‹ La Légion d'honneurChapitre 6 sur 209 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

opinion d'une manière claire et puissante : Cambacërès Tappuya sans restriction en faisant observer que les républiques de Tantiquité n^avaient jamajs proscrit les distinctions. RegnauddeSaint-Jeand'Angély, esprit fin et délié, abondant dans le même sens, dit que le gouvernement américain nouvellement émancipé avait cru compléter ses institutions républicaines eti créant Tordre de Cincinnatqs. Cetbeureux à-propos charma Bonaparte et réduisit au sijence les opposants' : la séance fut levée définitivement.

Le 4 n^sii i8oi, Rœderer, par ordre du premier consul, lut ati conseil d'État, dont il faisait partie, le Projet de Vinstiiution de la Légion d'honneur. A l'issue de cette lecture, Bonaparte, qui était présent à la séance, développa les motifs du projet dans une courte improvisation qu'il termina par ces mots : — « L'institution de la Légion d'honneur ce sera un Commencement d'organisation pour la (c nation. » Ce puissant génie jugeait donc que tout était encore à refaire.

Le général Matthieu Dumas, un des caractères les plus honorables de cette époque, tout en approuvant l'institution, combattit le projet sur un point fort essentiel : il voulait que ce mode de récompense fât exclusivement affecté aux militaires, et que le civil ne pût y participer en aucune façon.

* Le comte Regnaûd de Saint- Jean d'Angély se plaisait à raconter ce fuit curieux; il ne doutait pas que cet incident n*eût contribué à augmenter sa faveur auprès^ du nouvt^au maître de la France.

Bonaparte répliqua dans une péroraison très-étendue. Suivant sa coutume, il invoqua Tautorité de l'histoire ; il parla d'Alexandre, de Darius, de Clovis, de Charlemagne, et enfin de lui-même. Ce qui paraîtra le plus étonnant de la part d'un guerrier dont l'épée avait fait la fortune, c'est qu'ayant eu l'occasion de mettre en parallèle le militaire et le civil, il semblait donner la préférence au dernier. La séance fut levée à la suite de cette brillante improvisation.

On reprit la discussion quatre jours après. Le conseiller Berlier, magistrat laborieux et sévère, combattit violemment le projet, et commença son discours par cette phrase: « L'ordre proposé con- « duità l'aristocratie; les croix et les rubans sont les (c hochets de la monarchie. » L'orateur continua sur le même ton, et, en vrai républicain, il s'enfonça dans l'histoire de Rome; c'était le goût de ce tempslà. Bonaparte répondit avec vivacité : « On nous ce parle toujours des Romains; et, à leur sujet, on a commet sans cesse de graves erreurs. Ainsi, pour a repousser les distinctions, on met en avant le a peuple chez lequel elles étaient le plus marquées; « puis on cite toujours Brutus comme l'ennemi des «c tyrans. Eh bien ! Brutus n'était qu'un aristocrate ; {< il ne tua César que parce que César voulait dite minuer l'autorité du sénat pour accroître celle « du peuple. Voilà comment l'ignorance ou l'esprit « de parti cite l'histoire ^ Je défie qu'on me mon-

' Histoire du Consulat ^ par Thibaudeau.

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