LES BONS
Le colonel passe la revue des recrues arrivées dans la quinzaine; il remarque dans les rangs un homme de haute taille, la figure sympathique et très intelligente.
— Quelle profession aviez -vous, avant votre engagement?
— J'étais professeur d'allemand et de français au collège do V... près Genève.
— Tiens! Et pourquoi ôtcs-vous
ici?
— Mon colonel, j'aime la guerre.
L... do St-J... sorti de l'écolo polytochnique, altacliô d'ambassade en Suède et en Hollande, sous-préfet au 4 Septembre, officier d'ôtat-major à titre auxiliaire pendant la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, s'engage dans un régiment de ligne. Il va à l'école d'Avor; en sort sous-lieutenant, et donne sa démission. Il se réengage en 1877 à la Légion, au litre étranger; nommé officier on 1879, décoré, commandeur du Nicham, chevalier de la couronne de chêne do Hollande et do Tordre do l'opée do Suéde, il est révoqué en mai 1880 pour cause do vices honteux.
Von Goltz, lieutenant prussien, neveu du
i^cD^ral du môme nom, légionnaire, mis en
prison pour absence illégale de deux jours ot
tciilative de désertion, passe au conseil et est
condamné à deux ans de prison, pour refus
d'obéissance au peloton de punition.
Mayor Kowitch, lieutenant d'artillerie autrichienne, (lôtacliô pur son çouvernemont ft rarmôo russe pendant la guerre de 1878, blessé au siôge de Plowna» soldat à la Légion, ennpioyô connme topographe parTamiral Courbet, pendant la campagne que termina la prise de Sontay, embarqué avec lui, revenu accompagner son corps, à bord du Jlayard, faisait les délices do Cioryvillo par ses représentations de physique amusante. De retour à Bel-Abbôs, il a trouvé ingénieux de faire déserter douze hommes avec armes et bagages sous sa conduite. Ramené à la caserne, il a fait 30 jours de prison et a demandé à partir de nouveau pour le Tonkin où il a l'intention de se fixer après son congé.
La bibliothèque du cercle de Tiaret était tenue [)ar un vieillard î\ figure triste, maigre, alongée, garnie d'une solide paire de lunettes de myope. Tous les officiers traitaient avec
beaucoup d'égards ce vieux soldat, engagé A la Légion.
11 est vnii que jamais bibliotliccaire ne fut plus attentif à sa besogne. Une particularité fixait vite sur son compte : tous les articles de revues, traitant des campagnes de la Russie dans le Caucase et les Balkans, étaient l'objet de ses commentaires; les romans russes d'Henri Grôvillc ou de Cherbuliez, étaient annotés en très bon français. Pour les romans c'était un «ceci est faux», ou un « bien observé ». Pour les ouvrages de géographie, d'histoire ou de tactique, c'était parfois un long paragraphe d'observations ou de rectifications.
Ce soldat parlait avec la môme facilité le français, l'allemand et l'anglais. Son éducation était parfaite; il avait des ressources • personnelles dont on ignorait la provenance : c'était, sans aucun doute, un officier de l'armée russe, ayant grand besoin de se cacher.
Un jeune et beau lieutenant de cavalerie
hongroise, servant dans le régiment don son père est colonel, se laisse entraîner dans une bagarre de cafô concert et finit par un duel avec un Prussien qui se croyait un peu trop sur la bonnn torro allomaiulo.
Le Prussien est tué; mais la loi est rigoureuse en Autriche; le jeune officier est condamné à un bannissement de trois ans. Son père, qui vit de sa solde et qui veut que sont fils reste soldat, renvoie tout droit à la Légion.
M est maintenant sergent au Tonkin;
il est toujours doux et calme, et ne pleure un peu que quand il reçoit une lettre de sa mère qui lui écrit en français. La pauvre femme croit que tout le monde parle cette langue à la Légion.
Le capitaine d'Ex avait reçu dans sa
compagnie un deses camarades deSaint-Cyr, démissionnaire depuis dix ans, rengagé pour reconquérir rôpaulotto de sous-lioutonant au titre étranger ou, au besoin, une modeste pension de sous-officier.
Un jour — mo racontait mon ami, le môdociii major— jo demandai 'au chef du dôlacliemcnt do Fronda, un maçon pour réparer les gourbis do l'ambulance. Il m'envoya le lendemain un grand et beau garçon nommé Walter, qui se mit à la besogne et me fît un chef-d'œuvre de toiture. Ce brave troupier avait rapporté du Tonkin, outre une balle dans la jambe, une fièvre intermittente indéracinable; il entra à Thôpital, comme malade quatre ou cinq jours après.
La commune possède une bibliothèque à laquelle j'empruntais quelques livres pour mes malades. Walter, en huit jours, avait dévoré tout mon slock. Ktonné de Tenlcndro parler si couramment le français et de tant aimer la lecture, je lui donnai rivanohô de Walter Scott. «Tiens, me dit-il, d'un ton € joyeux, il y a dix ans que je ne Tai lu! »
Informîitions prises, c'était le lils d'un recteur d'académie autrichien, et il avait été secrétaire d'ambassade à Rome.
Comment était-il maçon? Il me l'expliqua.
A la Légion, on ne s'étonne de rien. Quelle
est ta profession? demande-t-on & un soldat.
— Tailleur d'habits — Tiens, voilà une montre i\ réparer — il faut la réparer.
On avait besoin do manœuvres, A Gery ville Wallor se j)rcsonta et apprit lo métier do maçon. Maintenant il est tranquille; sa libération doit ravoir rendu à son père qui lui a pardonné ses frasques ; mais, s'il se brouille de nouveau avec lui, il ne s'engagera plus î\ la Légion... Il sera mac;on.
Maury, ancien élève du lycée d'Alger et de l'Institution Chevalier (Paris), avocat, ou plutôt étudiant, fait son volontariat et se rengage pour ôtre officier de réserve. Il est envoyé aux compagnies de discipline. Ses cinq ans finis, il revient à Paris mange un héritage de 50.000 francs, et écrit avec quelque succès pendant deux ans, i\ V Evénement^ sous le nom de Maurice Zôde.
Un beau jour, M. P... actuellement administrateur des aiï'aircs indigènes, se sent frapf er sur l'épaule en plein boulevard Malakofï ; il se retourne et se trouve en face d'une
sorte d'Espartero, déguenillé, en espadrilles, vaste sombrero, petite blouse blanche — Bon jour, P... coninïcnt vas-lu? demande tranquillement l'Espartero, en soulevant son chapeau. — Quel est cet accoutrement? s'exclama P.. . reconnaissant son ami Maury,son condisciple. — J'ai mangé un héritage; on m'a mis à la porte de YEocncincat) je mo suis engagé à la Légion étrangère; j'ai déserté il y a quinze jours; et je viens te demander le moyen de passer en Espagne.
Bien qu'occupant, une position ofnciollo, P... s'occupe de ce malheureux fou dont il connaît la Tamille, il lui procure le moyen d'embarquer sur une balancclle on partance, II le conduit au port pour lui faire faire con* naissance avec le patron du bateau^ \}\x\n il M sauve pour ne pas attirer rattontion par sen relations avec un homme si mal Imbillé, A peine arrivé sur la place de la République' il cnlend du biixil cl il voit un attrou{>omefil# Entre deux sergent» de ville marcliait &1 au ry gesticulant, menaçant d'écrire aux journaux etc.. En cinq minutes, il avait trouvé moyi^n de chercher querelle â un d^^tiani^r, dç m
colleter avec lui, et de se faire conduire au poste où il fut reconnu et livré à la justice militaire.
Le plus beau de l'histoire, c'est que P. parcourant avec moi lo bulletin des condamnations, nous trouvâmes, six mois après, la mention suivante : t Maury, contumax, 10 ans do travaux publics... » Il s'était encore évadé !
Primat. — C'est lo docteur qui raconto — Primat, ancien lieutenant de Tarmée française en 1874, fut obligé de donner sa démission, on ne sait pourquoi. Après avoir traîné la misère il s'engage à la Légion, redevient sergent et s'adonne à Tivrognerie. Il manque au départ de Méchôria et rejoint doux étapes plus loin. Je l'exemptai , et pour cause, de toute marche de toute corvée.
A la halte, il se précipite dans la tente où nous déjeunions, (àTafaroua) et, s'adressant avec viol<Mico à son napitaiiio, il lui dit qu'il fait une infamie en le dénonçant au ministre; que c'est Privât d'Anglemont et non lui, qui
écrit dans ses journaux; qu'il est la victime d'une conspiration clérico- monarchiste dont le capitaine est le clieC, et cent autres propos insensés. Je le prends sous ma protection, et je ramène à la garde du camp, en lui faisant soigneusement retirer ses armes.
Dix minutes après, un perruquier rasait ses camarades sur le front de bandière, Primat s'ôlanco sur le perruquier, lui arrache son rasoir, et se coupe la gorge d'un seul coup.
Pendant une route de Bel-Abbés à Tiarot, je fus abordé par un homme do 35 ans environ, d'allures distinguées, parlant assez mal le français, qui me demandait do le prendre comme ordonnance, pour ne pas être volé do deux ou trois billets de cent franc», qu'il me montra dans-son porte-feuillo avec non pa-piers. la photographie d'une femme charmante et celles de deux cnfunlA raviHnauiH,
Cet homme était un ingénieur italien qui se punissait d'avoir alnitulfjiUiA nu (amilie pour aller jouer à Monte-Carlo, od il avait
ruinô tous los siens. Il avait roculô devant le suicide et s'ôtait engagé en expiation. Je suis assez do latin pour comprendre les lettres de sa femme dont il me donna quelques-unes à lire, pour me convaincre do la vôrité absolue do son histoire. Je le pris sous ma protection, et il fut nommé jardinier et constructeur en chef à Afiou.
Dans un détachement de recrues se dirigeant sur Tiarct, on 18S1, je remarquai un homme d'une trentaine d'années, à la figure fine^ aux mains blanches, qui me paraissait souffrir beaucoup. De temps en temps il essuyait avec un mouchoir de toile son front couvert de sueur et de poussière. Parfois, avec un profond soupir, il s'asseyait et me montrait ses pieds, blancs et délicats, profondément sillonnés de plaies et d'ampoules de toute sorte. II arrangeait tant bien que mai sa chaussette russe, reprenait son sac, et la sueur recommençait A couler dans sa line barbe blonde.
Ayant remarqué Tintérôt particulier que
lui portait son capitaine, je lui en demandai l'histoire. C'était un industriel du Nord^ ma-riô, pèro de plusieurs enfants, qui s'était engagé pour se guérir d'un défaut lerrible, rivrognoric, qui le déshonorait aux yeux do ses frères — ses associés — et de sa femme qu'il adorait et qui avait fini par le prendre en aversion.
Le capitaine était en relation avec la famille de ce malheureux qui recevait une petite somme tous les mois et la déposait entre les mains de son capitaine, pour ne pas céder à la terrible tentation de boire.
Le sous-lieutenant au titre étranger, Eblit, ancien officier après la guerre, se marie tout jeune et démissionne pour s'associer dans le commerce avec son beau-frère. Des dissentiments surviennent, presque une ruine.
L'ancien officier se croit trompé, méprisé; il abandonne femme, enfants, et s'engage pour la Légion sous un nom supposé. Cet homme habitué au bien-être, à l'aisance, fait la traversée incognito, rudoyé par ses cama-
rades^ ot par les sous-ofticiers ; il faubergo le pont, il fait la corvée de poulaine.
Arrivé au Tonkin, le dôtachomont est passô en rovuo par le général Négrier. Le général s'arrôle devant Eblit et lui demande avec le tutoiement usité à la Légion :
— Comment t'appelles-tu?
— X..., mon général.
Le général n'est pas convaincu; il fait quelques pas puis revient brusquement :
— Je vous ai connu quelque part, vous?
Eblit se trouble et répond : c'est vrai, je
m'appelle Eblit.
— Vous étiez sous-lieutenant dans mon bataillon?
C'était vrai... Eblit est nommé sergent, et huit jours après, il a la cuisse traversée en attaquant un fort chinois. Il est proposé pour sous-lieutenant, nommé, repatrié... Un mois après, il repart pour le ïonkin.
C'est d'Eblit que je tiens l'anecdote suivante, concernant le docteur Lucotte, médecin-major, mort au Tonkin.
Eblit était étendu, blessé, et le docteur vint lui placer un garrot pour arrêter l'hémorra-
gie. La petite opération terminée, il tira son calepin pour écrire le diagnostic qui devait éclairer le médecin do riiôpilal dans ses premiers pansements, le blessé emportant la ticlie où est décrite sa blessure et indiquée la façon où elle a été pansée. Au moment où le docteur tire son calepin^ une balle le lui fait sauter des mains.
— Tiens, dit-il à Eblit, encore un peu, l'on vous achevait.
— Et vous donc?,., répond tranquillement le blessé.