CABINET DU MINISTRE
Paris, le 12 mars 1904.
Mon cher ami,
Il est convenu avec le général Castex, le nouveau directeur de l'infanterie, que désormais ne pourront obtenir un changement de corps que les officiers qui- sont réellement républicains ou tout au moins extrêmement corrects. (Applaudissements à l'extrôme gauche et à gauche.)
Il est convenu entre nous que nous nous adresserons au Conseil de l'Ordre, et par conséquent au secrétaire général, pour le prier de vouloir bien nous procurer des renseignemccls sur les officiers qui ont envoyé une demarde de chargement de corps. En exécution de cette convention, je vous adresse la liste ci-jointe qui m'a été remise ce matin par le général... (Interruptions à droite et au centre.)
A ces mots, sur une interpellation directe de M. Gabriel Syveton, M. le ministre de la Guerre déclarait « qu'il ignorait complètement l'existence de ces lettres. »
M. le Ministre de la guerre. — Je voulais attendre que vous ayez terminé cette lecture pour faire cette déclaration ; mais puisqu'on me pousse beaucoup à parler tout de suite, je déclare que j'ignore absolument l'existence de ces lettres; et il me semble qu'il serait de bonne foi — tout le monde en conviendra — qu'elles me soient communiquées. ^Très bien ! très bien! à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)
M. Guyot de Villeneuve prenait acte des paroles du ministre, Il continuait alors, implacable ; il montrait toute l'œuvre de mensonge et de persécution, qui s'était accomplie au ministère de la Guerre pendant quatre années sous le plus plausible des prétextes : celui de ne confier le commandement qu'à des amis de la constitution et des lois.
« Pendant quatre années, en dehors des documents qu'il fournit, le Grand-Orient ne cesse d'envoyer au ministère de la Guerre des notes où il signale des régiments, des officiers, où il s'occupe de la discipline générale, où il signale au ministre tous les incidents qu'il peut découvrir. De même, en ce qui concerne l'avancement, le Grand-Orient, par les notes qm'il adresse au ministère et par les observatons qu'il lui fait parvenir, obtient presque toujours le résultat qu'il désire >.
Puis l'accusation de M. de Villeneuve se fait plus précise. 11 nomme maintenant tous ceux qui de près ou de loin par ambition malsaine, platitude, besoin de vengeance, se sont associés à cette besogne de basse police, et dans lesquels outre des fonctionnaires et des civils, on a le chagrin de voir figurer, hélas ! plusieurs militaires :
« En tête de cette Hste figurent les préfets » dit M. Guyot de Villeneuve «et je dis, malgré M. le président du Conseil, que les préfets ne peuvent pas être des agents de renseignements en ce qui concerne les officiers.
« Ils ne sont pas en situation de les connaître, ils n'ont jamais vécu parmi^eux et sur quoi voulez-vous qu'ils les notent ?
« Cela est absolument incompatible avec leurs fonctions. Je cite donc d'abord les préfets: M. Liégey, préfet de Châteauroux ; M. JoUiet, préfet de Poitiers; M. Edgar Monteil, préfet de Limoges; M. Hardy, sous-préfet d'Epernay. Puis, voici les maires: M. Talvas, maire de Lorient; M. Ligneuil, maire du Mans; M. Surugue, maire d'Auxerre ; M. Guillème, maire de La Roche-sur-Yon ; M. de Lagarde, procureur de la République à Mascara ; M. Jeandrot, conseiller à la Cour d'Angers : M. Bernard, juge de paix à Lyon ; M. Schwerer, notaire à Grenoble ; M. Jules Gigot, conducteur des ponts et chaussées à Cahors ; M. le docteur» Debierre, professeur à la Faculté de médecine de Lille; M. Labeyrie, tailleur à Dax ; M. Chevallier, fabricant de courroies à Bar-le-Duc.
« Et j'ai maintenant le pénible devoir d'ajouter à tous ces délateurs les noms d'officiers de Tarmée française qui, poussés par des idées d'ambition, et je veux le croire, surtout par inconscience, ont apporté leur concours au ministre de la Guerre. (Exclamations sur divers bancs.)
« Voici les noms que je ne cite que comme exemple. Je regrette de constater qu'il y a d'autres officiers qui renseignent encore le ministre de la Guerre :
« Le commandant Rat, du 5e régiment à Paris; le commandant Bouquero, du 31a régiment d'infanterie à Paris; le capitaine Baltzinger, de l'artillerie, à Nîmes ; enfin, un dernier nom, que je vous prie de retenir, messieurs, celui du commandant Pasquier, qui, en ce moment-ci, commande la prison militaire du Cherche- Midi, poste auquel l'a placé la faveur gouvernementale, alors qu'il était capitaine d'habillement dans une ville du Midi. (Exclamations adroite.)
« Je tiens àinsister sur le nom du commandant Pasquier parce que c'est celui de l'homme qui a le plus dénoncé ses camarades (Interruptions à l'extrême gauche), parce qu'il nous montre le mal que peut faire un homme, lorsqu'il s'engage dans cette voie. Le commandant Pasquier a envoyé au Grand-Orient de France des renseignements sur plus de cinquante régiments. Je pourrais vous en donner la liste, je l'ai là, mais je ne veux point abuser des instants de la Chambre.
« Il a également dénoncé des officiers des écoles de Saint-Cyr et de Joinville, puis les généraux de France, Charpentier du Moriez, d'Ivoley, Négrier, de Lestapis, de Chalendar, Hardy de Périni.
« Je m'arrête ici, car j'ai là sur le général de Négrier une note révoltante, mais que je ne puis lire... »
Cette fois l'accusation est si précise, si nette, qu'il n'y a plus de doute pour personne. C'est une clameur indignée et attristée qui s'élève sur les trois quarts des bancs de la Chambre. Les plus sceptiques ne doutent plus ; seuls, les ennemis de l'armée continuent à interrompre, à injurier l'orateur ou même à applaudir quelque trait révoltant de bassesse. Mais leurs paroles se perdent dans les manifestations de l'indignation générale, tandis que M. Guyot de Villeneuve montre les tristes individus dont il vient de révéler les noms donnant des renseignements intimes sur la vie privée, la famille, l'entourage, les opinions philosophiques et
religieuses de chaque officier, de sa femme, de ses enfants (!), accueillant les racontars les plus ineptes, les plus vils, et transmettant ces renseignements haineux et mensongers au cabinet du ministre pour briser la carrière des malheureux officiers, et détruire leur avenir!
M. Guyot de Villeneuve. — Voici une note du maire de Lorient, M. Talvas, lettre timbrée au Grand-Orient le 6 août 1902, n" 10631.
Colonel de Courson, 116^ régiment, comme les 99 sur 100 des officiers supérieurs, est un parfait clérical. Comme ses congénères, il lui est désagréable de subir la République, il est grand temps de désinfecter l'armée et la magistrature. (Mouvements divers.)
... Messieurs, si ces notes n'avaient que le caractère ridicu le de celles que je viens de vous lire, je ne m'appesantirais pas sur elles; mais j'en trouve d'autres où l'esprit venimeux du délateur jette l'accusation sans être siîr qu'elle est juste.
Le colonel Duboc. du 16^ d'infanterie, à Auîonne. est dénoncé par le F.*. Radoaan, de Dijon. Celui-ci s'exprime en ces termes :
Très froid et très réservé. A assisté à la messe de première communion de son fils. (Exclamations au centre et à droite.)
... N'a jamais fait d'acte hostile contre legouvernemeat. Difficile de connaître ses opinions politiques et philosophiques. Ça ne doit pas être un républicain bien farouche.
... Voici une autre lettre qui étonne encore beaucoup plus.Elleest du F.-. Séjournint, de Chaumont, et donne des notes sur le commandant Wagner, du 109e d'infanterie.
Voici la note :
Est soldat dans l'acception du mot. Ses hommes le trouvent dur, car il applique le règlement à la lettre. Conclusion : Douteux. (Exclamations et rires )
C'est ainsi que de la loge les Admirateurs de Wnivers vient cette note qui, M. Guyot de Villeneuve le dit fort bien, n'est déshonorante que pour celui qui l'a écrite :
Sapeurs-pompiers. — M. Bellanger, colonel.
Un pauvre homme, mené par une femme très intrigante. Lui-même n'a pas grands scrupules. Déplore amèrement de ne plus pouvoir aller à la messe, car il n'a pas le courage de ses opinions. Il est très sabre et très goupillon.
Voici une note concernant le général Metzinger. Elle est de M. le F.-. Bédarride, de Marseille, et est enregistrée au Grand-Orient, sous le n° 12069, ^^ ^^ septembre 1902 :
Général Metzinger: son action est néfaste à la tête d'un corps d'armée. Ses idées et fréquentations n'ont pas changé; il serait inoffensif à Paris comme membre du Conseil supérieur de la guerre. (On rit.)
Autre note concernant le général Lacoste, par le F.*. Bégnicourt, de Saint- Quentin; elle est timbrée du Grand-Orient à la date du 23 mars 1903, sous le n» 536 :
Le général Lacoste, commandant la subdivision de Saint-Quentin, est unefripouille de mauvais aloi, un élément nuisible, une nullité dont on doit se débarrasser par mesure de haute sécurité.
Que l'on ne croie pas, cependant, que les auteurs de ces infamies qui ne craignent pas d'y mêler le nom de la République, comme si la République avait besoin de pareils moyens pour être défendue, revendiquent! la responsabilité de leur œuvre, Q.ue non pas! Voici une lettre, qui établit que le secret est leur préoccupation principale, car ils n'entendent
s'avilir qu'à la condition expresse de pouvoir continuer à voler Testime des honnêtes gens. Lisez la lettre du F.-. Gaumand, professeur au Ijcée de Gap :
Très cher F.'. Vadecard,
Je vous parlais hier de machines à écrire, mais le nombre à Gap en est trop restreint — quatre seulenent — et par élimination il serait facile, trop facile de voir d'où cela vient. Nous serions donc tout aussi vite brûlés. Il est plus simple de ne pas laisser le document, écrit de Gap.
Malgré la longueur, il est préférable de le faire recopier, car notre écriture est trop connue, et par élmination encore, nos F. * . de l'armée seraient vite brûlés et nous ne saurions plus rien. D'ailleurs, le fait est facile à vérifier.
Vous voudrez bien me dire si vous avez reçu ces derniers documents (4 en ce qui concerne le 99*), car il faut même se méfier de la poste, en cette circonstance.
Avez-vous besoin que je vous envoie à l'avenir le Bulletin des empJo yés du chemin de fcr"^ Ne pouvez-vous vous le procurer à Paris ? Vous avez maintenant le nom de l'imprimeur .
Cord.'. etfrat.*. à vous.
M, Gaumakd.
Un autre, M. Bourgueil. procureur de la République à Orléans, termine sa lettre de dénonciation en écrivant :
Vous en ferez tel usage qui vous paraîtra utile; mais, bien entendu, cette lettre devra rester absolument confidentielle.. . (Applaudissements ironiques au centre et à droite. — Bruit à l'extrême gauche)... bien entendu, cette lettre devra rester confidentielle et mon nom en ai eu ne façon mis en avant.
Veuillez agréer, etc.
Bourgueil.
Ainsi que le dit alors excellemment M. Guyot de Villeneuve :
Ceci est la grande retraite de tous les francs-maçons dans leurs notes. Jamais ils ne veulent que leurs noms signent les accusations qu'ils portent contre les officiels; jamais les notes qui sont transmises au ministère de la Guerre ne portent l'indication de leur origine. Les hommes qui trahissent ainsi leurs devoirs lorsqu'ils sont fonctionnaires, qui manquent à l'honneur et à l'honnêteté quand ils accusent des officiers, qui ignorent pour la plupart absolument ce que sont les officiers qu'ils accusent, soit au point de vue politique, soit au point de vue philosophique, les hommes qui se livrent à dépareilles délations, se dérobent en même temps à la responsabilité de leurs actes, et je vous laisse le soin d'apprécier ce qu'ils valent et de vous demander comment M. le ministre de la Cjuerre cse s'adresser à eux et se servir d'eux pour juger les officiers.
Désormais la démonstration était faite irréfutable et complète de la collaboration du Grand-Orient de France et du ministère de la Guerre pour une œuvre de ténèbres, de mensonges, de lâcheté. Le capitaine Guyot de Villeneuve pouvait alors s'écrier, après avoir lu le dernier document :
Il y en a d'autres, non moins intéressants, que je pourrais montrer. Mais ce que je tiens à établir à la fin de cette discussion, ce que je tiens à déclarer, c'est qu'il en ressort d'une façon lumineuse que ^\. le ministre de la Guerre, d'accord avec M. le président du Conseil et d'accord avec le Grand-Orient, a organisé contre l'armée la délation et l'espionnage. (Applaudissements au centre et à droite. — Interruptions à l'extrême gauche.)
Ministre de la Guerre, à qui la France avait confié la force et l'honneur de son armée, vous avez divisé les officiers, vous avez semé la discorde dans le corps des
•fficlers (Applaudissements sur les mêmes bancs) en y introduisant la politique et ses passions.
Vous avez, en agissant ainsi, compromis ce que je considère, avant toute questiou de politique ou de parti, comme essentiel pour notre pays, notre défense nationale. (Nouveaux applaudissements. — Interruptions à gauche.)
Vous ne pouvez plus rester sur cesbancs. L'armée est trahie, Tarmée n'aplusde chef, l'armée en appelle au Parlement.
Des applaudissements prolongés unanimes éclataient sur tous les bancs du centre et de la droite et sur quelques bancs à gauche. Le ministre de la Guerre, se dirigeant alors vers la tribune et d'une voix faible, hésitante :
— Messieurs, je blâme très énergiquement les agissements qui viennent d'être déroulés devant vous. (Exclamations à droite, au centre et sur divers bancs à gauche.)
M. Mauric3 DutreiL — Il fallait les blâmer plus tôt.
M. le ministre de la Guerre. — J'ai le droit de dire que je n'admets en aucune manière, dans aucune mesure, les procédés qui semblent résulter des lectures qui viennent de nous être faites. (Interruptions à droite.)
M. Cachet. — Pourquoi vous en servez-vous ?
M. Duclaux-MonteiL — Il y a quatre ans que cela dure.
M. le ministre. — Je ne les admets en aucune manière, ni en aucune mesure, je le répète. Mais, messieurs, pour prendre une résolution ferme, je demande à examiner, je ne dirai pas les originaux, mais au moins la publication de tous ces papiers au Journal officiel. (Exclamations à droite et au centre.)
Il me semble qu'il y en a qui, jusqu'à nouvel ordre, peuvent être considérés comme ayant été faits pour les besoins de la cause. (Nouvelles exclamations surles mêmes bancs.)
Je n'incrimine absolument personne, mais j'ai besoin de dire que là où on a trouvé ces lettres et ces correspondances, il a pu s'être glissé autre chose que des correspondances réelles.
Je demande simplement à faire la vérification. Je ne condamne personne avant de l'avoir entendu... (Interruptions et bruit au centre et à droite.)
... Mais vous pouvez être certains d'une chose : si je constate que les choses se sont passées comme nous le pensons, je commencerai par prendre les mesures que je jugerai nécessaires. (Interruptions au centre et à droite.)
Je vous assure, messieurs de la droite, que si je viens à constater la réalité de ces faits, je n'hésiterai pas une minute à considérer que ma responsabilité est engagée et à venir vous l'offrir.
Cet homme venait de mentir à la face de l'armée et de la nation. Il descendit de la tribune, la tête basse, titubant comme sous un poids trop lourd, et aussitôt la séance était levée au milieu d'une émotion et d'une tristesse profondes.
C'en était fait. Une page de honte venait de s'ajouter à notre Histoire.