CHAPITRE VII
Sommaire. — Départ de SangU€68a, le 4 janvier 1836. — Composition de la légion. — Ovations aux légionnaires. — Ordre du jour de Bernelle le 12 janvier. — Arrivée à Vitoria le 13.
Marche de l'armée constitutionnelle vers la chaîne de TArlaban. — Combat du 16 janvier. — Inutilité du succès. — La légion a trop de chefs : différend entre Bernelle et Conrad. — Conrad rentre en France, regretté par tous les légionnaires. — Véritables raisons de son départ.
— Rapports entre Cordova et Bernelle. — Mission donnée, puis retirée au général de Saint^Yon.
La légion est chargée d^oocuper la ligne de Panipolune à Engui. — Départ de Vitoria pour Pampelune. — Une marche pénible. — Le dépôt rejoint la légion; organisation de compagnies de dépôt et d'ambulance.
La mission du commandant Renaud de Vilback. — Le plan et les projets de Cordova; son désir d'une intervention française. — La situation de l'armée de la Reine; le général en ohef et son entourage.
La ligne de Pampelune aux Pyrénées, -r- Caractère féroce de la guerre : prisonniers fusillés. — Lee légionnaires exclus du traité Elliot.
— Massacre des lé^onnaires pris avec le sous-lieutenant Dumoustier.
— Autres massacres. — Engagement près de Zubiri le 4 mars : prisonnière fusillés par les Carlistes. — Ordre du jour de Bernelle : ^ae de quartier. — Atrocités commises au oombat du 24 mars. — Bernelle désapprouvé par Harispe. — Prise du lieutenant carliste Jules Garni er; son odyssée; sa grâce. — Les escarmouches sur la ligne. — Le bataillon Dumesgnil à Lerida : son arrivée à Pampelune fin mars. — Amitié de Bernelle et de Cordova.
L'année 1836 semblait ouvrir pour la légion une ère nouvelle; au lieu d'être divisée en petits détachements et de s*user dans des opérations de détail, elle allait enfin se trouver rassemblée et combattre sous les ordres de son chef. Le 4 janvier 1836, le général Bernelle quitta Sanguessa avec ses cinq bataillons et se dirigea sur Vitoria.
La division auxiliaire Irançaise, comme était appelée la légion (1), était sous les ordres du général Bernelle, qui avait
(1) Les pièces émauées du général Bernelle et qtii se trouvent dans les Archives du ministère de la guerre, à Paris, sont timbrées d'un cachet noir portant : Bivission auxiliar franccsa, plana mayor et les armes d'Espagae.
pour officiers d ordonnance le capitaine de Colleville et les sous-lieutenants Tarseac et Emile Bernelle. L'étal-major de la division se composait du chef de bataillon Horain et des lieutenants Compère et Coppée. Le colonel Conrad conunan* dait en second les troupes et avait comme officier d'ordonnance le lieutenant Lagé. Les lieutenants-colonels Cros d'Avenas et Magnier avaient chacun le commandement de trois bataillons. Les six bataillons étaient, dans Tordre constitutif, commandés par le capitaine Gnone, les commandants Dûmesgnil, Montallegri, Drouault, Mallet et Ferrary (1).
Pendant son trajet de Sanguessa à Vitoria, la légion reçut partout Taccueil le plus chaud ; à chaque étape, c'était une ovation qui l'attendait. Les soldats étaient d'ailleurs heureux de se trouver réunis et de marcher à de nouvelles aventures. Bernelle sut stimuler leur zèle en leur adressant, le 12 janvier, la veille de leur entrée à Vitoria, un ordre du jour enflanuné :
« Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats ! Nous arrivons au quartier général de l'armée du Nord, et nous allons coopérer aux hautes opérations si habilement dirigées par son^ digne et valeureux général en chef. Nous allons trouver aussi à Vitoria le Ministre de la guerre et les troupes espagnoles, anglaises et portugaises. Chacun de nous comprendra l'importance de la position dans laquelle nous allons être. Représentants de l'armée française en Espagne, pour y consolider et y défendre le trône constitutionnel d'Isabelle II et les libertés légales de ce beau et héroïque pays, nous nous rendrons dignes de notre noble mission. Nous aurons à supporter de grandes fatigues, peut-être des privations momentanées ; nous aurons à surmonter des dangers ; mais nous le ferons avec le dévouement, la résignation et le courage de ces phalanges impériales dont nous sommes regardés comme les successeurs dans ce pays. Dans quelque position que nous nous trouvions, comptez sur votre général comme il compte sur
(1) Le capitaine Dasque de Coupet était payeur de la division; le clvirargien-major Eichaker était chef du service de santé, ayant sous ses ordres tin chirurgien par bataillon et une compagnie do fusiliers d'ambulance oommand'ée par le capitaine GofiEour. Le capitaine adjudant-major Galant, du 4« bataillon, remplissait les foncticms de rapporteur près leconseil de guerre.
VOUS ; toujours il sera à voire tête, prêt à partager vos fatigues, vos périls et vos privations ; toujours il vous guidera au milieu des dangers, à ce cri de ralliement qui était en Italie, en Egypte, en Allemagne et en Russie, celui de vos devanciers de la Grande Armée : En avant ! (1) »
Le lendemain, 13 janvier, les généraux Cordova et Evans envoyèrent leurs états-majors au-devant de la division française, et la population de Viloria salua avec enthousiasme ces beaux et robustes légionnaires, bronzés par le soleil d'Afrique et endurcis par les fatigues de TEspagne, dont l'aspect imposant rappelait les troupes napoléoniennes (2).
Cordova attendait la légion pour attaquer les lignes ennemies situées sur la chaîne de l'Arlaban, au nord de Viloria. II espérait ainsi attirer à lui les forces carlistes et délivrer Saint-Sébastien assiégé depuis le début de Tannée ; il comptait en môme temps donner satisfaction à Topinion publique et au gouvernement, qui réclamaient une action décisive.
Dès le 16 janvier, l'armée constitutionnelle quitta Viloria divisée en trois colonnes : Bernelle marchait au centre, sur la route de Salinas ; Espartero se dirigeait à gauche sur Villareal, et Evans à droite devait faire des démonstrations contre le château de Guevara. Le général en chef avait Tintenlion de combiner, le 17, une attaque de front conduite par Bernelle avec deux attaques de flanc conduites par Espartero et Evans.
La colonne du centre se dirigea sur l'Arlaban, éclairée par une avant-garde de voltigeurs de la légion, que commandait le capitaine Renault. Les Carlistes, qui occupaient dans la vallée de Zadorra les villages de Durana et Ayor rabe, se retirèrent sur Ulibarri-Gamboa, puis jusqu'à une venla qui fut enlevée par le brigadier espagnol Narvaez. Bernelle savait que la chaîne de l'Arlaban ne devait être attaquée que le lendemain avec le concours des deux autres corps d'armée ; mais il lui était impossible de conserver les positions acquises sans enlever les hauteurs. Le capitaine Renault et ses voltigeurs allèrent de l'avant ; à leur droite le
(1) Voir BeiTiellc et CoUeville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 263-26^.
(2) Ihicl, p. 2G2.
1*' bataillon de la légion, conduit par le lieutenant-colonel Magnier et le capitaine Gnone, gravit les pentes de la montagne ; les Carlistes tentèrent de repousser le 1" bataillon, mais, pris à revers par les voltigeurs, ils durent battre en retraite ; le P' bataillon s'établit sur le sommet, sous la protection des voltigeurs de Renault, dispersés en tirailleurs sur le versant septentrional de la montagne. Pendant que la légion occupait les hauteurs de droite, les Espagnols de- Narvaez s'emparaient des hauteurs de gauche. Les troupes passèrent la nuit sur l'Arlaban, prêtes à tout événement.
Le 17, au point du jour, les Carlistes attaquèrent la légion, et approchèrent même de si près le P' bataillon, à la faveur du brouillard, qu'une décharge inattendue jeta quelque désordre dans ses rangs ; vivement repoussés, ils tournèrent leurs efforts contre les hauteurs de gauche, occupées par les Constitutionnels espagnols ; la lutte était acharnée, lorsque soudain la division du général Espartero, exécutant le plan qui avait été conçu, vint les attaquer sur leur flanc droit ; ils se retirèrent précipitamment sur Satinas. Dans la soirée, la pluie et la neige se mirent à tomber ; aussi, comme les troupes étaient épuisées par le froid et la famine autant que par leurs efforts, Cordova décida-t-il de revenir à Vitoria.
Le 18, après avoir constaté qu'il n'avait plus d'ennemis en face de lui, il ordonna la retraite (1). La victoire appartenait sans doute aux Constitutionnels, mais surtout à la saison, qui avait forcé les deux partis à retourner à leurs cantonnements.
C'est à juste raison qu'on a reproché à Cordova de n'avoir pas à ce moment profité de sa victoire. Il resta dans l'inaction, et fit seulement quelques jours plus tard, le 24 janvier, une démonstration vers l'est, du côlé de Guevara ; après quelques coups de fusil entre les éclaircurs des deux armées, les Carlistes se retirèrent sans accepter la bataille, tandis que les Constitutionnels rentraient à Vitoria.
(1) Les détails de ce combat sont donnés longuement par Bernelle, p. 265- 5J73. Narvaez fut grièvement bipassé d'une balle à la tête.
Le major Francis Diincan, dans son ouvrage The English in Spairiy Londres, 1877, dit que les soldats de la légion chargèrent avec furie (with ail thvir naiional im.petuosity)y mais qu'ils s'engagèrent trop avant à la poursuite de Pennemi (p. 67).
Voir aussi le Mémoire justificatif de Cordova, Paris, 1837.
j60 . LA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE
La légion se battait courageusement ; les bulletins envoyés par Cordova au Ministre de la guerre et publiés par la Gazelle de Madrid la comblaient d^éloges, ainsi que son général. Mais l'organisation de ce corps était défectueuse, en ce sens qu'on avait attribué aux officiers, pour les satisfaire, des grades supérieurs à ceux dont ils exerçaient les fonctions ; Bernelle, qui était général, n'avait en réalité qu'un régiment sous ses ordres, la légion ; ce régiment avait d'autre part un colonel, Conrad ; enfin deux lieutenants-colonels commandaient chacun un demi-régiment ! Il y avait trop de chefs, ou tout au moins une répartition incomplète des attributions.
Ce défaut d'organisation se manifesta bientôt ; un grave conflit éclata le 19 janvier entre Conrad et Bernelle, au retour de l'affaire de l'Arlaban; à propos de nominations à faire. Conrad écrivit à son chef une lettre conçue en des termes fort vifs :
(( Mon général, je suis colonel de la légion et par conséquent j'ai le droit de nommer les sous-officiers et caporaux. Ce sera donc comme tel que je ferai les nominations et nullement en votre nom, comme vous l'avez mis au bas du mémoire de propositions. Vous êtes commandant supérieur de la légion et moi j'en suis colonel. Il est temps enfin que je sois colonel et que vous restiez dans vos attributions de général ; s'il devait en être autrement, je demanderais ma rentrée en France immédiatement après l'affaire qui aura lieu probablement demain ou après (1). h
Le différend fut soumis au général en chef et au Ministre, qui le tranchèrent en faveur de Bernelle ; Bernelle devait, en effet, quoiqu'il eût été promu maréchal de camp en même temps que Conrad était promu colonel, conserver le commandement de la légion. Conrad offrit sa démission, qui fut acceptée ; il reçut une indemnité pécuniaire assez considérable à titre de frais de déplacement et rentra en France (2).
Le départ de Conrad était regrettable à tous les points de
(1) Le colonel Conrad suu général Bernelle, de Vitoria, 19 janvier 1836. A. É. G., AfF. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de BemoUe an Ministre, du 11 février 1836).
(2) Bernelle au Ministre de la guerre français, de Larrasoana, 11 férrier 1836. A. B. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
vue, surtout parce que cet officier était très aimé des légionnaires. La question des nominations n'avait été, à vrai dire, que le dernier épisode d une hostilité déjà longue entre le général et le colonel. Conrad s'était rendu compte de Tinfluence qu'exerçait Mme Bemelle sur son mari et, par suite, sur les atïaires de la légion ; il n'avait pu tolérer Finterienlion d une femme dans des questions relevant de son commande* ment et il avait laissé percer son sentiment (1).
Dès lors était née entre les deux chefs de la légion une antipathie qui s'était peu à peu développée, rendant leurs rapports insupportables. Conrad écrivait quelques jours plus tard, de Pau, au Mémorial des Pyrénées, une lettre dans laquelle il s'exprimait nettement à ce sujet : « Le véritable motil, disait-il, qui m'a décidé à me séparer de mes braves compagnons d'armes, c'est le peu d'accord qui existait entre M. le général Bemelle et moi (2). »
L'harmonie la plus parfaite régnait du moins entre les généraux espagnols et Bemelle. Le général Cordova faisait tous ses efforts pour être en bons termes avec les Français placés sous ses ordres et manifestait à leur égard de réels sentiments de sympathie. Jl demanda même au général Harispe d'avoir un commissaire français attaché à son quartier général (3). Le Ministre décida d'envoyer à nouveau en Espagne Moline de Saint- Yon, qui venait d'être nommé maréchal de camp. Il fît rédiger les lettres et ordres nécessaires à son départ ; il lui disait dans ses instructions : « Quoique votre position au quartier général espagnol soit toute passive, et que votre mission. ait pour but spécial de
(1) D'Ortasini donne ces détails en des termes très pittoresques : <c Le colonel Conrad, écrit-il, homme trop brave et trop ouvert pour flatter une femme qui eût mérité une douzaine de coups de verge par heure^ se trouva, après une longue et heureuse union avec son chef supérieur, enveloppé dans des intrigues féminines qui troublèrent l'harmonie des deux guerriers, d'une manière qui, grâce à la vivacité du caractère de Conrad; devint bientôt si sensible que ce dernier, irrité et blessé dans son point d'honneur, se retira en France. » VEspagne constitutionnelle, p. 326-327.
(2) Lo colonel Conrad au Mémorial des Pyrénées, de Pau, 12 février 1836, imprimée dans d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 327.
(3) Cordova écrivit à Harispe pour lui proposer de former des guérillas, dans le but de garder la frontière et de x>eroevoir les droits de douane, et pour lui demander d'attacher un commissaire français à son quartier général. Harispe transmit ces désirs au Ministre le 11 janvier.
L<>gioii clrangère. il
162 liA LÉGIOX ÉTBANGÈRE EN ESPAGNE
montrer, par votre présence auprès du général en chef, îe haut intérêt que le gouvernement du Roi prend au triomphe de la cause de la reine Isabelle, vous devrez néanmoins seconder le général en chef autant que vous le pourrez et que la politique de la France le permettra. Vous aurez soin, du reste, d'agir constamment en parfait accord avec les commissaires anglais et portugais, dans tout ce qui aura rapport à l'accomplissement de votre mission et à Texéculion du traité du 22 avril 1834 (1). » Ce projet fut ajourné, et Saint- Yon ne partit pas (2) ; mais les termes dans lesquels le Ministre avait rédigé son ordre de mission montrait qu'il avait grand désir de contenter et d'encourager le général en chef de l'armée de la Reine.
Cordova, qui considérait la légion comme une excellente troupe, la destina vers la fin de janvier à un nouveau genre d'opérations contre les Carlistes ; il décida qu elle irait s établir à Pampelune et qu'elle occuperait la ligne de Pampelune à Eugui en la fortifiant. Cette tactique purement défensive présentait plusieurs avantages : les communications de la France avec l'Espagne seraient assurées ; les vallées favorables à la cause constitutionnelle se trouveraient protégées ; «nfm les bataillons rebelles qui occupaient la vallée d'Ulzama seraient réduits aux maigres ressources de ce pays, puisqu'ils ne pourraient pas traverser la ligne pour s'approvisionner.
Le 28 janvier 1836, les cinq bataillons de la légion partirent de Vitoria avec Bernelle pour se rendre à Pampelune. Ils exécutèrent un grand détour : ils allèrent d*abord par Puebla atteindre l'Ebre à Haro, puis descendirent la rivière par Cenicero, Logrofio et Agoncillo jusqu'à Lodosa ; enfin ils se dirigèrent au nord-est sur Larraga, et gagnèrent Pampelune en passant par Tiebas. Celte marche fut des plus pénibles, en raison des pluies incessantes et du mauvais état des routes ; un homme mourut même de froid ; mais les légion-
(1) Le Ministre de la guerre au général de Saînt-Yon, à Paris. A, H, G., AS, d'Esp., carton 41 (minute d'une lettre non expédiée).
(2) La petite liasse qui contient la minute précédente ainei que les minutes des lettres à Oordora et à Harispe relatives au même objet porte une suscription au crayon : (c Projets ajournés »; d'ailleurs, les états de service de Saint- Yon n^ndiquent pas qu'il ait rempli cette mission.
LA LIGNE DE PAMPELUXE AUX PYBÉNÉES 163
naires supportèrent ces souffrances avec beaucoup de courage et de résignation.
Les cinq bataillons arrivèrent le 5 février à Pampelune, en même temps que le dépôt général venu de Tarragone par Saragosse et Tafalla. Bemelle tint à cœur de féliciter ses légionnaires de leur brillante conduite à l'Arlaban et de leur endurance pendant les marches, et il leur adressa la proclamation suivante : « J'éprouve un sentiment de bonheur en témoignant à la division sous mes ordres ma satisfaction de la voir en Elspagne, comme en Afrique, belle de dévouement, de bravoure et de cette abnégation de soi-même qui a toujours caractérisé les armées françaises. Après avoir parcouru la Catalogne et TAragon et vaincu, dans plusieurs rencontres, les ennemis du gouvernement dont nous sommes les défenseurs, je comptais bien, soldats de la légion étrangère française, vous voir combattre avec avantage les Navarrais rebelles. Mon espoir n'a pas été déçu aux montagnes de l'Arlaban, où vous avez fait preuve de cette intrépidité qui fera toujours fuir devant vous ces bataillons ennemis des libertés légales. Braves au combat, vous avez aussi, pendant les marches pénibles de Sanguessa à Vitoria, et de Vitoria à Pampelune, montré cette résignation et cette force d'âme que j'attendais de vous. Recevez-en toutes mes félicitations et mes remerciements (1). »
La légion se trouvant groupée près de Pampelune, Bernelle organisa, d'après les ordres du Ministre, trois com* pagnies de dépôt et une compagnie d'ambulance, dans lesquelles il plaça les anciens officiers des volontaires de Suarce.
La ligne qu'occupa la légion, de Pampelune à Eugui, était jalonnée par les villages de Zabaldica, Anchoriz, Zuriain, Larrasoaria, Zubiri, Saigos ; elle comprenait, en outre, des points situés le long de la chaîne des Pyrénées à Test d'Eugui, tels que Viscarret, Burguete et Val Carlos;
Les chefs de la légion restaient en correspondance suivie avec Harispe et avec le Ministre de la guerre. Mais Harispe
(1) Ordre de la division du 6 février 1836, imprimé dans Bernelîe et Colleville, Histoire de Vancienne légion étrangèrCj p. 288-289.
ne se contenta pas des renseignements reçus : il voulut être plus directement informé de Tétat général de Tarmée espagnole. Comme Saint-Yon n'avait pas été chargé de la mission qui avait dû lui être confiée, Harispe envoya le chef d'escadron Renaud de Vilback auprès de Cordova ; de Vilback rencontra le général espagnol aux Aldudes le 13 février 1836 et recueillit tant de sa bouche que de celle des officiers espagnols ou français qu*il put voir, des détails intéressants (1).
Cordova. dans Tentretien qu'il eut avec Vilback, lui expliqua le plan dont il poursuivait l'exécution : il voulait frapper le carlisme au foyer même d'où il tirait son ardeur, couper les communications du centre de l'insurrection avec les points voisins, « assiéger la faction, établir entre elle des parallèles et resserrer le plus possible la circonyallalion (2) ». Quoique les Carlistes fussent découragés et l'armée de la Reine en bon état, il lui fallait, pour mener cette entreprise à bonne fin, 30.000 hommes de renfort, mais 30.000 hommes nourris, payés, vêtus, ainsi que les magasins et les moyens de transports nécessaires. Une intervention de la France paraissait à Cordova le vrai moyen d'en finir : 10.000 Français seraient suffisants, et peut-être même n'auraient-ils pas à combattre, car les chefs carlistes seraient heureux de trouver cette occasion de se soumettre (3).
L'intervention française aurait d'ailleurs un autre avantage, d'après Cordova : elle permettrait, une fois le carlisme abattu, le maintien de l'ordre, en arrêtant, par son influence morale sur le pays, le développement des idées exaltées. Si, au contraire, c'est par l'armée espagnole seule que l'ab.solutisme était vaincu, le gouvernement de la Reine trouverait aussitôt devant lui un ennemi plus fort, l'esprit démagogique ; bien plus, l'armée refuserait de se battre contre les démocrates et la révolution triompherait. La France alors interviendrait ;
(1) Ces détails sont contenus dans un « résumé » établi par le chef da bui^au des opérations militaires au ministère de la guerre, le colonel Brahaut. le 29 février 1836, et classé au 13 février. (A. H. (?., Aff. d'Esp.^ carton 17.) Mais il est préférable de s'en rapporter aux lettrée ellesmêmes de Renaud de Vilback.
(2) Renaud do Vilback à Harispe, des Aldudes, 13 février 1836, 10 h. et demie du soir. A. H. G., Aff. d'Ésp., carton 17 (copie).
(3) Ihid.
mais, au lieu de 10.000 ou 12.000 hommes, il en faudrait 150.000 (1).
Le général Cordova avait gagné la sympathie du commandant de Vilback, qui donnait sur lui quelques détails : « Il parle avec une facilité prodigieuse ; il a beaucoup de mémoire; il est fier de ses opinions modérées (2)... Il m'a paru surlout touché de l'affreuse position de la Reine Régente, et dévoué à son service par sentiment comme par patriotisme. Il veut la liberté ; mais il ne la sépare point de l'ordre, du règne des lois. II est ennemi des révolutionnaires, dont il traite la puissance en Espagne de lantôme que d'autres craignent, mais qu'il méprise (3). »
Les populations n'apportaient malheureusement pas au général en chef le concours qui eût été nécessaire pour assurer son succès ; Cordova appelait Saint-Sébastien, Bilbao, Vitoria, Logrofto et Pampelune ses cinq plaies, parce que chacune de ces villes voulait toute l'armée pour la défendre, et qu'elle refusait cependant de nourrir un corps quand elle en recevait un (4).
L'entourage même du général en chef lui rendait peu de services ; il était sévèrement jugé par Vilback : « Son chef d'état-major Oraa est d'une incapacité complète, écrivait le conunandaril français, et son étal-major général tout à fait inutile quand il n'est pas nuisible. Il n'a de ressources que dans son état-major particulier composé de jeunes gens, riches pour la plupart, et de grande famille, pleins de dévouement et d'ardeur. Ils se mettent toujours à la tête des colonnes ; son frère surtout, le colonel Fernando de Cordova, le remplace dignement un jour d'affaire, mais il est trop jeune pour qu'on lui donne des fonctions élevées (5). »
Heureusement, Cordova suppléait à l'insuffisance de ses auxiliaires par une très grande énergie personnelle ; il avait
(1) Renaud de Vilback à Harispe, 13 février 1836, lettre citée.
(2) Ihid,
(3) Du mémo au même, de Bayonno, 17 février 1836. A. H. G. y AfiF. d'Esp., carton 17 (copie).
(4) Renaud de Vilback à Hariape, des Aldudcs, 13 février 1836, 10 h. et demie du soir. A. H, G., Aff. d'Esp., carton. 17 (copie).
(5) Du môme au même, de Rayonne, 17 février 1836. A. H. G., Aff. d'È&p., carton 17 (copie).
SU rétablir la discipline et avait montré en plusieurs circonstances qu'il n'entendait pas laisser les troupes embrasser à leur guise le parti qui leur plairait. Un jour, il apprend que la division Oraa va proclamer la Constitution de 1812 : déjà les sous-officiers se sont prononcés, les hommes sont incertains, et les officiers se sont retirés dans une maison éloignée. Il monte à cheval, arrive au milieu des mutins, et est accueilli par les cris de : « Vive Cordova ! » ; il impose silence : « Que veulent dire ces cris ? Cordova ne peut vivre qu'avec le respect des lois, de l'ordre et de la discipline. Cordova mourra pour les défendre ; vous le tuerez, c'est facile, avant de rien faire contre vos serments. — Vive Cordova I... — Non! vive la Reine ! vivent l'ordre et la discipline ! » La fermeté du général l'emporta, et les cris de : « Vive la Reine ! » se mêlèrent aux cris de : (c Vive Cordova I » (1).
Toutes les qualités du général en chef ne pouvaient cependant modifier beaucoup la situation de l'armée espagnole, et voici en quels termes Renaud de Vilback exprimait son impression : « Ma mission m'a laissé l'idée que le général Cordova était un homme vraiment distingué, doué de qualités heureuses, d'une grande facilité de travail, de pensée, d'expression, d'une grande force morale ; en un mot, à la hauteur de sa position, de sa fortune, et capable de s'élever encore si les circonstances le servent. Mais elles me paraissent être au-dessus des forces humaines en Espagne. L'armée n'a ni magasins, ni trésor, ni ressources d'aucune espèce et, lors même qu'elle aurait vaincu, détruit les Carlistes, elle se trouverait plus faible encore devant le nouvel ennemi de la Reine qui la travaille dès à présent. « Adieu », m'a dit le général Cordova en me quittant, « avant six mois, » et de toutes façons, nous nous reverrons à Rayonne. •> .l'en ai peur (2). »
Cordova mit en pratique les mois suivants, dans la mesure de ses moyens, le plan qu'il avait indiqué au commandant de Vilback, en occupant d'une manière suivie la ligne de Pampelune aux Pyrénées. Depuis le commencement de février jus-
(1) Renaud de Vilback à Harispe, de Bayonne, 17 février 1836. A. H. (?., Aff. d'Esp., carton 17 (copie).
(2) Ihid.
qu'à la fin de juin 1836, la légion resta sur celle ligne, assistée par trois bataillons espagnols. Ces troupes n'eurent à livrer que des engagements sans grande importance ; mais elles furent néanmoins assez durement éprouvées, les Carlistes ne leur faisant pas de quartier.
La guerre avait pris à celle époque un caractère féroce entre la légion et les Carlistes. Dès l'arrivée des « Algériens îj dans leur pays, les Navarrais les avaient considérés comme de dangereux adversaires, dont ils devaient se débarrasser à tout prix ; ils avaient introduit dans leurs bataillons des tirailleurs uniquement chargés de viser les officiers, et Ferrary racontait plus tard qu'il pouvait entendre leurs chefs crier sans cesse dans les rangs, au cours des engagements : « Muchachos, a las charreteras de la légion l Enfants, ajustez les épaulettes de la légion ! » Ferrary reconnaissait d'ailleurs rinconteslable valeur de ces Navarrais : « Ce sont d'indomptables soldats, disait-il, et je doute qu'on trouve en Europe des troupes légères à leur comparer... Nous eûmes les plus grands obstacles à vaincre avant de conquérir sur eux tout l'avantage auquel la supériorité de nos manœuvres nous donnait droit, car nous n'étions nullement faits à toutes les éternelles marches et contre-marches de celle guerre, cent fois plus rude que celle que nous avions faite contre les Bédouins de la Régence (1). »
Aigris par les difficultés de la lutte, les Carlistes n'hésitèrent pas à utiliser contre les légionnaires les sanglants procédés qu'ils avaient employés au début de la campagne contre leurs compatriotes de l'armée constitutionnelle ; en 1834, ils avaient fusillé les soldats de la Reine tombés entre leurs mains, et même les habitants soupçonnés de favoriser les troupes constitutionnelles (2). Les détails relatifs aux enfuraades des chrislinos dans l'église de Villafranca font frissonner d'horreur : les femmes sorties de la fournaise avaient été dépouillées, enduites de miel, roulées dans des plumes, couvertes de haillons, puis exposées sur des ânes aux ou-
(1) Paroles de Ferrary rapportées par le baron Charles Dembowski, lettre de Bemuens, 2 février 1838, dans l'ouvrage Deux ans en Espagne et en Portugal, Paris, 1841, p. 6 et 7.
(2) Baron H. du Casse, Echos de la Navarre, Paris, 1840, p. 45.
trages de la foule, en un cortège précédé de tambours et de trompettes ; les hommes avaient été fusillés à Lumbior deux jours après (1). Les Constitutionnels avaient d'ailleurs, en quelques circonstances, usé de représailles.
Depuis les premiers mois de 1835, cet horrible état de choses avait à peu près cessé; lord Elliot, commissaire du gouvernement britannique, avait en effet été chargé de négocier, entre les Constitutionnels et les Carlistes, une convention destinée à arrêter l'emploi des procédés inhumains dont usaient les deux partis. Cette convention avait été signée le 27 avril 1835 par Valdès, Zumalacarregui et lord Elliot ; elle interdisait le massacre des prisonniers et réglait leur échange périodique (2).
Don Carlos avait estimé que cette clause, relative aux deux partis espagnols en présence, ne s'appliquait pas à la légion puisque ses soldats étaient étrangers à TËspagne : il avait en conséquence décrété que les légionnaires seraient exclus du traité Elliot. Aussi bien en vertu de ce décret qu'en raison de leur penchant naturel, les Carlistes avaient, depuis le début de la campagne, fusillé les légionnaires tombés entre leurs mains.
Bernelle avait appris que les trente soldats pris avec le sous-lieutenant Dumoustier avaient été promenés dans les campagnes nus et la corde au cou pendant plusieurs jours et avaient péri dans les tourments ; deux d'entre eux seulement avaient pu s'échapper et raconter à la légion Thorrible fin de leurs camarades. Bernelle avait été particulièrement affecté de la mort de Dumoustier, auquel il portait « un intérêt tout particulier, par respect et reconnaissance pour la mémoire de son père (3) ». Et cependant le Ministre, igno-
(1) Parmi ks nombreux légitimistes français qui servirent comme officiers dans les rangs carlistes, plusieurs ont écrit leurs mémoires et raoonté arec détails ces scènes affreuses; voir : baron H. du Casse, Echos de la Navarre^ Paris, 1840, ch. vu, p. 47-59; Alexis Sabatier, Tio Tomas, Bordeaux, 1836, p. 72 et suiv. ; etc.
Bans un volume intitulé Historia de la guerra Mima en Aragon y Fflîencia, par Cabello, Santa-Cruz et Temprado, Madrid, 1845-1846, les gravures des deux volumes ne représentent que des massacres, fusillades ou noyades. Dans les appendices, figurent des listes de personnes fusillées.
(2) Le texte de cotte convention est imprimé dans Hubbard, Histoirt contemporaine de rEspagnc, 2* série, t. I", p. 354-355.
(3) Bernelle au maréchal Maison, de Pampelune, C février 1836. A. A, G.y doœier P.-E. Dumoustier.
IJi LIGNE DE PAMPELUNE AUX PYEÉNEES 169
ranl le triste sort du jeune homme, avait refusé d'approuver sa nomination d officier alors qu'il avait déjà subi son supplice (1) ; Tancien Sainl-Cyrien avait chèrement payé son cri de Vive V Empereur I
Dans les combats du début de 1836 le massacre des soldats de la légion faits prisonniers se renouvela en maintes occasions. Un officier carliste écrit dans ses Souvenirs : « Je vis une fois, à la suite d'un combat, fusiller 150 d'entre eux que nous avions faits prisonniers (2). »
De même, le 6 mars, dans un engagement près de Zubiri, une compagnie du 1" bataillon ayant été presque enveloppée, les légionnaires qui tombèrent aux mains de l'ennemi furent fusillés (3).
Bemelle fut si vivement indigné qu'il adressa le lendemain, à la division, l'ordre du jour suivant :
« Le général commandant la division auxiliaire française porte à la connaissance des troupes de la légion sous ses ordres qu'elles font exception à la convention passée entre les troupes espagnoles de la Reine et les rebelles au sujet de l'échange des prisonniers, et que nos soldats prisonniers, s'il en était fait par les factieux, seront fusillés.
» En conséquence il engage les officiers, sous-officiers et soldats à combattre jusqu'au dernier soupir, n'importe dans quelle position désespérée où ils se trouveraient, une mort honorable sur le champ de bataille, en combattant vaillamment, étant préférable aux lâches outrages dont on les accablerait en les promenant en triomphe devant une populace fanatisée, et en leur faisant éprouver mille tortures avant de leur donner la mort ; il ordonne, pour représailles, de ne donner quartier à qui que ce soit, tout prisonnier rebelle devant être également passé par les armes sur le champ de bataille même.
» Cet ordre sera lu et traduit à trois appels aux compa-
(1) Dumoufltier dut être massacre entre le 20 et le 30 septembre 1835 ; c'est le 27 octobre que le Ministre refusa d'appix>uver sa nomination d'officier. A A. G.f dossier P.-E. Dumoustier; et carton : légion étrangère.
(2) A. T., Campagnes et Aventures d\irn volontaire royaliste, p. 113.
(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 30 mars 1836, pièce n® 18.
gnies. MM. les chefs de bataillon s'en assureront et en rendront compte aux lieutenants-colonels (1). »
L'occasion de mettre cet ordre à exécution se présenta bientôt. Le 24 mars, près de Zubiri, la légion, sachant l'ennemi à proximité, chercha à l'atteindre ; à cet effet, le lieutenant-colonel Magnier fut détaché avec le 4° bataillon vers la borda Femandorena ; le temps était affreux ; un déluge de grêle et de neige fondue aveuglait les légionnaires, qui marchaient difficilement sur des pentes glissantes : la compagnie de voltigeurs du capitaine Aneth, se trouvant à Tavant-garde, un peu loin du bataillon, fut surprise par les Carlistes, et, après avoir été accueillie par un feu terrible, fut chargée par un escadron de lanciers navarrais ; le brave sergent Berset, complètement entouré avec sa section, opposa aux cavaliers ennemis une résistance héroïque : frappé de quinze coups de baïonnette sur les différentes parties du corps, atteint de deux coups pénétrants aux côtes et de deux coups de sabre, la main gauche traversée par une lance, il était encore debout, malgré ses vingt-deux blessures, et face à ses ennemis, quand le bataillon le délivra (2) ! Cet épisode
(1) Ordre du jour de la division du 7 mars 1836, du quartier général de Larrasoana. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre de Bernelle, du 3 avril 1836).
(2) Berset fut nn des plus braves légionnaires de l'ancienne légion^ et sa carrière fut toute de gloire^et de modestie.
Samuel-Benoît Berset, né en 1804 à Saint-Gin p;o1ph en Sardaigne (sur son extrait mortuaire^ il est porté sous le nom de Berscth^ né le 17 février 1804 à Yverdun en Suisse), était entré, le 6 mai 1826, au 8« régiment d'infanterie do la garde royale (2* suisse). Licencié en 1830, il s'engagea à la légion étrangère le 17 mars 1832, et y devint caporal le 22 avril, caporal de voltigeurs le 16 décembre 1832, sergent le \*^ juin 1833, sergent de voltigeurs le 1" août suivant. Passé au service d*Espafi^e lo 27 juillet 183^, il reçut vingt-deux blessures à l'affaire du 24 mars 1836 et fut nommé sous-lieutenant sur le champ de bataille.
Remis de ses blessures, il fut cité à l'ordre du 8 août 1836 pour sa belle conduite à l'affaire du 1«' sur les hauteurs de Zubiri, et décoré de la croix do Saint-Ferdinand de l" classe^ le 17 août; ii se distingua de nouveau à l'affaire d'Arroniz et reçut une seconde fois la croix de Saint- Ferdinand de 1" classe le 14 septembre. Nommé sous-lieutenant de gjrenadiers le 1«' novembre 1836, promu lieutenant le 10 décembre 1837, et nommé lieutenant de voltigeurs le 11 octobre 1838, il resta jusqu'au bout fidèle à .son oorps, et ne rentra en France qu'au licenciement, le 18 janvier 1839. Il contracta aussitôt, le 31 janvier, un engagement à la nouvelle légion étrangère, oh. il ne fut admis que comme simple sergent, et la rejoignit en Afrique. Nommé sergent de voltigeairs le 9 mors 1839, adjudant sous-officier le 21 février 1840, il demanda sa naturalisation en
ne fit qu'exciter le courage et qu'allumer la fureur de vengeance (les légionnaires. Ils se mirent à la poursuite des Carlistes malgré la neige et le froid ; ils les rejoignirent, leur infligèrent une perte de 200 hommes, et leur firent en outre 30 prisonniers, qui furent passés par les armes immédiatement. Les Carlistes avaient, de leur côté, achevé sur le champ de bataille les blessés français qu'ils avaient pu atteindre et cinq malheureux voltigeurs, faits prisonniers, furent brûlés vifs (1).
Ces atrocités, connues des autorités militaires en France, les indignèrent ; le général Harispe, qui désapprouvait l'ordre du jour de Bernelle, lui conseilla de ne pas faire de quartier sur le champ de bataille, mais de ne jamais fusiller de prisonniers (2).
Bernelle suivit ce conseil-. ïl sut donner à ses ennemis l'exemple de la modération, à la suite de la prise qu'il fit, au commencement d'avril, d'un lieutenant carliste du nom de Garnier. Cet épisode donne trop vivement l'impression de ce qu'était cette guerre pour être passé sous silence.
Jules Garnier était un jeune Français appartenant à une bonne famille de Nîmes. Il n'avait que dix-neuf ans, et cependant il avait déjà fait la guerre pour dom Miguel en Portugal et avait été fait prisonnier par les pédristes (3). Il se trouvait depuis dix-huit mois sous les drapeaux de don Carlos ; il
janvier 1841, et renga^e-a pour cinq ans le 31 janvier. Cité à Tordre de l'armée pour sa conduite devant Djidjelli, le 4 février, il fut décoré de la Légion d'honneur le 25 avril 1841. Le 17 juin 1843, il reçut un coup de feu à la poitrine, au cours d'une expédition aux environs de Mostaganem^ et mourut le même jour à Tambulance. A. A. G., dossier Berset; cf. reg. matric. lég. étrang. ajic, troupe, vol. V, n«» 4205; cf. reg. matric. lég. étrang. nouvelle, officiers, n° 116. — Voir aux annexes : (c Quelques légionnaires. »
(1) Lettre de Bernelle à Harispe du 24 mars; du même au même, du 30 mars et Rapport de Bernelle, du l»' avril. Pièoee n»* 17, 18 et 19.
(2) Harispe au Ministre de la guerre, de SaintJean-Pied-de-Port, 1*' avril 1836. A, E. G., Aflf. d'Esp., carton 17 (original).
(3) Cette indication se trouve dans les documents parlant de Garnier. On peut lire, d'autre part, dans un ouvrage écrit a par un officier français attaché au service de don Miguel », à propos de l'affaire du 10 octobre 1833 : « Deux officiers français, lieutenants dans l'infanterie de la garde royale de la police, furent blessés; l'un d'eux, le jeune Garnier, tomba au pouvoir des pédristes qui l'emmenèrent prisonnier au château de Lisbonne. » (Gampaçnes de Portugal en 1833 et 1834, p. 97.) Cest sans doute de Jules Garnier qu'il est question.
s'était distingué dans les affaires du 28 octobre 1834, comme soldai dans la compagnie d'un Français au senice de don Carlos, Alexis Sabalier, et, sur la présentation de cet officier, avait été promu sous-lieutenant (1) ; il avait acquis depuis le grade de lieutenant de grenadiers au 3* bataillon de la Navarre. Garnier était à la tête d'une bande de trente hommes environ, dans laquelle s'étaient enrôlés cinq ou six légionnaires qui avaient déserté pour éviter le conseil de guerre. Les hommes de cette bande venaient continuellement tirailler sur les avant-postes et adressaient même aux soldats de Bernelle des invitations en français de passer à lennemi ; plusieurs embuscades leur avaient été tendues sans succès.
Bernelle eut l'idée d'engager un voltigeur d'origine corse à simuler une désertion, et à revenir ensuite donner sur la position de la bande des renseignements certains. Dans la nuit du 6 au 7 avril, le Corse vint avertir son général que la bande était à Esain ; 60 hommes partirent aussitôt sous la conduite d'un officier, soutenus en arrière par trois compagnies ; ils réussirent à s'emparer de Garnier, d un sergent et de trois soldats, et à tuer un déserteur de la légion qui cherchait à fuir.
Bernelle fit alors savoir aux Carlistes que l'exécution des trente prisonniers du 24 mars avait suffisamment vengé le sang français iniquement versé en Catalogne et en Navarre, et qu'il était disposé à se montrer clément à l'avenir si ses prisonniers étaient traités comme ceux de l'armée de la Reine dont il faisait partie. Il fit en même temps écrire par Garnier à don Francisco Garcia, commandant général carliste de la Navarre, la lettre suivante :
« Le général français Bernelle, qui commande cette division, a eu la générosité de vouloir bien suspendre mon exécution et celle du sergent et des trois malheureux soldats qui sont tombés en son pouvoir, jusqu'à ce qu'il ait su la manière dont Votre Excellence traitera les prisonniers de sa division,
(1) Sabatier dit ensuite que Jules Garnier, d'une famille de Nîmes, avait été fait prisonnier en Portugal <c en combattant dans les rues mêmes de Lisbonne »; il ajoute que Garnier se montra toujours brave sur le champ de bataille. Tio Tomas, Souvenirs d'un soldat de Charles F. Bordeaux, 1833, p. 54.
LA LIGNE DE PAMPELTTNE AUX PYEÉNÉES 173
si elle veut bien présenter ma lettre à Sa Majesté de qui dépend notre mort ou notre grâce.
» Mon général, mon front n*a pas changé de couleur à la vue de la mort dans quarante affaires auxquelles j'ai assisté en Navarre ; mais les malheureux soldats qui ont partagé mon sort, et parmi eux ce malheureux père de quatre enfants I... Votre Excellence ne signera pas leur arrêt de mort, ni Sa Majesté non plus.
» J'ose donc espérer que la carrière de Thonneur se rouvrira pour nous et pour les autres. »
Bernelle ajouta en marge l'annotation suivante : « J'ai pris connaissance de cette lettre et j'en approuve le contenu. Le maréchal de camp commandant la division auxiliaire française : Joseph Bernelle (1). »
C'était une avance évidente en vue d'un accommodement relatif aux prisonniers.
Garcia répondit à Jules Garnier une lettre dont Bernelle remarqua le « style glacé » (2), et qui présageait une réponse défavorable de don Carlos :
« J'ai reçu la lettre ou mémoire que vous m'avez envoyé de la prison où vous vous trouvez, à Larrasoaûa, ainsi que le décret {sic) transcrit en marge et qui a été pris par le commandant ennemi de la légion étrangère. Je donnerai connaissance de son contenu à Son Excellence le général en chef, pour qu'il décide ce qu'il jugera convenable (3). »
Si la modération de Bernelle ne sut pas toucher le cœur des chefs carlistes, elle sembla lui attirer du moins, de ceux auxquels il avait fait grâce, une passagère reconnaissance ; Garnier lui écrivit de sa prison et lui exprima ses sentiments en ces termes :
(1) Jules Garnier, lieutenant de grenadiers du 3* bataillon, à don Francisco Garcia, de Larrasoaiia, 6 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., corresp.^ carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 avril 1836).
(2) Bernelle à Harispe, de Larrasoaiia, 9 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copie).
(3) Don Francisco Garcia à Jules Garnier, du quartier général de Erize, 8 avril 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse I, pièce 8 (traduction).
<( Ennuyé de faire une guerre aussi infâme et de faire le métier d'assassin, je ne veux plus servir au milieu des barbares ; votre générosité m'a dessillé les yeux et la reconnaissance éternelle que je dois à vous et à Madame votre épouse me force d'abandonner rang, honneurs et grade gagnés sous d'autres bannières et de suivre votre sort jusqu'au bout du monde.
» Je renonce dès à présent à prendre désormais les armes à la main pour quelque puissance que ce soit, hors mon pays, et je désire pouvoir me jeter à vos pieds pour vous donner les marques de ma reconnaissance et dorénavant de fidélité à ma promesse.
» Le sergent et les deux soldats ne désirent être échangés que pour pouvoir se retirer chacun chez eux et se mettre à l'abri des chances funestes de cette guerre horrible, ou enfin suivre la détermination de Votre Excellence.
» Ce n'est pas l'approche de la mort qui m'a épouvanté et a ébranlé mes opinions, c'est votre générosité et les prières d'un ange de bonté qui ont déterminé ma grâce et me forcent d'être reconnaissant à un second père et à une seconde mère, puisque je vous dois la vie (1). »
Bernelle fut tellement touché par cette lettre qu'il poussa la générosité un peu plus loin ; il demanda au général Cordova non seulement la grâce de Garnier^ mais aussi l'autorisation de l'incorporer dans la troupe sous ses ordres : « Je ne crois pas avoir à me repentir de cette confiance, écrivait-il à ce sujet au général Ilarispc, Garnier est Français ; il est plein de courage... je ne puis croire qu'il devienne un traître; en tout cas je serai sur mes gardes (2). »
Malgré les escarmouches continuelles livrées un peu partout, la division auxiliaire française avait continué, dans le courant de mars, la mise en état de défense de la ligne de Pampelune aux Pyrénées. Tous ses bataillons concouraient à tette entreprise ; seul, le 2\ commandé par Dumesgnil,
(1) Le lieutenant Jules Garnier au général Bernelle, du couvent de Saint-Pierre, 8 avril 1836. A. H. (?., AS. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copie).
(2) Bernelle à Harispe, de Larrasoafîa, 9 avril 1836. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 45, liasse 1, pièce 8 (copie).
était resté à Lerida, et s'était d'ailleurs bravement battu le 8 février à Santa-Lina (1). Mais les officiers et les hommes de ce bataillon se plaignaient amèrement d'être séparés de leurs camarades ; Bernelle, de son côté, écrivait au Ministre de la guerre espagnol que, contrairement à la convention, une partie de sa troupe échappait à son autorité ; il menaçait même de donner sa démission si le gouvernement ne faisait pas cesser cet état de choses (2). Le Ministre donna des ordres conformes au désir exprimé par le général français et le 2* bataillon arriva le 28 mars à Pampelune (3).
Bernelle tenait le maréchal Maison au courant de ces incidents et de tout ce qui concernait la légion (4) ; mais il lui écrivait aussi des pages d'une portée plus générale sur la marche des événements en Espagne. Dans une lettre du 2 mars, il expliquait les intrigues du parti avancé pour faire remplacer à la tête de l'armée le général Cordova par le général Mina ; il exposait les mérites de Cordova avec une ardeur et une sincérité extrêmes ; il le considérait comme le seul capable de mener la guerre à bonne fin, et le jugeait pour cette raison « non seulement l'homme de l'Espagne, mais encore l'homme de l'Europe (5) ».
(1) Rapport de Bernelle du 2 mars, pièce n® 13.
(2) Bernelle au Ministre de la guerre espagnol, de Larrasoaiia, 10 février 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de Bernelle au Ministre de la guerre à Paris, du 11 février 1836).
(3) Rapport de Bernelle du !•' avril, pièce n» 19.
(4) Bernelle au Ministre, de Larrasoaiia, 2 mars 1836, pièce n^ 13.
(5) Le même au même, de Larrasoana, 2 mars 1836, pièce n^ 14.