SINGULIERS RENFORT
L'insuffisance des troupes laissées en Algérie étant notoire, même en se tenant sur la défensive, le gouvernement avait prescrit la formation de corps nouveaux, destinés, dans sa pensée, à compenser le retrait des régiments de ligne. Ces nouveaux corps étaient les compagnies de discipline, réceptacle des insubordonnés de l'armée ; les bataillons d'infanteriolcgéred'Afrique, recevant les militaires condamnés et qui, sortis de prison, y terminaient leur temps de service; enfin, la Légion étrangère dont nous occuperons plus spécialement. De sorte dit M.
Camille Rousset, dans ses commencements d'une conquête — que la colonie naissante « allait servir d'exutoire à la môre-patrie c< pour les scories de l'armée, comme elle
« Tôtait déjA pour les scorios de la population a civile. »
Un an avant cotle époque, la colonie avait été envahie par une masse d'aventuriers do toute sorlo, jetés sur le sol africain avec lo consentement du gouvernement sinon par son initiative, se débarrassant ainsi des com* battants sans emploi de^ journées de juillet, et donnant, au détriment de l'armée, un exemple que lo gônénil Lamoriciôro, ministre de la république do 1<S18, devait suivre, 17 ans plus tard, au préjudice de la colonisation algérienne.
M. Camille Rousset fait le piquant tableau suivant des auxiliaires qui arrivaient à l'armée d'Afrique :
a Le 9 février, les curieux qui venaient chaque jour assister aux embarquements et aux débarquements, furent tous ébahis en voyant descendre à terre, avec les troisièmes bataillons des régiments qui devaient rester
on Afrique, environ trois cents individus fixmiliôroincnt désignés sous le nom de Parisiens ou cr Industriels, et décorés des costumes les plus étranges; c'était une vraie
mascarade. Pour habiller cette cohue où tous les âges étaient représentés, depuis seize ans jusqu'à soixante et plus, il semblait qu'on eût vidé tous les vieux fonds des magasins do la guerre depuis quarante ans, et récolté toute la friperie militaire du Temple; garde nationale de 1789, garde impériale, garde royale gardes d'honneur, gardes du corps, garde suisse, infanterie, cavalerie, artillerie de toutes les époques, tous les uniformes qui avaient brillé dans l'épopée militaire et politique de la France étaient là, sur le quai, dans une mêlée grotesque; puis tous ces figurants, qui auraient fait merveille dans un cirque, drapeau en tôte, tambour ballant, chantant la ParisùsunCf enlrôrcnt par la porlo de la Marine, défilèrent dans Bab-Azoun et s'en allèrent peupler les masures de Mustapha.
« Qu'était-ce que celle avant-garde? Car on annonçait de pareils et prochains arrivages. C'étaient, en grande partie, des combattants de juillet qu'un aventurier belge, nommé Lacroix, qui s'était attribué le titre de baron deBoëgard et le grade de lieutenantgénéral, avait réunis d'abord sous le nom de
Volontaires de la Charte. Quand Tordre eut commencé à se rétablir, le premier soin du gouvermont fut de licencierce rassemblement dangereux et coûteux. Alors le soi-disant général Lacroix fit annoncer* A sa bande qu'elle trouverait à Orléans et à Montargis des bureaux d'enrôlement destinés à recruter des colons pour l'Afrique. Indépendamment des héros de barricade, une foule d'ouvriers sans travail et de vagabonds qui n'en cherchaient pas affluèrent. On les dirigeait par détachements, avec des officiers de leur choix sur Toulon; là, ils signaient un acte d'engagement collectif, et on les embarquait pour Alger. Quelle était la valeur de cet acte?
Beaucoup étaient venus pour être colons, comme on le leur avait dit, et non pour être soldats; beaucoup, par lowr âge et leurs infirmités, étaient impropres au service militaire. Ce qu'il y avait de pire dans le nombre c'étaient les officiers. « On fera quelque chose « des soldats, écrivait un sagace observateur « de l'ôtat-major; le reste n'est bon A « rien; les officiers, pour la plupart, sont a au-dessous de rien. Le plus curieux est un
« tailleur, qui s'est fait chef d'escadrons en a vertu des services rendus dans la grande « semaino, services dont il apporte dos cer- « tificats signés des marchands de vinsdeson « quartier. On a mis les meilleurs dans les « diverses compagnies; le surplus est ici, « courant les cafés, sans liaison avec Tarmée « qui ne les aime pas. » Un ordre du 12 février mit les premiers arrivés à la suite des bataillons de zouaves; quinze jours après, ou en avait déjà formé neuf compagnies. 11 en arriva en tout quatre mille, si misérables, si dépenaillés que les Maures les appelaient \es Bédouins de France, et les colons, ainsi que l'armée, les Parisiens.
Eh bien! on finit par tirer parti de ces éléments disparates et en grand nombre incapables et vicieux. De ce qui n'était pas apte à la guerre on fit des compagnies d'ouvriers ; de ceux qui n'étaient bons ni àlaguerre ni aux métiers, des terrassiers, des démolisseurs, des manouvriers auxquels la besogne no manqua pas de longtemps, car il falluitdonner du jour et de l'air à la ville des Deys, et relever les décombres que, de temps immémo-
rial, les Algériens laissaient s'amonceler respectueusement dans leurs ruelles sombres étroites et sinueuses.
De ceux qui étaient en élal do porter les armes, il fut fait trois bataillons, encadrés dans les officiers, sous-officiers et caporaux du S"*" bataillon de zouaves qu'on venait de licencier. Grâce à l'énergie de ces cadres, ces bataillons auxiliaires d'Afrique furent rapidement instruits et disciplinés. Bientôt une ordonnance royale en fit le 07° régiment d'infanterie de ligne, qui conquit depui"' une place honorable dans l'armée.
Les compagnies de discipline n'ont que très exceptionnellement figuré dans les colonnes expéditionnaires ; leur rôle a été celui de terrassiers construisant des routes et contribuant ainsi au développement matériel de la colonie par l'établissement des voies de communication. Ces compagnies sont encore aujourd'hui cantonnées loin des grands contres do population.
Mieux traités que les disciplinaires, quoique plus coupablos qu'eux, les bataillons d'infanterie légère d'Afrique (les zéphirs
ont eu l'honneur de participer — dans les connmencenients surtout — à de grandes expô'litions^ ou commoles camisards (disciplinaires), ils ôlaiont employés aux travaux do routes et de fortifications, en temps de chômage do la guerre. Ils avaient Tespérance à peu prôs certaine d'entrer dans quelque colonne allant chercher Tennemi.
Les occasions de se distinguer ne leur ont pas manqué, et ils ne les ont jamais laissé échapper. Bougie entre autres et La Macta sont pour eux des titres de gloire; la Co/npag aie franche du capitaine Blangini s illustra réellement à la première expédition de Constantine,en enlevant le Coudial Aly, opiniiUrcment défendu par Tennemi.
A partir de 1849, les gouverneurs ont cessé d*emmener avec eux les bataillons d'infanterie légère d'Afrique; on les laissait de préférence dans les postes importants à défendre, et l'on n'eut qu'A s'en louer. Ainsi, un des faits d'armes les plus importants de la campagne de ISIO fut, sans contredit, la défense de Cherchcll par le premier bataillon d'infanterie légère d'Afrique aux ordres du
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commandant Cavaignac. La ville Tut assiéi;éd pendant plus d*un mois par tous les Béni- Menassor, soutenus par les réguliers d'Abdel-Kader. La garnison fit plus de vingt sorties, chacune doiniunl lieu A un combat.
Mes lecteurs me permettront de ne pas leur parler de Mazagran, cette grande fumisterie exploitée par le gouvernement d'alors pour détourner l'opinion publique des préoccupations de la grande politique. L'armée d'Afrique on pouffii do rire, et les officiers des bataillons ne s'en vantèrent pas.