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LE PREMIER RÉGIMENT

Le nombre des réfugiés étrangers réunis à Alger pour y être enrégimentés on vertu do la loi du 9 mars 1831, était do 6.000. Le colonel StolTol en reçut le commandement avec la mission de les organiser. Le colonel en forma sept bataillons, composés : les trois premiers, d*Allemands; le quatrième, d'Espagnols; le cinquième, d'Italiens; le sixième do Belges et do Hollandais; le septième do Polonais. Cette organisation fut achevée avant la fin de Tannée; les bataillons étaient répartis sur divers points de nos possessions, et ceux qui étaient restés à Alger prenaient part, dès le mois d'avril 1832, aux divers combats qui eurent lieu entre la Maison-Carrée et la Ferme, à l'occasion des fourrages.

Les bataillons italien, espagnol et polonais

étaient à Oran où ils avaient chaque jour l'occasion de se former à la guerre arabe.

Celle guerre ôlail on dehors du caraclôre et des aptitudes des gens du nord; les Espagnols seuls y trouvaient quelque chose de leur pays et de leurs mœurs, mais avec une aggravation de férocité à laquelle leur nation n'était pas arrivée, môme lorsqu'elle combattait pour son indopondance. Généralement, ils affrontaient bravement la mort; généralement aussi, ils ne savaient ni l'éviter ni rindige.r à leur ennemi. C'est que cet ennemi a sa manière à lui de combattre, manière appropriée fi son caractère et que favorisent également la configuration du sol et Tinexpérience des soldats arrivant de l'Europe, C'est un apprentissage à faire, et on le paie quelquefois bien cher, comme j'aurai l'occasion de le raconter.

COMPARAISONS ET DIFPftaENGES.

« En Europe, on voyage presque toujours sur do largos et belles routes, dans dos pays

fertiles, couverts de populations; les armées d'Europe trouvent toujours des gîtes & chaque fin d'étape, des vivres dans leurs cantonnements, de Teau sur leur chemin; les armées d'Europe ne cherchent pas inutilement l'ennemi à travers des régions affreuses; elles le rencontrent sûrement une ou deux fois dans le courant d'une campagne, se battent»

et la question est résolue.

a II n'en est pas ainsi en Algérie. Pour nous l'ennemi est partout et nulle part; on le cherche sans le trouver; on marche, et il vous attaque; on se retourne, et il fuit avec une légèreté qui nous désespère. Combattre, ce n'est ni la fatigue, ni la faim, ni la soif; combattre c'est le bonheur pouf nous. Le bruit de la mousqueterîe soulève le soldat; son sac devient léger; il n'a plus faim, il n'a plus soif; il se bat. Il est admirable sans doute; mais qui ne le verrait qu'à l'attaque d'une position, quand les tambours battent la oharge, ne comprendrait qu't\ demi la puissance, la grandeur de notre sublime armée.

« Il faut voir, pour les connaître, ces modestes fantassins au milieu des buissons qui

leur barrent le chemin, des épines qui déchirent leurs pieds; au milieu dos précipices, des neiges, des sables du désert. Lorsqu'on soulève son sac, ses vivres, son l'usil, sa cartouchière, on s étonne qu'un seul homme puisse porter un si lourd fardeau, et cependant il marche; il fait trente lieues en trentesix heures, quatre-vingt-dix lieues en dix jours. Accablé, mourant de fatigue, de chaleur ou de froid, il marche sans jamais penser que ses soufifranoes peuvent avoir une limite; et il s'arrête, incapable de se tenir sur ses pieds : en s'arrètant, il tombe, et souvent il meurt sur place, le sac sur le dos, le fusil dans les mains. Il va, il va toujours, calme et résigné, sans que le courage l'abandonne, et je ne parle pas du courage qui le rend redoutable devant l'ennemi, se battre, ce n'est rien pour lui, mais de ce courage qui soutient sa gaieté, qui déride son front et ses lèvres, car il chante cl rit comme d'autres pourraient rire et chanter s'ils n'avaient ni hoiJ, ni faim, ni soif. S'il pleut, s'il neige, si lèvent du nord fouette son visage, il s'écrie que Mahomet est de semaine; s'il fait beau»

Mahomet a fait son tour, Jésus-Christ a pris la semaine (1).

Ouvrons maintenant l'ouvrage du gônùral Yusuf ayant pou.^ titre : de la guerre (TAfriquc,

« En Europe, les jours qui précèdent les batailles, quand il y a une grande agglomération d'hommes, le soldat couche par terre ; mais, presque toujours, il est logé dans les villages et ne bivouaque pas. Aux avant-postes, il sait fort bien se construire des baraques, les forôts lui fournissent partout en abondance les matériaux et le chauffage. Sa galtô est entretenue par des distributions journalières de vin et d'eau-de-vie. Gagnez-vous une bataille, vous vous emparez d'approvisionnements immenses ; vous entrez en vainqueur dans les villes conquises, et l'armée oublie toutes ses fatigues, toutes ses privations, quand elle sait que le monde l'admire et que le retour dans sa patrie sera un triomphe. En Europe, enfin, la guerre se fait

(1) Laure. La gjcrro étudiée d'après le caractère national et les ressources matérielles dés deux puissances .

avec humanité. Le vainqueur fait panser les blessés du vaincu, les hôpitaux s'ouvrent pour tous, les prisonniers sont sous la sauvegarde du droit des gens.

« Rien de semblable n'existe en Afrique, où le soldat est sans cesse en expédition, je pourrais dire : toujours l'arme au bras. Le jour se passe en marches forcées; la nuit, il a la terre pour lit. Il parcourt un sol presque toujours ingrat : malheur à celui qui reste en arriéra, ne fût-ce que de quelques pas, il est impitoyablement massacré 1 Une race implacable le harcèle sans cesse; toujours insaisissable, elle fuit devant lui; jamais il ne rencontre une armée arabe; c'est une multitude do cavaliers, de vieillards de femmes, d'enfants. L'ennemi se disperse à sa vue, mais il est partout, au coin d'un bois, sur le revers d'un fossé; en un mot on le voit sans cesse et il n'est nulle part. Un peuple noinarlo no présente que fort peu de cotés saisissables.

« Puis, en Afrique, la guerre se fait avec barbarie. L'Arabe croit avoir mérité de Dieu en tuant un chrétien; il le poursuit n.ôme

Après sa mort! Quittez-vous un bivouac, il vient fouiller la tombe de nos soldats, il exhume leurs cadavres, et ces affreux trophées sont traînés de tribus en tribus! Celui qui succombe no rossent môme pas cet enivrement que donne la victoire, certain qu'il est d'être insulté jusque dans sa mort. »

Ecoutons enfin notre grand maître à tous, le maréchal Bugeaud. Dans son ordre du jour du 7 juillet 1841, il s'exprimait ainsi :

<f Je suis heureux et fier, comme chef et citoyen, des vertus guerrières que vous avez montrées dans cette campagne. Je ne vous exalterai pas pour avoir vaincu dans les combats partiels qui se sont présentés. Je veux vous féliciter do la vigueur do corps et d'dmo avoc laquelle vous avez supporté do longues marches, pendant la chaleur brûlante du jour.

Ainsi, ce n'est pas la bravoure que l'illuslre maréchal louait dans son armée, mais sa vigueur en rf/t*; quelques mois plus tard, il la louora do sa consln/ice en liiocr. C'est que la bravoure est comniune en France, tandis que le courage dans les misères de la guerre y est assez rare.

A cette date de 1841, la Légion étrangère prenait sa largo paît des travaux de l'armée d'Afrique. Rllo devait cgalemoîit ]>rcndrcuno large part des éloges du général en chef, car elle s'était assouplie à la discipline française. Elle n'était pas encoreà la hauteur des zouaves dans l'art des embuscades, des surprises de nuit, des ruses, do 5 roueries de la petite guerre, mais elle ne le cédait à aucune troupe en solidité dans ses épreuves.

Ce progrès était l'œuvre des officiers, tant français qu'étrangers de la Légion, et on ne' saurait trop les en féliciter.

Chaque race a son génie propre qui la guide par le chemin qui lui convient, et il est rare qu'une nation trouve son compte à emprunter la route du voisin. Elle est toujours contrainte de revenir sur ses pas :

oUe croyait avoir pris un raccourci, elle a fait un détour.

Tout en tenant compte de l'expérience acquise de jour en jour par la Légion étrangère dans les expéditions incessantes de cette époque, il est juste de ne pas ménager l'éloge

aux officiers qui ont fait un corps de troupe solide, avec des éléments qui, pris individuellement, ne laissaient pas espérer un pareil résultat. Par leur fermeté, ils avaient imposé la discipline à des hommes réfraclaires à toute subordination; par leur exemple et par leurs leçons, ils leur avaient appris à combattre un ennemi redoutable dans Tart de la guerre de chicane.

Ils y ont eu d*autant plus de niÀrite, qu'il n'y avait pas de règlement do manœuvres approprié à la circonstance, et que les chefs devaient chercher des procédés particuliers pour combattre un ennemi dont la tactique était si différente de celles des armées européennes. On se souciait peu d'un règlement qui ne répondait pas aux nécessités de l'instant, on le ploya aux circtonstances; l'initiative privéese donna libre champ.

Cela a servi de thème aux ennemis des corps spéciaux. On a été jusqu'à être injuste à l'égard de corps d'élite tels que les Zouaves et les Tirailleurs indigènes; on leur a reprocha en partie nos premiers désastres de 1870.

Il faut étrangement oublier leur héroïsme

jà Wissembourg et à Freschwiller, à Sébastopol, àPalestro, àMelegnano et au Mexique.

Ce qui est vrai, c'est que ces régiments avaient rinstinct d'une initiative quand mcme; que l'initiative des officiers notamment, des capitaines, était plus développée que dans les autres régiments de Tarmée française, et c'étaient là des éléments de succès, non de revers.

LES COLONELS DE LA PREMU'îIRE LEGION.

Le premier colonel de la Légion étrangère fut, comme je Tai déjà dit, le colonel StolFel. Chargé, en 1831, d'organiser ce nouveau régiment. Le colonel Combe lui succéda en 1832, puis vint de Mollemberk. en 1833, et, enfin, Bernelle, qui conduisit la Légion en Espagne.

Stokfel fut sans doute un chef de corps brave et énergique; nous sommes certaifi qu'il lut un habile organisateur. Nous n'en voulons pour preuve que sa judicieuse idée de composer ses bataillons d'hommes de

môme nationalité. C'était rendre leur tâche plus facile aux orticiers par la communauté de la langue, exciter l'émulation entre les divers bataillons, remplacer l'esprit de corps, qu'on ne pouvait pas avoir, par l'esprit national que nous ne perdons jamais, quel que soit le pays où le destin nous conduise loin de notre patrie. Les bataillons allemands ne voulaient pas moins bien faire que les Belges et les Hollandais; les Italiens étaient jaloux du moindre fait d'armes des Espagnols et des Polonais. Tous concouraient ainsi à la bonne renommée de la Légion.

Les mômes bons effets se produiront en France, l'orsqu'on aura substitué l'esprit départemental — l'esprit de clocher, pour être plus explicite — à l'esprit de corps, qui n'existe plus, par l'adoption du recrutement régional dont quelques esprits, d'un patriotisme éclairé ont eu déjà la perception et l'initiative.

î/rSPRIT DR CORPS

Qu'cst-co quo l'esprit do corps? Est-ce, comme beaucoup le pensent et certains l'ont dit, le respect des chefs, l'observation des règlements, la soumission à la discipline, le culte du drapeau? Non : tout cela constitue l'esprit militaire, mais ce n'est pas l'esprit do corps.

L'esprit de corps est une passion qui vous pousse à considérer votre régiment, votre bataillon, votre compagniecommo le meilleur, le plus brave, le plus beau de tous les régiments do France, des bataillons, des compagnies de votre propre régiment. C'est extravagant, c'est insensél Oui, mais cela a enfanté, dans tous les temps, des prodiges de valeur.

Certain jour de 1840, le sergent Ilafin, des zouaves, est accosté dans une rue d'Alger par un touriste, fraîchement débarqué, qui lui demande, du ton le plus poli,àquel régiment do zouaves il appartient. Rafin redresse sa

taille de Porthos; passe sa main sur sa barbe fauve, et, les yeux fixés sur son interlocuteur, il lui rôpoud d'un ton sec et cassant :

— Apprenez, Monsieur, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul soleil et un seul rôgiment de zouaves.

Voilà le langage de l'esprit de corps, les zouaves le tenaient alors; Auvergne et Picardie ronttenubien avant eux, les chasseurs à pied, les tirailleurs algériens, tous les régiments le tenaient il y a cinquante ans. On ne Tentond plus aujourd'hui, parce que l'esprit qui l'inspirait est mort.

'Oui, Tesprit de corps est mort depuis 1870, étouffé par les nouvelles institutions mili« taires.

Trois principes soutenaientet entretenaient l'esprit de corps : l'esprit militaire — le service de longue durée — l'avancement dans les corps ; ils ont disparu tous les trois.

L'esprit militaire est allé s'affaiblissant du jour où l'insulte à l'armée a été permise, où la littérature de bas étage et la caricature ont pu ridiculiser impunément les soldats et leurs chefs. Les masses populaires, voyant

soarire le gouvemement à de tels spectaclœ^ en ont ri aux éclats; elles n'ont pas jugé flîgncs <lc la moindre dôfôrcncc ces hommes que le gouvernement ne protégeait pas, et elles ont i^ani étonnées que^ pendant des siècles, on ait tenu en si haute estime une ins* titution pour laquelle cette époque en a si peu. Le colonel llamollot, le sergent Dumanet, le fusilier Pitou sont devenus les types de tous les colonels de tous lessous-ofSciers, de tous les soldats.

A tous les degrés des diverses hiérarchies sociales, les fonctionnaires civils ont le pas surles militaires; et tandisque, en Allemagne, un simple sous-officier, dans son village ou dans son hameau, marche en tète de toutes

lesautorités, un général français, qui, suivant un mot bien connu, a mis trente ans pour arriver à son grade, est forcé des'inchner devant un paltoquet quelconque qu'une mi« nutc, le temps d*une signature, a fait préfet. C*est h\ rarméo! se sont dit les masses )K)ur lesquelles tout se résume en convoitise et sensualisme; c*est là cette partie du corps social, pour laquelle nos pères avaient tant

de respectueuse reconnaissancet II n'y a là ni honneurs, ni argent, foin de l'armée! Et lorsque les législateurs ont dit : « Tous sol- « dats! » la nation a répondu : « Plus de « soldats! » Et do fait, quoique nous ayons un énorme budget delaguerre,ettrois armées sur le papier, qui donc oserait dire que tout le monde est soldat, que la France est une nation militaire?

ïl avait consciince de l'état d'esprit public, le ministre de la guerre qui autorisa le port de l'habit civil par les officiers, en dehors du service. Il voulait les soustraire aux avanies de la voyoucratie, auxquelles ils sont exposés; et les officiers, pour ne pas être distingués dans la foule, s'empressent do déposer leur élégant et glorieux uniforme, pour revêtir l'habit bourgeois, qui les dissimule aux yeux des malandrins, et les fait prendre pour des commis en rupture de comptoir ou de rayon.

Non! Et nous le répétons avec douleur, l'esprit militaire n'existe plus en France ; et comment les régiments conserveraient-ils l'esprit de corps, lorsque la nation a perdu

l'osprit guerrier qui la distinguait autrefois entre tous les peuples de la terre?

Le service à long terme, ai-jo dit, et l'avancement dans le régiment étaient encore deux frères de l'esprit de corps. .

A leur arrivée au régiment, les conscrits voyant dans un avenir lointain l'époque de leur libération, s'appliquaient à se rendre le moins pénible le temps de service qu'ils devaient à TEtat. Ceux qui avaient quelques notions d'instruction première cherchaient à les agrandir; les illettrés les demandaient à Técole régimentaire; les uns et les autres ambitionnaient les galons de laine ou d'argent. Au bout de quatre ans, les souvenirs du pays étaient à peu prés clTacés par les réalités du présent; la tradition, représentée par des sous-officiers chevronnés, leur avait appris les hauts faits de leur régiment; la considération publique les rehaussait i\ leurs propres yeux; ils étaient devenus sous-ofliciers eux-mômes; arrivés au terme de leurs sept ans de service, plus fiers de leur uniforme que de leur habit bourgeois, de leur drapeau que du clocher de

leur village, ils se rengageaient, nous donnant ainsi ces cadres admirables que cherchent en vain les législateurs d'aujourd*hui.

Chez les officiers, l'esprit de corps était encore plus fort, parce qu'il était plus justifié. Qu'ils sortissent des rangs ou de l'écolo de Saint-Cyr, leur carrière s'était faite tout entière, à de très rares exceptions, dans le môme régiment, jusqu'au grade de chef do bataillon. Quelques-uns mèmey avaientatteint ce grade: Chungarnier entre autres, qui , passé dos Gardes au2" léger, lors de la guerre d'Espagne, en 1823, y fut successivement lieutenant, capitaine, commandant, lieutenant-colonel et colonel. Je me rappelle qu'il fut reconnu dans ce dernier grade par le duc d'Orléans, venu de France en Algérie, en 1839, pour l'expédition des Bibans, et que le prince lui dit ces paroles devant le régiment sous les armes : a Je vous confère deux grades à la fois : Celui de colonel et celui de colonel du 2* léger. »

Ah ! Il n'eût pas fallu dire devant Changarnicr que le 2® léger n'était pas le meilleur régiment de l'armée.

On conçoit et l'on excuse ce fétichisme pour le drapeau qui vous a initié aux vertus militaires; dont on a dix ans, vingt, trente ans partagé la bonne et la mauvaise fortune, sous lequel on a gagné tous ses grades et la croix d'honneur. Comment ne s'aimeraientils pas jusqu'à se solidariser étroitement, ces hommes qui, partis ensemble de leur village, ou sortis le môme jour de l'Ecole, se retrouvent, après trente ans de service, capitaines dans ce régiment qu'ils n'ont jamais quitté, qui est pour eux la famille d'adoption, remplaçant celle du sang qu'ils ont perdue?

Que se passe-t-il de nos jours? Le conscrit part pour son régiment. En franchissant le seuil de la caserne, il voit la porte de sortie, il la touche en quelque sorte de la main, il est sûr que dans quelques jours, demain peut-être, le service de trois ans, insuffisant déjà, sera réduit àdeuxans ou, pourètreplus dans le vrai, à dix huit mois; il additionne les jours do congé qui lui seront donnes d'office, car les effectifs à entretenir étant supérieurs à celui que solde le budget, le ministre de la guerre est forcé de recourir aux

expédients pour nouer, comme on dit, les deux bouts. Il n'ignore pas non plus, ce conscrit, que tout ce qu'on lui demande c'est de savoir charger son arme, marcher au pas, faire par le flanc droit et par le flanc gaucho les reste étant du ressort des cadres. Aussi, devra-t-on le forcer, môme par des punitions, à se laisser porter pour caporal et pour sergent. Il est logique, cet homme. La loi ne veut pas faire de lui un soldat, puisqu'elle s'en interdit les moyens; son programme d'instruction lui est indiqué; trois mois lui suffisent pour l'apprendre; pourquoi, dôs lors, s'astreindrait-il aux pelotons spéciaux, aux théories, aux écoles préparatoires à la formation des cadres? La loi veut que, pendant un certain temps, il porte l'habit militaire, mais elle ne lui prescrit pas d'ôtro caporal ou sergent. Quel intérêt y aurait-il î C'est bien assez dur pour lui de devoir porter deux ou trois ans, peut-être cette livrée, comme les orateurs des cabarets de son village qualiflenl l'uniforme français.

Etonnez-vous, dôs lors, que cet homme n'aime ni son régiment, ni ses chefs, ni ses

camarades, ni son drapeau; qu'il n'ait pas, en un mot, l'esprit de corps?

Quant aux officiers, ils possèdent, à un degré ôminent, Tespril militaire, et les qualités qui en découlent; mais, pas plus que leurs soldats, ils ne sauraient avoir l'esprit de corps, que rien, dans l'air ambiant qu'ils respirent, n'est de nature à leur insuffler.

Certes, ils sont dévoués au drapeau, mais au drapeau de la France en général; ils n'ont pas pour leur étendard particulier, l'amour et le fétichisme des anciens corps pour le leur. Il y a bien des dates et des noms de batailles écrits sur la soie de ces étendards, mais la tradition manque pour en confirmer l'authenticité, et la tradition a cessé le jour où les vieux soldats ont disparu.

A peine Tofficier, promu à un nouveau grade, arrive-t-il dans un régiment, qu'il consulte l'annuaire pour décider du corps où il demandera à entrer A sa prochaine promotion; il lui faut un an pour connaître ses camarades, et si son régiment est divisé entre deux ou trois garnisons, il partira pour un autre corps, sans avoir vu en entier celui qu'il quitte. 4

Ce modo d avancement sur toute Tarmo est fatal & l'armée, au même degré que Texclusion de Tépaulelle des sous-officiers n'ayant pas passé par Técole de S'-Maixent.

On a fait de l'armée une immense pédagogie, au détriment de sa valeur militaire, représentée par l'expérience des sous-officiers d'autrefois n'arrivant à l'épaulelte qu'après huit ou dix ans d'épreuves bien constatées de bonne conduite, de connaissances appropriées à leur nouveau grade, de bravoure sur le champ do bataille, d'influence sur leurs slos, de fermeté dans les dangers.

a Nous avons été battus, en 1870, par le maître d'école allemand. »> Tel est le propos idiot qui a inspiré et dominé les discussions etdécisions auxquelles nous devons lo régime militaire actuel. Mais la Prusse l'avait, son maître d'école, en 180G, et nous, Français, nous l'avions bien moins qu'aujourd'hui.

Et ceci nous suggère cette remarque justifiée parThistoirc : Sous le premier ISmpiro, nous n'avions presque pas d'ofliciors sortant des écoles militaires, et nous étions vainqueurs de l'Europe entière. Nous en avions

& foison en 1870, et nous avons été battus par les vaincus d'Iéna,

Proscrirais- je pour cela Tinslruction do l'armée? Dieu m'en préserve! Je la désire au contraire pour tous; mais, à chacun selon son grade et suivant son arme, en ne sacrifiant pas ce qui fait la force de Tarmée dans une guerre, à ce qui n'on est que Tornement en temps de paix.

LK RECRUTEN|ENT REGIONAL.

Ne pourrait-on pas remplacer Tesprit de corps par l'esprit de village? Le premier est sujet à périr — nous en avons la preuve — si le soldat ne fait que pas'^er sous les drapeaux, tandis que le second est immortel, se transmettant de génération en génération.

La formation par le colonel SlolTol de la première Légion étrangère, en bataillons nationaux, est, à la fois, une leçon qu'il nous faudrait écouter, et un exemple que nous devrions suivre, en adoptant le recrutement régional.

Les utopistes, qui en sont les adversaires, prétendent que ramalgamo dans rarmôe,dcs recrues venant do tous les points de la France, doit produire la fusion, la fraternité entre eux et supprimer toute différence de mœurs, de préjugés, de langage môme, en effaçant les limites régionales et départementales môme. Ce n'est pas plus vrai que cette autre lubie : a Tout le monde A la caserne, tout le monde à la gamelle ; tout le monde au lit de camp I Les distinctions sociales disparaîtront, qu'elles proviennent de la naissance, de la fortune ou de l'éducation. »

Vous aurez beau faire et beau dire, idéologues sincères ou intéressés, vous n'obtiendrez jamais cela; les choses seront toujours ce qu'elles ont été de tout temps et dans tous les lieux : le conscrit pauvre sera le serviteur du riche, fera ses corvées, entretiendra son fourniment, moyennant un salaire qui lui permette d'ajouter un litre de vin î\ sa gamelle et à celle que ce prétendu camarade lui abandonne volontiers pour aller dîner au restaurant. Il faut ne rien savoir de la vie

militaire pour ignorer ces détails et d'autres encore, par exemple, le groupement des soldats du môme pays, à Texclusion de tout étranger : Provençaux avec Provençaux, Bretons avec Bretons etc. Pourquoi se mêleraient-ils, en dehors du service? Ils sont pour si peu de temps côte- à-côte!

Les officiers ont, pour les séparer, une ligne, à peu prôs inviolable de démarcation : la diversité d'origine. Quoiqu'ils sortent actuellement tous de Tôcole, il y a deux écoles, Saint-Cyr et Saint-Maixent. Saint-Cyr S3 croit, et avec raison, supérieur à Saint- Maixent sous le rapport scientifique, tandis que Saint-Maixent se figure remporter sur Saint-Cyr au point do vue militaire, ce qui est une erreur.

Comme si ce n'était pas assez de cette barrière, il s'en élève encore une autre entre les officiers provenant, soit de Polytechique, soit do Saint-Cyr, barrière fuite do vanités, do préjugés, d'envie et de politique, hélas! Les officiers se séparent au sortir de l'école et se groupent suivant leurs affinités de naissance, d'éducation, d'instruction, c'est-à-dire de

rétablissement où ils ont été préparés aux examens. Le service n'en souffre pas, il est vrai; mais la camaraderie n'est qu'à la surface, l'esprit de corps nulle part : l'on rirait au nez de quiconque s'aviserait do rappeler notre vieille formule : « Un pour tous! Tous pour un ! »

La question du recrutement régional est très controversée par le public; elle se traite devant la commission militaire du sénat au moment où j'écris ces lignes.

Do part ot d'autre on fait valoir des raisons financières et matérielles. Quelle que soit leur valeur, je les néglige pour ne m'attacher qu'au côté moral des deux systèmes et aux conséquences de leur application.

Nous voyons où nous en sommes avec le mode actuel de recrutement. Le recrutement régional est en usage dans le reste de l'Europe, spécialement chez nos voisins de l'Est, gui en tirent un excellent parti, en le combi- •^ant avec leur état social, la féodalité, qui mei le soldat sous les ordres de son seigneur, de sorte qu'ils se trouvent toujours face à face, l'un obéissant, l'autre commandant, en paix comme en guerre.

Le même fait existait sous la vieille monarchie; et quoique nous ne désirions ni le retour de l'ancien régime chez nous, ni radoption du régime prussien, nous devons bien convenir, que Picardie, Auvergne, Navarre, Provence, etc., ne faisaient pas mal à Rocroi, Fri bourg, Lens et Fontenoy. Il ne faut pas oublier que la désignation des régiments par des numéros, date de l'époque où les provinces furent divisées en départements; de 1790, époque où la Constituante, voulant établir la domination de Paris sur le reste de la France, supprima les parlements et toutes les institutions provinciales qui, souvent, avaient fait échec aux représentants de l'autorité royale, tentés de porter atteinte aux libertés communales, et contribué largement par leurs milices à la défense de la patrie. Quel régiment oserait revenir dans son lieu d'origine, après une campagne où il n'aurait pas fait son devoir!

Avec quel orgueil il y retournerait si le général en chef l'avait mis à l'ordre du jour de l'armée! Un regard d'un brave relèverait les défaillances des camarades moins bien

trempés; un mot, un nom, celui du village, celui de la famille les ferait se jeter tous en avant. Un nom! Un motl Qui peut en contester la magie, surtout quand ils font image, et quelle image est plus puissante sur le cœur humain que celle du lieu où Ton est nô, du foyer où vous attend une famille inquiète, du clocher autour duquel se serrent les maisons du village, comme des poussins sous l'aile de leur môre?

Ah! il la connaissait bien cette magie, lo plus grand capitaine des temps modernes, lorsqu'il donnait à telle de ses demi-brigades — les régiments d'alors — le nom de terri-ble; à telle autre celui A' invincible; à telle autre celui à' in/crnaloy d' incomparable , etc. De notre temps encore, les zouaves s'appelaient les c/mea/s; les bataillons d*infanterie légère (J'Afrique, les zéphirs et tous étaient fiers de ces surnoms qui représentaient une de leurs aptitudes ou de leurs qualités. C'est aux cris do « En avant, Italie! A moi, Pologne » que se rallièrent lo bataillon italien et les compagnies polonaises qui prirent une part honorable au combat de la Macta dont je vais bientôt parler.

\sE coî.oNKL Commis

Combe sucôda en 1832, au colonol Stoffol dans le commandement de la Légion étrangère qu'il quitta pour aller, avec le 06' de ligne, enlever et occuper la citadelle d'Ancône.

Né à Feurs (Loire), en 1787, il entra au service, comme volontaire, en Tan ix. 11 passa par tous les grades inférieurs, et fit les campagnes de Russie, de Saxe et de France, en qualité de lieutenant et de capitaine de grenadiers de la vieille garde. Aux Cent- Jours, il fut nommé chef de bataillon, et ne quitta qu'un des derniers le champ de bataille de Waterloo. S'étant expatrié à la Restauration, il rentra en France à la révolution de Juillet, et reprit du service avec le grade de colonel.

Il se distingua, le 25 avril 1830, comme colonel du 47', au combat sanglant et douteux doSidi-Yacoub, sur laTafna, où il reçut du général d*Arlanges, blessé d'une balle à la tête, le commandement de la colonne expé-

ditionnaire, au moment le plus critique de la journée. Par ses judicieuses mesures et par le bon emploi de son artillerie, il parvint à ramener en bon ordre au camp, ses troupes qui avaient eu quarante morts et irois conis blessés dans cette journée dont la fln avait failli être un désastre.

Grand honneur également pour le colonel Combe, peu de mois après, au combat de la Sikak, où le général Bugeaud lui confia un commandement important- et Toxécution d'une partie délicate du plan auquel nous dûmes le succès de cette brillante journée.

Cependant Combe, que ses services passés et sa brillante conduite en Algérie recommandaient à Tattention du gouvernement, restait dans son grade de colonel; il allait demander sa retraite, lorsque son régiment, le 47% fut appelé d'Oran à Bône, pour prendre part à la deuxième expédition de Constantinc. C'est là qu'il devait recevoir les étoiles de général, et qu'il trouva la mort qu'il avait si souvent bravée sur cinquante champs de bata'lle. Lancé sur la brèche à la tête de la deuxième colonne d'assaut, après Texplo-

sion des poudres, îljetaitdans les rues ses vaillants soldats, ceux de la Légion étrangère et du bataillon d'Afrique places sous ses ordres, lorsque deux balles Tattcignirent en pleine poitrine. Il ne tomba pas ; mais s'appuyant sur deux grenadiers, il descendit lentement le talus de la brèche et, parvenu à la batterie où se trouvaient le duc de Nomourset le général Vallée, il leur annonça que Constantine était à nous. Il put encore gravir la côte du Coudiat-Aty et arriver à son bivouac où il mourut quelques heures après.

Combe était physiquement et moralement de la forte race qui remplit Tépopée impériale : une àme de bronze dans un corps de fer. Dur à luî-môme, comme Bugeaud, il était, comme son général, plein de sollicitude pour le soldat, duquel il exigeait tout ce qu'il pouvait donner mais rien au-delà. Ils avaient la môme origine, les mômes services; ils avaient éprouvé les mêmes vicissitudes militaires; ils étaient rentrés dans l'armée en môme temps et dans les mômes circonstances. Cette identité dans leur vie passée avait dû frapper le général; mais ce fut la connais-

sance rapide du mérite du colonel qui détermina Bugeaud à confier à Combe le rôle le plus import ant dans le drame de la Sikak.

Ce rôle exigeait de la sagesse, de l'inlelligence, de la bravoure, de la fermeté, et l'ancien colonel de la légion étrangère possédait ces qualités à un degré éminent.

Je ne parlerai pas du troisième colonel de la légion étrangère, M. deMolemberk, queje n'ai pas connu. Quant au colonel Bernelle, nous allons le retrouver, conduisant la I.égion en Espagne au secours de la reine Isabelle et de la régente^ la reine Christine, sa mère. Mais avant de parler de la guerre de Sept ans^ à laquelle la Légion prit une large et honorable part, je dois faire le récit, aussi court que possible, du dernier et désastreux combat auquel elle assista en Algérie : celui de la Macta.

LA LftOION KTRANGl'iRliî A LA MaCTa

Enhardi par la faiblesse du gouverneur général comte d'Erlon, que dominait un juU

nommé Ben-Durand, agent d'Abd-el-Kader, dont il avait fait son conseiller intime, TEmir exerçait une autorilô insolente et oppressive diuis Touest dcrAlgéria, dépassant à son gré les limites que les défaillances de nos généraux avaient tracées à son commandement.

Etant allé j'usqu'à menacer nos fidèles alliés, les Douairs et les Smélas, deux tribus en quelque sorte aux portes d'Oran, le général Trézel, qui commandait alors la province da ce nom, résolut de l'arrôter dans ses déprédations.

Le 16 juin 1835, le général se porta au camp du Figuier, d'où il couvrait les tribus menacées. Le 20, ayant appris que les agressions prescrites par ITîlmir avaient commencé sur plusieurs points entre Mostaganem et Oran, il résolut de se porter en avant dans la direction de Mascara. Sa colonne se composait d'un bataillon du GG% d'un bataillon d'infîinloriolôsôro d'Afriqno, du bataillon italien et de Irois compagnies du bataillon polonais do la légion étrangère. — Le gouvernement central avait déjà envoyé en Espagne le bataillon espagnol affecté à la province

d'Oran, lors do lu crùation do la Lôgion. — Les autres troupes de la colonne étaieii composées do quatre escadrons du 2" c\\asseùr d'Afrique, ayant à leur tôte le colonel Oudinol; d'une demi-batterie de campngne, de quatre obusiers de montagne, d'une compagnie de sapeurs et d'un certain nombre de prolonges du train des équipages. Kn lout :

dedix-huit cent à deux mille bayonnettes et de cinq à six cents sabres.

Le petit corps expéditionnaire marchait dans Tordre suivant : en tùic, les trois compagnies polonaises qu'on avait fait venir de Bougie, où était leur bataillon, pour remplacer les Espagnols, envoyés, comme je l'ai dit, au secours de la reine Christine. Deux escadrons (les chasseurs d'Afri'|U0. dont \\\\ armé de lances, complétaient cette avant-garde aux ordres du colonel (Judinot des chasseurs. L'artillerie et le convoi venaient après, flanqués d'un côté par le bataillon du 06"*% de l'autre parles Italiens. Le bataillon d'infanterie légère d'Afrique, fermait ce parallélogramme et formait l'arriére-garde.

Après avoi^ dépassé le Tlôlat, la colonne

atteignit ce qu'on appelle la forôt de Mouley- Ismaol, et qui n'est, eu réalité, qu'uneétendue de mauvais terrain où poussent, clair-semés confus et rabougris, des tuyas, des lentisques des jujubiers et des oliviers sauvages. C'est là qu'Abd-el-Kader nous attendait avec dix raille Arabes, dont les deux tiers à cheval, appuyés par son bataillon de réguliers, M fort de trei/.o cent quaranle bîiyoïuiettes et armé de fusils français » (1). Tout à coup, au milieu d'un terrain où elle ne pouvait se déployer, Tavant-garde fut assaillie par la cavalerie d'Abd-el-Kader et, en un instant, enveloppée.

Cette attaque si brusque jette un moment d'indécision et de désordre dans les rangs.

Le colonel Oudinot, pour arrêter les Arabes et donner le temps aux trois compagnies polonaises de se remettre et de se reformer, charge à la tète de son escadron de lanciers, et tombe morlellemont atteint d'une balle à latùte. Cette mort frappe les lroui3es; elles

(1) Camille Roussel — Les commence monts d^anj conquête »

se replient sur le centre, vigoureusement attaqué lui-môme de droite et de gauche, et y portent le désordre. L'ennemi redouble d'audace, tout plie. L'arrière-garde seule n'avait pas été entamée; mais, quelques instants encore, et les fuyards, en la débordant, allaient rendre toute résistance impossible et compromettre de plus en plus la division. Le momment était critique. Le général fait déboiter à gauche son arriéregarde; et, la portant, au pas de course à la tête de la colonne, il ordonne la charge. Les Arabes sont culbutés à leur tour. Quelques compagnies parviennent à se reformer; mais Tordre de marche était rompu; les détachements, gênés dans leurs mouvements, pouvaient à peine attaquer et se défendre; il n'y avait plus déroute; mais le désordre était tel, que tout mouvement efficacement agressif ou défensif était devenu impossible. La colonne fit halte; quelques excès, pendant lesquels les soldats, méconnaissant la voix de leurs chefs, pillèrent les fourgons de vivres, défoncèrent les barils d'eau-de-vie, obligèrent le général à reprendre la marche; la colonne

arriva vers le soir sur les bords du Sig où elle établit son camp.

I-,arotraiio devenait de plus en plus difficile, plusieurs centaines de blessés encombraient les prolonges, cl Abd-cl-Kader, avec une cavalerie nombreuse, surveillait tous les mouvements du camp français.

Le lendemain, la colonne se remit en marche, le bataillon d'Afrique faisant Tavantgarde, la légion étrangère couvrant le convoi, le 66' et les chasseurs d'Afrique tenant l'arriôre-garde sous les ordres du lieutenantcolonel de Beaufort. Une ligne de tirailleurs entourait la colonne, qui traversa ainsi la plaine de Geïral sans avoir été sérieusement attaquée.

A l'extrémité de la plaine que la colonne venait de traverser, elle avait le choix de deux routes, Tune qui conduisait directement à Arzeu, Tautre qui débouchait dans le golfe par les }!:orf^'os do Tllabra, au lieu où celle rivière sort du mai'ais et prend le nom de la Macta. Cette dernière route était moins généralement accidentée; mais elle offrait, à l'entrée des gorges un défilé où la grande

supériorité numérique de Tennemi devait lui faciliter les moyens d'attaquer avec avantage des troupes découragées et embarrassées par de nombreuses prolonges encombrées do blessés. Le général Trézcl prit cette derniôro route; ce fut une faute. Abd-el-Kader déroba quelques milliers de cavaliers et les lança à toute bride vers le défilé bordé, à gauche, des hauteurs facilementaccessibles et couronnées de massifs dair-semés de hautes broussailles très propices pour des embuscades, et, d droite, par les rives marécageuses do la Macta. Le bataillon d'infanterie légère d'Afrique, qui formait l'avant- garde, était à peine engagé dans le défilé, au'une grêle de balles et de pierres vient l'asseillir, en môme temps que le feu était mis aux broussailles des coteaux ainsi qu'aux herbes et aux joncs desséchésdes marécages. Pendant queTavantgaide tentait vainement de débusquer les ennemis qu'elle avait devant elle, le bataillon italien, qui couvrait un côté du convoi, était imprudonnnofU envoyé pur son commandant compagnie par compagnie, contre les assaillants des flancs de la colonne, et repoussé avec perte.

Bientôt, entourés d'ennemis, chargés en tète et en flanc, les Français furent entamés, rompus, et se replieront en désordre sur le gros de la colonne. En même temps Tarriôregarde ayant fait un mouvement en avant pour venir appuyer la tète de la division, laissa le convoi à découvert. Les Arabes profitèrent de celte fausse man(X)uvre pour charger le derrière de la colonne; malgré des efforts, inouïs de courage individuel, ils y firent une trouée assez forte pour jeter partout Tépouvante et le désordre. La voix des chefs est

méconnue; les fantassins jettent leurs armes; les soldats du train coupent les traits de leurs chevaux et s'enfuient; les caissons sont abandonnés; tout se débande; tout fuit; la déroute est A son comble. Heureusement les Arabes, au lieu de poursuivre leurs avantages perdent leur temps à piller le3 bagages, à couper la tôle aux blessés.

rendant ce moment de répit, une partie des détachements parvint à se rallier surun mamelon, non loin de ce champ de carnage; pour se faire entendre des fuyards, ils entonnent en chœur la Marseillaise, agi-

tant leur shakos au bout de leurs fusils, pour se faire découvrir au loin. Peu à peu d'autres dôtachements se rallient et se reforment autour do ce noyau; les Français prennent à leur tour Tollensive; rartillcrio crible d'obus et de mitraille les masses compactes des Arabes ; la cavalerie les charge à fond, l'infanterie à la bayonnette. Ces énergiques efforts dégagèrent la voie, la colonne put continuer son mouvement do retraite, sans que les Arabes, charges do butin, songeassent î\ Tinquiôtor sérieusement. Elle arriva à Arzôu avec une perte de près de mille hommes. Tel fut le désastre de la Macta. Abd-el-Kader tira parti, à sa manière, do Téchec qu'il avait fai* subir aux Français. Par son ordre, des mulots chargés do têtes do nos soldats furent promenés de Mascara à Blida, les Arabes ne comprenant pas d'autres bulletins de victoires.

Dans cette fatale affaire, le géiiéral Trézel se montra à hauteur de sa réputation de bravoure, d'énergie et d'intelligence. Son seul tort fut de se montrer jaloux de l'honneur et de la dignité de la France, quand le gouver-

neur général et le ministère français s'en montraient si peu soucieux que, ayant en Algérie |)lus de vingt mille hommes inoccupés, ils laissaient un brave général combattre avec deux mille hommes seulement le seul ennemi que nous eussions alors en Afrique.

Quant au bataillon italien et aux trois compagnies polonaises qui participèrent au combat de la Macta, elles n'y firent ni mieux ni pire que les autres corps. On constata seulement que le bataillon italien avait été engagé par compagnies, par petits paquets, fort mal, conséquemment. Cette fraction de la légion clrungùre était commcndôe par le lieuienantcolonel Conrad; et, parmi les blessés, se trouvait le sous-lieutenant Bazaine. Nous les reverrons l'un et l'autre dans le cours de ces récits.

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