CHAPITRE II. S
nommé grand officier de la Légion d'honneur Truguet, inconsolable d'avoir été rappelé, renvoya sa nomination en refusant le nouveau serment : Napoléon, très-*irrité à son tour, le fit rayer des registres de Tordre '.
L'empereur, jaloux d'environner d'un grand éclat la création de son ordre, fît annoncer que la première distribution de cette décoration serait faite, le i4 juillet suivant, dans l'église des Invalides, que l'on désignait naguère sous le nom de Temple de Mars. Le \[\ juillet tombant cette année-là un samedi , la solennité fut remise au lendemain ; la proclamation disait qu'une grand'messe précède* rait la distribution. Ainsi, depuis la chute de la monarchie, la Légion d'honneur allait être la pre* mière institution politique consacrée par la religion; c'est une particularité digne de tenir place dans l'histoire de cet ordre. La simple indication de la messe montrait que la cérémonie du 1 5 juillet i8o4 ne ressemblerait en rien aux fêtes patriotiques données au peuple de Paris par la Convention et le Directoire, fêtes dont la seule annonce remplissait d'effroi tous les honnêtes gens. Aussi l'élite de la population montra-t-elle un empressement des plus marqués pour assister à celle-ci. Le Moniteur renferme le récit de cette belle journée ; mais il garde le silence sur certains incidents assez
* L'affaire relative au refus de l'amiral Truguet et du poëte Lemercier a été entièrement défigurée dans les biographies modernes.
remarquables; nous les rapporterons sur la foi de plusieurs témoins oculaires.
Le 1 5 juillet i8o4, l'empereur, ayant passé en revue les troupes dans la cour du Carrousel, sortit à cheval du palais des Tuileries et se rendit aux Invalides à travers une affluenoe considérable; personne n'ignorait qu'il allait procéder à l'ipau* guration de la Légion d'honneur. Le maréchal Ser* rurier, gouverneur de l'hôtel, le reçut à la première grille. Napoléon, ayant mis pied à terre, se dirigea vers le perron de l'église ; le cardinal Dubelloi, ar<ehevéque de Paris , l'y attendait à la tête de son clergé.
L'empereur alla s'asseoir sur le trène préparé pour lui dans le chœur; il ne portait point les ha-^ bits impériaux, car le couronnement n'avait pas encore eu lieu. Les grands dignitaires de l'État et les principaux chefs militaires se rangèrent des deux côtés du trône. Sur les dix-huit maréchaux nommés deux mois auparavant (19 mai i8o4)r quatre se trouvaient absents: Bernadot te commandait l'armée de Hanovre , Brune occupait l'ambassade de Constantinople, une grave maladie retenait à Nice Masséna, Jourdan résidait à Turin en qualité de gouverneur du Piémont. La nef était remplie en entier par les membres civils et militaires con<voqués pour assister à une solennité dont ils allaient être les héros.
L'impératrice avait traversé en voiture le jardin des Tuileries pour se rendre aux Invalides; elle occupait une tribune élevée en face du trône.
CHABTRË IL »
Joséphine paraissait en public pour la premièro fois environnée de la pompe souyeraine; elle avait auprès d'elle sa fille Hortense, mariée depuis le commencement de 1802 à Louis Bonaparte» récemi ment déclaré connétable de l'empire. Le cardinal Dubelloi n'officia point à cause de son grand âge : il avait alors g4 ans{ la messe fut dite par le car«^ dinalCapraraJégat du pape. Après rÉvangile, M. de Lacépède prononça uu discours approprié à la cir* constance; ce discours, rempli de nobles seoti* ments, finissait par une sorte d'anatbème lancé contre TAnglelerre : ceci aurait paru déplacé en d'autres temps maïs la-rupture de la paix d'Amiens venait d'être provoquée par l'insigne déloyauté du cabinet britannique. Des attacfbes perpétuelles avaient lieu contre nos ports de la Mancbe; les esprits en étaient profondément irrités, et les paroles du grand chancelier furent accueillies avec une faveur très-^marquée. Ce discours terminé, M» de Lacépède fit l'appel des grands officiers, qui s'appro*» cbèrent du trône et prêtèrent individuellement le serment prescrit par les statuts.
Un grand officier ne répondit pas à cet appel : c'était Augereau* adversaire décidé de cette nouvelle création ; ayant accompagné l'empereur jusqu'aux Invalides, il s'abstint d'entrer dans l'église avec le cortège, et demeura dans la cour, entouré d'une soixantaine d'officiers rangés comme lui parmi les maumises têtes, suivant l'expression dl? Bonaparte. Au nombre des oniciers qui restèrent auprès du maréchal récalcitrant, figuraient Sarra»
sin, Oudet, Justin - Laffitte, Donnadieu, Ijegay, Soubeiran, ServaOy Waseleu, Laclos', etc., etc..
L'absence d'un autre grand officier fut encore plus remarquée que celle d'Augereau : ce fut celle de Lucien. On sait qu'il avait secondé de tout son pouvoir la création de cet ordre; mais vers les premiers jours du mois d'avril, une rupture avait eu lieu entre Lucien et Napoléon pour des motifs étrangers à la politique. Lucien, d'un caractèt*e emporté, quitta précipitamment Paris pour aller en Italie, où il se trouvait au moment de la distribution des croix.
L'appel nominal des grands officiers étant achevé, l'empereur se couvrit, à l'imitation des rois de France, qui se couvraient quand ils tenaient un lit de justice. Napoléon, s'étant levé, prononça une allocution courte et énergique; il la termina en lisant la formule du serment, puis il ajouta ces mots : Vous le jurez! Tous les légionnaires répondirent : Je le jure !
A l'issue de l'office divin, on apporta au pied du tr6ne deux larges bassins, Fun d'or, l'autre d'ar-
I Laclos, ancieb secrétaire de Philippe-Ëgalité et son confident intime, était l'auteur d\m roman dont les honnêtes gens ne connaissent que le titre. Le gouvernement du Directoire l'avait réintégré daus le grade de colonel d'artillerie. Laclos n*avait point quitté Paris, et s'y érigeait en frondeur. Napoléon, justement indisposé contre lui, Tenvoya en Italie pour y exercer un commandement secondaire. Le romancier exilé mourut à Tarente, au printemps de i8o5.