‹ La Légion d'honneurChapitre 198 sur 209 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

d'un ordre auquel lui-même attachait toute sa gloire. Nous citerons en première ligne MM. Bel* lart, Hyde de Neuville, Royer-Collard , Chateaubriand; ce dernier le fit à contre-cœur, et ceci exige encore une explication,

Foutanes, chargé en i8o4 de dresser la liste des littérateurs auxquels on destinait la croix de la Légion d'honneur, jugea inutile d'y placer le nom de l'auteur du Génie du christianisme^ persuadé qu'il refuserait cette distinction. M. de Chateaubriand fut appelé à remplacer Chénier à l'Académie française ; sa réception rencontra des obstacles, eu raison de certains passages contenus dans son discours et qu'il refusa de modifier. En 18149 les motifs d'exclusion n'existaient plus, et M. de Chateaubriand s'empressa de venir occuper son fauteuil ; il se présenta dans la salle de l'Institut portant à son habit une décoration suspendue à un ruban rouge semblable à celui dont se trouvaient décorés la plupart de ses confrères; personne dans l'assemblée ne douta que ce ne fût celui de la Légion d'honneur; c'était une erreur, que les biographes ont partagée : l'académicien réintégré portait la croix de Saint-Louis, qu'il avait reçue fort jeune dans l'émigration. Nous avons dit comment M. de Chateaubriand, retiréà Gand auprès de Louis XVIll, se montra l'adversaire décidé de la Légion d'honneur : selon lui, cet ordre devait disparaître en même temps que son fondateur. Les opinions de rillusire écrivain se modifièrent au milieu des luttes politiques : Tordre si éminemment national finit

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par trouver grâce devant luL M. de Chateaubriand prit rang dans la L^on d'honneur en i8ai '.

Les Français qui s'intéressaient le plus à Fexistence de la Légion d'honneur conçurent pour elle de vives alarmes lorsque le pays eut à traverser de si mauvais jours, à la suite de deux invasions étrangères : en eflet, on lui porta de rudes atteintes; les intérêts de ses anciens membres furent gravement compromis. L'ordre aurait, sans aucun doute, éprouvé des malheurs plus sensibles s'il n'avait eu pour bouclier le maréchal Macdonald : sa grande renommée militaire, la considération attachée à sa personne, à ses services, contribuèrent puissamment à maintenir l'institution dans l'estime publique. Le maréchal sut rehausser l'importance des fonctions de grand chancelier, il en fit une des premières charges de rÉtat , et ne cessa de travailler directement avec le souverain. Ses efforts incessants finirent par faire rentrer les anciens légionnaires dans la majeure partie des droits qu'une impérieuse nécessité leur avait fait perdre momentanément. Grâce aux glorieux précédents laissés par le duc de Tarente, la coutume s'est établie de faire exercer les fonctions de grand chancelier de la Légion d'honneur par un militaire du rang le plus élevé, et celle da secrétaire général par un officier général.

< MM. deBonald,Hennequin, Laya, Baour-Lormian, Charles Nodier, La urentie^ Aimé Martin, Hoffmann, Raoul-Rochette, Lamartine, furent admis dans Tordre en 1820 et 1821.

La Légion d'honneur est passée dans nos mœurs; ses destinées sont étroitement liées à celles du pays au sein duquel cette institution a jeté de profondes racines : elle se trouve, après un demisiècle d'existence, Tordre de chevalerie le plus solide entre tous ceux que Ton compte encore dans le monde civilisé ; elle a ses statuts particuliers, ses revenus en propre, ses dignitaires, sa grande chancellerie, une maison d'éducation destinée à faire élever les filles des membresde la corporation, établissement le plus considérable que l'on connaisse en ce genre : aucun État de l'Europe ne possède rien de semblable. L'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, la Sardaigne , l'Espagne, ont des ordres en grand nombre; cette multiplicité nuit à la considération de chacun d'eux. La Légion d'honneur, au contraire, tire sa puissance de son unité. A l'étranger, les décorations ont un certain prix pour ceux qui les portent : le reste de la na-

lion les considère avec une parfaite indifTérence'. Dans noire pays, la seule décoration que nous ayons jouit d'une popularité non équivoque; il ne se passe pas de jour où cette vérité ne soit constatée par des faits. Un artisan septuagénaire, qui fit dans sa jeunesse les dernières guerres de l'empire, reçut la croix en récompense d'un trait de bravoure : il fut obligé, en rentrant dans ses foyers , de reprendre le rabot afin de pouvoir subsister; il habite une ville de garnison , Strasbourg , Metz , Lille ; l'heure a sonné pour lui, il quitte ce séjour; ses concitoyens, artisans comme lut, l'accompagnent au lieu de la sépulture sous l'escorte d'un piquet d'infanterie, qui lui rend les honneurs militaires en sa qualité de membre de la Légion d'honneur. Le lendemain , un magistrat va rejoindre l'artisan dans sa dernière demeure; on lui rend les mêmes honneurs militaires, parce qu'il avait mérité la même distinction par ses talents et son intégrité. Cette égalité observée dans les pompes funèbres, entre deux hommes placés dans une situation aussi différente, frappe tous les esprits ; cet incident provoque au sein de la population de vives émotions : cest l'œuvre de la Légion d'honneur; son fondateur avait prévu ces résultats : dans sa pensée créatrice, la Légion d'honneur allait être le creuset où viendraient se confondre les

* Il faut en excepter l'ordre militaire de Marie-Thérèse^ qui jouit d'une estime universelle dans les Etats de l'empereur d'An triche.

mëlaux les plus précieux , el l'alliage produit de cette fusion devait procurer à la patrie une masse de gloire impérissable.

Les historiens des siècles futurs, libres d'exprimer leur opinion d'une manière impartiale sur le compte du conquérant du xix^ siècle, apprendront à nos petits-fils les grandes choses qu'il fit pour mériter les suffrages de la postérité. Après avoir célébré ses exploits militaires, ils voudront montrer ce qu'il fit encore pour gagner la reconnaissance des Français; ces écrivains ajouteront: Napoléon, au sortir de la tourmente révolutionnaire, sut enchaîner les factions par la force de son génie; il releva les autels, rétablit l'autorité, assura la paix intérieure, institua le Code civil et fonda la Légion d*honneur.

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