LE DÉPART DE BEBNELLE
ce corps de près. Von Rosen, Tancien fourrier, raconte qu'elle accompagnait la troupe, tantôt montant à cheval à califourchon, vêtue en homme, tantôt dans une voiture attelée par des mules et entourée d'un groupe de sapeurs de la garde du corps ; il reconnaît qu'elle n'abandonnait pas la légion dans les occasions dangereuses et qu'elle s'exposa souvent ainsi aux balles des Carlistes. « La faiblesse du général, ajoute-t-il, se laissant conduire même dans les circonstances graves par cette femme, n'était pas sans avoir souvent une influence nuisible. M"* Bernelle avait très mauvaise réputation, surtout auprès des soldats qui, lorsqu'elle se montrait dans la suite du général, ceinturée d'une écharpe d'aide de camp, se moquaient d'elle tout haut et lui d(Hinaient parfois des surnoms très inconvenants (1) ». Les Espagnols la désignaient en effet par un sobriquet très grossier, tandis que la plupart des légionnaires lui donnaient des surnoms plus galants : « Isabelle III, reine de la légion, comtesse de Larrasoafta (2) ».
Officiers et soldats accusaient d'ailleurs M"* Bernelle de distribuer l'avancement selon son caprice, et parmi eux circulait un épigramme dont les premiers vers étaient :
Madame Bernelle avait ordonné
Que chaque joli garçon soit galonné (3).
C'est à elle qu'on attribuait les choix que le général avait faits pour son état-major; c'est son influence qu'on voyait dans certaines punitions ou dans certaines disgrâces.
Il faut sans aucun doute faire la part de l'exagération, et ' tenir compte de l'esprit de dénigrement ou de moquerie qui règne facilement dans les corps de troupe ; mais la réputation de M°* Bernelle était si bien établie que d'Ortasini put écrire plus tard sur elle une page confirmant exactement les souvenirs de Rosen :
« Les légionnaires, disait-il, qui à raison de leur malheur et de leur isolement se moquent si facilement de tout ce qui prête au ridicule, parce qu'ils ne craignent rien et qu'ils
(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanierty p. 42.
(2) Ihid.
(3) Ihid., p. 43.
Légion étrangère.
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eepèrenl peu, firent de M"* Bernelle le sujet de leurs badinages et de leurs plaisanteries sans fin. Son mari avait la faiblesse de l'adorer pour son esprit et de lui passer tout pour celte raison. Au conunencement, il n'y avait peut être que le chef de l'état-major seul qui connût les secrets de l'âme de Mme Bernelle ; mais elle sortit bientôt de plus en plus, à mesure que la position précaire des troupes augmeniait, de toutes les limites de la prudence et de la décence, avec une telle hardiesse que sa conduite scandalisa l'armée. Toujours à cheval ou dans une petite charrette au milieu des colonnes, déguisée en homme, elle se rendit si ridicule aux soldats qu'ils ne l'appelaient plus qu'Isabelle III ou la princesse de Navarre.
» Son arrogance fit faiblir le général qui, surtout dans les derniers temps, fit des nominations au gré de sa femme ; s'entoura, dans son étal-major, d'individus qui n'avaient d'autre mérite qu'une belle jambe ou un petit nez bien taillé, une paire d'yeux pénétrants, ou bien encore une couleur de cheveux qui donnait envie de les baiser. M"' Bernelle dicta -même des punitions et on gardera longtemps le souvenir d'une scène où, renversée de sa charrette avec sa femme de chambre par la maladresse d'un sapeur, elle se releva de terre furieuse (pendant que sa suivante se trouvait retournée les jambes en lair et demandait, par ses entrechats, du secours au ciel pour sortir d'une position où le haut de son COITES se trouvait pris entre deux caisses), et s'écria d'une voix de tonnerre contre son conducteur : « Huit jours de >^ salle de police ! » Elle fit exécuter cet ordre sur-le-champ par le premier officier qu'elle rencontra. Le général mit cependant le soldat en liberté.
» Une avarice à faire pitié régnait dans la maison de Bernelle et peu s'en fallait que sa femme ne lui fixât le nombre de boulets qu'on devait tirer, afin d'avoir un surplus qu'elle pût hacher en pâtés. Un habile écrivain remplirait sans peine de ses sottises un volume in-quarto (1). »
Même si les racontars qui avaient cours n'étaient pas exacts, il est bon de les connaître pour comprendre le tort
(1) Guido d'Oriasini, l'Espagne constitutionnelle, p. 32(>-326.
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ue M"* Bernelle avait pu faire au général dans lesprit de )us. C'est l'intervention directe ou déguisée de celte femme ans les affaires de la légion qui avait indisposé Conrad con- 'e Bernelle ; la différence du caractère des deux chefs et la 3nfusion de leurs pouvoirs avaient développé leur antipathie mtuelle. Dans cette rivalité que les légionnaires avaient evinée, ils avaient plutôt pris le parti de Conrad, qui jouisait auprès d'eux d'une grande popularité. Toutes ces raisons avaient créé dans la légion un courant 'hostilité contre Bernelle. L'officier et le soldat reconnaisaient les qualités de leur général, qui savait les diriger avec Lirelé et décision et les récompenser largement après la ictoire : mais ils lui gardaient rancune de ce qu'il avait ûssé prendre une trop grande place à M°* Bernelle et une 'op petite à Conrad. Beaucoup de légionnaires n'avaient pas ardonné à leur général le départ du chef aimé entre tous n'était pour eux Conrad, et ne perdaient aucune occasion
0 manifester leur mécontentement.
Les inimitiés que s'était attirées Bernelle étaient injustiées : le général avait une très sincère affection pour ceux u'il commandait, et s'il fut amené à donner sa démission, 'est précisément parce qu'il défendit avec ardeur les intérêts e la légion et qu'il ne voulut pas se contenter pour Ue de vagues promesses. Ses deux grands soucis étaient 'assurer le recrutement régulier de sa division en France et e maintenir les droits dans l'armée française des militaires DUS ses ordres. Depuis le 15 avril, il avait signalé dans resque toutes ses lettres au Ministre et au général Harispe on besoin de renforts : il se plaignait de ce que la nouvelle îgion étrangère qu'on réunissait à Pau, au lieu de lui cire itile, nuisît au recrutement de celle qui se battait en Espane (1). Harispe devait être agacé par ces demandes contiuelles, qu'il ne pouvait satisfaire sans ordre du Ministre.
1 était d'ailleurs personnellement en assez mauvais termes vec Bernelle : Conrad avait dû le desservir auprès de lui, t les légionnaires licenciés faisaient peu d'éloges de leur ncien général à cause de sa durcie.
(1) Note établie au ministère de la guerre relative au gén^r î1 Bernollo août 1836). A. A, G., dossier B?rn?lle.
Une correspondance relative au remplacement de Conr contribua d'ailleui's à envenimer les rapports déjà aigi entre Harispe et Bernelle. Harispe proposa à Bernelle, d le 1" mai 1836, de lui envoyer le lieutenant-colonel Jos pour commander la légion en second. Josse était un offic des mieux notés : sous-lieutenant en 1809, il avait fait campagnes de l'Empire de 1809 à 1815, avait mérité la en en 1813, et avait reçu un coup de feu à Fleurus le 16 ju 1815 ; chef de bataillon en 1823, il avait été nommé lieu nant-colonel du 48* le 21 mars 1835, et avait été appré aussitôt par Harispe comme un officier « instruit, destine commander un régiment avec distinction (1) ». Berm accepta avec joie cette nomination et écrivit à Harispe i lettre pleine de paroles conciliantes : « Je recevrai avec e pressement à votre recommandation, lui disait-il, non sei ment M. le lieutenant-colonel Josse, mais tout autre offic de votre main, persuadé du bon choix qui présidera à tou vos désignations et trop heureux de saisir toutes les oc sions de vous être agréable (2) » ; mais il lui faisait remarqi qu'il ne pouvait l'accepter qu'avec le grade de lieutena colonel dans l'armée française, pour ne pas avoir à ses cô un officier du même grade que lui et éviter tout conflit d' torité ; il promettait d'ailleui^s de le faire nommer colonel titre espagnol dès que la légion aurait eu occasion de connaître (3).
Au lieu de tenir compte de ces remarques, Harispe écr à la fois au général Alava en Espagne et au Ministre à Pa pour leur demander de faire passer Josse à la légion avec grade de colonel au titre espagnol ; il demandait au Minis (fue Josse fût considéré comme u en mission », afin de faire nommer dans Tannée colonel au titre français (4). B nelle fit compi>endre au général Harispe, en des termes f dignes, la faute de lact qu'il commettait ; il lui exposa que
(1) Note d'inspection d'Harispe en 1835. A. A, (?., dossier Josse.
(2) Bernelle à Harispe, de Larrasuana, 4 mai 1836. A, A. G., dos Josse.
(6) Ihid. et Bernelle au Ministre, de Larrasoafia, 4 mai 1886. A, A. dossier Josse.
(4) Harispe au Ministre^ de Bayonne, 9 mai 1836. A. A. (?., dosi