‹ La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839Chapitre 17 sur 106 · LK DÉPART DE BERNELLE · texte numérisé non relu

LK DÉPART DE BERNELLE

lace de colonel de la légion appartenait aux officiers du 3rps, et que les deux lieutenants-colonels Gros d'Avenas et lagnier ne pouvaient être ainsi lésés ; si le Ministre avait ommé Josse lieutenant-colonel à l'emploi de nouvelle créaon, lui-même serait resté le maître de choisir le plus digne ntre ses trois lieutenants-colonels et il était décidé, ainsi u'il l'avait laissé entendre, à désigner Josse comme colonel, lais il estimait que cet officier avait fait preuve d' « indisrétion » en exigeant de l'avancement pour entrer à la légion, lors qu'aucun officier supérieur du corps n'en avait obtenu u moment de la cession à l'Espagne. Bernelle s'opposait leltement à l'admission de Josse comme colonel et s'en excuail auprès d'Harispe en ces termes : « Je ne puis trop vous exprimer, mon Général, combien je suis peiné de me trouver lans l'obligation, par ma position de chef de corps équitable ît de défenseur naturel des droits de mes subordonnés, d'être l'un autre avis que vous (1) ».

Harispe fut amené à demander au Ministre l'annulation le l'ordre qui avait mis Josse à la disposition de Bernelle (2) ; •>a lettre montrait sans détours son mécontentement et le Vlinistre dut lui faire observer que le colonel Bernelle était peu répréhensible, étant données les phrases très claires de ses lettres antérieures (3).

Harispe ne pardonna pas à Beniclle une attitude qui était cependant tout à son éloge ; il lui garda rancune de l'avoir mis dans une situation fausse vis-à-vis du lieutenant-colonel Josse (4) et de lui avoir attiré des remarques du Minis-

fl) Bernelle à Harispe, de Pampelune, 23 mai 1836. A. A. G,, dossier Josse.

(2) Harispe au Ministre, de Bayonne, 12 juin 1836. A. A, (?., dossier Josse.

(3) Le Ministre à Harispe, de Paris, 25 juin 1836 (minute). A, A. G., dossier Josse.

(4) Charles-Emile Josse, né à Paris le 27 avril 1790, entré à TEcole militaire de Fontainebleau le 28 avril 1808 et sous-lieutenant le 27 août 1809, lieutenant en 1811, capitaine en 1813, chef de bataillon en 1823, avait été nommé, comme on Va vu, lieutenant-colonel en 1835. Il ne fut pas envoyé en Espagne, à la suite des observations faites par Bernelle; inais lorsque ce dernier eut été remplacé par Lebeau, il fut mis à la tête du corps auxiliaire à Pau, en août 1836; il déploya beaucoup de zèle dans r organisation du corps, puis dans son licenciement. Le 7 mars 1838, il fut nommé colonel du 61« de ligne et mérita les meilleures notes d'ins-

Ire. Aussi ne négligea-l-il dès lors aucune occasion de di créditer en haut lieu le chef de la division auxiliaire frai çaise : il y réussit peu à peu (1).

Bernelle, qui se trouvait ainsi en (ace d'un parti hosli assez nombreux, eut en outre la maladresse de froisser su cessivement le maréchal Maison, ministre de la guerre, et général Alava, ambassadeur d'Espagne à Paris.

Il écrivit le 14 juillet au Ministre une lettre dans laquel il exposait non pas des griefs personnels, mais ceux de légion, officiers et soldats, contre le gouvernement françai Les motifs du mécontentement des légionnaires, formuh en termes parfois fort vifs, constituaient un véritable réqu sitoire. Bernelle se plaignait : de la réintégration immédial dans l'armée française des officiers qui avaient refusé c suivre la légion lors de son dépari d'Alger ou qui l'avaiei abandonnée depuis ; de l'indifférence du gouvernement l'égard des prisonniers français massacrés par les Carlistes du refus d'accorder aux officiers et soldats l'avancement i les récompenses demandées pour eux ; de l'absence des m< sures pour le recrutement en France de la légion ; du défai de concours officiel auprès du gouvernement espagnol pou faire assurer la solde, la subsistance et l'entretien du corps de la non-répression de la contrebande carliste à la frontière Il concluait que la cause de la reine Isabelle paraissait êtr devenue indifférente au gouvernement français et qu'en c cas ni lui ni ses légionnaires n'avaient de raison de reste en Espagne. « J'ai regardé comme un devoir d'honneur ajoutait-il, autant envers le gouvernement du Roi qu'enver mes subordonnés, de m'exprimer avec toute la franchise d'ui vieux soldat. » Il terminait en disant que si le 15 août i n'avait pas pu connaître, directement ou indirectement, le: intentions du Roi, il se considérait comme autorisé à deman der son rappel (2).

poction du générai baron Gallvio. Mais il commençait à être usé et après avoir passe une année en congé de convalescence, il fut mis en non activité pour infiraiités le 12 octobre 1842; devenu presque aveug'e, i fut retraité le lô mai 1847. A. A. G., dossier Josse.

(1) Note établie au ministère de la guerre relative au général Bernelle (août 1836).

(2) Bornplle au Ministre de la guerre, confident i f 11 c^ de Pampclune, 14 juillet 1836. À. A. G., carton : Légion étrangère.

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Quoique cette lettre ne fût pas très correcte dans son ton général, le Ministre répondit aussitôt à Bemelle en termes conciliants et modérés ; il lui montra que la réponse à tous les griefs se trouvait d une part dans le fait de la cession pleine et entière de la légion à l'Espagne, d'autre part dans les clauses imposées par le traité de la Quadruple Alliance : « Si, malgré les explications que je viens de vous donner, disait-il en terminant, vous persistiez à vouloir quitter le commandement de la légion étrangère pour rentrer en France, vous voudriez bien préalablement m'instruire de voire résolution définitive à cet égard, afin que j'avise aux moyens de confier ce corps à un autre chef, qui puisse le maintenir dans l'excellente voie où il est (1) ».

Avant même que celte réponse du Ministre lui fût parvenue, Bemelle écrivit une lettre tout aussi incorrecte au général Alava. Voici en quels termes peu diplomatiques il s'exprimait, le 25 juillet, au retour de l'expédition sur Estella : « Le refus formel que contient votre lettre de venir à mon secours dans un moment où je manque absolument de ressources pour assurer la solde de la troupe, joint au silence que gardent le gouvernement espagnol, le général en chef et le vice-roi de Navarre sur de pareilles demandes, excessivement pressantes, que je leur ai adressées depuis deux mois à ce sujet, m'ont déterminé à solliciter des deux gouvernements l'autorisation de rentrer en France ; malgré tout mon dévouement pour la cause constitutionnelle en Espagne et ma vive sympathie pour les intérêts du trône de S. M. la Reine Isabelle II, il m'est impossible de conserver plus longtemps un commandement dans lequel je ne trouve ni appui ni concours de la part du gouvernement et des hautes autorités, et lorsque les vivres, la solde et les autres moyens indispensables ne sont jamais assurés (2). » Bernelle terminait en disant que la responsabilité des événements retomberait sur les personnes qui, n'ayant eu aucun égard à ses demandes et à ses avertissements, lui avaient refusé leur concours.

(1) Le Ministre de la guerre à Bemelle, de Paris, 27 juillet 1836. A. A. G., carton : Légion étrangère.

(2) Le général Bemelle au général Alava, de Pampelune, 25 juillet 1836. A. Jî. G. y Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (copie signée par Alava).

La lettre de Bernelle était inspirée par des sentiments sincères de dévouement à l'Espagne ; mais elle était rédigée avec peu de tact, en des termes qui devaient éveiller la susceptibilité d un Espagnol ; elle froissa l'ambassadeur au point qu'il l'envoya au maréchal Maison, en se plaignant des expressions qu'elle contenait (1).

Déjà à ce moment, le remplacement de Bernelle était décidé. Harispe ne dissimulait pas la joie qu'il en éprouvait; mais il était d'avis de conserver beaucoup de ménagements vis-à-vis du chef de la légion ; il désirait assurer l'exécution de la mesure « avec tous les égards dus au colonel Bernelle et à la discipline qui veut toujours que le chef ne soit jamais déconsidéré aux yeux des soldats qu'il a dignement commandés (2) )).

Harispe avait fait accepter par le Ministre son idée de remplacer à la tête de la division auxiliaire française Bernelle par Lebeau, et de donner le commandement de la légion au colonel Conrad, qui conduirait en Espagne les renforts français constitués à Pau.

Avant même que la démission de Bernelle fût officiellement acceptée par le gouvernement espagnol (3), Harispe avait tout préparé pour son remplacement. Le 6 août, Lebeau, auquel il avait proposé la place bientôt vacante, lui répondit qu'il acceptait (( sans conditions » : « J'irai servir en Espagne, lui répondit-il, avec un cœur toujours français, notre cause, Louis-Philippe et Sa Majesté Catholique (4). »

La nouvelle du remplacement de Bernelle provoqua quelques manifestations parmi les officiers qui lui étaient dévoués ; deux d'entre eux se rendirent à Bayonne auprès d'Harispe, porteurs de la démission de douze de leurs camarades. Harispe les renvoya en Espagne (5) ; il avait déjà

(1) Alava au maréchal Maison, 5 août 1836. A. H. G. y Aff. d'Esp., carton 45, liasse 2 (original).

(2) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 3 août 1836. A. A. G., dossier Bernelle.

(3) L'acceptation de la démission ne fut expédiée de Madrid à l'armée du Nord que lo 7 août. A. A, G., dossier Bernelle.

(4) Lebeau à Harispe, de Saint-Jean-Pied-de-Port, 6 août 1836. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 45, pièce 97 (copie).

(5) Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 8 août 1836 (dépêche télégraphique). A. A. G,, dossier Bernelle.

LE DÉPAHT DE BEBNSLLE

écrit à Bernelle pour lui demander de ne pas faire partager à ses subordonnés ses sentiments de mécontentement, et même d user de son influence auprès d'eux pour éviter tout désordre (1).

Bernelle était discipliné ; mais quand il apprit que c'était Conrad qui était désigné pour commander la légion, il ne cacha pas son étonnement, et se plaignit amèrement au général Harispe de se voir infliger cette « humiliation » ; il remit aussitôt le commandement de la légion au heutenantcolonel Gros d'Avenas, puis celui du corps d'opérations au brigadier comte de Clonard (2).

Ce n'est pas sans de sincères regrets que Bernelle abandonnait des troupes auxquelles il s'était entièrement dévoué ; sa tristesse était augmentée par son sentiment très vif de leur mauvaise situation et par son impuissance à faire partager ses appréhensions aux autorités françaises. A peine se permettait- il, avant de partir, d'exprimer une fois de plus ses craintes au général Harispe, en termes voilés : « Ne voulant pas m'exposer, écrivait-il, en donnant des avis sur la position de la légion et les suites qui pourraient en résulter, à voir ces avis, donnés dans l'intérêt du service, interprétés comme menaces qu'il n'est jamais entré dans mon caractère de faire (3), je m'abstiendrai de tous détails à ce sujet, laissant au temps le soin de faire connaître l'importance des avis dédaignés, et de prouver qu'en tout ma conduite a été irréprochable, ici comme ailleurs. »

Cependant, la haine de ses ennemis poursuivit Bernelle même après qu'il eut donné sa démission (4). Il fut obligé de fournir des explications sur sa sévérité envers les légion-

(1) Harispe à Bernelle, de Bayonne, 5 août 1836. A. A. G., dossier Bernelle Ccopie).

(2) Bernelle à Harispe, ûe Pampelune, 11 août 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 17 (original).

(3) Bernelle avait écrit au maréchal Maison, les 2 et 3 août, des lettres dans lesquelles Harispe crut voir, en les transmettant, des menaces déguisées, et au sujet desquelles il fit des obeervationâ à Bernelle. Harispe à Bernelle, de Bayonne, 5 août 1836. A, H, G., carton 45, liasse 1, pi^ce OTi (copie).

(4) Dans une dépêche qu'Harispe adressait le 8 août au Ministre, il lui disait: « Le colonel Lebeau va partir pour déjouer les intrigues du général qui cherche par tous les moyens à désorganiser la légion. » A. A. G. y dossier Bernelle.

naires ; il écrivit dans ce but le 20 août, de Pampelune, ai général Schramm, directeur du personnel au ministère ; i lui disait que son plus grand désir avait été de conserve) intacte la réputation de la division auxiliaire française « C'est par une sévérité dont les mauvais sujets seuls ont pi se plaindre, disait-il, que j'ai maintenu tout le temps 'de moi commandement une discipline qui a fait l'admiration dei chefs espagnols, dont j'ai été félicité et remercié plusieur fois par la Reine, dont vous m'avez vous-même témoign» votre satisfaction (1). » 11 ajoutait d'ailleurs que la punitioi des coups de canne, un des principaux griefs invoqués contr lui, était usitée dans l'armée espagnole à laquelle la légioi appartenait, et dans les légions angkise et portugaise (2).

Des accusations odieuses furent portées contre Bemelk on lui reprocha d'avoir autorisé le pillage et l'incendie dan ses expéditions, et même d'avoir dilapidé les fonds dont i avait eu la charge. Il dut, pour se justifier auprès du Minis tre, demander l'intervention écrite de Cordova et fourni copie de l'ordre qu'avait donné ce général de brûler le moissons en pays carliste (3) ; il put démontrer au duc d'Oi léans, dans deux audiences particulières, l'inanité des accu sations dont il était l'objet (4), et il obtint que le Ministre d la guerre d'Espagne certifiât par la voie diplomatique qu rien dans sa conduite ne pouvait entacher son honneur (5)

L'affection et l'estime de ses compagnons d'armes le sui virent dans sa retraite. Alors qu'il n'était déjà plus leur chel le 27 août, la veille de son départ, les officiers de lancier lui avaient offert la décoration de Pologne, en Taccompa gnant d'une lettre touchante : « Les officiers polonais, di saient-ils, viennent vous offrir de partager la seule chos qu'ils aient pu conserver intacte après la perte de leur patrie

(1) Berneîle au général Schramm, directeur du personnel au ministèn de Pampelune, 20 août 1836. A, A. G. y dossier Bernelle.

(2) Ihid,

(3) Cordova à Bernelle, 20 octobre 1836. A. A. G., dossier Bernelle (c< rie).

(4) Bernelle au général Schrajnm, de Paris, deux lettres du 21 octobr 1836. A. A, G,y dossier Bernelle.

(5) Lettre du Ministre de la guerre espagnol à Tcnvoyé extraordinair d'Espagne à Paris, le 7 novembre 1836. A. A, G., dossier Bernelle (tn duction certifiée confonne).

DigitizQd by

b« géoépal BEI^imiiE.

(D*aprè8 une photographie communiquée par le lleulenaat-colonel Bernelle, son petit- neveu.)

236 LA I.ÉGION ÉTBANGÈRE EN ESPAGNE

celte marque dislinctive d'honneur dont ils ont décoré leurs poitrines dans les jours de gloire de la malheureuse Pologne. Ils pensent que ce morceau de ruban ne peut être mieux placé que sur votre cœur (1) ». Plus tard, lorsqu'on novembre 1837 le Roi nomma Bernelle maréchal-de-camp au titre français, les officiers de la légion lui envoyèrent une adresse de félicitations dont les termes prouvent leur sincère attachement pour leur ancien chef : « Général, écrivaient-ils, en replaçant sur vos épaulettes les étoiles qui les décoraient lorsque vous marchiez à notre tête aux combats d'Arlaban, de Tirapegui, de Zubiri et d'Inigo, votre souvenir se sera sans doute reporté vers cette légion étrangère à laquelle, comme général, vous avez su procurer une part de gloire désormais inséparable de la vôtre. La légion ne peut pas vous oublier non plus, puisque l'époque de votre commandement fut pour elle la plus brillante et la plus heureuse, et que si, aujourd'hui réduite, mutilée, presque anéantie, elle a su conserver tous ses droits à l'estime générale, c'est qu'elle n'a perdu aucune de vos traditions, c'est qu'elle a constamment suivi le chemin que vous lui avez tracé (2). »

Il est fâcheux que des circonstances indépendantes de la valeur militaire de Bernelle l'aient ainsi amené à abandonner un commandement qu'il exerçait avec distinction. Les légionnaires perdaient en lui un chef un peu sévère peutêtre, mais très sûr, et les généraux espagnols devaient plus d'une fois regretter leur ancien camarade : « Il réunissait en sa personne, a écrit d'Ortasini, une grande expérience pratique, un coup d'œil clair et précis, beaucoup d'adresse dans les manœuvres et de sang-froid dans les dispositions d'une bataille. Il n'excellait pas seulement dans le maintien de la discipline ; c'était aussi un très bon tacticien, et si sa troupe servait d'exemple aux Espagnols par sa conduite, qualité qui manquait totalement à cette nation, il pouvait aussi rendre aux chefs christinos d'autres services éminenls (3). »

(1) Los officiers des lanciers polonais de la légion an général Bernelle, do Pampelune, 27 août 1836. pièce n» 42.

(2^ Les officiers de la légion à Bernelle, pièce n® 04. (3) Guido d'Ortasini, V Espagne conêtiUitionneUey p. 316.

LE DEPABT DE BEBXELLE

Les Iristes pressentiments qu'il exprimait à Harispe sur lavenir de la légion devaient se réaliser par la suite. La légion tomba dès lors, malgré sa conduite toujours digne et toujours héroïque, dans une situation de plus en plus malheureuse, sans que les efforts de ses chefs pussent la relever ; Bernelle eût été capable, plus que tout autre, de remédier au mal, autant par son autorité sur ses soldats et sa prudente habileté dans les combats que par son crédit auprès des gouvernements français et espagnol ; aussi, est-ce avec raison que d'Ortasini écrivait plus tard, aux jours où les débris du corps algérien ne pouvaient plus être utiles à la Reine : « Si Bernelle était resté au commandement en chef, et Conrad au commandement en second, la légion existerait encore, et ses baïonnettes brilleraient aujourd'hui comme alors pour la défense du trône constitutionnel (3). »

(1) Guido d'Ortasiniy VEspagne eonêtitutionnelle, p. 307.

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