‹ La Légion d'honneurChapitre 71 sur 209 · CHAPITRE Vit. 16i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vit. 16i

colonel n'aurait jamais présenté un sujet dont la conduite habituelle eût été déréglée. Le général Wahher , commandant la grosse cavalerie de la garde, disait souvent : « Mes grenadiers sont sages a comme des filles; il est vrai qu'ils sont presque <c tous légionnaires. »

Un des articles du décret pour la création de la Légion d'honneur disait :

<K Le grand conseil d'administration nommera a les membres de la Légion. »

Napoléon n'était pas de caractère à tenir compte de cette disposition : il s'attribua^ à l'exclusion de tout autre, le droit de donner la croix, non-seulement en sa quaittç de généralissime de l'armée, mais encore comme chef de l'État. Dans le dernier cas, l'empereur mettait un tact et un à-propos admirables quand il s'agissait de conférer l'ordre à un sujet non militaire.

M. Oberkampf avait fondé des manufactures de toiles peintes à Jouy, et des filatures de coton à Essonne. Ces deux établissements faisaient une concurrence très-préjudiciable aux manufactures de nos rivaux d'outre-Manche. Napoléon alla les visiter, et se montra émerveillé des immenses résultats obtenus par l'habile industriel dont les efforts soutenus tendaient à délivrer la France du tribut qu'elle se voyait obligée de payer aux étrangers. Napoléon, rempli d'enthousiasme en visitant les ateliers , s'arrêta tout à coup et dit à M. Oberkampf: «Vous faites, Monsieur, une rude guerre «aux Anglais, et sous ce rapport vous devez être

lei LA LÉGION D'HONNEUR.

« assimilé aux braves de mon armée; il est donc a juste que vous portiez le signé qui les distingue « à tous les yeux. » En prononçant ces mots, Tempereur détacha de son habit la croil d'or et la plaça de ses mains sur la poitrine du manufacturier, qu'il faisait ainsi officier de la Légion d'honneur. La famille de M. Oberkampf a conservé religieusement cette décoration, à laquelle se rattachent de si nobles souvenirs.

Vers la même époque brillait parmi les auteurs dramatiques un homme qui avait beaucoup de conformité avec Molière par son talent littéraire et sa profession d'acteur : c'était Picard ; cet homme, fort estimable à bien des tiire^^^épf/aivait le plus vif regret de ne pas être légionnaire , pendant que tant d'autres de ses confrères, d'un mérite moins reconnu , avaient reçu la croix depuis longtemps. Picard quitta définitivement la scène, et même la direction du théâtre de TOdéon, pour se consacrer entièrement à la culture des lettres ; quelques jours après, le ministre de l'intérieur lui annonça comme très-prochaine sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur ; les organes de la presse célébrèrent àl'envi cette faveur si justement méritée, et la représentèrent comme un fait accompli. Cet événement , bien simple en apparence , suscita à l'empereur des embarras d'un genre (ott singulier.

Talma regrettait encore plus que Picard de né point porter cette décoration, instituée pour récompenser le mérite dans tous les genres : en ap-

Page 1