INTRODUCTION
Le château du senor Esteban de San-Lugar est une énorme construction sarrasine, massée sans style par quelque redoutable forban du Moyen- Age, sur un piton de la Cordillère qui relie la rade de Cadix aux vignes de Xérès. Cette pièce seigneuriale, flanquée contre le bleu profond du ciel d'Andalousie, a pour base une marnière immense et vide, aux alentours de laquelle flotte une vague mélancolie que n'agrémente pas l'échiné argileuse et terne de la montagne environnante. A l'est, cette marnière épuisée coupe le rocher perpendiculairement jusqu'à la plaine et l'anudit ; à l'ouest, l'argile dort encore dans la carrière et laisse croître, jusqu'aux premières fenêtres du manoir, des
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malvacées, de la bardane, des trémières, autant de pousses grasses qui dressent leur végétation à la hauteur des lierres dont le château s'enchappe. En sorte que l'on dirait d'un gueux géant, bossu énormément par derrière, sans ventre par devant, et droit comme pour une expiation dans cette gorge désolée. Mais les oiseaux des plateaux supérieurs emplissent de leurs nids sa chevelure ; car il n'est élancé que pour voir déplus haut; et sa tête/ainsi que celle d'un sage que la méditation absorbe au détriment d'un corps irréparé, sa tête contemple par-dessus le cirque des sierras, à trois milles au loin, la vaste mer et les vaisseaux qui battent l'aile, soit qu'ils entrent au port de Cadix soit qu'ils en partent, comme de grands oiseaux tout blancs.
L'on parvient chez le senor Esteban par un chemin autrefois large, qu'il faut aujourd'hui chercher parmi les ronces. Ce chemin serpente sur la bosse occidentale du mont jusqu'à un portail de chêne, aux agrafes de fer largement spatulées, au blason de vidame écartelé d'alérions ave-j cette exergue traînant dans le tortil, comme un nocturne dans l'office des Morts :
« lAM PAGE SEPVLTO »
Le portail grince sur ses ferrures , et l'on pénètre dans la cour. A droite, un puits au trépied rouillé, à la poulie sans chaînes, aux gargouilles béantes et ouvrant des gueules desséchées à la servante qui ne reparaît plus. A gauche, une pierre tombale, au pied de laquelle un lévrier se mord la queue. En face, le perron avec des fleurs de pierre, ciselées dans la rampe. Enfin, le palier et sa porte du milieu^ introduisant aux Pas-Perdus. Des verrières bleues et vertes découpent, au soleU, leurs dessins sur les dalles ; le vent des corridors est encore seul à passer par là. L'escalier
d'honneur dont chaque marche est étagée sur le dos d'un lion, élève, comme un gamma historié, la symétrie de ses terrasses ; et on le suit, jusqu'à ces corridors solitaires où la lumière s'égare, jusqu'à ces salles subitement ouvertes dont il faut admirer en courant les tables colonnacées, les bahuts angéhques, les fauteuils grimaçants, les cheminées emmantelées, et l'ampleur. Il faut enfin entrer dans cstte salle^ la plus reculée de toutes, où le valet laisse l'introduit à sa timidité, en annonçant le maître et en disparaissant sous la portière . Tout fait encore silence dans l'immense salon, et cette pièce ressemblerait aux autres par ses glaciales dimensions, si l'œil n'y rencontrait pas les instruments de la vie journalière, marqués au coin du siècle sur une porcelaine de Sèvres, un cristal de Bohême, un tapis d'Orient, des livres d'un peu partout. Cependant l'ogive et ja colonne torse dessinent les meubles, ici comme ailleurs. Tel agrippe la moquette avec des pattes de léopard, tel autre assied sur un boudin son imposante masse. Ici, un frontispice de chapelle aux mille clochetons sourit entre les dentelures de ce coffret gothique. Là, les stalles de ce banc semblent attendre leurs abbés. Et à l'entour des meubles, la couronne des portraits de famille. Ce sont» pour la plupart des chevaliers coiffés de heaumes, ceints de cuirasses. Leurs hautes châtelaines lisent, près d'eux, un livre d'heures. Celle-ci, a coiffé le voile d'Isabeau, Celle-là n'est déjà plus moderne, et rit dans sa mantille. Mais quelle est cette dame à l'étrange pâleur du visage, qui se détache de là-bas avec des yeux hagards et semble, de sa main levée, éloigner une malédiction? Une table est sous ce tableau, et un chien épagneul sous cette table. Voici même un velours noir, qui silhouette une forme d'homme. Serait-ce le senor Esteban lui-même, grand
oDcle d* la défunte comtesse qui lui a légué cet héritage? Il est assis, une plume à la main. Le tapis est sourd; on peut s'approcher. Par-dessus l'épaule du vieux comte, on lira facilement l'histoire que, de sa propre main, il trace avec souffrance sur un cahier aux armes de famille, la clef sur le fermoir prête à cadenasser un secret.
EÉCIT
Ce fut l'année où le maréchal Soult fouettait de sa cravache un pur-sang chevaljcorse, en route vers Madrid, et laissant les premières empreintes des grenadiers impériauxsur frontière castillane. La comtesse Juuna de San-Lugar, veuve du comte José, après douze mois de grand deuil venait d'accepter la main d'un hidalgo d'aventure dont elle avait eu le cœur, du vivant même du comte Fon époux. Une telle résolution, au voisinage d'un deuil si ré:'ent, n'eut rien qui ne parût étrange. Car la comtesse avait affecté dès la mort de son mari, une douleur si vive qu'elle avait défendu, non-seulement aux gens de sa maison de lui parler, mais au soleil même d'entrer dans sou appartement. Elle avait reçu douze mois, derrière les plombs gris de ses verrières, devant son canevas toujours suspendu au même point, et en face de sa p33xiié où , pour se tenir compagnie, elle se mirait d'un air navrant.
Au reste, personne ne savait de quoi était mort le comte après un an de mariage. On ne savait pas davantage d'où provenait ce bruit de paroles qu'on entendait parfois par la serrure de doria Juana. Le majordome avait bien dit qu'il existait un escalier secret dans les murs du château, pour arriver au boudoir de la comtesse. Le gruyer avait bien ajouté aussi qu'il rencontrait souvent un homme, couvert d'un grand manteau et errant dans les retraits de la marnière. Mais que prouvait ce que disaient le majordome et le gruyer?
Ce qu'il y eut de clair pour tous, ce tut que dona Juana dépouilla, après douze mois de veuvage le voile noir pour couler sur son corps brun de castillane la robe blanche de ses secondes noces. Le jour du travestissement fut inopinément fixé à une date de février. Et le soir de ce jour, deux cents seigneurs et dames banquetèrent.
La salle du festin resplendissait. On avait choisi la plus spacieuse du manoir, et l'on y avait dressé pour la circonstance les meubles les plus beaux. Autour des lambris ciselés les monstres les plus magnifiques, les paysages les plus exquis, les plus délicates fioritures se détachaient rebondis et lustrés sur les panneaux des cofî'res. Des armures de toute pièce habillaient le vide, accrochées aux murailles. Les grands de San-Lugar et seigneurs du manoir très antique, en tableau, assistaient à la fête; et les uns relevaient leur salade, comme pour humecter d'un broc de franc Xérès leur large bouche poussiéreuse ; les autres, l'œil mélancoliquement fixé vers les tables où les dames minauderaient devant les fleurs, paraissaient regretter leur place ancienne.
Le dernier comte José, de San-Lugar, manquait seul au musée des tableaux.
La table, d'un bout à l'autre de la salle, disposée sous des lustres que les torchères surchargeaient, renvoyait aux cristaux pendus en girandole avec mille facettes l'éclat des nappes de neige, des porcelaines vernissées, des verres blancs. Les marquis avaient accroché à des dressoirs de chêne leurs longs manteaux; ils étincelaient dans les brocards de leurs habits de soie, comme des tome précieux en de royales reliures . Les senoras, blanches de visage et
de mains, avaient remis leur mantille à leurs pages et s'étaient assises à côté des marquis, dans la gloire de leur cheveux en diadème, dans la rutillance de leurs épingles d'or, dans le nimbe de leurs satins fanés, dans la splendeur des diamants. Les plats d'argent allaient, venaient, aux mains des sommeliers en livrées rouges. Les bouteilles aux étiquettes polyglottes passaient frappées, de coupe en coupe. L'hilarité, susurante d'abord, courait ensuite plus sonore, et volait désormais tapageuse, de place en place, accompagnée des airs lointains d'une musique étouffée par les tapis et les portières de la salle.
Dona Juana souriait d'aise à l'hidalgo, son époux de demain.
Minuit sonna de chambre en chambre sur les timbres d'or et,vint aussi carillonner sous le cercle d'émail qui mesurait, au-dessus du festin, l'ivresse des convives. Alors un souffle violent entra par une porte, agita les lumières des lustres, remplit de frissons les chauds buveurs. La conversation tomba soudain comme amortie, et l'on se regarda avec fatigue. Mais une chose étonna plus que la bouff'ée d'air. Ce fut une chose sans corps, comme une ombre très noire, comme une araignée gigantesque qui courait sur les cadres des murs et qui vint s'arrêter, justement à la place inoccupée par le tableau de feu senor José de San-Lugar.
Tous les visages se tournèrent vers dona .Juana.
Elle regardait, elle aussi, la muraille mais avec cette intensité d'intuition qui fixe l'œil horriblement, le noircit, et le creuse. Sa bouche voulait s'entr'ouvrir pour crier. Evidemment une puissance occulte la bâillonnait. Son visage prenait les tons jaunes du lait quand il se tourne, et il semblait qu'un spectre reflétait sa couleur de squelette sur cette chair parcheminée.
Enfin l'ombre se dessina.
Ce n'était plus une araignée. Deux virgules s'allongeaient, comme deux tibias. Un thorax d'homme siégeait dessus. Sur le thorax, une tête. Et un bras se levait, qui traçait dans le nuit du plafond comme un signe de croix ; cependant que les mandibules de la tête s'ouvraient dans le vide et que la mâchoire grimaçait uns espèce de rire^ entre ses dents à jour.
Cependant dona Juana, l'œil sur le mur, tendait sa main vers sa coupe, l'y reposait nerveusement, comme pour empêcher une bénédiction du spectre d'y descendre. Le bras de la vision restait toujours levé. Les doigts de la comtesse s'ancraient obstinément sur les bords de la coupe. Le balancier de la pendule battit dix fois. Dona Juana perdit ses forces, renversa sa coupe en retirant sa main et, tout à coup, s'évanouit.
Le soir du lendemain était le soir du bal. Dans la journée, la comtesse avait mandé un estafier de chambre en chambre, avec un plat d'argent où reluisait un pli de parchemin portant les noms et titres des convives. Le billet apprenait qu'un nécroman s'était introduit dans la fête d'hier, mais avait été expulsé dès la nuit; et qu'on ne rabaisserait le pont-levis, pour le départ des seigneurs, qu'après la signature des fiançailles. Le soir, le bal ferait tout oublier. L'on était prié d'y descendre.
Pour donner aux cachuchas plus ample évolution, les valets avaient converti en salon l'immense corridor des pas-perdus. Les portes avaient disparu sous des tentures gobelines et les murs sous un bois de palmiers-nains, de thuyas, d'orangers, de cactus, de fleurs nouvelles. Des
faucons enchaînés d'or, des gypaètes et des grues, peuplaient richement le feuillage. Et partout des lumières parfumées grevaient, ici les épaules musculeuses d'un titan, là un rugueux bras de duègne, plus loin quelque tête de monstre ouvrant la gueule en forme de bobèche. L'orchestre, monté de mandolinistes, de cytharèdes^ de violonneurs, d'organistes, avait son poste sous une arcade sonore, hors de la salle, comme un nid. Sous la multiple corde des feux, les dalles nues prenaient l'aspect d'un lac scintillant sous la lune, ou d'un dessus de mausolée et, à considérer le parallélogramme très allongé de leur sur face, l'on pouvait penser à quelque mort géant qu'elles auraient recouvert.
Vers dix heures de ce soir-là, les donas en mantellettas mystérieuses et leurs seigneurs en vitchouras glissèrent, le long des corridors, au pas d'un valet portant la torche. Arrivé au vestibule, chaque couple laissait couler, le long de ses épaules, le vêtement quiles couvrait .Et les femmes apparaissaient dans la nudité de leur torse, les hommes dans la neige et l'ébène de leur tenue. Avec un froissement de soies et une sonnée de bottes, l'on s'introduisait dans le bal et l'on jetait ses titres à l'huissier, dont la voix les portait comme un tome d'histoire jusqu'au quatre angles de la salle. Après les compliments d'usage, l'on se proposait un tour de danse et, sur les ondées musicales, pour cent mesures d'un fandango, l'on fee laissait partir avec cet alanguissement qu'on trouve au fond des barques, à chaque éloignement du bord.
Déjà le bal était bruyant et dona Juana, au bras de l'hidalgo, avait parcouru les groupes pour les féliciieravec des mots exquis, lorsque minuit sonna sans que père sonne y prît garde. Car on avait enlevé à sa corniche
la vaste horloge des pas -perdus, et l'on attendait que le soleil se peignît aux verrières pour annoncer le matin. En ce moment, par hasard, les senoras et leurs cavaliers se reposaient dans leurs fauteuils, d'une danse espagnole, et le milieu de la grand'salle restait vide.
Soudain, la pierre du centre se descelle, se dresse sur un pan et, par un escalier souterrain, voici que monte, dans dans un costume magnifique, un nouvel hidalgo. Les apprêts de la fête sont à ce point merveilleux, que les convives surpris par cette apparition n'en sont pas effrayés. D'ailleurs, l'araignée d'hier soir a fait place à un beau gentilhomme brocardé d'or, dont l'épée rebrousse noblement le troussis d'une mante aux doublures de pourpre. Son large feutre blanc laisse se relever un bord, et couche l'autre soua les morbides pesanteurs d'une plume opulente. Il salue la noble compagnie et, le sourire aui lèvres, vient droit à dona Juana , Comment la connait-il et comment la trouvet-il si agilement, daub une foule aussi nombreuse? Il cause toujours, parmi le rire; elle lui répond, comme gênée. Enfin l'on module un waltzer. Juana accepte le bras du chevalier pour une envolée rapide pendant laquelle la fiancée tremblante, mais sans peur d'être entendue par ses hôtes, interroge l'apparition. Celle-ci sourit toujours comme un ange dans un tortil de bible et, pour ne pas répondre, n'en presse que plus amoureusement la dame entre ses bras. Juana se pâme. Est-ce d'amour aussi? Mais dans le nonchaloir de son corps froid, eUe poursuit sa spasmodique instance :
— « Qui est-tu ? >
Le chevalier souiit toujours II semble à Juana qu'elle est entraînée dans les girons d'enfer par les mains douces d'un archange. Oh! les tours énervants, où les pieds chan-
celants sont soutenus par un fantôme :
— € Qui es-tu ? »
Oh! le silence spectral d'un gentilhomme fait de grâce :
— € Qui es-tu? »
Oh! la ressemblance inexorable du comte décédé
empreinte sur le macabre danseur :
— « Qui es-tu? qui es-tu?... 0 masque de bonté? > Dona Juana est retombée mourante dans son fauteuil.
Et l'hidalgo au sourire bénin, murmure à son oreille avec des mots rhythmés par les guitares :
— « Je suis ta condamnation I . . . Je suis, aussi longtemps que tu me survivras, ta bénédiction perpétuelle. »
Et, pour saluer la compagnie surprise, le chevalier mystérieux revient au milieu de la salle. La pierre qui s'était consolidée sur les pas de l'apparition se relève^ pour lui donner issue et retomber lourdement sur la tête engloutie.
Les applaudissements des seigneurs, à la disparition de l'élégant hidalgo, engagèrent dona Juana h feindre aussi l'hilarité sur sa face de morte. Le bal s'évanouit comme un mirage, quand l'aube, éclairant les châssis, eut fait pâlir les girandoles.
Or le soir du jour suivant était le soir des épousailles Les gens d'office avaient jusqu'à minuit, pour festonner la chapelle gothique. Celle-ci, bâtie par un ancêtre de San-Lugar à son retour benoit de Palestine, flanquait un côté du château. Elle s'élevait là, mince, svelte, entrèflée, ainsi qu'un lupinastre croissant entre deux murs, sur lequel les vieux temps auraient passé leur houppe à poussière jaunâtre et leurs lavures pluviales aux gouttes glutineuses. Sur douze mètres de long et six de large, elle appuyait sa haute voûte contre douze colonnes, saillant du
mur, montant en fins listels jusqu'aux courbures de la nef, B'arquant Bur celle-ci jusqu'à la clef de l'édifice où les arêtes des colonnes se réunissaient comme pour suspendre à douze mains de pierre le gland majeur et surbaissé d'un baldaquin. Une balustrade à colonnettes ajourées courait en outre autour de la muraille, et élevait jusqu'à l'ordre des vitraux une rangée de chapiteaux à rinceaux composites, à gueules eataneeques, à crânes de frocards. Les verrines bleuissaient par-dessus, servant de fond oriental aux éburnéales légendes. Sur le plan supérieur des vitraux triptyques, fleurissaient, dans les cant thus de l'ogive, des tiges de Gesse, des carnèles bibliques, des armoiries familiales. A l'entour, çà et là, grimaçaient des gargouilles. Des ciselures, à foison, historiaient le reste. Le maître-autel en lapis-lazzuli reflétait les sept couleurs de la rosace. Les larges prie-dieu de chêne, revêtus de velours, peignaient leurs ombre? amples sur les dalles. Ce fut là que, le lendemain du bab la domesticité travailla jusqu'au soir à polir les surfaces et que, le soir venu, commencèrent selon les usages d'alors les préambules de la cérémonie.
Dès la nuit, un familier alluma, au pied de l'autel et entre deux coussins où jusqu'à minuit deux marquises devaient venir prier à chaque demi-heure, un énorme cierge jaune. Indépendament de la vague lueur que ce flambeau projetait à quelques pas autour de lui, deux brasières posées sur des trépieds, aux cornes de l'autel, rougissaient les parois en cuivre de leurs cassolettes et dessinaient des figures fantasques avec les bouffées nuageuses d'encens que les charbons consumaient en geignant. Le riche bruit des basquines et des mules, l'égrènement sonore des chapelets d'or, les prières précieuses, se
mêlaient aux pétillements du cierge, aux affaissements des charbons.
Ce fut tout ce qui s'entendit jusqu'à minuit, dans la chapelle des San-Lugar.
Quand minuit arriva^ les groupes des invités éveillèrent les corridors endormis une coulée de lumières glissa; à tous les étages, sur les fenêtres éblouies. L'on s'avançait vers la chapelle, deux par deux. Les froissements soyeux des robes sur la dalle disaient aux senoras qu'elles étaient exquises. Chacune, le livre des Heures à sa main gauche, appuyait son bras droit grevé de bracelets sur le bras fier de son seigneur. En arrivant au seuil de la chapelle , elle acceptait du cavalier, comme un diamant de plus pour le milieu du front, la goutte d'eau bénite. La portière se relevait. La dame entrait dans le ruissellement des cierges, saluait hautement les dames ses voisines, montait jusque vers un prie-dieu tendu de pourpre, et enfonçait ses genoux délicats dans les duvets d'un grand coussin. Cependant son homme restait droit à côté d'elle^ et dans ce silence des églises coquettes, où la prière a moins de part que l'arrogance, l'on attendait la fiancée.
Quand le monde seigneurial fut à sa place, l'aumonier aux pieds de l'autel^ voici qu'au bruit rhytmé des halle bardes frappant les dalles, un huissier à soubreveste de velours noir, à jabot de dentelles, parut sur le seuil démasqué et annonça à l'assemblée des grands :
— « Dona Juana de Carmona, comtesse et vidame de San-Lugar. »
Elle entra, dans la splendeur d'une basquine si blanche qu'elle ressemblait à une vierge. Les fleurs blanches s'ouvraient sur son front, dans ses gants, à ses pieds. Pour monter jusqu'au coussin de neige qui l'attendait près de
l'autel, ello dut suivre une double guirlande de félicitations, plus agréal)Ies encore que les tresses des fleurs. Elle répondait à ses complimenteurs par des inclinations de tête et des sourires satisfaits. Ainsi triomphante, elle parvint à son prie-dieu, l'hidalgo à son flanc.
Or le prêtre, lisant son bréviaire près des habits sacerdotaux qu'il allait revêtir, attendait le premier toc de minuit pour entrer en office. L'heure sonna enfin à un timbre de bronze, sous une ogive de la chapelle; et l'aumonier ferma son bréviaire.
Alors, en même temps que la douzième heure achevait de tinter là-haut, sous les ténèbres de la voûte, un treizième coup ee fit entendre épouvantablement sur les linteaux de la porte fermée, "^out le monde se regarda. Un valet descendit pour ouvrir, et un personnage apparut.
Grand comme un Cid, blanc comme un vieillard, l'homme portait sur son corps roide l'habit sacré des archevêques de l'Espagne. Sa soutane était bleue, passementée et boutonnée de rouge. Il portait le rochet et le camail, avec une opulence de dentelle et de pourpre. Un camérier l'accompagnait. Il marcha vers l'autel en élevant sur son passage une main bénissante, chargée d'un diamant énorme.
La foule était charmée.
L 'aumônier, surpris à son tour par l'arrivée imprévue d'un prince de l'Eglise, se confondit en salutations devant le beau vieillard et déclina vers celui-ci l'honneur de célébrer l'office. L'archevêque accepta l'ofîre par un sourire et, les prières ante missani achevées, il gravit l'autel jusqu'aux habits sacrés, étalés devant le tabernacle. La vêture du prélat commença, avec le concours de l'aumonier. D'abord l'amict à blanche toile fut posé comme un casque
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tnir la vénérable tête du vieux ])rêtrej et puis glissa le long des épaules, et jusqu'aux reins où il fut attaché avec la grâce d'un justaucorps. Ensuite l'aube, aux rinceaux girovagues, aux mille pertuis, allongea la blancheur de la tête aux cheveux argentés, par la blancheur du corps entier recouvert de dentelles. L'étole bosselée d'or ; le manipule h torsades compactes; la chasuble crucigère où les agneaux d'argent dorment sur un missel, où les pélicans blancs étendent l'aile à la couvée et teignent leur duvet angélique du sang découlant de leur ])laie; eiifin tous les vêtements du imntife habillèrent l'étrange vieillard qui se dirigea, crosse en main, vers la place d'honneur des deux époux futurs.
Dona Juana avait baissé son voile.
On avait disposé devant les ])rie-dieu des fiancés une table où, sur un plat d'argent, deux anneaux d'or atten daient la bénédiction nuptiale. L'arohevcquo commença par celle-ci. Ensuite, il s'ai)pr()cha lentement des époux. Les gens d'office le précédaient, avec un bougeoir et une sainte Bible. Il ouvrit le livre au chapitre septième de l'épîtrc de Saint-Paul ad Romanos et il lut gravement, tandis que Juana courbait de plus en plus son front, les paroles suivantes:
— « La femme, qui est tombée sous la i)uis3ance du mari, est liée par la loi à son homme tant que celui-ci est vivant; mais s'il meurt, elle es r, dégagée de la loi cpi la liait. Si donc, durant la vi»; do son mari elle épouse un autre homme, elle sera appelée adultère... »
Dona Juana pâlissait.
La lecture achevée, le vieillard fit fermer le missel, et s'approchant plus près encore de Juana il prononça les mots suivants, en e'adressant au fiancé :
— « Homme, acceptes-tu pour ton épouse dona Juaua de Carmona, comtesse de San-Lugar ?
— € J'accepte I » répondit hautement l'hidalgo.
Le vieillard poursuivit. Mais ses paroles semblèrent portées, cette fois, par une haleine brûlante jusqu'à la fiancée, dontles fleurs blanches s'étiolaient sur son front, dont la tête s'inclinait pareille aux fleurs flétri es par l'haleine brûlante :
— € Et vous, senora Juana, née de Carmona, comtesse de San-Lugar par feu José de San-Lugar, acceptez-vous pour votre époux, cet homme ? »
Juana fit un effort désespéré dans son corset de satin blanc, pour répondre à l'archevêque. Mais sa voix resta dans sa gorge oppressée. Elle crispait dans ses doigts son mouchoir de Venise; elle pressait sa taille frêle entre ses bras bleuis; elle eût voulu pour le prix d'un manoir ne pas suspendre sa réponfee. Car l'hidalgo la regardait; la foule la regardait; l'évcque la regardait. Et sous la pesée des regards dont aucun n'était peut-être accusateur, Juana s'enfonça dans les plis de son voile.
L'archevêque l'avoisina encore de plus près et, d'une voix plus objurgatoire qu'à Ja première sommation, il répéta : — « Et vous, senora Juana née de Carmona, comtesse de San-Lugar par feu José de San-Lugar, acce^Dtez-vous pour votre é]20ux, cet homme ? »
Le pétillement des cierges sur l'autel répondit seul à la demande du pontife. Juana restait toujours enveloppée dans son voile de gaze, à travers lequel apparaissait un visage plus blanc que lui; et sur le visage contracté l'on voyait, comme reflétés par un miroir, ses tourments angoisseux. Or, l'hidalgo attendait la réponse. L'archevêque se pencha vers Juana, tellement que les lèvres du vieillard
froissèrent le voile de la femme et, pour la troisième fois^ d'une voix plus fiévreuse, il dit :
— «Et voua, senora Juana née de Carmona, comtesse de San-Lugar par feu José de San-Lugar, acceptez-vous pour votre époux, cet homme ?
Un seul bruit répondit encore à l'archevêque; ce fut celui du cœur de Juana battant sur ses chaînettes d'or. Comme un sphinx s'ennébule là-bas, très-loin, dans les nuages de poussière qui montent des déserts égyptiens, la pauvre femme s'enveloppait dans ses toilettes. Mais plus pâlie que ses dentelles, elle prenait, avec sa blanche tête humiliée, les airs compatissants de la Vierge aux-sept-Glaives. L'hidalgo impatient attendait toujours la réponse. Les assistants apitoyés par la vague intelligence d'un repentir tardif, allaient pardonner le refus du mariage à celle qui qui les avait conviés à ses noces. L'archevêque, toujours penché vers dona Juana couvrait avec les boucles blanches de ses cheveux d'argent, la tête effarée de la patiente. Enfin, du fond laiteux du voile où cette tête était roulée, deux diamants s'enflammèrent. Les deux yeux de Juana osaient enfin s'ouvjir. Ils fixèrent l'archevêque, comme deux yeux de moribonde. L'archevêque souriait. Après l'éclair des yeux, l'éclair des dents brilla comme dans la bouche entr'ouverte des gens qui vont s'évanouir L'évêque souriait encore . Et une voix sourde comme la voix du repentir, rare comme le râle de l'agonie, glissa entre les blanches dents de Juana; et la prière de la pauvre femme se traduisit par ces mots suppliants :
< Qui es-tu?... >
— « Je suis, dit tout bas l'archevêque, jusqu'à ton dernier jour ta bénédiction sempiternelle ! >
A ces mots, le vieillard disparut. Juana s'évanouit et ne
se réveilla^ le lendemain, que dans ce Ut de veuve où le comte José de San-Lugar était mort, un an auparavant.
Depuis ces trois scènes nocturnes jusqu'à l'époque de sa mort, dona Juana a visité une fois par jour la sépulture du comte. Pour évoquer la douce apparition, elle a usé ses genoux sur les dalles du mausolée et sur celles de la chapelle. Elle a tendu le mausolée des velours les plus fins . elle en a éclairé les quatre coins avec quatre immenses cratères posés sur quatre cippes, où brûlent nuit et jour, quatre panaches flamboyants.
Le comte José ne revient plus.
Mais, Juana a vieilli vite dans sa douleur, sans partager sa couche aux hidalgos d'Espagne. Sa chevelure brune a blanchi, dans un an. Et elle est morte, un jour qu'un beau seigneur encore jeune prit cette âme émigrante entre ses bras, et imprima sur le visage de cette trépassée le seul sourire qui l'a déridé — depuis l'époque des trois apparitions.