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L'APOGÉE DE LA DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE

Sommaire. — Déreloppement dee luttes politiques en France. — Préoccupations de Bernelle au sujet du rôle à tenir. — Le quartier général de Larrasoafia : les six bataillons sur la ligne de Pampelune aux Pyrénées. — Organisation d'une cavalerie et d'une artillerie attachées au corps. — Situation et effectif de la légion. — Efforts de Cordova et de Bernelle : les lanciers polonais.

Engagements près de Larrasoana, les 25 et 26 avril 1836; le combat de Tirapegui; mort du sous-lieutenant Ferrandi. — Atrocités commise par les Carlistes. — Ordre du jour de Bernelle : justes critiques. — Aucune réponse aux avances de Bernelle : évasion de Jules Gamier. — La camaraderie à la légion; une lettre des officiers au Phare de Bayanne.

— La misère dans les troupes carlistes. — Proclamation du comte de Casa-Eguia. — Bernelle réclame l'intervention française. — Une lettre de Thiers à Tambassadeiir d'Espagne. — Efforts de Bernelle pour l'organisation de la légion. — Le commandaint de Senilhes en missioa; il constate l'état florissant de la légion.

Les lanciers polonais. — Constitution des unités. — Kraiewski à leur tête. — L'étendard des lanciers. — Le commandant Michel Horain. ~ Deux escadrons : les officiers. — Le lieutenant Sawicki. — Le capitaine Wern. --- Le capitaine Zarembecki de Zaremba. — Arrivée de nouveaux officiers au début de juin; formation du troisième escadron.

— Affluence des demandes. — Polonais et étrangers. — Louis-Philippe envoie 300 chevaux à Bernelle.

La batterie d'artillerie. — Sa constitution ; son renforcement. — Le lieutenant Jacques Rousset. — Le sous-lieutenant François Reilk.

Engagements de mai et juin 1836. — Nouvelle organisation projetée pour l'armée constitutionnelle. — Bernelle à la tête du corps d'armée de Navarre, auquel doit appartenir la légion. — Combat de Zubiri, le 4 juillet 1836. — Expéditions vers le sud de Pampelune. — La victoire de Zubiri le V août et ses conséquences. — Brillante situation de la légion.

Les luîtes politiques dont l'Espagne était le théâtre semblaient entraîner le pays vers un avenir très sombre ; c'était à la France, selon Bernelle, qu'il appartenait d'intervenir. (( La France est à la lêlc de la civilisation constitutionnelle, écrivait-il ; elle est placée de manière à ressentir les réactions du gouvernement despotique ou démagogique qui remplace-

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rait indubitablement en Espagne le gouvernement constitutionnel de la Reine (1). »

Si un bouleversement politique se produisait dans la Péninsule, quel devait être le rôle de la légion française, venue avec la mission de soutenir un régime ? Bernelle posait par avance cette question au Ministre :

« Lorsque nous avons consenti à venir en Espagne momentanément, écrivait-il, c'était avec l'intention bien positivement arrêtée de soutenir et défendre le gouvernement constitutionnel en Espagne, en harmonie avec le nôtre, tel enfin qu'il existait lors de notre débarquement dans la Péninsule ; si le gouvernement était remplacé par le despotisme ou le républicanisme, je sais bien ce que j'aurais à faire comme particulier, mais comme chef d'un corps composé en grande partie de Français ou d'hommes qui ont adopté la France comme leur patrie, le gouvernement français ne me donnerait-il pas des instructions qui me dirigeraient dans une position aussi difficile (2)? »

Malgré les préoccupations politiques qui l'agitaient, Bernelle ne perdait pas de vue l'organisation de la légion ; il s'occupait d'en faire une unité pouvant se suffire à ellemême, en la dotant d'une cavalerie et d'une artillerie. Son quartier général était étabh à Larrasoafia : c'était là que se trouvait, le 15 avril, l'état-major de la division auxiliaire française ; dans la même ville, étaient réunies la cavalerie, qui ne comptait encore que 3 officiers et 80 hommes, et l'artillerie, forte de 2 officiers, 35 hommes, 110 mulets. Les six bataillons comptaient tous plus de 500 hommes présents sous les armes, et étaient répartis du nord-est au sud-ouest sur la ligne qu'ils défendaient : le 1" à Zubiri, le 2* à Urdaniz, le 3* et le 4* à Larrasoafia, le 5^ à Zuriain, le 6* à Za- Laldica et Anchoriz ; la section hors rang et l'ambulance étaient à Larrasoafia, et le dépôt général à Pampelune (3). La légion avait un effectif plus nombreux que lors de son débarquement à Tarragone le 17 août 1835, quoiqu'elle eût

(1) Bernelle au Ministre de la guerre, de Larrasoafia, 2 mars 1836, pièce n® 14.

(2) Bemello au Ministre de la guerre, de Larrasoana, pièce n^ 14.

(3) Situation de la légion au 15 avril 1836, pièce n<» 22.

Légion étraogèro. ^^

perdu 117 hommes sur les champs de bataille et 380 morts de blessures ou de maladies, passés par les armes ou condamnés. Elle avait en effet reçu de France, en septembre 1835, près de 200 engagés volontaires et peu après 600 hommes venant soit du dépôt de Toulon, soit d'Alger ; elle s'était grossie de 264 volontaires de Suarce, et de 179 hommes venus de France ou d'Afrique et incorporés isolément. Ce corps bigarré n'avait compté pendant ses huit mois de campagne que 46 déserteurs en Catalogne et 37 en Navarre ; l'enthousiasme était toujours aussi grand, et les militaires qui arrivaient au terme de leur engagement le renouvelaient (1).

Le général Cordova faisait tous ses efforts pour aider Bernelle ; c'est même lui qui avait eu l'idée d'ouvrir dans l'armée une souscription placée sous le patronage de la Reine Régente, et destinée à monter et équiper un corps de 500 lanciers polonais qui devait être adjoint à la légion auxihaire française (2).

Bernelle avait accepté ce projet avec d'autant plus d'enthousiasme que, depuis son arrivée, il réclamait de la cavalerie au gouvernement espagnol ; ses officiers, sous-officiers et soldats avaient, eux aussi, jugé par différentes circonstances qu'une « cavalerie tenant à la légion » leur était indispensable, et ils avaient abandonné un arriéré de 52.000 francs de solde, qui leur était dû pour 1835 ; c'est avec celte somme que Bernelle avait commencé son organisation (3).

L'idée était fort bonne, car beaucoup de Polonais se trouvaient dans l'embarras ou dans le désœuvrement, soit en Angleterre, soit à Trieste, soit en France ; en France seulement, les réfugiés polonais étaient au nombre de 2.317 officiers et 642 sous-officiers et soldats (4) ; ils étaient d'ailleurs braves et aguerris, et c'est avec eux que Bernelle espérait porter son corps de lanciers à 500 ou 600 hommes (5). La

(1) Etat présentant Teffectif de la légion au 15 avril 1836, pièce n^ 21.

(2) Gordova à Bernelle, du quartier général de Lizasso, 20 février 1836, pièce n^ 12.

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 30 mars 1836, pièce n^ 18.

(4) Situation des réfiigics polonais en résidence dans les divisions militaires au 16 avril 1836; état daté du 7 mai 1836, pièce 11 de la liasse. A. F. 6?., AflF. d'Esp., carton 45.

(o) Bernelle au Ministre, de Larrasoana, 10 avril 1836, confideniieUe, A, E. G., Aff. d'Esp., carton 45 (original).

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souscription avait déjà fourni, au 10 avril 1830, des fonds suffisants pour armer, équiper et monter 120 hommes (1). Ces cavaliers portaient la flamme tricolore et Bernelle écrivait avec quelque orgueil au général Harispe : « Ils rappellent un peu les lanciers polonais de notre ancienne Garde impériale (2). »

Le maréchal Maison fit son possible pour aider au recrutement des lanciers ; il écrivit au Ministre de Tinlérieur pour le prier de faire connaître par ses préfets l'organisation du nouveau corps de cavalerie ; les réfugiés polonais devaient alors être dirigés sur Pau, mis en subsistance dans celle ville au dépôt de la légion étrangère, puis dirigés sur TEspagne (3). Mais déjà la rumeur publique avait fait connaître le projet, et un certain nombre de Polonais, presque tous officiers, avaient demandé à faire partie du corps qui devait être formé (4).

Cependant, les Carlistes laissaient peu de répit aux troupes qui gardaient la ligne et venaient continuellement inquiéter leurs postes ; ils s'approchaient môme fort près du quartier général de Larrasoafia.

Le 25 avril, Bernelle dut envoyer couper un bois de sapins, • dans lequel ils s embusquaient pour tirer sur les sentinelles d'un blockhaus ; le détachement chargé de cette opération fut attaqué en revenant à Larrasoafia.

Le lendemain 20, les Cariisles couronnèrent les hauteurs de Tirapegui, situées en face du blockhaus; Bernelle détacha trois compagnies pour les surveiller, avec ordre de ne pas engager le combat. Mais les légionnaires, emportés par leur ardeur, furent bientôt aux prises avec l'ennemi, et Bernelle dut sortir de Larrasoafia avec 500 hommes et 4 pièces de canon pour les appuyer. Il se trouva en face de 3.500 Carlistes ; pendant six heures, grâce à l'énergie de ses troupes, il leur résista énergiquement ; deux fois les troupes ennemies

(1) Bernelle au Ministre, 10 avril 1836, lettre citée.

(2) Le général Bernelle au général Harispe, de Larrasoana, 8 avril 1836. A. H. G. y AflF. d'Esp., carton 45 (copie).

(3) Le Ministre de la guerre au Ministre do 1 intérieur, 22 avril 1836. Jhid, (minute). *

(4) Gasparin, ministre de Tinté rieur^ au Ministre de la guerre, de Paris, 28 avril 1836. Ihid. (original).

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se mêlèrent aux siennes, et furent repoussées à la baïonnette. La lutte fut acharnée ; le général Bernelle, vivement pressé, dut personnellement combattre pour se dégager et, sur 60 sapeurs qui lui firent bravement un rempart de leur corps, 22 furent tués ou grièvement blessés (1).

La journée fut fertile en incidents héroïques : un souslieutenant corse, nommé Ferrandi, et un voltigeur, malgré les ordres formels de ne pas s'aventurer loin du gros des troupes, furent entourés par les ennemis et massacrés ; Ferrandi se défendit héroïquement et, avant de tomber, il sema la mort autour de lui (2). Le lieutenant qui dirigeait Tartillerie de la légion, Roussel, blessé au bras droit, fit preuve, ainsi que son sous-lieulenanl, Reilk, d'un courage et d'un dévouement sans bornes. Ferrary, chef du 3* bataillon, chargea trois fois à la tête de ses compagnies avec une remarquable impétuosité (3).

La retraite se fit en échelons sur Larrasoaila ; le 3* et le 4* bataillon se protégèrent four à tour, et rentrèrent vers sept heures du soir à Larrasoana.

Les Carlistes avaient perdu dans cette journée 80 tués et 200 blessés ; la légion avait eu de son côté 20 tués et 70 blessés ; Bernelle avait été atteint légèrement d'une balle au bras.

La lutte avait à nouveau été l'occasion d'atrocités révoltantes. Les détails du massacre de Ferrandi furent rapportés par trois légionnaires qui, plus heureux que leur officier, eurent le bonheur de s'échapper ; ils revinrent couverts de blessures faites par des baïonnettes, des sabres et même des couteaux. D autres, retrouvés sur le champ de bataille, avaient subi im traitement horrible : (( Ils avaient les lèvres coupées, les joues hachées avec le sabre ou le couteau, la peau

(1) Bernello et CoUeville, Histoire de V ancienne légion étrangère, p. 308.

(2) Ascagne-Alcide Ferrandi, né le 25 septembre 1805 à Cervione (Corse), s'engagea au 2* régiment du génie le 5 mars 1828, fut nommé sergentmajor lo 30 novembre 1831 et placé avec son grade aux ouvriers d'administration ; il passa sergent-major à la 1" compagnie de pionniers de discipline le 5 novembre 1834 ; puis à la légion étrangère en 1835. Il fut nommé adjudant sous-officier au service d'Espagne, et sous^lieutenant le 13 janvier 1836 ; c'est trois mois plus tard, lo 26 avril^ qu'il tomba sur le champ de bataille. A. A. G., reg. matric. lég. étrang. ancienne,, troupe, vol. XIII, n° 12412; reg. matric. 18* de ligne, troupe, vol. X, n» 9355.

(3) Voir Bernelle et CoUevilîe, Histoire de V ancienne légion étrangère^ p. 313.

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du front enlevée et les paupières arrachées ; cependant ils vivaient encore, et lun d'eux témoignait par des paroles presque inarticulées, mais pourtant intelligibles, qu'il avait connaissance de son état (1). »

Bernelle fut très satisfait de la belle conduite qu'avaient tenue les militaires de la légion et les félicita par un ordre du jour très flatteur ; mais il leur reprocha néanmoins leur ardeur intempestive qui l'avait forcé à engager le combat contre sa volonté : « Cette affaire, leur disait-il, dont les résultats sont si honorables pour la légion, eût pu avoir une issue plus heureuse encore si les officiers, sous-officiers et soldats, moins enthousiasmés et comprenant mieux leurs devoirs militaires, eussent suivi plus exactement les ordres qui leur avaient été donnés (2). » Une critique du même genre s'appliquait à l'héroïque Ferrandi : « C'est avec un profond sentiment de douleur que le général a vu un officier ne point vouloir écouter les avis dictés par une prudence bien entendue et périr, lui et plusieurs des soldats sous ses ordres, victime de son opiniâtreté. Le général ne peut s'empêcher de payer son tribut de reconnaissance à la mémoire du brave Ferrandi qui, bien qu'il ait mal compris un de ses devoirs d'officier, celui de l'obéissance, avait un avenir brillant de gloire ouvert devant lui (3). »

Le massacre de Ferrandi et les mutilations infligées aux blessés montraient que les Carlistes ne modifiaient nullement leur manière de traiter les hommes tombes en leur pouvoir. Bernelle n'avait d'ailleurs reçu aucune réponse aux propositions qu'il avait faites à ce sujet, et gardait toujours le lieutenant Garnier comme prisonnier (4). Sur l'instigation du

(1) Bernelle au Ministre de la guerre, à Paris, de Larraso«fia, 1«' mai 1836 ^original). Cf. rapport du général Bernelle au général de Meer, vice-ioi de Navarre, du 27 avril 1836 (imprimé). Lettres de Bernelle à Harispe, du 28 et du 29 avril 1836 (copies), etc.

(2) Ordre de la division relatif à TafiFaire d'Esain, de Larrasoana, 27 avril 1836. A. H, (?., Aff. d'Esp., carton 44 (c^pie jointe à la lettre de Bomellc au Ministre, !•' mai).

(3) Ordre de la division relatif à Vaffaire.d'Esain, cité.

(4) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 28 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 29 avril).

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général Cordova (1), il avait proposé à Garnier de lechanger contre un officier de la Reine, en lui demandant de reveni'* ensuite servir dans les rangs de la légion, et même d'amener avec lui des déserteurs carlistes s'il pouvait. Garnier répondit très dignement qu'en cas d*échang^ il ne pourrait manquer à la parole qui le liait à don Carlos, et qu'il serait tenu de porter à nouveau les armes contre les troupes constitutionnelles (2). Aucune décision n'intervenait ; aussi le jeune homme ayant obtenu, grâce à son attitude, une plus grande liberté, en profita pour aller reprendre sa place dans l'armée carliste, et la « légion le compta de nouveau au nombre de ses ennemis acharnés (3) ».

Les journaux français manifestaient leur indignation en apprenant les atrocités commises dans ces luttes ; ils exprimaient l'avis qu'il était temps d'y mettre un terme en intervenant auprès de don Carlos ; mais certains d'entre eux paraissaient faire une distinction entre les Français et les étrangers qui servaient à la légion. Les officiers français de la légion saisirent celte occasion de faire connaître leurs sentiments ; ils écrivirent, le 29 avril, au rédacteur en chef du Phare de Bayonne des pages pleines de cœur. Leur lettre constituait un lemoignage de la camaraderie particulière au corps dans lequel ils serv^aient, et résumait à la fois ses origines, son idéal et sa destinée (4).

« Nous donc, Français, disaient-ils, verrions avec peine une mesure qui tendrait à séparer notre destinée de celle de nos braves compagnons d'armes ; nous avons combattu ensemble en Afrique et en Espagne ; un baptême de sang nous a tous unis au nom de l'honneur et de la France, et nous désirons que la gloire et les dangers continuent à être communs. Chacun de nous combat au nom de la France et de l'Europe constitutionnelle ; c est pour des intérêts aussi sacrés que nous avons renoncé temporairement à des couleurs pour lesquelles, presque tous, nous avons versé notre sang. Tous ceux que la loi appelle encore étrangers n'attendent

(1) Cordova à BerneHe, de Vitoria, 16 avril 1836. Imprimée dans Berneile, Histoire de Vancienne légion^ p. 469-470.

(2) Garnier à Bernelle, du Couvent de Saint-Pierre, 4 mai 1836. Imprimée dans Bernelle. J6/cf., p. 470.

(3) BerneUe et Colleville, Histoire de Vanctennt légion étrangère j p. 306.

(4) La lettre est reproduite in extenso, pièce n® 26.

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que les délais fixés pour prendre le nom de Français ; ce n*est qu'à celle condilion et dans cet espoir qu'ils servent. Les titres, les honneurs, les grades, ne sont rien pour eux sans le titre de Français. C'est une adoption faite depuis longtemps dans nos rangs et, nous le répétons, ce n'est qu*avec douleur que nous verrions faire une distinction parmi nous ; car nous sommes déterminés à souffrir ensemble les chances de la bonne comme de la mauvaise fortune et à attendre avec une respectueuse résignation ce qui sera sans doute stipulé pour faire cesser un système d'atrocités que nous regrettons tous, cependant sans le craindre, honteux de nous voir ramener aux siècles de barbarie par les prétendus défenseurs de la légitimité et d'une religion de paix et de douceur. »

Si les Carlistes se montraient impitoyables, c'est qu'ils constataient le revirement que la légion avait apporté dans leur situation générale. Ils voulaient à la fois inspirer de la terreur à ces nouveaux adversaires et se venger de la misère à laquelle ils se trouvaient réduits. Les bataillons de don Carlos se désorganisaient ; l'un d'eux, le 10*, s'était révolté contre ses officiers aux cris de : « A bas don Carlos 1 Vive Isabelle ! »; beaucoup de déserteurs, même des officiers, arrivaient à Bernelle ; les hommes étaient en général vêtus de haillons, et avaient passé l'hiver, dans des montagnes couvertes de neige, avec des pantalons de toile ; les vivres leur étaient rarement assurés pour le lendemain (1). Il est vrai que ces bataillons vivaient au milieu de populations qui leur étaient entièrement dévouées, et qui se dépouillaient pour eux avec un absolu désintéressement, pour ce qu'elles appelaient la cause du roi absolu el de la religion.

Le général en chef de l'armée carliste, le comte de Casa* Eguia, cherchait à jeter le trouble dans l'esprit des soldats de la Reine, et les provoquait à la désertion. Il leur adressait même des proclamations pour les attirer à sa cause : « Soldats, leur disait-il, jusques à quand vous laisserez-vous tromper par vos chefs, qui ne cherchent et ne défendent que la révolution et le désordre?... Comment ne reconnaissez-

(1) Bernelle à Harispe, de Larraaoafia, 8 mai 1836. A E. G,, Aff. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai).

VOUS pas dans tous ces événements la main de la divine Providence, qui protège si visiblement les droits légitimes dun souverain si vertueux et si cher aux Espagnols que lest le Roi N. S, don Carlos V ? Il est temps que vous connaissiez la justice de la cause que soutiennent ses vaillants volontaires ; il est temps que vous preniez rang parmi eux. Venez servir avec eux ! Venez, pour mettre un terme à tant de maux dont sont victimes les provinces qui gémissent sous le sceptre de fer d une reine usurpatrice ! Accourez : vous serez tous les mêmes pour moi ; et par votre union et le partage des fatigues, vous participerez aussi à la gloire qui couronne toujours les efforts de celui qui travaille au repos et au bonheur de sa patrie (1). »

Cet appel « à Tarmée ennemie » paraissait être un aveu de faiblesse et d'impuissance. Bernelle jugeait le moment opportun pour qu'une intervention française se produisît, et il n'hésitait pas à le dire au général Harispe : « Un moment plus favorable, lui écrivait-il le 9 mai, ne peut pas se présenter pour faire une démonstration de la part de la France ; je suis persuadé, et les personnes qui connaissent la position du pays, notamment le général en chef, partagent mon opinion à cet égard, que si vous franchissiez la frontière avec 12.000 honunes, les neuf dixièmes de la faction (2) se débanderaient... Si nous devons faire quelque chose pour ce pays, et pour le monde civilisé, faisons-le donc (3). »

Mais rintention du gouvernement n'était pas d'intervenir puisque, dès le 30 avril 1836, Thiers avait adressé à notre ambassadeur en Espagne une dépêche officielle dans laquelle il s'exprimait en ces termes : « L'intervention armée, de quelque nom qu'on la couvre, dans quelques limites qu'on

(1) Proclamation à T armée ennemie. Le général en chef du roi notre seigneur D. Carlos V (traduction imprimée jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 20 mai 1836). Original en espagnol, carton 17.

Cordova mit lui-même cette proclamation à l'ordre de son armée le 19 mai, pour en atténuer l'effet, et la tit suivre d'appréciations montrant combien les promessee faites étaient trompeuses. Le lendemain 20 mai, il rédigea à son tour une proclamation à l'armée carliste. Carton 17.

(2) La factioUj terme par lequel les constitutionnels désignaient les partisans de don Carlos, les factieux.

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 9 mai 1836. A. H. G., Aff . d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai).

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propose de la restreindre, dût-elle même se borner à Toccupalion du Bastan, est encore repoussée en ce moment par les mêmes considérations qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas permis d*y consentir. Sans rien préjuger sur les changements que des circonstances différentes pourraient apporter plus tard dans nos déterminations, nous devons déclarer que, tant que les choses resteront dans 1 état où elles sont aujourd'hui, les démarches qu'on ferait pour obtenir de nous une coopération armée seraient sans résultat. Ces démarches qui, comme celles qui ont déjà eu lieu, ne tarderaient pas à devenir publiques, seraient une imprudence tout à fait gratuite, puisqu'en mettant dans un nouveau jour la détresse du gouvernement de la Reine, et en l'exposant à un refus pénible, elles ne pourraient avoir d'autre effet que de diminuer encore ce qui lui reste de force morale. Ses amis ne peuvent donc trop lui conseiller de s'en abstenir (1). »

Quoique Bemelle ne fût pas tenu exactement au courant des intentions de Thiers, il espérait peu une intervention et, en homme énergique, il ne voulait compter que sur les forces dont il disposait. Il s'appliquait constamment à perfectionner leur organisation, et son plus grand souci était de leur assurer un recrutement régulier, pour combler les vides que la mort, la désertion ou la libération pouvaient produire dans leurs rangs. Toutes ses lettres à Harispe insistaient sur la nécessité qu'il y avait de lui envoyer des hommes : « C'est une question de vie ou de mort pour la légion en Espagne, lui écrivait-il le 8 mai, et pour les intérêts français qu'elle y représente de son mieux (2). »

Le chef d'escadrons d'élal-major de Senilhcs, envoyé par le gouvernement de Louis-Philippe en mission à l'armée du Nord, put constater les efforts que faisait Bernelle.

(1) Thiors à Tambassadeur de France en Espagne, le 30 avril 1836, citée dans le diaoours de Guizot, Moniteur unvoeraei du 11 janvier 1837, pag3 63, 2» colonne.

(2) Bemelle à Harispe, de Larrasoana, 8 nwû 1836. A. H. G., AS. d'Esp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 10 mai).

— Le 24 mai il s'exprimait dans des termes presque identiques : « Cette opération du recrutement est à mon avis une affaire de vie ou de mort, non seulement pour la légion, mais pour l'influence française présente et future. M Bernelle à Harispe, de Painpelune, 24 mai 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (original).

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Jean-François de Cariés de Senilhes, né en 1798 à Lacaune (Tarn), et qui avait débuté en 1815 comme garde du corps du Roi, avait fait jadis la campagne d'Espagne en 1823 et 1824 ; il était allé en Afrique en 1830 comme capitaine et y avait été promu chef de bataillon ; revenu en 1831, il avait été employé près du directeur de la cavalerie au ministère de la guerre, puis avait été nommé secrétaire du comité de Tinfanlerie et de la cavalerie le 26 septembre 1832. C'est le 11 avril 1836 qu'il avait été désigné pour être commissaire du gouvernement français au quartier général de l'armée de la Reine (1).

Senilhes put constater, dès son arrivée en Espagne, le merveilleux état de la légion, et en rendre compte dans un rapport au Ministre de la guerre : « Il est impossible, écrivit-il, de voir un corps d'une tenue, d'une discipline plus parfaites et d'un ensemble plus imposant : j'ai pu faire cette remarque dès que j'ai été au milieu de ses avant-postes, et ceux de ses bataillons que j'ai trouvés réunis par suite des mouvements qu'avaient nécessités les démonstrations des Carlistes, n'ont fait que confirmer et généraliser mes premières impressions. Après une année de marches, de fatigues et de combats, durant laquelle les soldats ont toujours couché sur la dure, et n'ont pas une seule fois dépouillé leurs vêtements, on peut s'étonner qu'ils présentent le même aspect qu'une troupe qui sortirait d'un quartier de l'intérieur, un jour de parade. Cet étonnement prendrait presque le caractère de l'admiration si on avait en même temps sous les yeux les troupes espagnoles avec lesquelles la légion se trouve aujourd'hui en contact. Ce résultat est dû aux constants et habiles efforts de M. le général Bernelle qui, d'une part, a su s'emparer de l'esprit du soldat et en moraliser

(1) Senilhes fut nommé lieutenant-oolonel le 30 mai 1837. Au mois de septembre 1839 il fut envoyé en mission en Espace auprès du général Efipartero; puis, le 30 décembre 1840, ncmimc colonel du 2* régiment do la légion étrangère. Il resta en Algérie du début de 1841 à la fin de 1847, commanda à diverses reprises la subdivision de Bône par intérim, fut cité aux combats de mai 1842, de mars 1843, de juin 1846, et fut nommé maréchal de camp le 18 janvier 1848. Il commanda le collège militaire de {la Flèche du 3 mars 1848 au 20 décembre 1849^ fut alors mis en disponibilité, exerça successivement plusieurs commandements de 1852 à 1859| et fut placé dans la section de réserve le 13 octobre 1860. Il mourut à Bordeaux le 17 juillet 1862. A. A. G., dossier de Senilhes.

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l'instinct ; et qui, de Tautre, a agi de manière à ce que ses hommes ne souffrissent que peu ou point de rexiguïlé des moyens dont peuvent disposer les autorités espagnoles (1) ».

L'organisation des lanciers polonais intéressait particulièrement Bernelle ; aussi, lorsque le commandant de Senilhes vint le voir à Pampelune, dans la deuxième quinzaine de mai, il le fil accompagner, à son retour au quartier général, par un lancier armé et équipé, afin que Cordova pût admirer luniforme du nouveau corps. Bernelle parlait de ce régiment avec Tadmiration naïve qu'un père a pour ses enfants : « Même dans Tarmée française, écrivait-il. à Harispe, il n'y a pas de régiments de cavalerie mieux montés, et dont l'habillement et le harnachement soient d'un goût plus militaire, plus sévère et plus élégant (2). »

Les unités de ce corps de lanciers furent formées autant avec les Polonais qui furent pris dans les rangs de la légion qu'avec ceux qui vinrent des dépôts de réfugiés formés en France. Bernelle voulait mettre à la tête de ce corps un lieutenant-colonel de valeur ; il demanda le chef d'escadrons Korte, auquel il offrait ainsi un grade de plus (3) ; Korte refusa, en donnant comme seule raison qu'il « ne voulait pas servir dans un pays étranger (4) ». C'est alors qu'on désigna comme lieutenant-colonel des lanciers Kraiewski, officier d'une rare bravoure ; ce n'était pas un tacticien, mais un sabreur fougueux, brillant, plus capable que personne de commander et d'entraîner les lanciers. La plupart des officiers du nouveau corps étaient ses compatriotes, tels les capitaines Gaucz et Zarembecki (5).

Lorsque les lanciers eurent des chevaux, des équipements et des chefs, il fut question de leur donner un étendard. Bernelle le fit exécuter par un brodeur de Pampelune ; il portait

(1) Rapport du chef d'escadrons de SenilLee au Ministre de la guerre, de Vitoria, mai 1836. Imi>rimé dans Bernelle et Ooîleville, Histoire de i*aneienne Ugion étrangère, p. 334.

(2) Bernelle à Harispe, du quartier général de Pampelune, 26 mai 1836. A. H. G., Kft. d'Esp., carton 17 (original).

(3) Bernelle à Harispe, de Larrasoana, 19 avril 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 46, liasse 2 Coriginal).

(4) Korte au général Schramm, directeur du personnel, d'Alger, 27 mai 1836. A, n. (t., Aff. d'Esp., carton 46, liasse 1, pièce 24 (original).

(6) Voir Guido d*Ortasini, VEspagne constifutionneîle, p. 323-324.

188 LA XÉGIOX ÉTEANGÈEE EN ESPAGNE

d'un côté les armes de France et d'Espagne et, de Taulre, l'aigle blanc de Varsovie. Mais, la somme demandée par le marchand n'ayant jamais été complètement versée, cet étendard n'accompagna pas les lanciers sur les champs de bataille (1).

Dès la fin de mai, le chef d'escadrons Michel Horain, frère du chef d'état-major de Bernelle, avait été désigné pour l'état-major des lanciers, et les cadres de deux escadrons avaient été constitués. Le premier escadron, commandé par le capitaine en premier Ludechowski, avait, conîme capitaine en second, Skarzynski; comme lieutenants, Favre et Sawicki, et comme sous-lieutenant, Bielinski. Le second escadron, commandé par le capitaine Wern, avait pour capitaine en second Zarembecki ; pour lieutenants, Bernelle et Rockicki, et pour sous-lieutenant, Dreux.

Les Polonais avaient presque tous servi dans leur pays et étaient des cavaliers accomplis. FéUx Sawicki, né le 7 mai 1810 (2), avait été volontaire au P' lanciers russes en 1827 ; sous-officier au 3' lanciers polonais en mai 1829, il y était devenu sous-lieutenant le 25 septembre 1831. Il avait été admis à la légion comme sous-lieutenant à la suite le 20 septembre 1832, était passé au service d'Espagne et avait été promu lieutenant le 20 octobre 1835 (3).

(1) D'Ortasini, qui donne ces détails, ajoute des réflexions qui montrent la sympathie dont jouissaient alors les Polonais : a Pauvre aigle blanc ! Il semble qu'il ne lui soit plus permis de flotter dans les airs, car le drarpeau, quoique traraillé à Pampelune, d'une manière brillante, ne put être retiré, parce qu'on ne put le payer : les avances de Bernelle ne couvraient pas la moitié du prix flxé. Il est enfoui maintotiant dans le tiroir d'un brodeur. Plaise à Dieu que la force de l'oiseau innocent et hardi s'augmente bientôt, afln qu'il puisse sortir, non seulement de la boutique de l'ouvrier espagnol, mais encore du tiroir de Nicolas I**^! Puissé-je lui donner les ailes de mon espérance! n L^ Espagne constitutionnelle, p. 324.

(2) A KamienhOy disent les pièces de son dossier.

(3) Sawicki avait été décoré de Saint-Ferdinand, le 24 mars 1836. Il fut blessé d'un coup de lance à la cuisse gauche le 5 juin 1837 à Ocafia, puis d'un coup de feu à Yillafranoa le 2 janvier 1838. Après le licenciement de la légion à la fin do 1838, Sawicki revint en France ; il fut affecté à la nouvelle légion comme sous-lieutenant le 31 mars 1839, fut blessé d'un coup de feu à la main gauche, avec perte du médius, à Egris, près de Mascara, le 15 avril 1842, et nommé lieute<nant le 19 mai. Il devint capitaine en 1847, fut dét'oré en 1862, et ne quitta l'Algérie que pour faire avec la légion la campagne d'Orient en 1854. Atteint de surdité et de douleurs rhumatismales, il fut obligé de prendre sa retraite en 1855. En octobre 1 894, il écrivit de Toulouse au Ministre pour lui réclamer son brevet d'officier polonais, qu'il avait envoyé jadis pour être admis à la légion, et satisfaction lui fut donnée. A. A. G., doGsier Sawicki.

l'apogée de la division auxiliaire française 189

Le capitaine Joseph Wern, né le 14 mars 1809 (1), était entré comme volontaire au 3* lanciers le 1" août 1824, et avait été envoyé comme élève à l'Ecole des sous-officiers en octobre 1826 ; sous-lieutenant au 3* régiment de lanciers polonais le 14 décembre 1830, lieutenant au mois d'août suivant, il avait fait la campagne de 1830-1831 contre les Russes. Admis à la légion étrangère comme lieutenant à la suite le 10 octobre 1832, il y fut nonuné lieutenant le 27 mars 1834 et capitaine le 22 juillet 1835 ; passé au service de l'Espagne, il fut affecté au commandement du 2* escadron de lanciers le 1" mai 1836 (2).

I/officier qui le secondait à la tête de cet escadron, le capitaine Charles-François Zarembecki de Zaremba, était né le 3 janvier 1803 à Sokolow (3) . Soldat en juillet 1823 au 3* régiment de lanciers polonais, sergent le 11 novembre suivant, sergent-major le 1" octobre 1820, porte-enseigne le 11 octobre 1830, il passa sous-lieutenant au 10* régiment de lanciers polonais le 30 décembre 1830, puis lieutenant le 25 septembre 1831 ; il fit pendant ces deux années la campagne contre les Russes, fut blessé d'un coup de lance à la poitrine, et décoré de la croix d'or de Pologne. Admis à la légion comme lieutenant à la suite le 10 août 1832, titularisé le 27 mars 1834, il passa au service d'Espagne, y devint capitaine le 11 janvier 1836, et fut affecté aux lanciers le V avril 1836 (4).

D'autres Polonais vinrent de France, à l'exemple des chefs

(1) A Fzczuczynie (sic), dit une pièce de son dossier.

(2) II devint capitaine de voltigeurs le l**^ juillet 1837^ puis démissionna du service d'Espagne le 28 octobre suivant et revint en France. Affecté comme capitaine à la nouvelle légion le 9 février 1838, il fut décoré Tannée suivante, resta en Afrique jusqu'en 1842, puis démissionna pour rentrer dans sa patrie. A. A. G,, dossier Wern.

(3) A Sokoro, selon son dossier. Peut-être s*agit-il de Sokolow.

(4) H devint par la suite capitaine adjudant-major le l®*" août 1830, fut blesaé d*un coup de feu à la hanche et décoré de l'ordre de Saint-Ferdinaiid. Après le licenciement, il fut affecté en septembre 1839 à la nouvelle légion étrangère comme lieutenant, passa capitaine en 1842, ne quitta l'Algérie qu'en 1854 pour faire la campagne d'Orient et fut proposé pour la retraite en raison de ses infirmités au mois d'octobre 1854. Admis sur sa demande à Thôtel des Invalides en décembre. 1882, il y mourut le 12 mara 1883. A. A, G., dossier Zarembecki de Zaremba.

d'escadrons Henri Kraiewski, Michel Horain, et du sousiieutenanl Bielinski ; c'est ainsi que le 12 juin 1836 étaient déjà arrivés, munis d'une autorisation délivrée par l'ambassadeur d'Espagne à Paris, les capitaines Przyluski, Skarzynski, Woroniewski, Nalencz Borzewski, le lieutenant Pongowski, le sous-lieulcnant Cieciszovvski. Ces officiers furent aussitôt compris dans les cadres des lanciers, de sorte que l'organisation du troisième escadron put être commencée (1).

A la même date, Bemelle envoyait au Ministre les noms de douze autres officiers polonais qui avaient demandé à servir à la légion, et il insistait pour qu'ils fussent envoyés en Espagne le plus tôt possible : c'étaient les capitaines Pogonowski, Brzozowski, Vincent Ujardowski ; les lieutenants Louis Swidrinski, Henri Poninski, Bronislas Stadnicki ; les sous-lieutenants Piwowarski, Jérôme Nierabilowski, Maurice Millier, Antoine Wodrynski, Eustache Twardukowski et Titlenbronn. Bernelle espérait constituer grâce à eux les cadres des trois derniers escadrons de lanciers ; cependant les capitaines Pogonowski, du génie, et Brzozowski, de l'ar tillerie, devaient être employés dans leur arme respective (2).

Au ministère de la guerre à Paris, les lettres de réfugiés de tous grades affluèrent ; depuis le début de mai jusqu'au milieu d'août, des demandes pressantes arrivèrent de tous les points de la France. Le maréchal de camp J. Bem, le colonel Félix Breanski, le lieutenant-colonel J. Fiedkowski, membre de ia Légion d'honneur, et son fils lieutenant, les majors Tyszka et Pierre Przezdziecki ; les capitaines Hippolyte Biscupski, Michel Snieckowski, François Kowalski el François Kobylinski ; les lieutenants Jean Furkul, Napoléon- Pierre Lipka ; les sous-lieutenants François et Richard Kiersnov^ski, Eustache Morstin, Julien Ostrowski, Antoine Przepalkowski ; les sous-lieutenants d'artillerie Maurice Po-

(1) Bpmollo au Ministre de la guerre, de Pampelune, 12 juin 1836. A. H. G., AfF. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original) j état nominatif signé par Bernelle, de Pampf^lune, 11 juin 1836 (original), pièce n° 32.

(2) Même lettre de Bernelle : état nominatif signé par Bernelle^ de Pampelune^ 12 juin 1836 (original), pièce n^ 33.

l'apogée de la division auxiliaire française 191

focky et Joseph Pyszynski, exprimèrent leur vif désir d'élre admis à la légion. Tous étaient Polonais (1).

D'autres officiers étrangers réfugiés en France adressèrent la même demande au Minisire : tels le major skrde Nicolas- Joseph Liberl et le sous-lieulenant espagnol Victor Toledo ; tel encore le Français Datas, qui, jadis lieutenant au 8* léger, avait répondu en 1831 à Tappel du gouvernement belge et du maréchal Gérard, et avait passé au service de la Belgique : devenu capitaine de grenadiers au 5* de ligne belge, il manifestait Tintention de rentrer par la légion dans l'armée française (2).

Ces demandes trop nombreuses ne purent pas, pour la plupart, recevoir de suite favorable. Mais Louis-Philippe voulut du moins manifester Tinlérêt qu'il portait aux lanciers polonais par une mesure spéciale : il décida, le 15 juillet, que les corps de cavalerie les plus voisins des Pyrénées fourniraient immédiatement trois cents chevaux qui seraient envoyés à Pau et qui seraient mis, équipés et harnachés, à la disposition du général Bernelle (3).

La formation des lanciers polonais faisait partie d'un plan de réorganisation de la légion que Bernelle avait mûrement étudié et qu'il prenait soin d'exposer au maréchal Maison, Ministre de la guerre. Comme la France paraissait disposée à envoyer de nouveaux renforts au gouvernement constitutionnel espagnol et réunissait même à Pau une nouvelle légion (4), Bernelle pensait que Maison lui donnerait toutes facilités pour poursuivre l'exécution de ses projets.

Son intention était de doter la légion non seulement d'un corps de cavalerie « indispensable pour faciliter et rendre plus efficaces les opérations (5) », mais encore d'une batterie d'artillerie, d'une compagnie du génie, de compagnies de

(1) Lettres et demandes. A. E. G,, AS. d'Esp., carton 45 (originaux). Ces documents seraient très intéressants pour Thistorien qui étudierait Texode et la destinée des Polonais en France.

(2) Lettres et demandes. A. H. G., AflF. d'Esp., carton 4o (originaux).

(3) Note à Tencre rouge établie au cabinet du Ministre de la guerre, le 15 juillet 1836. A. E. (?., Aff. d'Esp., carton 45.

(4) I>es détails seront donnés sur cette nouvelle légion au chapitre suivant.

(5) Bernelle au Ministre, du quartier général de Pampelune, 28 mai 1S36 (original). A. E. G., AS. d'Esp.. carton 44.

192 LA lÉGIOX ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE

dépôt destinées à recueillir les hommes blessés ou fatigués et à instruire les recrues, et d une compagnie d*ambulance ; il aurait ainsi sous la main une véritable « division » comprenant les différentes armes et pouvant agir et manœuvrer par ses seuls moyens en toutes circonstances.

A la fin de mai, la batterie était déjà organisée ; elle se composait de six pièces d'artillerie de montagne et était servie moitié par des légionnaires et moitié par des canonniers espagnols ; ces derniers devaient rentrer dans leurs corps aussitôt que Bernelle aurait assez d'hommes à Teffectif. Elle allait être renforcée de six obusiers de montagne que, sur la demande de Bernelle, le gouvernement français avait cédés à l'Espagne pour être employés dans la légion ; enfin une batterie de campagne devait être affectée à la légion (1).

Les officiers placés à cette batterie étaient le lieutenant Roussel et le sous-lieutenant Reilk.

Jacques Roussel, né à Antibes le 10 mars 1808, s'était engagé en 1826 au P' régiment d'artillerie à pied ; nommé caporal fourrier le 26 mai 1827, sergent fourrier le 26 mai 1828, sergent le P' novembre suivant, et sergent-major le 13 août 1829, il était passé au 1*' régiment d'artillerie comme maréchal des logis chef le 20 mai 1830 ; le 27 août suivant, il avait été cassé de son grade par le lieulenant général Tirlel et renvoyé dans ses foyers en congé d'un an ; revenu au 11* régiment d'artillerie comme maréchal des logis le 19 juillet 1832, il avait reçu à nouveau le grade de maréchal des logis chef le 11 décembre 1832 et était devenu sergent-major à la 2* compagnie de canonniers gardes-côtes d'Afrique le 1" décembre 1834.

Lors de la cession de la légion à l'Espagne, il avait demandé à être affecté à ce corps, y était passé avec le grade de sergent-major le 21 juillet 1835 et y avait reçu le lendemain même le grade de sous-lieutenant. Il s'était distingué dès le milieu de septembre, en conduisant, malgré le feu de l'ennemi, les travaux de cheminement au pied du châteaufort de Guimera en Catalogne ; cité le 25 septembre à l'ordre de la division et promu sous-lieulenànt de grenadiers, il avait été nommé, dès le V janvier 1836, sous-lieutenant d'ar-

(1) Bernelle au Ministre, 28 mai 1836, lettre citée.

l'apogée de la division auxiliaire française 193

tillerie, puis lieutenant de 1" classe, le 13 janvier. Depuis lors, il avait pris part au combat de TArlaban les 16 et 17 jan-

bt eaplUlDt 4'a»tilltrlt ROOSSET. (D*apriâ an {orlrait communique [ar le lieutenant colonel Rousset, son (Ils.)

vrier et à celui de Tirapegui le 26 avril, enfin à rengagement de Viscarret, le 17 mai (1).

(1) A, A. G., dossier J. Rousset.

Légion étrangère. 13

Son auxiliaire dévoué n'avait pas moins d'énergie et de bravoure que lui-même. François Reilk était né le 15 septembre 1791 à Kemnacht, en Bavière, et s'était engagé comme soldai à la légion en avril 1833, à Strasbourg ; il était devenu grenadier le 10 octobre 1833, caporal de grenadiers le 1" janvier 1834, et sergent le 1" mai suivant. Passé au service d'Espagne avec la légion, il avait été nommé sousliculenant le 26 octobre 1835 et sous-lieutenant d'artillerie le 8 mars 1836 (1).

Reilk fut, dans la suite, l'ami de d'Orlasini, dont il fil la connaissance au quartier général du comte de Luchana, à Logroîlo; l'officier espagnol raconte les raisons de leur intimité en des termes colorés qui donnent une idée des distractions que pouvaient rechercher les officiers constitutionnels en campagne : « Je me bai d'autant plus étroitement avec lui, écrivit-il plus tard, qu'il était le seul, dans toute l'armée du Nord, qui sût bien jouer aux échecs. L'industrie espagnole ne nous fournissant pas les figures, nous en fîmes nousmêmes, au moyen de branches de vigne et de morceaux de plomb. Enfermés dans une chambre exposée aux quatre vents, à la manière castillane, chauffée par un misérable brasero et éclairée par une lampe de campagne, nous avons passé ensemble la plupart des soirées de l'hiver dernier ; nous n'avions d'autre compagnie que le vigilant Pipi, petit chien favori de Reilk qui, couché sur un manteau de prêtre, trophée enlevé à l'église de Retuerla, regardait de ses yeux prudents les mouvements de nos pions, qui lui rappelaient sans doute les batailles auxquelles il avait assisté, comme son maître, mais qui ne lui faisaient pas entendre l'épouvantable vacarme du canon, pour lequel il avait une antipathie bien prononcée (2). »

D'Ortasini connaissait donc beaucoup Reilk ; il raconte qu'il avait « suivi Napoléon dans la plupart de ses campagnes », sans que celle assertion puisse être confirmée par des pièces officielles; mais il donne du moins de cet officier un portrait qui a toutes chances d'être exact : « Il joignait à

(1) A. A. G.j Reg. matric, troupe, log. étrangère iiouv., t. V, n» 4824.

(2) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutiorùielle, p. 322-323.

l'apogée de la division auxiliaire française 195

une bravoure à loule épreuve le sang-froid, devant le feu, le plus étonnant que j'aie jamais rencontré. C'était en outre un honnête I^oinme, ami sincère, aimable dans ses manières, sans orgueil et sans prétentions. Honoré de ses chefs, il était adoré de ses soldats et plus d'une fois ce fut à lui qu'on dut le succès des armes de la légion; le souvenir des positions dangereuses d'où sa sagacité tira si souvent la batterie sera à jamais gravé dans la mémoire de ses fidèles compagnons (1). »

Le but des Carlistes était toujours de traverser la ligne occupée par la légion, pour aller châtier les paysans des vallées qui s'étaient ralliés à la cause de la Reine. Bernelle apprit, le 16 mai, qu'ils devaient se diriger vers Burguete ; aussi quitta-t-il le lendemain Zubiri avec 4 bataillons, 4 pièces de canon et 70 lanciers polonais pour marcher dans cette direction ; les Carlistes, surpris au passage d'un gué près de Viscarrel, prirent la fuite ; mais ils purent néanmoins brûler une trentaine de maisons à Garralda ; le colonel Iriarte parvint à leur reprendre une partie du bétail qu'ils avaient enlevé dans ce village (2).

Pendant le mois de juin, les Carlistes ne renouvelèrent pas leurs tentatives contre la ligne ; ce ne fut que vers la fin du mois qu'ils attaquèrent les postes fortifiés autour de Larrasoana ; ils furent repoussés dans les journées des 24, 26 et 27 juin (3).

Le gouvernement espagnol songeait à donner une nouvelle organisation aux forces qui opéraient dans la Navarre et les Provinces Basques ; elles devaient constituer une seule armée, l'armée d'opérations du Nord, qui comprendrait trois corps et autant de divisions de réserve. Le 1" corps était le corps de la droite ou de Navarre; le 2* corps, le corps du centre ou d'Alava ; le 3^ corps, le corps de gauche ou de la côte de Cantabrie ; les trois divisions de réserve étaient appelées respectivement : de la droite ou de Las Riojas ; du

(1) Guido d'Ortasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 322.

(2) Rapport de Bernelle au vice-roi baron de Meer, de Burguete, 17 mai 1836 (''niprimé). — Bernelle à Harispe, de Burguete, 18 mai (copie).

(3) Bernelle au Ministre de la guerre, de Pampelune, 1" juillet 1836. A. E. (t., Aff. d'Esp., carton 44 (original).

LA XÉGION ÉTSANGÈltE EN ESPAGNE

centre ou de Burgos et de Soria ; de la gauche ou de Merindad des Incarlaciones et de la province de Santander (1).

Dès la fin de mai, Bemelle avait été choisi pour cpmmander le corps de Navarre, qui devait compter plus de 8.000 honunes. La légion en faisait partie presque tout entière : quatre de ses bataillons concouraient, en effet, à la formation du corps ; de plus, les deux bataillons qu'elle devait laisser dans la vallée de Roncevaux, pour garder les communications avec la France, lui fournissaient eux-mêmes quatre compagnies, ce qui portait l'effectif à 2,400 légionnaires. Le corps d'opérations devait comprendre, en outre, 250 cavaliers, 4 bataillons espagnols de LOOO hommes chacun, 2 compagnies de sapeurs du génie espagnols, 12 pièces de montagne servies par 120 hommes, et les 900 hommes, infanterie et cavalerie, du corps dlriarte (2).

Au début de juillet, la légion n'avait pas encore quitté la ligne de Parapelune aux Pyrénées loi-sque Bernelle reçut, le 3, de Cordova, Tordre de la porter au sud de Pampelune ; ce mouvement était destiné à surveiller les Carlistes, qui paraissaient vouloir se diriger sur TArga en passant par Estella.

Ce fut au contraire vers le nord que l'attaque se produisit ; le 4, le brigadier de Clonard se trouva aux prises, près de Zubiri, avec des forces ennemies considérables; il n'avait avec lui que deux bataillons espagnols de la garde et de Bourbon, et luttait désespérément lorsque Bernelle arriva avec les 1*' et 2* bataillons de la légion ; les soldats espagnols accueillirent les légionnaires par des vivats ; toutes les troupes réunies donnèrent l'assaut à la position boisée qu'occupaient les Carlistes et s'en emparèrent après avoir infligé à l'ennemi des pertes sensibles (3).

(1) Organisation de Varmée du Nord, en huit articles (signée Mendei Vigo). .4. H. O., Aff. d'Ësp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 28 juiUet 1836).

(2) Bernelle à Harispe, de Pampelune, 20 mai 1896. A. H. G., Aff. d'Ésp., carton 17 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre^ du 2 juin).

(3) Letti*e de Bernelle à Cordora, de Zubiri, 5 juillet 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (copie). — Cf. rapport de Bernelle, de Pampelune, 5 août 1S30. A. fl. G. y Aff. d'Esp., carton 44 (original).

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