CHAPITRE XII. 27i
Les archives de )a couronne furent transportées à la hâte dans cette ville.
Napoléon était fondé à croire que, maître de la seconde capitale de l'empire russe, il ne tarderaitpasà recevoir les envoyés qui viendraient lut demander la paix, comme François II la lui avait demandée deux fois après la prise de Vienne, comme l'empereur de Russie la lui avait demandée après Friedland. Aveuglé par la fatalité, ne comp* tant pour rien la rigueur des éléments, il perdit un temps précieux à attendre de^ ambassadeurs qui ne vinrent point.
On avait entamé des négociations diplomatiques avec le prince Kutust)ff, commandant en chef les troupes du czar. Le rusé Moscovite répara cette fois les défaites essuyées par lui à la tète des ar-* mées, en simulant devant les envoyés français un violent désir pour un arrangement honorable, dé* sir qui était fort loin de sa pensée. Des officiers de Pétat-major du roi Murât parvinrent à intercepter une correspondance de Kutusoff, dans laquelle le généralissime russe exposait ses véritables sentiments au czar, en cherchant à le dissuader de la manière la plus forte de prêter Toreflle aux propositions de paix faites par l'empereur des Français.
Cet incident bannit enfin toutes les incertitudes de Napoléon ; dégagé de ses illusions, il quitta Moscou le i8 octobre, après avoir perdu six semaines d^un temps précieux au milieu des décombres fumants de la vieille capitale delà Russie; son in-
S72 lA LÉGION D'HONNEUR.
tention élait d'aller établir ses quartiers d'hiver au delà du Niémen, au sein d'un pays dont le cliniat fût moins rigoureux et dont les habitants seraient disposés à exercer une hospitalité bienfaisante à l'égard de ses soldats* Toutes les circonstances se réunirent pour réduire au néant des desseins si bien combinés.
Nous ne parlerons pas de ce mouvement rétrograde exécuté à travers des solitudes glacées. Un autre Xénophon a fait trop bien la description de cette retraite, auprès de laquelle la retraite des Dix mille ne'fut qu'un jeu d'enfant. Que pourrions-nous ajou* ter à l'épopée lamentable de M. de Ségur ? Nous n'essayerons point de soulever le voile funèbre qui couvre tant d'infortune et tant de grandeur.
Cet affreux désastre dut occasionner des vides sensibles dans les rangs de la Légion d'honneur : deux grands aigles, les généraux Gudin et Baraguey d'Hilliers, périrent dans cette campagne, ainsi que quatre grands officiers, les généraux Montbrun, Delzons, la Riboissière, Éblé.
Le général la Riboissière , commandant en chef l'artillerie dans l'expédition de Russie, mourut à Kœnigsberg de l'excès de ses fatigues ; sa fin fut hâtée par le chagrin que lui causa la mort de son plus jeune fils, officier de carabiniers, tué à la bataille de la Moskowa.
Le général Eblé mourut à la fin de la campagne: on ne peut lui contester la gloire d'avoir sauvé les restes de l'armée française au passage de la Bérésioa , en construisant plusieurs ponts sur cette ri-