de t'interrompre, à mon tour, à ton jour, et à ton heure, dans la besogne où tu me troubles. »

Boccace reprit en souriant qu'il regrettait beaucoup de ne lui point laisser cette reprise, car il n'était pas peintre.

« En effet, dit Gaddi. J'oubliais qu'entre un nouvelliste et un peintre il y a une différence.

— Mais qui donc est nouvelliste, ici ?

— Mais qui donc est nouvelliste, ici ? 0 pudeur I Eh bien, toi. 10

258 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

— Moi, nouvelliste, mon ami, et de quoi ? Le soleil va passer dans trois jours des Poissons au Bélier. Messer Gualtier duc d'Athènes règne à Florence, et Philippe VI en France, et Edouard III en Angleterre . Nous sommes le 25 du mois de mars de l'année 1333. C'est onze heures. Il fait chaud. J'ai soif. Voilà mes nouvelles. Ah! j'oubliais. Je sais aussi que la vie est un passage ! . . que la mort est un malheur!., que l'amitié est un trésor!., qu'il faut mourir une fois !.. que le cœur de l'homme est un mystère!.. que la mort est la fin des misères ! . . que deux et deux font quatre ! . . que dans la mort . . . Ouf ! Fais-moi boire ?

— A ta soif, mon ami, à ta soif, »

En même temps Gaddi tendit un verre à Jean. Et le glouglou d'un fiasco de Toscane tombait, avec des gouttes purpurines, dans le cristal.

Boccace but son plein verre, d'une seule lippée.

Gaddi émerveillé le regardait.

— « Holà I D'où viens-tu donc, si altéré ? »

Jean posa le verre vide et dit, en abaissant les deux paupières sur ses joues illuminées :

« Qui bene bibit, bene...

— Chutl A bas le latin!

— 'H '^e. ^LÙaiMy. ttivei, ttivsi 5'îajT. ,.

— A bas le grec !

— Ich wiU ein Glass hoch wie der Thurm . . ,

— A bas le tudesque !

— Caballeros, sin embargo, no bibeia mas que diez pintas

— A bas I

— Whenn the see shall be one bottle, I will be the potator.

— A bas !

— Bicchierino^ benchè 1 parlai sia indarno aile piaghe mortali.

— A bas! à bas ! à bas!

— Et après ? »

Gaddi crut que Boccace retournait, soûlé de paroles^ d'une argumentation scholastique sur l'Ubiquité Sacramentelle. Il se rappela avec effroi le souvenir de ces infortunés Scotistes qui séchèrent, jusqu'à mourir, dans une dispute fameuse. Ce fut pour le moins qu'il contraignît Boccace à refaire salive d'un autre coup de vin.

En vérité, Boccace était épanoui.

« Aristotelès dans les Problemaia, commença-t-il . . .

— Tais-toi, tiens. Tu es soûl.

— Ah! mon ami, pour une fois tu m'insultes. Jeté condame pour la peine à, reprendre ton argument. Tu disais que les nouvellistes ?. .

— Hé oui, je t'insultes, et je veux achever. Mon pauvre Jean. . .

— Hein ?

— Quand sauras-tu donc ce que nous savons tous, à ton âge?

— Scientia inflat .

— Quand te laisseras-tu meubler le crâne par une cervelle d'homme et mettre dans ta poitrine quelque autre chose qu'un cœur d'automate imbécile ?..

— Cerebrum tripartitur, quod in unum resumitur.

— • Ah! Boccace, Boccace, tu as beau plisser ton jeune front avec les pensées sévères et habituer ta bouche charmante . . .

— Tiens, tiens !

— ... Aux mots sans idées d'une stupide école; il faudra

2G0 LA LÉGENDE HUGOLIENNE

bien qu'un jour ce front s'unisse^ et que cette bouche s'ouvre pour donner aux songes de l'amour les formée douces du gentil langage... »

Il arrive que, sous l'étreinte d'un sentiment réveillé tout d'un coup^ le cœur soit comprimé soudainement. A ces mots de Gaddi, le visage de Jean avait changé. Gaddi poursuivait :

— Allons! allons! quitte-moi là ce monde utopique où tu ne comprends rien. Rentte dans la nature. J'ai contemplé dans tes yeux la grâce de ton âme. J'ai vu l'énergie de ta pensée dans la vigueur de ta parole, et cette inflexible vigueur chez un être naïf comme toi m'a fait sourire de pitié. Tu parles d'éternité et tu n'as pas vécu encore ? Tu parles de pénitence, comme si ta vertu farouche avait déjà commis des crimes? Eh! parle donc d'amour, voix gentille. Revêts de mots harmonieux les rêves de ton cœur. Boccace, prête ton verbe â la patrie. Quelque chose de grand s'y meurt, entre les poings des prêtres... »

Gaddi rappelait Boccace à ses deux suprêmes croyances: son nouvel amour pour Nella et son avenir littéraire. Boccace répondit donc à Gaddi par le monologue suivant : « Penses-tu, mon ami, à ce que tu me demandes et n'aurais-tu pas le courage de tenter l'entreprise toi-même? Tu veux quelqu'un qui prête sa parole à tes rêves, et c'est à moi que tu t'adresses ? Quelque chose de grand se meurt chez nous, dis-tu, et tu rappelles la nature ; mais crois-tu qu'il m'appartienne de faire autre chose que m'en plaindre avec toi ? Hélas ! la gloire de nos pères a déserté Florence, Je regarde avec toi vers Ravenne, et depuis douze ans nous attendons venir les cendres de l'AIighieri. Lui, lui, serait cet homme dont la sépulture, frappant du moins nos yeux, relancerait nos âmes vers la poésie morte.

Pétrarque nous restait. Mais la fatalité, s'attachant à une race qui dégénère ou à une rivalité qui atténue toute grandeur^ a inspiré à celui-ci duméprispour lalangue qu'avait fixée celui-là. Il faut donc oublier, dès le berceau, les mots naïfs de notre aïeule et couvrir nos mesquines pensées du langage de Rome, comme la trop large base des Alpes ferait d'un trou. Chose étrange ! pourtant. C'est à l'heure où le progrès va dans le nord parler français, saxon, tudesque, que nous, la halte ou le recul, nous remettons en latin des idées désormais inutiles, d'inféconds sentiments. Pétrarque se tourne vers Rome. Dante regarde Paris. Qui a raison? Hélas I nous ne constatons encore que le tiraillement immense dont sont déchirées Florence et l'Italie entière. Notre race, engendrée par des germes morbides et formée dans des seins sans passions, s'incline sur son berceau, vers des seuils désertés. Nos cœurs s'attristent dans le doute. Nos paroles s'affaiblissent dans le vague. Nos yeux se perdent mélancoliquement entre deux horizons, comme ces yeux de voyageur qui regardent tomber le soleil par dessous l'immonse nuit et qui ne voient pas, à l'autre bout du ciel, monter le jour du lendemain. Dans cette nuit, quelle voix assez mâle s'élèvera pour appeler les lionceaux endormis, comme une lionne qui hurlerait dans les ténèbres et grouperait ses petits pour courir avec eux vers la lumière ou l'ombre des sépulcrales cavernes ? »

Pendant que Boccace parlait, Gaddi s'était approché du balcon et promenait sur les toits de la ville un long regard de complaisance. H répondit à son ami :

« Ton langage est comparable à celui des malades qui, se sentant mourir, ont un désir qu'ils ne pourraient définir justement. Ils voudraient quelque chose, mais

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ils ne savent pas ce qu'ils voudraient. Que désires-tu toi-même? Est-ce le temps fini ou le temps qui commence? Es-tu de l'avenir, Jean, où es tu du passé? Car l'un et l'autre sont désormais distincts, comme le jour l'est de la nuit. Je sais qu'entre le jour le plus limpide et la nuit la plus sombre, il y a un crépuscule dont la clarté est difficile à peindre. C'est dans ce crépuscule que ton esprit, incertain de ce qui va venir, se prend à regretter ce qui va disparaître. Tu es cet aigle plein de force qui s'étonne, en voyage à travers l'ombre, que le soleil ne luise pas encore ; et il se prend à regretter, dès les premiers coups d'ailes, l'aire laissée derrière lui. Penses-tu que les siècles meurent, si une époque finit, et que l'éternité s'arrête contemplative devant la sépulture detonDanteV Mon ami, rends aux morts l'hommage qu'ils méritent. Mais ne pense pas que le cimetière soit la cité, ni que l'idée du regret soit l'idée fécondante. Espère. Dans ce mot il y a la force des résurrections ; il y a le rétablissement des santés alanguies. Je sais que la mélancolie est une passion noble. Elle recouvre une âme, comme une gaîne une puissante épée. Mais il faut craindre que la rouille ne pénètre, à la longue, au fond du fourreau et ne réduise en un morceau de fer inutile cette lame trempée pour les triomphes. Préfère à cette mélantolie triste qui te penche vers une tombe, cette mélancolie joyeuse qui te fait sourire sur un berceau. L'onfant qui y est couché n'a pas encore la force des hommes. Son idée, vaste et partant mal définie, se perd avec quelque tristesse au sein de sa grandeur. Mais que l'âge lui vienne heure par heure, et ses idées se préciseront, son œil verra droit devant lui, dans ce vaste horizon où il s'égarait naguère il trouvera un espace où courir largement et

ne jamais se perdre. Il y a toujours une naissance, à côté d'une mort. Périclès disparaît et Auguste surgit. Homère cède à Virgile ses tablettes^ et Dante se couronne des lauriers qui croissaient sur le rocher de Pausilippe. Je ne sais pas si les lettres sont aussi bas que tu le dis. Mais l'art assurément ne saurait être plus malade. Eh bien, regarde-le arriver chez nous, des rives de Byzance. n est pâle ; il soufîrit tant. Roidi dans ses tissus orientaux , il n'a d'éclat que par l'or de ses robes. Son air est idiot, ses mouvements sont rares. Il n'a pas encore une idée. Cimabue trouve belles nos Florentines ; mais son pinceau, plus chaste que les papes, a peur d'un anathème. Et il drape, et il guindé, et ses madones bysantines sont encore les Dames empesées de Comnène qui font l'amour avec un livre d'heures. Giotto lève un peu plus haut ses yeux galants. Il regarde vers nos collines, et leur prend quelques verdures d'olivier. Du bout de son pinceau, il enti' ouvre la gorgerette de la Fiesolienne ; mais sa main tremble, et la vierge Allegri remonte le corsage. Cependant j'entrevois l'épanouissement de la nature. Une main court sur le ciel de Florence, déchire ce voile de gaze qui dissimule enœre le plein soleil , Désormais, la lumière de la raison éclairant le mystère, cette main va peindre sous le jour nouveau les charmes nus de la réalité. Voici le fantastique Campanile qui porte sur sa tête romanesque le fanion des révoltés. Voici Santa Croce qui s'est remplie de légendes, et qui va se remplir d'histoires. Voici le Bargello d'où Taddeo Gaddi descend son échelle, après y avoir combiné la dernière vision. Voici Sainte-Marieaux-Grâces, où Satan se transfigure en fleurs, et le moine en gargouilles porcines. L'art s'éveille. L'idée s'étudie,

264 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

se transforme, s'étend. C'est la nature, o Boccace, qui nous invite à son banquet, toi, moi, les lettres et les arts, Florence et tout le monde.

— Et moi, dit une voix moqueuse, qui m'invitera à passer parmi vous?

— Toi, continua Gaddi en prenant dans ses bras Barberine , tu es , éternel féminin , la règle de notre morale et de notre esthétique. Tu es la foi me de nos rêves. De l'amour! Barberine, et la vie ne tarit pas dans nos veines épuisées par quatorze siècles de continences délétères et d'abstractions mystiques. De l'amour l Dante, et tu es immortel. Boccace , de l'amour ! . . Cependant Messer Jean, il faut aussi que Barberine vous pardonne. Car elle était tout à l'heure bien à l'aise dans son costume blond , quand vous l'avez dérangée cruellement.

— Oh I rép( ndit-elle en riant, pouvais-je prétendre à la grâce de mon costume, quand Messer Jean se présentait chez nous dans un manteau si élégant ?

— Tiens! dit Gaddi à Boccace, comment ai-je donc fait pour ne pas te voir et te féliciter? Grand dommage, que Rina n'ait pas ici quelque amie avec elle. Tu ne sais donc rien, mon Jean, de ta désinvolture dangereuse. Toi qui as tant peur de mes sermons, ne crains-tu pas tes velours encore plus que mes paroles ?. . . Ah ! monseigneur Tévêque de mon lieu de naissance, sij 'étais vous, que je décréterais en faveur des maris, comme ci-après: « Défense à tout clerc prébende en général, et à messer Jean de Boccace en particulier, de porter le manteau des seigneurs en passant S'ur les ponts. »

Jean n'eut garde d'être plus longtemps sérieux, et il demanda à ses amis la permission de leur raconter une histoire.

Alors, invité à s'asseoir entre Gaddi et Barberine, il leur dit point par point ce qu'il savait de ses amours nouvelles.

Quand il eut achevé de parler, Rina lui demanda si la voisine était jolie. Jean n'eut aucun scrupule à vanter sa maîtresse.

« Car, lui répondit-il , sa beauté est si différente de la vôtre que je puis en parler à mon aise à la plus gentille dame de Florence. Vous êtes la vie dans sa splendeur; elle est la mort dans son dernier éclat. Je crois que vos esprits se ressemblent; car elle aime beaucoup, comme vous, la lumière, les fleurs, et les artistes. Si j'étais sûr que son cœur fût aussi grand que le vôtre, j'aurais déjà peur d'elle.

— Tais-toi, finit Gaddi, avec tes ritournelles de gentilhomme. Aime-la huit jours, et reviens nous voir. Seulement, fais-toi prévenir une autre fois, par égard pour ma modeste Barberine qui baisse les yeux comme une haudriette de Robert d'Arbrissel. Je ne parle pas de mon inspiration que je ne retrouverai pas. J'avais au bout de mon pinceau un sourire de bouche . . . Ah ! quel sourire . . . Enfin, je tâcherai de le pincer encore. Ainsi te voilà pardonné en faveur de Nella. Tu l'appelles Nella?. . Un joli nom. Est-ce possible?.. Eh bien, tant mieux, mon gros. Et maintenant, mes amis retournons vite à nos amours. »

vn

L'angelus de midi sonnait à tous les clochers de Florence lorsque Boccace quitta Gaddi et chemina vers le Mercato Nuovo, à moitié ivre de l'histoire qu'il avait longuement racontée et du bon vin qu'il avait bu. Le son clair des cloches^ s'élevant dans le ciel lumineux, continua à l'égayer le long des rues, jusqu'au seuil de sa porte.

Car cette nuée d'oiseaux en bronze n'ouvre pas bec et aile à l'unisson, au premier coup d'orchestre, dans les immenses villes. Une cloche commence à s'ébranler comme pour donner le ton du chant aux mille exécutantes. Alors ses compagnes s'émeuveut après elle, sûres d'arriver toujours à temps dans cette variation multigamme de l'angelus dont le charme est de mêler voix à, voix, de les superposer dans le ciel, pareilles à des merles siffieurs dans les branches d'un chêne. Pas une ne veut laisser joasser sa note inentendue. C'est pourquoi elles font, d'affilée, une traînée de fugues si longues que les moineaux des clochers ont le temps de hisser la tête entre deux ardoises, de secouer la poussière des plumes, de courir annoncer le scandale des cloches paresseuses aux moineaux des toits les plus lointains. Les bourgeois quittent l'ouvrage au premier coup de la coptée, et sont assis devant la soupe mijotante quand

quelques voix retardataires de bnssetaille, de baryton, ou de ténor^ flâne encore, gosier à l'air, par là-haut, sur qaelque pignon, comme font dans la rue les chanteurs ambulants dont la cordée harmonieuse rampe de porte en porte, jusqu'à l'épuisement des plus drôles complaintes et des plus pittoresques accoutrements.

Chemin faisant, Boccace, qui remarquait les choses malgré son allégresse chaude, se plaisait surtout à considérer les couples amoureux et tout ce qui pouvait lui rappeler Nella. Il n'avait plus, comme le Mercredi- Saint en sortant des écoles, pris par les rues obscures qui le conduisirent chez Gaddi. Il ne discourait non plus autant en forme scholastique. Les rues où il marchait, libre d'allure et gai de cœur^ étaient les plus larges et les mieux fréquentées. Les monologues qu'il faisait étaient les plus courts; le nom de Nella et un sourire par-dessus en faisaient la matière..

Et comme les bons coeurs ne sort heureux qu'en compagnie , Jean eut besoin de regarder les gens autour de lui.

C'était plaisir d'observer les fenêtres ouvertes. Par ici, un chat dormait dans la pose des sphinx. Par là, une nourrice apparaissait, portant au bras un petit môme qui pleurait de rage parce qu'il ne pouvait fourrer assez de doigts dans les narines de sa bonne.

Dans plusieurs maisons l'on avait déjà desservi et les demoiselles, assises devant leurs harmonicas, envoyaient dans la rue des lambeaux de romances dont les passants continuaient en sifflotant l'air populaire.

Au tournant d'une des grandes rues qui conduisait à la Signoria, uue cavalcade, en costumes de chasse, passa au trot de dix chevaux. Les gentilshommes, la mante

au vent et le poing au côté, minaudaient à la gauche des dames vêtues de longues robes, serrées de corsets courts, coifïées de toques à oreillettes parant l'épaule Les valets précédaient ou suivaient le groupe des seigneurs, en portant sur un doigt les faucons chaperonnés, ou à la main les cravaches à pommeau d'or et les lesses de cuir qui retenaient au pas des chevaux la meute aboyante des chiens. Les bourgeois, fournisseurs des nobles, saluaient ce défilé sur les portes de leurs boutiques. Les manants grimaçaient. Cependant la cavalcade disparaissait, entraînant après elle la jalousie des uns et les bénédictions des autres.

Boccace approchait du palais des Donati quand il vit sortir, d'une maison voisine, un compagnon d'école en costume de clerc. Celui-ci eut beau regarder Jean ; il ne put pas le reconnaître dans son mantelet dejouvencel. Jean eut garde de laisser passer son camarade sans se démasquer à ses yeux, et il lui envoya le salut florentin. L'artien observa le gentilhomme , le reconnut , sourit malignement, et secoua quelque peu les épaviles.

Sous les arcades, un mégissier-libraire , ayant les bras croisés devant son étalage de parchemineries , lui dit :

« Monsieur Boccace, je vous salue.

— Bonjour! » répondit Jean.

En passant sous les. fenêtres de Nella, il vit qu'elles étaient désertes. Or, devant son portail sculpté aux armes des Boccace, un chien de boucher se mettait en posture et déposait trois laissées blanches :

« Signe d'argent! dit tout haut le jeune. homme.

— Ou d'amour ! » ajouta le boucher.

Et Jean entra chez lui.

Cantarello prétendait que c'était temps. Le feu avait

mangé les sauces. Il n'était pas dans Florence une bouche qui n'eût déjà dîné. En fin de compte, c'était insupportable.

< Tiens, défais mon agrafe! dit insouciammentBoccace en tendant ses épaules au vieux.

— Bien content, aujourd'hui, monseigneur! » ajouta Cantarello en répondant au sourire de son maître par un coquin clignement d'œii.

Et l'on se mit à table. Du moins, c'est ainsi que s'exprimait le vieux valet, pour dire queBoccace s'asseyait devant les plats d'argent et que Rello debout attendait les ordres^ par côté , une assiette à la main , une serviette à l'épaulo, muet et sérieux comme un visage de poisson.

Mais, chose remarquable ! depuis que Boccace élégant et riant avait changé d'allure, Cantarello avait aussi complètement tourné physionomie. Le jeune homme ne levait pas plus tôt les yeux vers le vieillard, qu'une envie de pouffer prenait celui-ci aux entrailles et, pour peu que Jean insistât du regard, Rello éclatait d'un gros rire auquel répondait le rire de Boccace.

« Mais qu'as-tu, ce matin, mon Rello ?

— Qu'avez-vous, ce matin, vous aussi, monseigneur ? » Et, sans en dire plus long, tous deux, nez de face^

riaient du plus franc jeu.

Cependant Jean buvait à sa soif. L'on eût dit que les bouteilles éculées se vidaient comme par enchantement. Cantp.rello portait bien quelque peu rescousse à son maître qui, l'ayant fait asseoir en face de lui, finit jsar lui proposer joyeusement la rasade. Et seigneur et valet lampèrent sec, comme deux fiers truands.

« Hé ! verse donc à boire. Le soleil est beau sur les horizo s larges. L'herbe est molle sous les yeux des amants

270 LA LÉGENDE IIUGOLIENNE

Les oiseaux chantent bien sous les rinceaux des noisetiers. Verse donc. La vie est douce. Les jours sont courts Tout est bien. Rien n'est mal. Verse donc ! Aimer. Dormir J'ai soif! »

« Poemata. . . ouf!. . . dulcia. . . sunto . . . »

Boccace ivre d'amour, de parole, et de vin, s'endormait en effet dans la douce chaleur que dég.-.geaient au malieu de la chambre les flacons vides et le premier soleil de printemps, si saturé de parfums et si soporifique sous le ciel déliceux de Florence.

Alors Cantarello vida son dernier verre et, comme un homme instruit sur l'aventure de Boccace, il s'approcha de la fenêtre. Il regarda vers la maison voisine, puis, tournant vers l'endormi deux yeux malins, il dit en essuyant ses larmes :

« Brune et brun. Belle et beau. Quarante ans, la paire. C'est charmant! »

Quelques gouttes rutilaient au fond du verre, où le soleil perlait pour allécher le buveur. Rello rappliqua vers la table, huma les gouttes jusqu'au dessèchement du fond et, s'asseyant en face du ronfleur, il s'écouta penser :

« La mienne fut brune aussi! ajoutait-il par soubresauts. Pour m'inviter à rire, elle me pinçait sous les bras. Je soufflais dans ses narines comme dans un sifflet, pour en extraire un air de noce. Nous fûmes si heureux que je perdis l'appétit. Un jour, il me prit de danser comme un fou, en plein capitule des vêpres de Saint-Marc, devant les Pères d'Ognissanti qui me remercièrent en me chassant. Un autre jour , j'allai chercher l'accoucheuse , comme on irait chercher la clef du paradis poury cueillir un nouveauné. Un autre jour, la pauvre mère s'en alla chez les Tnorts, en me remerciant de lui avoir fait connaître le bonheur.

Le petit ange la suivit. Je suis resté seul. Mon Dieul bénissez ceux qui aiment, et consolez les autres ...»

Les souvenirs du vieillard l'assoupirent. 11 songea encore un temps, sans parler, devant les bouteilles desséchées et, à son tour, cligna les paupières, la tête renversée sur la table où déjà gisait celle du bienheureux Boccace.

Cependant, dans la maison voisine, devant une Vierge d'ivoire, une jeune fille était agenouillée et confiait à la Madone les secrets chastes de son cœur. Elle avait souhaité d'ouvrir les portes de la vie réelle à un mystique exagéré. Peut-être, se faisant aimer, avait-elle vaincu les résistances du jeune homme. Alors elle chantait victoire.

Et elle envoyait les bénédictions de la Vierge^ reine des cœurs bien faitSj sur la tête branlante d'un adorable — ivrogne.

TOEEECILLO

ou LE

MISANTHEOPE BISCAYEiq"

Durant l'automne de 18.., nous étions partis de Bayonne et nous chevauchions vers l'Espagne, à travers les ports des Pyrénées. Notre caravane en toiles bises et larges sombreros, avait déjà traversé la petite rivière de la Nivelle et s'était hardiment engagée dans les gorges peureuses que surplombe, comme une sentence de mort, le pic d'Atchouria.

Et nous montions.

Nos dames et nos sœurs, à dos de mulets basques tenus

au frein par les guides bavarda, traînaient derrière. Nos chevaux andalous nous emportaient devant. Quand un zig-zag du sentier nous plantait fièrement dana l'azur, sur la tête de notre arrière-garde, celle-ci poussait dea cris, à voir nos bêtes racler le roc de leur eabot fringant et se jouer dans le vide, par-dessus un ravin, avec l'allure des cavales ailées dans les apothéoses.

La caravane avait fixé Urrugne pour son prochain relais. Ainsi, sans craindre de m'égarer, je m'étais peu à peu détaché de la bande. Mon goût pour les chemins solitaires et les pensées tranquilles avait rabattu ma bride sur le cou du cheval, et j 'allais presque au gré de celui-ci contournant, tantôt une cépée, tantôt un chaos, tantôt une moraine. L'avouerai-je ? Je croyais à l'existence de Dieu, mais je niais celle des ours.

Hélas I le lendemain, en descendant vers Urrugne, je devais croire aux ours non moins intimement qu'à Dieu.

Mais procédons par ordre.

Ici, la montagne changeait d'aspect. J'avais rencontré sur ma route jusqu'à cette hauteur, les chênes, les marronniers, les Boldanelles, les marguerites, les grands herbages. Désormais le roc n'était vêtu que par les cryptogames. Les sapins grêles en chevillaient le dos. Dans le haut ciel, plus d'hirondelles de la plaine. Quelquefois un épervier et rarement un aigle, traversaient l'air. Toujours quelque morceau de brume, accroché par lambeau aux flancs de la montagne, montait ou descendait et préparait l'effroi. D'un piton presque abrupt et haut de deux cents pieds, un gave se dégorgeait par trois bouches principales, se brisait contre les mille blocs de son lit, s'atténuait en écume, en vapeur, écrasait le reste de sa force contre la dernière borne de granit qui endiguait sa base, et s'engouffrait finale-

ment dans un bé»nt et ténébreux entonnoir que surplombait un pont de bois. Construit par les bergers pour le passage des troupeaux et large à peine de dix pouces, ce pont n'avait pas la longueur d'un bateau et il en donnait l'illusion au passager perdu dans la poussière d'eau que lançait, contre les deux parapets, la cataracte. Là, deux hommes ne se sont pas encore entendue parler. C'est un lieu vierge où Dieu ne fut jamais maudit. Quand le soleil paraît, il fait des arcs-en-ciel dans l'écume du gouffre.

Je me découvris.

Mon fier andalou, sans doute accoutumé à traverser le pont, allongea son museau comme pour boire du brouillard et, l'oreille reposée, il me passa à pas égaux.

Toujours dans le fracas de la cascade, je pris par une sapinière où le chemin s'effaçait sous la mousse. Mon intention était d'aller écouter la chute d'eau, à quelques pas plus loin. Ensuite j'aurais repassé le pont et rejoint la caravane, sur la route commune.

Alors, la sapinière s'ouvrit devant une clairière . Celleci était ce que les Pyrénéens appellent un chaos, et les géologues un amas de moraines. Longue et large de huit cents mètres environ, peuplée d'énormes monolithes en guise de géants, cette plate-forme prenait l'aspect d'une grande ville. Les troupeaux n'y laissaient trace d'aucun passage. Quelquefois un grand oiseau sortait d'entre les pierres, ou un lézard peureux. Malgré le bruit des eaux voisines, le silence ici était immense. L'idée me vint d'une ville déserte, Babylone ou Pompéï , et je m'y arrêtai complaisamment .

Car rien ne frappe tant l'homme que la trace de sa course ici-bas^ soit qu'il se surprenne lui-même par le génie de son esprit et la grandeur de ses ouvrages,

soit que, roi du monde conquis, il s'épouvante par l'ombre courte que ses tentes et sa personne mesurent sur la terre. Les hommes d'Alaric ont besoin d'opérer comme les hommes de César ; mais il faut balayer la jDlace. Et Sainte- Marie-de-la-Rotonde succède au Panthéon d'Agrippa, le Louvre à la Grève. Paris succède à Lutèce, jusqu'à ce qu'à la place où la sentinelle française veille au palais d« l'Empereur, un Cosaque ou un Arabi surviennent, qui attachent, l'un son sabre et l'autre son chameau, aux chaînes des horloges brisées, aux cippes cassés des colonnes.

Je liai mon cheval à la jambe d'un pin.

Ensuite, je m'assis sur une pierre, tout entier au plaisir de sentir la peur croître par degrés dtms mon âme.

Le paysage, en effet, devenait plus horrible à mesure que je le contemplais plus longtempa.Les rochers prenaient la forme de maisons. Des hommes en sortaient. La haine ouvrait leurs yeux, fermait leurs poings. 0 les batailles ! 0 le sang sur la mousse ! 0 les cadavres^ à terre ! 0 les squelettes qui se relevaient, s'entrechoquaient, fouillaient dans le vide des côtes, à la place du cœur où replanter la haine I Et là-bas, la voix de la cascade comme celle des morts, sourde, sinistre, inapaisée. Et ici, la voix du grand silence, bourdonnant à l'oreille comme l'aile du passé accusateur, comme la menace troublante du présent incertain, comme la trompette du Jugement-Dernier. Qu'est-ce donc que l'homme, si les passions seules composent la vie de sa jeunesse et si, vieillard, il est déjà mort quand la sagesse le fait cheminer solitaire parmi les autres hommes ?

Je regardais s'en aller le soleil.

Lorsque je me levai pour reprendre ma route, j'entendis comme une branche sèche casser derrière moi. Dans le silence de la montagne, ce bruit retentit à mes oreilles

comme un coup de canon. Brusquement je me retournai^

Et je vis ... Je crois que je le reverrai, ma vie entière

Je vis, grand de sept pieds, coiffé de longs cheveux, vêtu de casaque et de culotte brune, corps droit, appuyé sur un canon de carabine et le sourire à la bouche , — un homme.

Il n'est pas rare qu'en présence des dangers une nature faible mais fière, conserve par orgueil le sang-froid. Mon premier mouvement fut de demander à cet homme pourquoi il stationnait là, et ce qu'il voulait. Mais la frayeur m'envahit au même instant, à la pensée que ce haut montagnard était peut-être un de ces grands bandits qui ont leur nid dans les sierras et leur histoire dans les légendes .

Je l'envisageai donc sans parler, et j'affectai de conserver mon air rêveur.

L'homme au fusil me regardait.

Alors j'étendis ma main vers l'horizon, comme pour m'enquérir du temps qu'il allait faire. Le ciel rougeoyait. Des coups étouffés de tonnerre dressaient la chevelure ardente des cirrhus, emplissaient l'air de grondements et d'électricité. Dans le ciel opposé à celui où le soleil tombait, les nuages en feu partaient du pied de la montagne et semblaient s'élever de l'incendie des plaines. Je cherchais à parler à cet homme dans sa langue, afin de nous entendre. Ainsi, au risque de l'émouvoir à mon tour, je dis, à haute voix, en Catalan :

— « Les cités brûlent là-bas. Quand nous y descendrons, tous les hommes méchants y seront calcinés. >

L'homme au fusil me regardait toujours.

Je n'eus pas l'air de prendre garde au silence qui suivit mes paroles, et je continuai à regarder le ciel. Les éclairs

de chaleur commençaient à sillonner l'atmosplière brune ; la fraîcheur montait des sapinières; le crépuscule allait venir.

— « Déjà la nuit, dis-je nonchalamment. Allons, en route pour Urrugne. »

L'homme au fusil regarda alors l'espace, et dit en même temps d'une voix rudananière :

« Le chevreuil va vite ; mais la nuit ira plus vite que le chevreuil à Urrugne, ce soir.

— C'est donc déjà trop tard, repris-je,

— Trop tard^ jeune homme, et trop dangereux. Les aigles ne font pas la montagne, quand elle est noire. A ta place, je resterais ici. Sous la lune, nous parlerions ensemble des hommes, jusqu'au soleil prochain . Alors je te remettrais dans ta route, et nous nous nous dirions adieu.

— Miséricorde, m'écriai-je! et mes amis?

— Tes amis te pleureront, ce soir. Demain, ils seront consolés de ta mort quand tu leur reviendras. Et leurs larmes auront servi peut-être à désillusionner un rêveur sur les vertus que les hommes cultivent. Reste ici. Tes villes ne sont pas si belles, que mes montagnes ne les égalent. Et la vie n'est pas si longue, pour que tu la hasardes le long des précipices.

— Votre proposition est courtoise, répartis-je, mais je ne vois pas quel droit j'aurais à votre hospitalité.

— Je faisais ma journée^ répondit-il, quand je t'ai vu passer le pont. Tu lisais en chevauchant. Je te suivis . Tu t'arrêtas dans ce chaos ; je me suis cantonné derrière toi. Tu serais allé sur les glaciers de l'Atchouria, que je t'y aurais accosté. Car il est encore une chose qui m'intrigue : à savoir, si les hommes qui lisent l«s livres ainsi que moi qui les épèle à peine, maudissent la société des villes

282 LA LÉGENDE Hl'GOLIENNE

et la loi des puissants. Tu demandes tes droits à mon hospitalité ? Etends ta main vers les étoiles, et maudis l'homme. »

Le géant, toujours appuyé sur son fusil, n'avait encore fait aucun geste. Son impassible contenance, encore plus que sa physionomie sauvage, me terrassait. Qu'eût fait tout autre homme à ma place? Ce que je fis, peut-être. C'est pourquoi je demande l'indulgence pour les propos que je tins, sans à-coup-sûr les bien entendre.

Je répondis :

« Au nom de l'hospitalité que vous me faites, homme, je bénis vos amis et je maudis vos ennemie. Mais ne je vois pas encore le toit et la couche.

— Mon toit, dit-il, est secret comme le clapier du renard, et ma couche n'est pas moins dure que la pierre. Mais la paix m'y accompagne. Jure-moi sur ton âme qu'en entrant dans ma caverne tu n'y dérangeras pas la paix. !>

Je ne regardai plus la carabine du montagnard et l'idée me vint, à ces paroles, que mon hôte était un solitaire. « Homme, lui dis-je alors, seriez-vous moine?

— Je suis, répondit-il en déplaçant son coude, je suis Torrecillo. »

L'avalanche d'une montagne entière n'eût pas retenti à mon oreille plus fortement que ce nom de bandit. Je l'avais entendu prononcer avec horreur, dans Bayonne, par les guides. Torrecillo le devina à la pâleur de mon visage, et il reprit :

— « On t'a parlé de moi, jeune homme. Je suis en effet le roi de ces montagnes. Les boléros, faits à ma gloire, disen que j'ai le cœur du lion et la main du diable. Espère auprès de moi que le soleil retourne ici, et ♦u diras aux tiens que la main du diable vaut une égide, et le

cœur du lion leur cœur. |En attendant, causons sur eux. » Ainsi disant, Torrecillo mit son fusil en bandouillière sur son épaule droite, passa sa main gauche à l'entour de mes reinSj et me dirigea vers sa caverne en me tenant les propos que je vais essayer d'écrire.

284 LA Ll^GENDE HUGOLIENNE

— « D'aucuns,jeune homme, commença-t-il, seraient surpris par ma loquacité. Car j'ai, jusqu'à présent, appris aux rochers à se taire sous ma sourde espadrille, et aux renards effrayés de mon silence à défiler devant moi^ sans glapir. Mais les hirondelles sont bavardes, quand elles se rencontrent. Et pourquoi l'aigle ne converserait-il pas avec l'aiglon, une fois dans sa vie, stir la hauteur des solitudes.?

« Il semble donc que tu connaisses Torrecillo,parla réputation des hommes. Tu sais qu'il tue pour vivre; mais nul n'osa te dire encore qui lui mit le fusil dans les mains. Tu sais qu'il affole son esprit pour ne point écouter les jugements de sa conscience; mais tu ne peux pas croire que ce fou soit aussi sage à son heure, et que de son esprit jugé le jugement puisse sortir. Or voici une heure douce pour lui, dans laquelle un vautour lui rongerait les deux prunelles sans qu'il s'en défendît. Ta jeunesse l'a calmé. Écoute, enfant des grandes plaines, la malédiction que Torrecillo lance aux hommes, du haut de ses grandes montagnes.

< Je maudis l'aigle qui m'engendra avec tous les défauts de sa substance, avec son sang débordant de luxure, avec sa chair impatiente de voluptés, avec son yentre inassouvi, avec ses serres toujours vides, avec les mensonges de sa langue, avec son nom.

« Je maudis l'ourse qui féconda mon corps dans ses en

trailles ouvertes à tout venant, comme les portes d'une ville livrée, comme un marché public.

« Je maudis le premier village où je connus la première famille. Un père y mourait de douleur et demandait aux passants quel était son bourreau ; son fils vint, qui répondit : — « C'est moi! » Un époux s'y rongeait le cœur de désespoir et demandait aux hommes quel était son vautour ; sa femme vint, qui répondit : — < C'est moi! > Un frère y attendait quelqu'un aux coins des rues, la haine au poing, et demandait aux gens quel était son plus noir ennemi; 8on frère vint qui répondit : — « C'est moi ! >

« Je maudis la ville où je yina voir, telle qu'un lépreux dans sa putréfaction, la Société.

« Je maudis la Société où l'homme nait ange et meurt monstre; où le pain des misérables paie le plaisir des opulents ; où le luxe des costumes à étaler est en rapport des ulcères du corps à couvrir ; où par les extrêmes la civilisation touche à la barbarie, le progrès au recul, les hâtes de la vie aux haltes de la mort.

« Je maudis la religion qui met un bandeau sur le front de ses dieux et les exile, à force de les reculer au fond des antiquités virginales ou qui, à force de les faire avaneer dans le présent, les enfenne dans la tête exiguë des cagots. Dieu s'est fait homme, tant il s'est amoindri, et si, avant de marcher sur la terre, il n'avait pas attaché son soleil 80U8 les cieux, déjà plus rien ne prouverait son existence.

« Je maudis la loi née du mal à réprimer, promulguée à la guise des grands, appliquée au détriment des petits. Une fois je vis un juste qui endura lafaim cinq jours et qui, par honte du suicide, commit le vol d'un pain et fut marqué forçat . Une autre fois je vis monter sur l'échafaud un jeune homme, qui ne savait pas lire. Une autre fois, un blanc

vieillard se lamentait sur la réputation familiale que déchirait sa femme ; et personne^ durant quarante années qu'il supplia, ne délia cet époux de ses liens, comme on eût fait d'un corps vivant rivé à un cadavre.

« Je maudis l'homme. Je l'ai vu, le front auréolé de génie, de gloire, de fortune, et toutefois glissant dans un ruisseau. Les hommes, admirant l'œuvre de son âme, disaient de lui : — « Il est le dieu ! » Et les hommes, admirant l'ouvrage de sa chair, disaient : — < Il est la brute! > S'il touche à la chair, elle est abâtardie ; à l'animal, il est vicié ; à la fleur, elle est mesquine; aux productions delà nature, la nature est déformée. Il est singe, s'il n'est pas dieu; il deviendra monstre s'il se fait brute ; il passera méchant s'il ne l'est pas encore.

« Je maudis la femme. Elle grandissait, inutile aux combats de la vie, amatrice des aises, intangible aux coups de l'infortune. Sa bouche se rassasiait d'exquis morceaux, et on sein ne se désaltérait pas du sang de l'humanité tout entière. Ses mains caressaient sans amour, ses yeux souriaient sans franchise, sa langue disait le bien et le mal avec la rapidité de l'aile qui tourne au vent. Le passage des amours dans son cœur était aussi invisible que le passage des hommes sur son sein, après la première ouverture. Quelquefois je voudrais faire sa statue ; et je la coulerais colossale avec le fleuve de sang de toutes ses victimes ; et je tasserais le piédestal avec toutes les poussières des hommes du passé, morts par amour ou morts par haine.

« Je maudis le bourgeois, dont le ventre s'entrippe aux dépens du poète, dont la bouche blasphème celui que son ventre a volé.

« Je maudis le poète. Comme l'oiseau des jours dorés et des nuits bleues, il n'a pas respecté ses chansons. Dieu

n'habite plus dans son verbe. Les passions banales lui ont changé la voix et, dans les saturnales qu'il me conte, je n'entends plus la note chaste de l'amour.

« Ai-je le temps de tout maudire, sous la lune?

« Je bénirai aussi les puretés terrestres.

« Je bénis le nouveau-né qui meurt au premier jour,dan8 la vulve infectée de sa mère. Dans une heure de vie, il n'a connu que les larmes; mais il a pleuré d'être homme, sans en avoir souffert encore .

< Je bénis l'enfant qui crie honte à son père de l'avoir engendré, et qui lui jette à la face le premier vice de son âme, comme une boue qui retourne en sa mare.

« Je bénis l'adolescent saturé de tout vice, qui dispose son cœur aux ascensions vers la sereine liberté.

» Je bénis l'homme, qu'il soit bandit, matamore, ou forban, quand il préfère une lame ou un fusil au sceptre d'un monarque, et les montagnes libres à la sujétion du plus vaste royaume.

Je bénis mes montagnes. Elles sont grandes, comme les élancements de mon cœur ; elles sont proches et lointaines, comme les conceptions précises et les pensées vagues de mon intelligence. Bleues comme un ciel^ elles béatiseat mes jours ; noires comme une alcôve, elles hy^motisentmes nuits. Toujours vertes aux pieds et jusqu'à la ceinture, et toujours blanches sur la tête, elles célèbrent ma jeunesse et me consolent lentement de vieillir. Elles ont le vêtement pour me séduire, elles ont les parfums aussi. Et je me couche sur leurs pentes moussues; comme un homme, féru d'amour, s'endort sur les velours de sa maîtresse. Ainsi

sur elle, je repose longtemps. Passé l'hiver, je lui retourne. Les aiglons de l'année ont grandi et planent sur ma tête, dans le ciel clair. Les chevreuils n'ont pas méconnu le sentier de la source et viennent y boire, en bramant, sans avoir peur de tourner vers moi leurs yeux ineffrayés. Cependant les oiseaux ont repris leur place à l'orchestre. Or, voici le printemps qui finit, et l'été qui commence. Sous le soleil fondant, voici que chaque glacier tend sa corde d'argent le long de la montagne ; c'est la harpe sonore où la voix des grandes eaux chante, à l'honneur du soleil, l'hymne que les rossignols altérés ont cessé de poursuivre. Et puis^l'automne arrive, dans ses vêtements d'or. Le bouvreuil soûl a picoré les dernières, mûres, et la caille gourmande les derniers boutons de genièvre. Plus de sève aux châtaigniers, il faut mourir. Il faut transhumancer; plus de pâture. Et les brebis, le cou tendu, descendent la montagne; et le pasteur mélancolique et le bandit rêveur, de suitre lentement les lents troupeaux. Alors je revois vos cités. Les maisons y sont hautes; mais ont-elles l'altitude audacieuse de nos farouches cavernes? Les rues droites y sont commodes au passant; mais valent-elles nos sentiers tortueux où la surprise se cache à tous les angles, où le charme des fleurs tapies et des belvédères imprévus accompagne la promenade jusqu'au bout du chemin ? Vos chevaux courent bien sur vos pavés brillants ; mais valent-ils nos chamois lancés d'un précipice à l'autre, sur les glaciers polis ? Toutes vos fanfares festoyantes n'ont pas encore chanté comme nos frisques cardalines et nos merles balours. Tous vos canons de fête n'ont pas encore tonné comme notre foudre, entre deux monts. Toute votre foule déserte ne compenserait pas le peuple de notre solitude. Citadins opulents, vous ne séduisez pas

les pauvres montagnards. Aussi comme le soleil nous préfère : il s'emmitoufle dans vos fumées , chaque soir comme un vieillard malade ; il flotte par ondes d'or sur nos mers bleues, jusqu'à la nuit la plus lointaine . Ensuite, la lune, que vos bruits font s'enfuir loin de vos gaz blafards, monte vers nos plateaux et y suspend sa lampe jusqu'au jour sur nos sommeils extasiés. Cependant les fleurs passent ; les tyms se fanent ; le montagard s'en va. La montagne reste toujours dans ses vagues langueurs, pour attirer dans ses constants arômes quelque nouvel élu.

« Jeune homme, je bénirais la maladie, et les tristesses de l'amour, et la mort effrayante, et tous les autres maux que je souhaite à l'homme en expiation de sa méchanceté ; si je ne devinais pas que tu les bénis avec moi-même, et si, touchant au seuil de ma caverne, je ne devais t'y présenter la bienvenue.

« Entre par ici dans la paix de ton hôte , et souvienstoi que tu me juras de ne la point troubler. >

Tous deux , nous étions arrivés toujours par ascension, devant une gigantesque fissure de la montagne. Je l'envisageais depuis longtemps noire, longue, virgulée , comme une immense larme de la nuit, comme l'aile de Satan se repliant là pour entrer dans l'Abîme après avoir achevé sur la terre sa ronde nocturnale.Cette efirayante ouverture était formée par un dernier mole du pic. Et ce mole^ monstrueusement coupé en deux par quelque secousse volcanique, dessinait sous le ciel clair les jambes noires d'un Titan dont le ventre et la tête seraient précipités. Au-dessus, la lune éclairait l'ombre pour l'épaissir ; par-dessous, les brumes nocturnes dansaient devant mes yeux, jusqu'à les aveugler. A mon bras, le statural Torrecillo maudissait le monde a\^ec des mots qui me faisaient frémir. L'épouvante succédait à la peur. Ce fut alors que mon hôte m'invita à franchir le seuil de sa demeure.

— « Seulement, ajouta-t-il, l'entrée n'est encore connue que par moi, et par les hommes qui n'en sont pas sortis. Je sais que tu ne me trahiras pas. Mais le secret est un poids sur le cœur du meilleur des amis. Si tu ignores ma porte, tu seras moins tenté de l'enseigner. Entre sans voir, et laisse que je te guide. »

Il mit sa large main sur mes deux yeux, pour les fermer, et passa l'un de ses bras autour de mes épaules. Je crus mourir. Les ténèbres pesaient sur mes paupières qui,

refroidies par cette main de fer^ s'illuminaient de soleils, d'étoiles, de mille globes dansants comme las jeux insoutenus d'un feu d'artifice. Mais tant de fantastiques flambées n'apparaissaient que pour noircir davantage les ombres intermittentes. Mes pieds, dirigés dans le vide, tremblaient à chaque pas, sur une pierre mal assise, sur des cailloux mouvants. Ceux-ci lancés par un coup de mes bottes, roulaient sur le rocher, fouillaient l'herbe du ravin, battaient l'abîme, d'une paroi à l'autre, toujours plus bas, toujours plus fort, jusqu'au dernier éclat du plongement dans l'eau profonde. Les dalles, plus lourdes et couchées comme des bancs mal étayés, s'ébranlaient sous un premier pas, se balançaient sous un second, retombaie;it enfin sur ellesmêmes et , une fois déchargées de mon poids , elles se reconsolidaient sur le rocher fondamental avec un son de couvercle sur une sépulture. Je m'imaginais d'être vivant dans mon tombeau.

Enfin Torrecillo me démasqua.

Je me trouvais dans la gorge, au fond des deux rochers géants avec de la nuit partout, autour de moi, et le ciel plein de lune sur ma tête. Le passage était si étroit que mon guide devait me faire marcher derrière lui, à pas sans cesse diminués par les sinuosités du lit; le vrai lit d'un torrent que j'avais peur de rencontrer écumant, comme un cheval sans frein, comme la mort. Car ce fond de rocher était partout humide, sur toute sa longueur. Quelquefois même, dans un creux de pierre, l'eau stagnait ; et d'un pied je tombais dans la flaque, tandis que du genou je m'arrêtais, dans la chute, sur le rebord de la cuvette. La nuit de ce bas-fond était horrible; mais j'aimais mieux y fixer mes yeux hagards, que de les lever vers la lumière étroite et fascinante du sommet. Car, pour peu

que je regardasse vers la lune, la noirceur de la gorge m'apparaissait ensuite plus intense. Cependant j'avançais, suant, mouillé, semblable à ces lézards peureux qui rampent dans l'humidité d'une cave, vers le soleil de la lucarne.

Après dix minutes de cette nocturne asceRsion, Torrecillo fit halte, toujours dans la gorge. Il défourra, sous une espèce de porte latérale, une espèce de clef qu'il fit crier dans une serrure. Et pénétrant le premier :

— € Attends la torche, dit celui-ci, et qu'un bandit te reçoive en seigneur, sous son toit. »

Bientôt la lumière se fit dans une caverne vaste, d'où * un froid glacial sortit en putride boufî"ée par la porte, au

seuil de laquelle j'attendais, les pieds toujours l'un sur l'autre dans la ruelle étroite, et le dos contre une des deux murailles de rocher, dans l'attitude d'un bossu.

La caverne, brusquement éclairée par la pétillante torche, faisait rougeoyer son brouillard et s'emplissait peu à peu de fumée. Elle était percée dans le roc, en forme d'entonnoir ; de telle sorte qu'elle se reculait en se rétrécissant toujours davantage, jusqu'à un fonds lointain où la nuit très épaisse arrêtait la lumière. De ce fond ténébreux, surbaissé, étranglé, il semblait que des loups allaient bondir avec leurs yeur de braise, dont mon imagination emflammait déjà le retrait. Contre le mur où la résine brûlait, une lampe à trois pieds était adossée. Aux deux coins de la table il y avait deux troncs d'acbre, en guise d'escabeau. Un lit de sangle était juché sur quatre pieux, quelque part. Et de çà, de là, des fusils accrochés aux murs rayaient en noir la pierre blanche ; des poignards suspendus à la voûte allongeaient leurs ombres minces jusqu'à l'ombre monstrueuse de l'arrière caverne, se ba-

lançaient au vent qui entrait par le bas de la porte avec des lamentes sinistres.

C'était tout.

La fatigue et la frayeur m'avaient assis sur un des escabeaux où je restai quelque temps sans parler, la tête dans les mains et les coudes sur les genoux . Torrecillo se promenait dans la caverne ; et la voix métallique de l'homme frappait avec des phrases de l'enfer la voûte ronde, comme un battant frappe une cloche. Quelquefois en passant devant moi, il s'arrêtait :

— « Dois-je te paraître fou, me dit-il une fois. Mon métier est de tuer les hommes; et voici que je te sauve. La nature est, en efiet, bizarre ; aujourd'hui, elle nous pousse au mal par tous les élancements de notre sang ; et demain, elle nous conseille le bien, en nous émouvant par un peu de pitié. Ce matin, le soleil luisait ; j'ai chanté. Au jour prochain, ce sera le tour de mon fusil. En vérité l'homme est un monstre de contradiction. »

Et, après un intervalle de silence :

— « La fumée de ma torche te fatigue, peut-être, ajouta-t-il ; viens à la lune. »

En disant ces mots, il avait disparu dans la direction de la lumière blanche. Je me levai, je le suivis^ et j'entrai dans une autre pièce que la lune éclairait. Celle-ci arrivait là par une ouverture en œil-de-bœuf. On y voyait, à sa lueur, des habits espagnols, des costumes français, pendus autour, à des solives. Il y avait des berrets sans tête, des gants sans mains, des brodequins sans pieds.

C'était horrible.

Cependant je m'accoudais, près du bandit, à la fenêtre.

Sous la lune de minuit le silence, passant dans l'air, endormait la montagne. Notre pic supérieur dominait

celle-ci; et elle descendait sous nos yeux jusqu'aux plaines, avec des arrondissements de chatte somnolente.

Plus d'oiseaux, plus de bêtes.

Là-bas seulement, la note étouffée de la cascade.

— « Et autrement, me dit Torrecillo accoudé près de moi à la fenêtre de cette affreuse féerie, de quel métier es-tu ?

— D'aucun, lui répondis-je, en donnant à ma voix l'assurance qu'il est facile de trouver dans les passes extrêmes.

— D'aucun? reprit-il. Mais, est-ce par mépris des hommes ou par fortune du sort ?

— Par l'un et l'autre, ajoutai-je ?

— Alors, acheva-t-il, prends garde à toi, car tu mens à ton hôte. »

Je ne comprenais pas le sens terrifiant de ses paroles. Lui, l'œil sur mon œil, m'observa un moment, et avec un sourire dans son immense barbe :

« Pas même du métier de poète ?

— Oh I celui-là n'est pas un métier d'homme ; et s'il était le mien, je ne sais à qui j'oserais l'avouer.

— Écoute, me dit-il, l'aigle n'est pas le passereau, et nul n'a confondu l'un et l'autre. Quand je t'ai vu, j'ai cru que tu pensais ; et mon fusil s'est refusé de faire feu sous mon doigt. Alors j'ai songé qu'enfin je rencontrais un esprit qui comprendrait pourquoi je suis brigand, jusqu'à ce que les hommes soient honnêtes.

Ces paroles étranges éveillèrent en moi l'idée de maîtriser mon hôte, ne fût-ce que pour me délivrer du danger qui me menaçait, à chaque heure. Car ma vie ne dépendait jusque-là que de la fantaisie d'un fou. Je pris mon bandit par le bras, je l'attirai devant la torche de la caverne, et, un crayon en main, j'écrivis devant lui, sur

le rocher les strophes, d'un psaume dont le titre est naturellement :

TORRECILLO

Au Seigneur de France et d'Espagne Je confesserai qui je suis, Les pieds ballants, sur la montagne Qui coupe en deux les deux pays.

Je naquis d'une ourse et d'un aigle, Ventre vaste et sans bolsillo, Dans un bercceu d'épis de seigle Où j'eus pour nom : Torrecillo.

Je bus aux tétins d'une vache, Le temps d'engraisser mes deux bras Pour brandir escopette et hache Dans les lazzos des sierras.

Et depuis, j'attends au passage Les marchands de panuelos Dont la basquine, assez peu sage, Porte en listel cinq cents grelots.

Tantôt, c'est le mulet sonore D'un fugitif contrebandier Traînant la fortune d'un Maure Dans un caisson de bonnetier.

Sur des cavales andalousea.

Fumant de larges trabucos Ce sont tantôt les Grands en blouse De Pampeîune et de Burgos.

Moi, le fusil contre une pierre, J'escopette et, du premier coup, Je désarçonne et roule à terre Mon capitan, sans cœur ni cou.

Le douro blanc et la péçète, (J'excepte le raaravédis Pour sa couleur), sont ma recette.

Les morts sont lâchés, en viandis,

Aux faucons noirs dont l'œil de braise Aiguisa le mien sans pareil, Alors qu'au bord d'un gave, à l'aise, Je les fixais sous le soleil.

Détroussis fait, je me renverse Près d'une troupe de coHdors Qui sur ma tête tergiverse ; Et je bois, je mange, et m'endors.

Quelquefois, sous les blancs nuages, Je fais un rêve d'Alhambras ; Je suis un roi d'Abencerages Auquel des rois tendent les bras.

Alors, j'entends à mon oreille Murmurer un romancero Sur l'air dansant dont, sous la treille. Les ninas font un boléro :

— c Torrecillo dort sur la neige Où rougit le rhododendron ; Mais, de Penaflor à Barège, Nul ne s'appelle son patron.

« Torrecillo mange, sans heure, Une fois par jour ou par mois Lorsque visitent sa demeure Les mercaders ou les chamois.

« Torrecillo boit et s'enivre D'eau de cascade ou de Porto, Aux saisons où passent le givre Et les Almanzors en landau.

« H a pour sceptre une escopette,

Et pour couronne les glaciers ;

El. les éclairs de la tempête

Sont ses coursiers aux freins d'aciers.

« Pour empire il a la montagne, Depuis les terres du roi Franc Jusqu'aux terres du roi d'Espagne ; Et ses sujets de roc géant

« Il les tient sous son espadrille, Vaincus superbes de granit Dont la dent fruste le mordille Rugueusemeut, mais sans dépit.

< Il vivra d'implacable haine Pour les humains au cœur de fer, Et mourra près d'une fontaine Où les renards auront sa chair

« Cependant que son souffle épique Passera dans quelqu'olifant, Pour chanter le nom athlétique De Torrecillo, le brigand. »

Au seigneur de France et d'Espagne Je confesserai qui je suis, Les pieds ballants, sur la montagne Qui coupe en deux les deux pays .

A mesure que je traçais ces vers sur le rocher, Torrecillo se penchait sur mon épaule et je voyais, comme une muse inspiratrice, sa tête formidable silhouetter des traits énormes sur les carrés des strophes. Quand j'eus achevé mon poème, je jetai le crayon à terre avec le geste superbe d'un artiste satisfait de son œuvre ; et, à mon tour, je me croisai les bras.

Torrecillo, la torche à la main, lut et relut la pièce tout entière. Je circulais à pas larges et lents. Enfin il s'approcha de moi, me prit la main et, avec la fierté d'un athlète qui toise son égal, il me remercia par une inclination de tête. J'avais vaincu. Alors je dis, avec la majesté de Dieu après son jour sixième :

« J'ai sommeil.

— Tiens, dors ! » répondit-il avec empressement. Et, m'attirant vers son lit, dont il releva les grosses bures, il m'y blottit.

« Et vous, lui dis-je assez négligemment.

— Moi, répartit-il, j'ai ma place à tes pieds. Dors bienl » J'avais dompté le monstre. Il s'accroupit par terre, à un

pieu du lit, la tête dans les jambes comme un chien de montagne qui, les pattes encore dégouttantes du sang de l'ours terrassé, se couche aux pieds du pâtre imberbe, et lui lèche les mains.

Un quart d'heure après, j'eus l'air de dormir en annonçant par ronflements mon sommeil calme. Ainsi, désormais bien à l'aise pour observer mon homme, je me livrai tout entier au moindre de ses gestes. Il m'écoutait reposer. Une fois il se releva pour accomoder la couverture ; une autre fois il alla sous la torche, lire encore les strophes de la muraille . Je le vis, avant de se recoucher à mes pieds, prendre au mur une lame et l'approcher de la lumière pour en essayer le tranchant. Il démonta aussi sa carabine, la fourbit, la bourra, la redressa contr'un angle de la caverne. Ainsi, tout étant disposé pour le lendemain, Torrecillo revint s'allonger près de moi. Je regardais sa tête immense osciller, sous la torche ; et son ombre plus agrandie sur le mur qui la recevait, prenait, proportionnellement à sa vastitude, des mouvements gigan-

tesques . Son souffle s'allongeait, se mesurait, bourdonnait presque. Deux heures du matin se devinaient, à la lune fanée et au premier petit jour qui dégradait celle-ci. Je m'assoupissais à mon tour. J'allais dormir.

Alors, mais bien loin, bien bas, bien insensiblement, je crus entendre un aboiement de chien. Torrecillo cessa de respirer. Cet aboiement s'approchait. Bientôt une voix humaine sembla se dégager, entre les cris de l'animal et le bruit de la cascade . Elle hurlait un nom inintelligible, avec la mélancolie que les distances donnent aux sons, ou la peine d'avoir perdu quelqu'un à celui qui le cherche. Je restais cependant assoupi, dans la chaleur de la couverture ; je pensais, je rêvais presqu'à quelque pâtre volé qui chercherait sa chèvre.

Les cris du chien et la voix de l'homme tombèrent peu à peu. Etait-ce le vent qui l'emportait ailleurs, en se détournant? Etait -on descendu vers la cascade, où chaque bruit se confond? N'était-ce pas aussi le commencement d'un cauchemar? Je ne savais rien deviner; et je m'endormis, cette fois, tout entier.

Combien de temps mon sommeil dura-t-il, je ne saurais le dire. Je ne dirai pas davantage si ce fut un bruit mené dans la caverne, qui m'éveilla. Mais les aboiements et la voix de tout à l'heure avaient recommencé là-bas, et arrivaient plus clairs à mon oreille.

J'écoutai bien.

La voix, que j'avais prise pour celle d'un pâtre, ne me parut pas à la fin tout-à-fait étrangère Où avais-je donc entendu quelqu'un héler, avec ce timbre de soprano?... Mais le mot, que criait cette voix, ne laissait deviner que les voyelles les plus sonores :

J'écoutai mon cœur battre malgré moi-même, et j'attendis encore. Cinq minutes se passèrent. Alors, tout a coup, un virement de vent m'apporta très distinct et très entier . . .

0 non! ce n'était pas possible.

J'écoutai encore.

La voix reprit.

C'était . . . mon nom !

Je n'eusse pas été plus assourdi par mille tympanons de cymbales bronzinant à mon oreille. Aussi bien me pris-je à trembler, à avoir froid dans ma chaleur, à moiter tout mon corps de sueur glaciale .

« Mon nom, me dis-je?... Mes amis peut-être?... Malheur ! ... »

Je n'osais cependant faire un mouvement , de peur d'éveiller le brigand. J'avais beau baisser les yeux vers lui, jusqu'à roidir mon nerf optique. Torrecillo dormait aux pieds du lit, et mon regard ne pouvait plus l'atteindre. Et cependant il me semblait qu'il y avait dans la caverne plus d'air qu'avant, comme cela arrive dans une chambre lorsque quelqu'un en est sorti. La torche paraissait vaciller davantage^ peut-être à cause de l'air déi^lacé par le jeu récent de la porte. Enfin Torrecillo était-il là? Pour m'en enquérir j 'aurais mis sur pied le monstre, au froissement inévitable de la paillasse en barbes de maïs. Et alors, quel malheur! « Il n'hébergeait que moi, aurait-il répondu à mes prières. . . Un devoir l'appelait au poste. . . Tant pis pour mes amis s'ils venaient, sans peur de lui, me chercher jusqu'ici. . . » Je devais attendre sans bouger que la voix s'en allât. Elle s'en allait en effet, mais lentement. Le jour venait plus vite dans la caverne. C'était déjà la première aube.

A cette heure, l'air très raréfié devient plus facile à être

traversé par les odeurs et par le bruit. Si bien que la voix de mon porte-secours, encore qu'elle s'enfonçât certainement, montait cependant très sonore jusqu'au pic où je mourais d'anxiété. Et cependant mon nom, désormais clair comme une note juste, portait, sur les ondes pures de l'air qu'il traversait, la lassitude et la désespérance du malheureux crieur.

Subitement une détonation se fait entendre.

Ensuite un cri, comme un râle.

Le chien hurle plus fort.

Puis un autre coup de feu part .

Un hurlement de chien.

Rien de plus.

Effaré, mort de peur, je me redresse sur mon séant, je cherche le bandit près du lit. Il n'y est pas . J'appelle :

— < Torrecillo? > Rien!

— « Torrecillo ? »

RienI

Je cours à la lucarne ; je ne vois que l'aurore.

Miséricorde ( Miséricorde I

J'étais assis devant la table, le front dans mes deux mains, et le soleil éclairait la caverne quand le bandit rentra. Il posa son lourd fusil à l'angle de la porte, fouilla dans Sa ceinture, jeta sur la table un pistolet et une bourse. Deux lettres étaient brodées sur celle-ci :

J'avais beau regarder; je ne pouvais rien voir. Enfin je reconnus la voix de tout à l'beure; et les initiales d'un malheureux ami signaient l'assassinat que mon hôte horrible venait de commettre. Les larmes jaillirent de mes yeux. Je m' écriai, en me tournant vers le monstre :

— « Malheur à nous ! tu as tué mon frère. » Torrecillo cheminait de long en large devant moi. Au

mot que je prononçai il s'arrêta, brossa négligeamment le revers de sa manche et répondit, tandis qu'il ouvrait la porte et m'invitait à sortir :

— » Ton frère! Alors, va, jeune homme; tu auras dans le monde un ennemi de moins. *

LE SPECTEE

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