CHANTRE I
diiire les titres et qualités qui eti étaient l'attribut. Le .corps législatif, ayant entendu la lecture de l'exposé des motii^, ajourna la discussion au 19 mai i8o!2. Daiis cet intervalle, le projet de loi fut présenté au tribunat par Lucien Bonaparte. Le pre» mier consul disait que le tribunat était peuplé de taquins; il s'attendait donc à rencontrer une résis-* tance terrible dans cette assemblée. I^e tribunat, composé de cent menlbres élus chaqiie année par le sénat, était Utie des branches du pouvoir légis* latif; il siégeait àii Palais-Royal, et tl'était entré en fonction que depuis le i®** janvier 1801. Le tribunat ouvrit la discussion le iS mai. Lucien Bonaparte fit la lecture du rapport, et adopta sans restriction le projet de loi. Savoie-RolUn le combattit en termes mesurés, mais énergiques: sa principale ob*jection reposait sur le danger qu'il y avait de fiaire revivre une espèce de patHciat, dont la continuelle tendance serait de reconstituer utte hoblesse héré-» ditaire et militaire; Le tribun Fréviile succéda à Savoie-Rollin, et se motltra très-partisan du projet de loi : « Lfe gouvernement, dit-il, nous propose la création d'utle LégibU d'honneur, dont la dénominatron seule annonce déjà la récompense la plus précieuse qu'il soit possible d'offrir à des Françaié. Lex-marquis de Chauvelin, Fancien maître de la • garde-robe de Louis XVI, combattit en termes très-aigres le projet de loi, selon lui attentatoire aU maintien de la liberté et de l'égalité; il représenta la Légion d'hodtieur comme un corps privilégié, et conclut au rejet de la loi, après avoir critiqué
i^ Lk LÉGION D'HONNEUR.
surtout le serment imposé aux légionnaires. Le tribun Carion Nisas défendit le projet dans un discours très-long et très-obséquieux pour le premier consul. Lucien prit la parole une seconde fois, afin de repousser les objections sur les termes du serment. Le tribunal ferma la discussion à la suite de cette péroraison. La proposition fut adoptée à la majorité de 56 suffrages contre 38.
On sera étonné que nous ne mentionnions pas au nombre des opposants Benjamin Constant. Ce pu bliciste, porté au tribunat en 1801, en avait été exclu, Tannée suivante, par suite de sa non-réélection : des écrivains mal informés le mettent au nombre des tribuns qui s'étaient prononcés contre la création *de la Légion d'honneur. Cbénîer avait été également éliminé du tribunat à la même époque.
Le projet de loi fut présenté en dernier lieu au corps législatif; il y fut adopté, mais à une faible majorité : 166 suffrages contre 1 10. Par conséquent, dans trois corps délibérants, qui réunissaient 394 votes, il n'y eut que 78 voix de majorité.
Le dernier article du projet de loi portait que la Légion d'honneur ne t*ecevrait son organisation définitive qu'au i®*" vendémiaire de l'an xii (a3 septembre 1804)9 c'est-à-dire au bout de plus de deux années. Ce retard tenait à la difficulté que l'État aurait éprouvée à constituer sur-le-champ la dotation de six millions, exigée pour les dépenses annuelles du nouvel ordre : l'amélioration toujours croissante des finances faisait espérer avec
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raison qu'à l'époque convenue le gouvernement serait en mesure de couvrir ces frais extraordinaires. •
Dans l'intervalle de ces deux années, les Français, toujours disposés à la critique, donnèrent un libre cours à leur humeur dénigrante. I^es démagogues, aussi bien que les partisans de l'ancien régime, déversaient à pleines mains le blâme el le ridicule sur la Légion d'honneur; les quolibets pleuvaient de toutes parts. Le premier consul en paraissait trèsmortifié; il ne cessait de dire néanmoins: « Pa- « lience^ patience, ne portera pas qui voudra ce « signe de Thonneur, dont bien des gens semblent « se moquer aujourd'hui : la Légion d'honneur a finira par devenir un objet d'ambition pour tout « le monde! » Les prévisions de Bonaparte ne se sont-elles pas réalisées au delà de ses espérances?
Les républicains se montraient les plus animés dans cette guerre d'épigrammes. Moreau passait pour un des chefs de ce parti. Le vainqueur de Hobenlinden s'était permis déjà bien des traits satiriques contre le vainqueur de Marengo: la création de la Légion d'honneur lui fournit un nouveau sujet de critique. Au milieu d'un repas qui eut lieu chez lui dans le printemps de i8o3, Moreau fit venir son cuisinier, et dit à ce domestique devant tous les convives: « Michel, je suis content de ton « dîner; tu t'es vraiment distingué; je veux te don- « ner une casserole d'honneur! » Bonaparte ressentit vivement celte offense, et ne l'oublia jamais; dans son exil, en récapitulant les griefs imputés à
Moreau^ il dit: « Moreaii ne oraignit pas de tour- « ner en ridicule la Légion d'honneur. >*
Vers la'méme époque madame de Staël, qui avait perdu son mari depuis un an en Allemagne, s'était hâtée de regagner Paris : son salon redevint le centre d'une opposition frondeuse, à tel point que M. de Talleyraud , ministre des affaires étrangères, se vit obligé de n'y plus paraître. L'institution de la Légion d'honneur fut dans ce cercle l'objet des sarcasmes les plus sanglants. Madame de Staël épu isa en cette occasion tous les traits de la satire : quand un fonctionnaire de l'État ou un homme de lettres entrait chez elle, la fille de Mecker l'apostrophait en lui disant : — « Eh bien! vous êtes sans doute déshonorée? » Bonaparte ne (arda pas d'être instruit de ces propos^il en fut profondément irrité. La punition fut aussi prompte que terrible ; le premier consul ne vouliit voir qu'une étrangère dans madame d^ Siaël, ^t se fondant sur un simple règlement de police, il lui fit intimer l'ordre de sortir de France dan^ I^ pU).s court délai. Cette femme célèbre sep^ontra fort sensible ù un pareil affront, jîes amis employèrent les plus fortes sollicitations popr fair^ changer une disposition aussi sévère; le chef de l'£t.at demeura inflexible. Madame de Staël se vit obligée de quitter Paris, dont le séjour lui était devenu indispensable; elle partit accompagnée de Benj^niin Constant, envplpppé dans sa disgrâce. L'ançî^n tribun était expulsé au même titre , c'està'tdire, comme étranger. L'un et l'autre ne rentrèrent à Paris que onze ans après, lorsque la coalition