‹ (La) Légion d'honneur contre la délationChapitre 10 sur 20 · L. Gros · texte numérisé non relu

L. Gros

Capitafne en retraite, ' blessé et amputé d'un bras en 70.

Biarritz, 21 janvier 1905.

Mon général,

Je viens vous adresser mon adhésion à la pétition que signent les légionnaires contre les délateurs.

La dignité de l'ordre et le bon renom de la République, dont je suis un ferme partisan, m'en font un devoir.

Veuillez agréer, mon général, etc.

Docteur A. Le Piez,

Lauréat de la Faculté de médecine,

Ancien interne des hôpitaux de Paris,

Médecin honoraire de l'hôpital

de St-Germain-en-Laye.

D'autres encore e'crivent :

Bordeaux, le 8 janvier 1905.

Mon général.

Je n'ai jamais fait de politique.

J'ai eu le très grand honneur d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1903 sur la proposition de mes chefs hiérarchiques.

Apprenant qu'un certain nombre de membres de l'Ordre de la Légion d'honneur protestent contre les faits de délations qui auraient pu être commis par quelques-uns de leurs collègues, vis-à-vis de leurs frères d'armes, je tiens à ne pas tarder plus longtemps à joindre ma protestation à la leur.

Je vous prie d'agréer, mon général, l'expression de mes sentiments les plus respectueusement dévoués.

Docteur Chambrelent, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Bordeaux.

9 janvier 1905.

Mon général,

Permettez-moi de venir, après tant d'autres, m'inscrire sur la liste des légionnaires qui voudraient voir exclus de nos rangs les indignes.

Porter nos chères insignes c'est se déclarer serviteur résolu des lois de l'honneur. Les

lâches, qui n'ont pas reculé devant la honte de la délation, auraient dû d'eux-mêmes arracher de leur poitrine un emblème mensonger.

Veuillez agréer, mon général, l'expression de mon très profond respect.

J. Carpentier, Ingénieur, membre du bureau des longitudes, officier de la Légion d'honneur.

Mon général,

M. le président du Conseil des ministres ayant affirmé que les voix des protestataires contre la délation étaient, en grande partie, des voix réactionnaires, je vous prie de vouloir bien joindre à ces protestations celle d'un légionnaire républicain qui met l'honneur au-dessus de tous les partis.

Je vous prie d'agréer, mon général, l'expression de mon absolu dévouement.

A. Coquet, architecte à Lyon.

Le lendemain de la séance du 14 janvier, M. Agostini, outré de l'attitude de MM. Combes et Jaurès et des insanités de la presse à leur dévotion, qui faisait du noble et généreux mouvement de protestation de tant de braves gens un prétexte à railleries faciles ou à grossières invectives, sortait de la réserve qu'il s'était imposé jusqu'alors et adressait à MM. Combes et Jaurès une lettre ouverte d'une énergie hautaine, dans laquelle il redressait en termes dlevés les insinuations mensongères des deux compères.

LETTRE OUVERTE A MM. Combes, sénateur, président du coyiseil des ministres, et Jaurès, député, leader socialiste.

Messieurs,

Dans la séance de la Chambre des députés d'hier, 14 janvier 1905, vous avez, l'un et l'autre, successivement calomnié les auteurs et les signataires de « la Requête des légionnaires » sans avoir devant vous quelqu'un en situation de vous répondre.

Il est de mon devoir et de mon droit de vous dire publiquement ce qu'il importe que tout le pays connaisse.

La délation que vous couvrez et que vous essayez vainement de défendre, a été solennellement réprouvée :

lo Par les membres les plus éminents de la Ligue des Droits de l'homme;

2° Par la commission centrale executive de l'Alliance républicaine démocratique;

3" Par nombre de francs-maçons et notamment par M. le docteur H. Thulié, ancien président radical du conseil municipal de Paris, ancien président du Conseil de l'Ordre du Grand-Orient, et par tant d'autres enfin, qui ont, avant tout, le souci de l'honneur de la France et de la République.

En ce qui concerne « la Requête des légionnaires », son auteur, son éditeur responsable, est un modeste citoyen, un obscur soldat d'avant-garde de l'armée républicaine, que vos excès de langage obligent, malgré lui, à sortir du rang.

Ce citoyen est un anticlérical avéré, ancien conseiller municipal radical-socialiste d'Asnières, un des plus militants antiboulangistes de 1889, candidat à la députation, désigné à la presque unanimité par le congrès radical-socialiste de la cinquième circonscription de Saint-Denis et qui, par son désistement, au second tour, en faveur du candidat du parti ouvrier, a ouvert les portes de la Cham.bre des députés à René Chauvin, l'ami et le lieutenant du citoyen Guesde !

Si, moins aveuglés par la passion, vous aviez pris la peine de lire les termes de la requête, vous auriez pu juger plus sainement le sentiment qui l'a dictée.

Si vous aviez ensuite parcouru froidement les signatures, vous auriez reconnu celles de francs-maçons et de personnalités indiscutables des fractions les plus avancées du parti républicain.

Enfin si, avec un peu de bonne foi, vous vous étiez rendu compte des circonstances dans lesquelles cette requête, qui n'était pas destinée à la publicité, a vu le jour, vous n'auriez pas calomnié gratuitement, du haut de la tribune, des citoyens qui n'avaietit nullement l'intention, eux, de faire descendre dans la politique une question qui plane au-dessus d'elle.

La publication de « la Requête des légionnaires » a été faite précisément pour éviter de la voir dénaturer par la réaction dont les journaux qui, n'en connaissant ni le sens ni la portée, en transformaient par avance l'origine et le but.

Dès le lendemain de la publication, nécessitée par les circorstances, dans un journal notoirement républicain, le Temps, vos organes, à vous, se lançaient à corps perdu sans discernement, sans réflexion, sans mesure dans une violente campagne de grossièretés, d'injures et d'inqualifiables menaces vis-à-vis des signataires.

Au débordement de vos feuilles a répondu l'explosion spontanée de l'indignation publique. Sachez-le, Messieurs, si vous l'ignorez, en dehors des premières signatures recueillies en trois jours par les seules visites individuelles de l'auteur de la requête, les milliers d'adhésions qui se succèdent n'ont été sollicitées par personne.

Voilà la vérité !

L'initiative revient donc à des républicains sans peur et sans reproche résolus à arrêter l'œuvre de démoralisation sociale dont les lamentables effets ne se font déjà que trop sentir, et qui ne craignent ni vos anathèmes ni vos menaces.

J'ajouterai que 1' « Union des légionnaires » peut être, dès maintenant, considérée comme une réalité. Cette union, en dehors et au-dessus de la politique aura entre autres buts, celui de demander \ épuration impartiale de notre Ordre national.

Des souillures quelconques ne peuvent continuer à maculer un ruban qui n'aurait plus de valeur ni de signification, s'il ne devait servir qu'à récompenser ou disti"guer des indignes.

Ce sont là des mœurs qui ne doivent pas exister dans la grande famille démocratique française.

Voilà ce que disent tous les légionnaires sans distinction de partis.

Te'le est. Messieurs, la réponse publique que je fais à vos calomnies publiquement exprimées.

L'opinion jugera.

Recevez, Messieurs, mes salutations.

E. Agostini, Chevalier de la Légion d'honneur^ Auteur et promoteur de ^ la Requête des légionnaires :>.

La lettre de M. Agostini était le coup de grâce pour le Président du Conseil. Q ue pouvait-il répondre à ces argumeats serrés, qui étaient l'expression même des sentiments que partageaient tous les hommes de cœur et de bon sens? La réponse fat, le lendemain même, la lettre de démission du Président du Conseil à M. Loubet, lettre impudente et audacieuse, dont les termes furent vertement relevés dans tous les organes indépendants. Quoi qu'il en soit, un premier résultat était acquis. La protestation des légionnaires avait abouti à chasser l'organisateur douteux de la délation dans tous les services publics, le promoteur et le bénéficiaire d'une politique de marchandages, de trafics, où les

places, les décorations, l'avancement étaient devenus le prix de toutes les complaisances et de toutes les lâchetés.

Ceci est un fait qui restera dans l'Histoire : Le ministère Combes a été abattu par la protestation des légionnaires. La chute de ce régime odieux a été la véritable satisfaction obtenue par notre effort, la véritable réparation offerte par nous à la conscience nationale.

La première victoire gagnée, il restait à en obtenir une seconde. C'était bien d'avoir châtié le gouvernement misérable qui se cranaponnait au pouvoir depuis tantôt deux ans et d^mi, avec une indécente frénésie. Il y avait mieux encore : il fallait que les délateurs fussent impitoyablement châtiés ; il fallait que les délateurs légionnaires notamment cessassent de faire partie d'un Ordre qui personnifie l'honneur militaire et civique.

De tous les coins de la France, arrivaient des centaines de lettres à l'adresse de M. Agostini, qui le félicitaient de son acte de courage et lu i demandaient si la protestation devait s'arrêter là, sans que les protestataires aient obtenu les réparations suffisantes. Le successeur du général André, M. Berteaux, qui devait continuer à faire partie du nouveau cabinet, avait formellement condamné le système des fiches ; on pouvait lui accorder le bénéfice de la bonne foi, et croire que désormais le ministère de la guerre s'inspirerait dans ses choix d'un système plus conforme à la simple équité; mais ses attaches maçonniques le rendaient naturellement très tiède à l'égard des sanctions que réclamait l'opinion. Il s'indignait de cette publication quotidienne des fiches qui entretenait une agitation qui risquait de l'acculer à cette nécessité de se soumettre ou de se démettre, pour reprendre un mot célèbre. Sa politique était celle du coup d'épongé, il trouvait que le désaveu officiel était déjà une belle satisfaction accordée aux victimes de la délation, et que celles-ci étaient bien hardies de prétendre exiger davantage.

Cependant, le mouvement de protestation s'étendait toujours; la liste des légionnaires qui demandaient que leur nom fût joint à ceux qui figuraient déjà à la suite de la requête, s'allongeait tous les jours.

Le 22 janvier, les journaux indépendants faisaient paraître dans leurs colonnes sous la rubrique : la Requête des légionnaires l'avis suivant :

En présence de l'afflux chaque jour plus considérable des adhésions à la Requête des légionnaires, nous sommes chargés d'informer les intéressés :

1° Qu'aucune adhésion émanant d'un homme politique ne sera transmise ;

2° Qu'il en sera de même pour les fonctionnaires civils et militaires en activité;

3» Que les lettres ne portant pas une signature lisible ou ne donnant pas les noms visiblement écrits ainsi que les cartes non signées seront considérées comme nulles et non avenues.

Les adhésions affluaient de toutes parts et leur publication réduisait à néant les insinuations perfides des journaux de M. Combes : elle montrait la spontanéité, la généralité du mouvement qui groupait daas une pensée commune d'indignation des hommes inconnus les uns aux autres,

venus de tous les coins de l'horizon politique, appartenant à tous les milieux sociaux.

Bientôt une impulsion nouvelle allait être donnée à la protestation des légionnaires par l'adhésion d'une catégorie plus démocratique de citoyens, mais non moins digne du respect de tous : Les médaillés militaires. Il n'y avait pas que des légionnaires malheureusement parmi les délateurs. L'insigne de la médaille militaire qui réunit par une pensée touchante, unique en son genre, les plus grands chefs de l'armée à la masse des sous-officiers, ossature puissante et vigoureuse de l'armée ellemême, cet insigne avait été placé sur la poitrine du grand chef même de la délation, du général André qui avait trouvé bon, au moment où il était passé dans le cadre de réserve, de se proposer lui-même pour cette distinction.

Les médaillés militaires ne devaient-ils pas protester à leur tour et se désolidariser publiquement du triste individu que la démence d'une Chambre des députés sans vergogne avait imposé quatre années durant à la tête de l'armée ? Poser la question, c'était la résoudre immédiatement dans le sens de l'affirmative ; c'est ce que faisait ressortir la lettre suivante du général Zuriinden, ancien ministre de la Guerre, au général Février :

Gaillat, par Bayonne, 15 janvier 1905.

Mon général,

Voudriez-vous me permettre de vous prier de joindre mon nom à ceux des légionnaires qui, sous votre haute impulsion, demandent la radiation des délateurs, et dont la liste ne saurait être trop longue?

L'un des délateurs, le plus coupable, celui qui a la responsabilité de cette abominable pratique, a été décoré de la médaille militaire comme ministre de la Guerre, au moment où il organisait la délation dans l'armée.

^ Ne serait-il pas utile que les médaillés militaires joignissent leur protestation à la notre ?

Ils nous aideraient à montrer combien sont profonds les sentiments de dégoût et 1 mdigiiation de la nation contre la délation et les sentiments bas qu'elle engendre. Agréez, mon général, l'assurance de mon profond respect.

Général Zurlinden, Grand-officier de la Légion d'honneur.

La lettre du général ZurHnden fit le tour de la presse et rencontra dans tous les milieux militaires les sympathies les plus chaleureuses. Quelques jours après, le général Zurlinden transmettait au général Février, avec de ^ nombreuses signatures de médaillés militaires les lettres suivantes : '

Mon général, ^''"' ^" "° j"^^^^^ ^905-

Les légionnaires portent sur leur poitrine la devise : « Honneur et Patrie » • les médaillés ont celle de : « Valeur et discipline ». Ce n'est pas de la valeur que de' protester avec un si grand nombre de légionnaires contre une poignée de lâches qui ont organisé, la délation; mais c'est de la discipline que de se ranger sous votre bannière, puisque vous voulez bien faire appel aux médaillés militaires qui, comme moi, réprimaient l'explosion de leurs sentiments et que votre lettre autorise enfin à sortir de leur silence pour jeter leur cri d'indignation et de révolte.

Veuillez agréer, mon général, l'assurance de mon très respectueux dévouement.

Choppin d'Arnouville.

médaillé militaire, avocat à la Cour d'appel.

A Monsieur le général Zurlinden.

Mon général,

J'ai lu avec plaisir la noble protestation que vous venez d'adresser à M. le général Février, contre les délateurs décorés de la Légion d'honneur ou de la Médaille militaire, en y ajoutant que les médaillés militaires devraient joindre la leur à celle des légionnaires.

Il est bien certain, mon généial, que tous les médaillés militaires ne formeraient qu'une seule cohorte contre tous les délateurs, mais une notable partie, et non des moins ardents de la lutte (je veux citer les sous-officiers en retraite proportionnelle, pourvus d'un emploi de l'Etat), ne peuvent, sans courir le risque de comiuomettre leur modeste carrière, sous ce régime de mouchards, prendre ouvertement position contre ces derniers ; mais ils sont de cœur avec tous les nobles défenseurs (]ui peuvent combattre librement.

L'Association nationale des médaillés militaires, qui devrait s'être déjà constituée gardienne des mots inscrits sur son drapeau : « Honneur et Patrie, Valeur et Discipline », reste muette.

Pourquoi ? Vous le comprendrez facilement, mon général, lorsque vous saurez que l'homme indigne de porter cette décoration, du nom d'André, est président honoraire de cette Société ; qu'une page spéciale du livre d'or des médaillés militaires relate les fameux services qui ont valu à l'organisateur de la délation ce suprême insigne. Et quels services ! On pourrait les résumer dans ces trois mots : désorganisation, délation, trahison.

J'ai d'ailleurs protesté personnellement contre l'intrusion de ce triste personnage dans les rangs des médaillés militaires, en cessant de faire partie d'une société qui semble s'honorer de la présidence de cet ex-deuxième péril national.

Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon profond respect.

C. Mebau, Adjudant d'infanterie coloniale en retraite, décoré des médailles militaire, coloniale, Madagascar et Chine.

Ainsi l'élan était donné et tous ceux qui avaient reçu de la Patrie un bout de ruban en échange de services d'ordre matériel ou intellectuel, tous ceux qui l'avaient honorée de leurs travaux ou qui lui avaient offert leur sang en sacrifice, unis dans une même pensée de colère, apportaient les uns après les autres aux promoteurs de la Requête, leur indignation, leur tristesse et aussi leurs espérances.

Il était impossible qu'un pareil mouvement restât dépourvu de sanction et ne finît par imposer aux pouvoirs publics, en déjût de leur mauvaise volonté, le seul parti qu'ils avaient à prendre : le châtiment exemplaire des coupables.

C'est dans ces circonstances que l'auteur de la Requête fut amené à publier dans le Journal des Débats du 27 janvier 1905, la lettre cidessous qui précise nettement la question. Ses avis ont été d'ailleurs «suivis par no nbre d'institutions privées qui ont eu le malheur de compter des délateurs dans leur sein.

C'était, on s'en souvient, le lendemain où l'indignité du général Peigné, commandant du 9* corps d'armée, avait été révélée p ir une lettre signée de lui. Dans cette lettre inqualifiable, après quelques injures prodiguées à 'a « calotte » et au pape, qu' n'en pouvait mais, ce singulier chef de corps se vantait, grâce aux excellents renseignements des Loges m.içonniques, d'avoir pu épurer le 9® corps « en fiappant à coup sûr ». Mais il faut citer ici cette lettre incroyable :

LE GÉNÉRAL ToUTS, le 29 août 1904.

— {Timbre du G. O. i" seftembre IÇ04.

g' Corps d'armée iV 15015)

Mon T.-. C.-. F.-. Vadécard

J'écris une lettre de rappel au général Brun, en lui mentionnant que le poste, sollicité par le capitaine Chocquet, sera vacant le 30 décembre, et en insistant, de nouveau, de mon mieux.

Vous savez que le général Brun m'avait répondu qu'il connaissait bien la candidature du capitaine Chocquet, et que, à priori, il l'avait prise en très sérieuse considération.

Je ne me tiens pas pour satisfait et j'appuie de toutes mes forces.

Je continue une lutte vigoureuse contre les cléricaux, au 9* corps.

Ces jours derniers, j'ai fait envoyer dans l'Est, un chef de bataillon et quatre capitaines, du régiment d'infanterie de Poitiers (le 125'). Je crois que l'effet produit a été bon. J'ai orocédé encore à d'autres exécutions et les curés n'osent plus reparaître.

Grâce à notre excellent F.*. Chevallier et aux divers Vén.-. du 9' corps, je suis averti et je puis frapper à coup sûr.

La Maçonnerie veut bien m'aider dans la tâche si ingrate de démocratiser et de désensoutaner (ouf ! !) mes officiers, si hostiles et si inféodés à Sarto !

Merci donc à vous tous, et à vous en particulier. T.-. C". F.*. Vadécard.

Merci de tout cœur, votre bien dévoué F. :.

Peigné.

L'indignation fut générale, et Ton peut dire que la lettre de M. Agostini tombait à point pour traduire le sentiment de tous :

Monsieur le directeur.

Depuis ma « lettre ouverte à MM. Combes et Jaurès », de nombreux correspondants me demandent mon avis sur les sanctions possibles dans cette lamentable affaire de la délation.

Permettez-moi de leur répondre par la voie de votre journal, ne pouvant le faire à chacun d'eux en particulier.

Comme système de gouvernement, la délation est condamnée. La chute du ministère Combes en est la preuve. Il est tombé non par l'action parlementaire, mais sou? la pression de l'opinion publique. C'est la première fois, depuis trente-quatre années de République, que le fait se présente. Il est caractéristique et donne matière à réflexion.

En ce qui concerne la délation elle-même, ses organisateurs sont atteints eux-mêmes par la chute du ministère. Les sanctions à intervenir vis-à-vis d'eux appartiennent à leurs pairs.

Dans toutes les convulsions populaires il y a des victimes. En 1793, les têtes tombaient, mais l'honneur était sauf. En 1905, le sang ne coulera pas, mais les coupables — je m'empresse de dire que je les crois en très petit nombre — payeront de leur considération le préjudice qu'ils ont causé à la République.

Il est puéril, il est enfantin, pour défendre une mauvaise cause, d'invoquer le prétexte de « renseignements politiques » fournis par des individus sans mandat, sans responsabilité quand un gouvernement a à sa disposition tous les moyens d'investigation nécessaires avec un luxe de fonctionnaires et de créatures sur lesquels il doit pouvoir compter, à moins de se condamner lui-même dans le choix de son personnel.

En dehors des organisateurs du système, qui sont les principaux coupables, on ne se trouve plus qu'en présence de ce que j'appellerai a les facteurs ruraux de la délation », et pour ceux-ci ce sont autant de <r cas d'espèces », comme on dit au Palais.

Ces « cas d'espèces » me semblent devoir se subdiviser en deux catégories principales :

I* Ceux qui ont profité des renseignements qu'on leur demandait pour nuire sciemment à des collègues, des camarades qui les considéraient même peut-être comme des amis ! Amplifiant, faussant, dénaturant des confidences, des sentiments, des conversations, ils n'hésitaient pas à porter préjudice à des serv^iteurs qui, souvent, pouvaient être loyaux et sincères, malgré des divergences d'opinions religieuses ou philosophiques.

Pour cette première catégorie des exemples s'imposent. La conscience publique les attend.

2* En ce qui concerne les autres — la grande majorité je crois — ceux qui ont été

des iastrunients incoriscic:.;^, mais uc bonne foi, entre les mains des « dclateurs en chef », ils doivent être plus à plaindre qu'à châtier.

Beaucoup ont cm vraiment, comme on le leur persuadait, qu' t ils sauvaient la République » chaque fois quils adressaient une fiche indiquant que les c enquêtes » étaient cléricaux parce qu'ils allaient à la messe, eux, leurs femmes ou leurs enfants et autres balivernes aussi ridicules. Ils « dénonçaient », en fait, des actes qui, dans un pays de liberté, ne relèvent que de la conscience individuelle et rendraient odieux quiconque aurait la prétention d'y porter atteinte.

Ceux-là doivent bénéticier de larges circonstances atténuantes.

En tous cas, les uns et les autres relèvent de leurs pairs. Ce sont eux qui doivent les juger selon leurs actes et se prononcer en toute connaissance de cause en tenant compte de la suggestion qu'ils subissaient, suggestion d'autant plus pernicieuse qu'elle était occulte et s'exerçait au nom d'un prétendu intérêt d'Etat, sous le couvert duquel on exaltait à leurs propres yeux le rôle odieux qu'on leur faisait jouer.

Des sanctions sont d'ailleurs déjà intervenues. Ici, c'est un maire qui est allé cacher dans la mort les fautes que d'autres lui ont fait commettre; là, c'est un malheureux agent d'assurance qui a été révoqué, payant de sa ruine matérielle et morale les fiches qu'il a eu la naïveté d'endosser avec la persuasion qu'il accomplissait une œuvre méritoire. Plus loin, c'est un membre du barreau répudié par ses pairs et que la magistrature elle-même juge indigne d'exercer.

Ainsi du reste.

La voie est donc tracée, et bien téméraire serait le gouvernement qui voudrait remonter ce courant.

L'apaisement ne viendra que le jour où le pays saura qu'on ne veut soustraire personne au jugement de ceux qui sont aptes à apprécier chaque cas.

Ce jour-là, j'ai la conviction que l'opinion publique sera la première à demander l'indulgence la plus grande.

Elle V sera d'autant plus incitée que le Gouvernement sera lui-même plus en droit de demander aux possesseurs de fiches de cesser cette publication quotidienne et irritante qui deviendra sans objet. Le dossier complet n'aura plus qu'à être déposé entre les mains d'une commission extraparlementaire, par exemple, qui, composée de notabilités offrant toutes garanties d'indépendance et d'équité, renverrait devant leurs pairs, tous ceux qui se sont faits les pourvoyeurs bénévoles des « maîtres délateurs ».

C'est à ce prix que les sanctions interviendront sans haine et sans passion et que le calme renaîtra.

Le peint le plus délicat de cette déplorable affaire est de dégager la vraie, la grande responsabilité de celui ou de ceux qui ont été les réels instigateurs de ce qui n'aurait jamais dû exister.

Je répète qu'il n'v a dans tout cela rien de politique, et que le crime est d'avoir terni la République d'une immoralité dont elle n'aurait jamais dû être souillée.

C'est ce que tous les vrais et sincères républicains, ceux qui placent leur idéal dans les principes et non dans les individus, doivent déplorer.

Il faut s'employer avant tout, non pas à étouffer ce scandale, mais à le faire cesser au plus tôt en prenant hardiment et courageusement la seule attitude qui convienne : nrriver aux sanctions nécessaires qui seront d'autant plus clémentes qu'on mettra moins de temps à les faire prononcer.

Permettez-moi, en terminant, d'adresser à mes nombreux corresT>ondants connus et inconnus l'expression de ma vive gratitude pour les sentiments qu'ils ont bien voulu m'exprimer.

Recevez vous-même, monsieur le directeur, mes sincères remerciements et toutes mes civilités.

E. Agostivi.

Cette nouvelle lettre de M. Ag3stini lui attira de chaleureuses et flatteuses démonstrations de sympathie que le général Thibaudin, ancien ministre de la Guerre, a résumées dans le télégramme suivant :

c Cher Monsieur, vous avez été la justice et l'honneur personnifiés en écrivant le très remarquable article sur la délation paru hier dans les Débats du 27. € Cordiales félicitations.

c Général Thibaudin. »

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