CHAPITRE I
minemcnt vers le pouvoir souverain. Si le projet de loi avait été repoussé seulement par une faible majorité^ le premier consul se serait vu obligé de se jeter dans d'autres voies^ et dès lors on ne peut prévoir quelle eùl été sa destinée.
L'institution des divers ordres existant en Europe avait été déterminée par des motifs politiques. Nous citerons quelques exemples. ^
Henri III établit le Saint-Esprit, afin de ramener à la foi catholique les grands du royaume qui, depuis vingt ans, s'étaient jetés dans la réforme , et maintenir dans le devoir ceux qui feraient tentés d'embrasser le protestantisme. Louis XIV institua la croix de Saint-Louis pour deux causes y anéantir parmi la noblesse les derniers sentiments d'indé-* pendance et en même temps faire naitre une émulation désirable cbez les troupes françaises.
Certainement, l'ambition entrait pour beaucoup dans les motifs qui déterminèrent Bonaparte à instituer la Légion d'honneur; mais il y avait aussi un but très-louable, que l'on n'a pas assez fait remarquer. Au sortir de nos discordes civiles, des divisions profondes régnaient au sein de la société ; le chef de l'État, quel qu'il fût, devait s'étudier à réconcilier les hommes; un autre soin devait l'occuper encore: citait de garantir cette égalité dont la nation se montrait excessivement jalouse; car delà liberté eïle faisait bon marché. Au moyen de la Légion d'honneur, Bonaparte créait une sorte de lien entre les Français des opinions les phis divergentes; il fondait en même temps là seule égalité
qui puisse exister parmi les humains^ l'égalité par le mérite : sous ce rapport, on doit mettre Tinsti' tutioD de la Légion d'honneur au rang des faits les plus saillants des temps modernes.
Les ordres de l'ancienne monarcliie, ceux de Saint- Michel, du Saint-Esprit , de Saint-Louis , avaient pour base le sentiment religieux; Bonaparte,queIque désir q^'il montrât de favoriser la religion, ne pouvait placer son ordre sous le patronage d'un saint : les idées qui dominaient notre pays, au début du xix^ siècle, s'y opposaient invinciblement. D'ailleurs, Louis XV s'était vu obligé de modifier l'institution de la croix de Saint-Louis en créant l'ordre du Mérite militaire^ afin de pouvoir récompenser les services rendus par les officiers non catholiques '; en second lieu, les ordres si célèbres de la Jarretière, de la Toison d'or, de Marie-Thérèse, n'emportaient aucune pensée religieuse : ces précédents servirent admirablement les intentions du fondateur de la Légion d'honneur.
* Depuis la révocation de Tédit de Nantes, tous les gentilshommes français des anciennes provinces étaient censés catholiques; la croix de Saint-Louis ne pouvait leur être refusée pour fait de religion. Louis XV institua, en 1759, l'ordre du Mérite militaire, afin de pouvoir récompenser les officiers nés dans les provinces nouvellement acquises, l'Alsace et la Lorraine, aux habitants desquels la liberté de conscience avait été garantie. La croix du Mérite militaire devait être également donnée aux officiers étrangers entrés au service du roi, tels que les Suisses, les Allemands, les Suédois, les Écossais^ etc., etc.