CHAPITRE XII
LE GÉNÉRAL CONRAD
Sommaire. — Popularité de Conrad. — Sa familiarité avec les légionnaires. — Portrait physique de Conrad. — Der alte Fritz. — Qualités et défauts.
Misère et dénuement des légionnaires. — Plaintes de Conrad au Ministre de la guerre à Madxid et au général Harispe. — Manque d'approvisionnements dans les places. — Combat-réquisition d'Allo, le 21 décembre 1836; mort du sous-lieutenant Robin.
Efforts du gouvernement espagnol et du vice-roi de Navarre. — Impression du chef d'escadrons de Benilhes. — Il est d'avis de provoquer une solution relativement à l'état de la légion. — Un mot du vice-roi de Navarre. — Efforts de Conrad auprès des officiers et auprès des soldats. — H dépense sa fortune personnelle, et perd néanmoins peu à peu son prestige. — Lettre de Conrad au Ministre de la guerre espagnol. — Développement de l'insurrection carliste : quelques anecdotes. — Pétition des officiers de la légion aux Certes et à la Chambre française, le l*' janvier 1837. — Conrad maintient énergiquement la discipline. — Tentatives des Carlistes auprès des légionnaires. — Nécessité de secours à la légion.
Le général Conrad jouissait depuis longtemps, auprès des légionnaires, d'une immense popularité. Son origine alsacienne lui donnait un tour d'esprit qui plaisait particulièrement aux Allemands, nombreux à la légion, et il savait à Tocfcasion témoigner au troupier une affectueuse camaraderie. L'ancien fourrier von Rosen, qui l'appelle dans ses mémoires « le plus brave officier de la légion et l'ami des soldats », trace de lui un portrait qui fait comprendre les raisons de sa popularité :
« Conrad était un homme qui semblait fait exprès pour un corps comme notre légion ; connaissant presque toutes les langues, il pouvait s'entretenir avec chacun de nous et, sachant que rien ne gagne plus le simple soldat qu'une attitude bienveillante de son colonel, il ne laissait échapper aucune occasion de se montrer sous cet aspect. Il connaissait les traits saillants du caractère des Polonais, aussi bien que ceux
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des Allemands, des Italiens ou des Français ; lorsqu'il s'entretenait avec eux, il savait trouver le côté amusant des choses et lancer une plaisanterie populaire ou un « bon mot de troupier )> qui ne manquait jamais son effet. Il était en outre si bon physionomiste que du premier coup d'oeil il reconnaissait la nationalité de chacun. Aussi tous les soldais l'aimaient comme un père et le traitaient avec une certaine familiarité :
« 1^0 gehCs heule hin, Hcrr ObrisL ? » (Où va-t-on aujourd'hui, mon colonel?) lui demandaient les Allemands quand, au cours d'une longue marche, il passait à cheval au milieu de leurs rangs pour stimuler les hommes fatigués.
« — Gelt, dasch môgist wohl wisse, Du Dicker, répondait-il dans son patois alsacien ; hascht elwa geslern Abend zu viel Knôdeln gesse, dasch Du mûde bisi ? Marschir mer drufl, drûbe giebVs gule Wein, wohlleiler (Ah ! ah ! tu voudrais » bien le savoir, mon gros : tu as donc mangé trop de bou- » lettes, hier soir, que tu es fatigué? Marche toujours, tu » auras du bon vin, là-bas, et à bon marché !)
<( — IsVs auch gewisSy Herr Obrist ? (Est-ce bien sûr, mon » colonel), lui demandait franchement un autre.
« — //a, bei Gotty Jûnge^ marschir nur (Ah ! par Dieu ! » mon petit, marche toujours », disait-il en riant, tandis que, accompagné par les hurrahs des soldats, il s'en allait, au galop de son arabe blanc, qu'il avait amené d'Afrique.
« — Fate, laie, soldaio, quesla sera la buona polenla (Al- » Ions, allons, soldat ; il y aura ce soir de la bonne polenla (1) », criait-il un moment après à un Piémontais resté en arrière.
» Tandis que plus loin il montrait aux Polonais de la dobera wudka (2) (de la bonne eau-de-vie), il promettait aux Hollandais een gui soopchen (3) (une bonne petite soupe).
» Conrad aimait particulièrement les Allemands ; il éprouvait le plus grand plaisir à leur entendre chanter des chansons de leur pays ; souvent il leur en donnait l'ordre et parfois même il chantait avec eux (4). »
(1) La polenta est une bouillie à baae de farine de maïs.
(2) H faudrait écrire en français : dohra toodka. (8) Soopchen, diminutif de ioepy soupe.
(4) G. von Rosen, Bilder ans Spanien, p. 45 et 46.
L£ GÉNÉRAL CONBAD 263
Le portrait que von Rosen donne de Conrad au point de vue physique n'est pas moins intéressant : « C'était un petit homme aux épaules larges, d une cinquantaine d'années, à la figure allemande franchement jolie ; son attitude, ainsi que ses effets étaient vraiment militaires; il portait toute sa barbe, ce qui lui donnait une allure réellement martiale, et avait habituellement sur la tôle une petite calotte ronde de drap
Le généval COHRAD.
(Tué à BarlMstro, diaprés une gravure communiquée par le capitaine Conrad, son fils.)
rouge brodée d'or, sans visière, qu'il troquait à contre-cœur, les jours de fête seulement, contre le chapeau à trois cornes que Bernelle avait imposé comme coiffure à tous les officiers (1) ».
Un autre Allemand qui servit la cause constitutionnelle,.
(1) G. von Ro«en, BUder aus Spanien^ p. 46.
Hôkfen, donne aussi de Conrad un portrait fort intéressant : u II était petit de taille, écrit-il, et quoiqu'il fût trapu, son aspect général était plutôt celui d un liomme faible. Sa démarche était assez vive; ses vêtements flottaient négligemment sur son corps; il portait un chapeau militaire sans plumes, une large capote et des culottes rouges, un sabre léger qu'il laissait traîner, et tenait à la main une longue canne de jonc dont il ne se séparait jamais, même à cheval. Il paraissait avoir quarante ans et plus de la moitié de ses cheveux étaient déjà gris. Son visage était bien allemand : il avait le front haut, les yeux profondément enfoncés, le regard à la fois doux et énergique, la bouche ombragée par une forte moustache, le menton très proéminent. Son enthousiasme lentraînait souvent très en avant dans le combat, et pourtant il ne reçut d'autre blessure qu'une éraflure au pouce. Il avait l'habitude de monter un arabe blanc, que ses soldats considéraient comme aussi invulnérable que son maître (1). »
Ce cheval blanc aidait à faire reconnaître Conrad au milieu de la mêlée et tous les Espagnols, amis et ennemis, désignaient le colonel de la légion par les termes : el bravo del caballo blanco (2), le brave du cheval blanc. Les Allemands, qui constituaient le contingent de beaucoup le plus nombreux de la légion, l'appelaient familièrement entre eux der aile Frilz (3), le vieux Fritz.
Les qualités par lesquelles Conrad se distinguait étaient bien françaises : c'étaient une bravoure irréfléchie et téméraire, un désintéressement sans bornes et les sentiments les plus chevaleresques.
Si Conrad était brave, il n'avait peut-être pas cependant le coup d'œil et le sang-froid qui font le vrai général; il eût été mieux placé au second rang qu'au premier, il eût dû rester un conducteur d'hommes au lieu d'être transformé en stratège. Il ne connaissait qu'une tactique en face de Tenne-
(1) Wilhelm Stricker, Die Beutschen in Spanien und Portugal, Leipzig, 1850, p. 171-172. /
(2) c( Le brave du cheval blanc ». Notice historique sur le colonel Conradt Nice, 1S50, p. 15.
(8) c( Le vieux Fritz », comme nous dirions (( le père Fritz, le père Conrad ». Notice historique sur le colon-el C(*nradt p. 10.
LE GÉNiEAL CONRAD
mi : se jeter sur lui, et, s'il n*hésita jamais à risquer sa vie, il eut le tort de sacrifier inutilement, en bien des circonstances, celle de ses soldats. Il était trop discipliné pour imposer sa volonté à un gouvernement et pour obtenir des secours; là où Bernelle lui-même, malgré sa ténacité et ses instances, avait échoué, Conrad ne pouvait réussir. « Soldat dans toute Tacception du terme, a écrit d'Ortasini, il était d'une soumission sans bornes aux ordres de ses supérieurs et il pouvait, encore moins que Lebeau, montrer un front audacieux à la Reine, pour l'obliger à donner de force ce qu'il ne lui plaisait pas d'accorder de gré. Il était d'ailleurs trop galant pour cela ; car une de ses qualités agréables était sa courtoisie envers le beau sexe, ainsi que sa gaieté à table (1). »
Dans les premiers mois de son commandement, le général Conrad eut à utiliser surtout ses qualités morales. Il se trouva, en effet, aux prises avec les difficultés pratiques les plus graves.
La inisère et le dénuement augmentaient chaque jour dans les rangs de la légion. Non seulement la caisse du corps était vide et la solde ne pouvait plus être payée, mais encore les magasins étaient dépourvus de tous les effets d'habillement nécessaires. Conrad exposait à Harispe ses « tribulations » en termes naïfs et touchants, dans lesquels on devine toute la sincérité de l'affection qu'il portait à ses soldats: (c Je ne sais plus où donner de la tête lorsque ces malheureux, dont une portion se trouve à demi nue, me demandent des souliers, des chemises, des . pantalons et des capotes pour se préserver du froid, puisqu'on ne leur donne pas de quoi mettre à l'ordinaire pour s'acheter le pauvre petit cigare qui leur fait oublier une partie de leurs chagrins en lançant la fumée et en la voyant s'évaporer dans l'espace (2). »
L'intérêt que Conrad portait au soldat ne l'empêchait pas d'être impitoyable pour les coupables, et de maintenir la discipline avec une rigoureuse fermeté; la veille même du jour où il déplorait ainsi leur misère, il avait approuvé la peine prononcée par le conseil de guerre contre deux hom*
(1) Guido d'Ortasini. V Espagne constitutionnelle j p. 333-334.
(2) Conrad au général Auvray, de Pampelune, 22 novembre. A. H, Aff. d'Esp., carton 44 (copie signée par Oonrad).
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, mes : l'un avait été fusillé, Tautre envoyé aux galères pour
dix ans. « Demain, peut-être, ajoutait Conrad, je me verrai
' - encore obligé de faire exécuter une condamnation à mort »;
. et il était conduit à cette réflexion mélancolique : « Il esl
-^1 pénible de penser que, quoique nous ne tenions pas nos pro-
' ]à messes à ces braves gens, nous exigions d'eux qu'ils tiennent
a ^^ religieusement les leurs (1). »
> Une mesure tout à fait injuste consistait à garder malgré
]'*: eux sous les drapeaux les légionnaires qui avaient droit à
l leur congé. Ces militaires ne pouvaient partir faute d'ar-
gent : on avait interdit à Conrad d'exiger deux l'abandon -^ au corps de leur masse de linge et chaussure ; mais on ne
lui avait pas envoyé de fonds pour la leur rembourser ; d'autre part, le gouvernement espagnol avait défendu à son consul de Bayonne de leur payer une indenmité de route à leur arrivée. Ainsi les hommes libérables, ne recevant pas la somme nécessaire au trajet qu'ils avaient à accomplir, étaieni ij forcés de rester provisoirement au corps et de partager la
j misère de leurs camarades.
^ Conrad prit le parti d'exposer cette situation au Minis-
i; tre de la guerre à Madrid; il lui dépeignit en termes élo-
quents le dénuement de la légion : <c Beaucoup d'hommes, lui disait-il, sont sans chemises et sans souliers; beaucoup d'autres ont leurs capotes et leurs pantalons tellement en lambeaux qu'on les prendrait plutôt pour des mendiants que pour ces vieux et beaux soldats de la légion que l'on admi- ^ rait partout l'année dernière à leur arrivée en Espagne. Le
] dénuement est tel qu'un certain nombre d'hommes sont con-
traints de garder la chambre faute de souliers et de chemises, et que si je recevais un ordre de mouvement, un cinquième de mes bataillons au moins ne pourrait partir, et presque 1; tout le restant serait pieds nus au bout de deux jours de mar-
"^ che (2). »
!] L'existence de la légion paraissait donc être compromise
l si Ton ne prenait des mesures pour remédier au dénuement;
(1) Conrad à Auvray, 22 novembre 1836, lettre citée.
(2) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 24 norembre \^2Q, A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre de Conrad à Harispe, du 25 novembre).
u.iii
LE GÉNÉRAL CONBAD 267
mais Conrad estimait de plus que son honneur personnel était engagé, tant il avait pris son rôle à cœur; toute la fierté de son caractère apparaissait quand il écrivait au Ministre de la guerre à Madrid : <( C'est avec enthousiasme que je suis rentré en Espagne pour servir la cause à laquelle j'avais donné tant de preuves de dévouement l'année dernière; mes veilles, ma santé et ma vie sont toujours au service de Sa Majesté Catholique et de l'héroïque Espagne ; mais ma réputation militaire appartient à la France : elle est le seul héritage que je laisserai à mes enfants; et elle finirait infailliblement par être compromise aussi bien que la cause constitutionnelle pour laquelle la légion combat, si Votre Excellence n'avisait promptement au moyen de remédier à tant de maux (1). » En terminant, il priait d'ailleurs le Ministre « de ne voir, dans le langage énergique d'un homme de cœur, incapable de dissimuler la vérité, que le vif désir d'éviter une catastrophe funeste à la juste cause de Sa Majesté Catholique ».
Conrad tenait un langage aussi ferme au général Harispe; il lui montrait qu'il était urgent que les gouvernements des deux pays s'entendissent pour subvenir aux besoins de la légion. Sinon le corps risquait, à son avis, de se dissoudre ; une partie de ses hommes passerait dans les rangs carlistes, d'autres regagneraient la France, les meilleurs enfin seraient massacrés. De tels événements couvriraient de honte le chef qui aurait laissé le corps se désagréger, et Conrad ne pouvait supporter cette idée : « Si je suis prêt à tout sacrifier pour la défense de la cause de la Reine et de la nation espagnole, écrivait-il, je ne saurais me résoudre à sacrifier aussi ma réputation, dont je dois la conservation à mon pays et à ma famille (2). »
Pour obtenir des effets dont ses légionnaires avaient le besoin le plus urgent, Conrad dut se plier à des démarches sans nombre auprès du vice-roi de Navarre ; ce ne fut d'ailleurs qu'à la veille de partir pour une petite expédition, le 30 novembre, et après avoir offert sa démission, qu'il put
(1) Conrad au Ministre, à Madrid, 22 novembre 1836, lettre citée.
(2) Conrad à Harispe, de Pampelune, 26 novembre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
faire délivrer 1.000 paires de souliers et 500 chemises aux trois bataillons qui devaient marcher (1). Aussi, écrivait-il le 11 décembre au général Harispe : « Tout le monde est dégoûté au dernier point. Moi, je me suis endetté pour venir au secours de mes officiers et calmer mes soldats en leur faisant quelques petites largesses ; mais je suis au bout de mon crédit et ne sais plus où donner de la tête. Je sacrifierais volontiers ma vie ; mais je ne puis pas exposer plus longtemps ma réputation. Je vous prie donc en grâce, mon Général, de demander au gouvernement, puisqu'il ne veut rien faire pour nous, de me rappeler le plus promptement possible ; la place n'est plus tenable. Jusqu'à ce moment le prestige de ma popularité est parvenu à maintenir la discipline ; mais je m'aperçois qu'elle s'affaiblit tous les jours et que nous sommes à la veille d'une catastrophe (2). »
L'état d'esprit de la légion n'était d'ailleurs pas le seul sujet d'inquiétude de Conrad ; au point de vue militaire, le manque de ressources pouvait amener des catastrophes inattendues. Comme les approvisionnements avaient été consommés sur presque toute la ligne, les places ne se trouvaient plus en état de soutenir un siège; Pampelune elle-même n'aurait pas pu, selon l'avis de Conrad, résister plus de huit jours (3).
Pour remédier à la disette, Conrad prit la résolution, vers la fin de décembre, de se procurer aux dépens des Carlistes les vivres et l'argent qui lui manquaient; il espérait en même temps reconnaître les forces que l'ennemi pouvait lui opposer.
Le 21 décembre, à 4 heures du matin, il partit de Lerin avec toute la légion, et ^e porta sur AUo; il emmena avec lui les mulets de la brigade avec les sacs vides et pas d'autre bagage. Son intention très arrêtée était de s'engager le
(1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, l*' décembre 1836. A, H. 6?., Aff. d'Eap., carton 18 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 3 décembre 1836).
(2) Conrad à Harispe, de Pampelune, 11 décembre 1836, midi et demi. A. H, G. y ACF. d'Esp., cai-ton 18 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 13 décembre).
(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 25 novembre 1836. A. H. 0., Aff. d'Èsp., carton 44 (original).
LE 6ÉNÉBAL (X)NBAD
moins possible et d'exécuter une réquisition plutôt qu'une reconnaissance (1).
L'opération réussit fort bien. La colonne arriva à 7 heures et demie en vue d'AUo, bien qu'elle eût été égarée par un guide ; les Carlistes qui occupaient Allô avaient été mis en éveil par une de leurs patrouilles, et, grâce à l'erreur de direction, avaient eu le temps de se préparer à la résistance; mais ils abandonnèrent te village à l'approche des troupes de la Reine. Comme la réquisition exigeait quelques heures, Conrad se décida à s'emparer des positions qui dominaient AUo du côté de Dicastillo; il les fit attaquer et enlever par les P' et 4' bataillons de la légion et deux obusiers.
Malgré la concentration progressive des forces ennemies, qui comprirent bientôt huit bataillons et plus de 400 chevaux, le chargement du blé et de la farine put s'effectuer, et, à 11 heures, l'opération fut terminée. Conrad ordonna la retraite vers Lerin; il ramenait une soixantaine de sacs et il avait pris douze otages parmi les habitants d'AUo connus pour leurs opinions carlistes, afin de tirer d'eux une forte rançon et de pouvoir donner ainsi quelque solde à la troupe.
La retraite ne fut pas inquiétée au début; mais bientôt les Carlistes, enhardis par leur supériorité numérique, s'attaquèrent à l'arrière-garde de la légion. Conrad fit former ses bataillons en échiquier, et continua sa marche. Un de ses escadrons ayant voulu charger, sans tenir compte du nombre des cavaliers ennemis, fut ramené et poursuivi ; Conrad fit faire halle à îcs bataillons, les forma en carrés et put arrêter les Carlistes grâce au feu nourri de deux pièces et du dernier carré. La légion regagna Lerin sans avoir éprouvé d'autres pertes que 10 morts et 22 blessés ; parmi les morts, le brave sous-lieutenant Robin, venu avec le bataillon de Pau, fut regretté de tous (2).
Cette expédition pouvait permettre de distribuer des vivres pendant quelques jours et de payer une partie de l'arriéré
(1) Conrad au général de Clonard, de Lerin, 20 décembre 1836, pièce
(2) Conrad à Clanard, de Lerin, 20 décembre 1836, pibce n^ 52. — Conrad à Clonard, de Lerin, 21 décembre 1836, pièce n° 53. — Conrad à Clanard, de Lerin, 22 décembre 18^6, pièce n° 54. — Lettre du sous-lieutenant Jean-Jacquefi Azan, dans la troisième partie du volume, page 620.
LA lLégion Étrangère en Espagne
dû à la troupe ; mais elle ne pouvait mettre un terme au dénuement dont souffrait la légion. Aussi Conrad s'adressat-il au vice-roi de Navarre pour obtenir son aide ; après lui avoir exprimé dans une conversation toutes les craintes qu'il éprouvait sur l'avenir de la légion, il crut bon de les lui rappeler par écrit' le 28 décembre. Il lui raconta comment il avait été obligé de faire distribuer des souliers de troupe aux officiers, parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'acheter de boites neuves, ni même de faire réparer les anciennes ; il lui décrivit la misère des hommes qui, n'ayant ni chemises ni. souliers, portaient des vêtements en lambeaux (1). Les secours attendus n'arrivaient pas.
Le gouvernement espagnol s'était pourtant ému de cette situation ; il avait donné l'ordre au vice-roi de Navarre d'imposer, par l'intermédiaire de la junte provinciale, un emprunt de 75.000 douros, dont la moitié serait attribuée à la légion française. Diverses difficultés étant survenues, le vice-roi ne toucha que 40.000 douros ; il préleva sur celle somme le prêt de cinq jours pour les soldats ; le reste devait être partagé entre tous les corps de l'armée de Navarre, ce qui réduisait la part de la légion à un total bien peu important (2).
Le chef d'escadrons de Senilhes vint au niois de décembre passer quelque temps à Pampelune et put constater par luimême l'état dans lequel se trouvait le corps français au service de l'Espagne. Le jugement de cet observateur impartial est intéressant à connaître ; après avoir dépeint dans une lettre à Harispe la pauvreté des officiers, qui ne pouvaient même plus payer l'affranchissement de leurs lettres, il ajoutait : « Les soldats à qui, depuis leur entrée en Espagne, il n'a été fait presque aucun renouvellement en effets d'habillement et de linge et chaussures, sont sans chaussures ni chemise, rongés de vermine sous les misérables haillons dont ils sont couverts ; on en est réduit à les priver de mettre leur habit,
(1) Conrad au vice-rai de Navarre, de Pampelune, 28 décembre 1836. A. É. G.j Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre do Conrad à Harispe du 29 décembre 1S36).
(2) Senilhes au comte de La Tour-Maubourg, de Pampelune, 29 décembre 1836. A. H, G., Aiî. d'Esp., carton 44 (copie).
LE GÉNÉRAL CONRAD 271
parce que du moins leur capole, toute en loques qu'elle est, cache tant bien que mal les débris de leur pantalon ; dans les cantonnements, ils couchent sur la terre, le plus souvent à ciel ouvert, sans paille ni couverture, et n'ont pas même de bois pour faire cuire leurs aliments. Le service des vivres offre les mêmes irrégularités et les mêmes lacunes que tous les autres ; souvent il est suspendu en tout ou en partie ; jamiais il n'est fait dans son ensemble suivant les conditions déterminées par l'acte de cession. Nous sommes à peine à l'entrée de l'hiver, et déjà on est menacé de famine ; on va se trouver incessamment à bout de moyens et de ressources (1). »
Les conséquences de ce dénuement étaient faciles à prévoir, et Senilhes les exposait avec beaucoup de clairvoyance : (( Celte continuité de souffrances et de privations imposées au soldat, qui a détruit chez lui jusqu'à l'espérance d'un meilleur avenir, agit comme un dissolvant sur l'esprit de corps et sur la discipline ; le mécontentement, longtemps contenu par l'énergie et le dévouement du brigadier Conrad, aussi bien que par rattachement et la confiance qu'il inspire, se fait jour partout et gagne maintenant tous les rangs ; il est prêt à se traduire en insubordination et en révolte à la première occasion (2). »
Quel remède fallait-il apporter à un état de choses aussi grave? Suivant Senilhes, le gouvernement espagnol ne pouvait pas être d'un grand secours à la légion ; il était plein de bonne volonté, mais ses ressources étaient épuisées, et difficiles à reconstituer rapidement ; c'était plutôt au gouvernement français qu'on devait demander de prendre une décision : « Je ne vois aucune fin possible, écrivait Senilhes à l'ambassadeur de France en Espagne, à la situation déplorable dont je vous mets un faible aperçu sous les yeux ; car on ne peut croire, sans s'illusionner à plaisir, que le gouvernement espagnol acquière, dans un temps déterminé, les ressources financières qui lui manquent aujourd'hui pour
(1) Senilhes au comte de La Tour-Maubourg, de Pampelune, 29 décembre 1836. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie). (2)Ihid.
272 LA LÉGION éTBANGÈKE EN ESPAGNE
subvenir à ses engagements comme aux besoins les plus pressants de la guerre ; les choses ne peuvent donc, sous ce rapport, qu'empirer de plus en plus ; c'est ce que je n'ai cessé de dire à notre gouvernement en lui représentant que le moment était venu de prendre un parti à Tégard de la légion, et eu lui posant comme une nécessité de rigueur l'alternative de retirer ce corps ou de le prendre à sa charge soit directement, soit indirectement. Tous les soins qu'on pourra se donner vis-à-vis du ministère espagnol pour échapper à cette alternative seront impuissants, et elle se reproduira incessamment sous des formes de plus en plus urgentes et impérieuses : celte vérité vous aura sûrement frappé, vous. Monsieur le Comte, qui savez autant et mieux que moi qu'il y a, de la part de l'Espagne, défaut absolu de moyens, et non mauvaise volonté. » Comme conclusion à sa lettre, Senilhes demandait à l'ambassadeur de poser nettement la question au gouvernement de Louis-Philippe, de manière à rendre service « non seulement à la légion, mais encore aux deux pays (1) ».
La désagrégation de l'armée de la Reine que Senilhes semblait craindre était, aux yeux des Espagnols eux-mêmes, un événement qui pouvait se produire plus rapidement qu'on ne pensait. Le vice-roi de Navarre l'avait envisagée devant Conrad, et avait annoncé tout haut qu'elle aurait lieu le jour très prochain où aucune distribution ne pourrait plus être faite. « Alors, avait-il ajouté en s'adressant au général français, il ne me restera qu*à vous dire : « Allez avec voire » corps où vous voudrez et faites comme vous pourrez (2). »
Conrad faisait cependant tous ses efforts pour conserver quelque cohésion aux troupes sous ses ordres ; quoiqu'il fût peu riche, chargé de famille, et qu'il eût même des dettes, il recevait souvent à sa table les officiers français el espagnols du corps d'armée de Navarre, espérant ainsi maintenir entre tous les liens de camaraderie : « Je le vois avec peine se ruiner, écrivait Senilhes, pour soutenir un
(1) Senilhes au comte de La Tour Maubooirg, de Pampelune, 29 décembre 1836. A. H, G,, Aff. d'Bflp., carton 44 (copie).
(2) Ihid,
LE GÉNÉRAL CONRAD
étal de choses qui est insoutenable ; se ruiner est le mot, car si cela continue, il ne laissera pas de pain à ses enfants : c'est la folie contre laquelle je m'élève de toutes mes forces (1). »
Aux soldais, Conrad faisait des promesses, espérant toujours que les gouvernements français ou espagnol donneraient suite à ses demandes réitérées ; mais comme ses promesses ne se réalisaient pas, il commençait à perdre de son prestige (2j.
Il avait dépensé presque toute sa fortune personnelle à donner des dîners et des fêles qui, dans son esprit, devaient maintenir l'harmonie entre les officiers et le rendre populaire auprès d'eux. Le résultat n'avait pas été celui qu'il attendait : les Espagnols en avaient conclu qu'il recevait des fonds secrets du gouvernement français et qu'il n'avait donc aucun besoin des subsides de leur gouvernement ; d'autre part, les légionnaires avaient supposé que les caisses de la légion contenaient de l'argent et que leur général, au lieu de l'employer à soulager leur détresse, le gaspillait en joyeux festins ; ils en vinrent peu à peu à avoir moins de respect pour leur chef : ils ne lui donnaient plus, comme jadis, le nom de père, mais celui de carollier ; c'est de cette épithète qu'ils le qualifiaient dans leurs plaisanteries et dans leurs chansons (3).
Conrad crut alors qu'il ramènerait la confiance chez les légionnaires en adoucissant les rigueurs de la discipline : les coups de bâton étaient abolis ; il diminua la sévérité des aulres punitions, il écouta les explications des hommes qui se croyaient lésés ou frappés injustement. Toutes ces mesures ne lui rendirent pas l'affection des légionnaires, qui commençaient à être aigris par la misère. Le général songeait avec tristesse au temps où il avait pris le commandement de la légion, et où il avait été accueilli aux cris de : « Vive notre colonel, vive notre père ! maintenant nous ne manque-
(1) Senilh€a à Harîspe, de Pampelune, 28 décembre 1836. A. H. G., AflF. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Conrad au vice-roi de Navarre, de Pampelune, 28 décembre 1886. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(3) Guido d'Ortasini, VEspagnt constitutionnelle, p. 334-335. Légion éIrtDgère. 18
rons plus de rien (1) ! » Cet enthousiasme était si bien tombé que Conrad n'osait plus paraître devant ses hommes : « Je n'ai jamais craint de me présenter devant l'ennemi, écrivaitil ; mais aujourd'hui, je le confesse, ce n'est jamais sans contrainte que je me présente devant ma troupe, parce que je ne sais plus que répondre aux réclamations trop fondées et trop justes dont elle m'accable, en me rappelant les promesses souvent réitérées, et jamais tenues, que je n'ai cessé de faire (2). »
En exposant ces faits au Ministre de la guerre espagnol, dans sa lettre du 31 décembre 1836, Conrad le suppliait de les faire connaître à la Reine Régente ; elle pourra peutêtre, disait-il, « conserver à la cause constitutionnelle un corps qui n'a cessé de bien mériter de l'Espagne, et qui peut encore, par sa force numérique et son influence morale, rendre de grands services à la juste cause de Sa Majesté et à l'héroïque nation dont elle est l'auguste souveraine (3) ».
Tandis que l'armée de la Reine se décourageait peu à peu, l'insurrection, au contraire, jetait de plus en plus dans le pays de profondes racines. Les chefs carlistes avaient soin de s'adresser aux sentiments religieux et absolutistes chers aux populations. C'est ainsi que Ramon Cabrera imprimait dans une proclamation : « La Religion et le Roi sont notre devise. Le devoir des généraux est d'exécuter les ordres du Roi et à vous de leur obéir et de vous unir à eux. Qui pourrait méconnaître ces devoirs impérieux? qui ne voudrait prendre part à nos gloires et rester dans l'apathie et l'aveuglement? Ouvrez les yeux et ne vous laissez pas séduire ! La reUgion persécutée, ses ministres insultés, les vases sacrés volés, profanés... Je ne veux pas affliger vos esprits belliqueux de ces affreux détails. Aux armes ! A la défense de Dieu, du Roi, contre les révolutionnaires, les Maçons, les Communeros, les sectaires qui veulent détruire ce royaume, pour asseoir leur pouvoir sur ses ruines (4) ! »
(1) Conrad au Ministre de la guerre, de Pampelune, SI décembre 1836. A. H. G., AS. d'Esp., carton 44 (copie).
(2) Ihid
(3) Ihid,
(4) Proclamation de Rannon Cabrera aux habitants de la Manche, de J^Aragon. de Murcie et de Valence. A. H. G., Aff. d*Esp., carton 18 (traduction jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 8 décembre 1836).
LE GÉNÉBAL CONRAD 275
Le dévouement à don Carlos devenait presque, pour les Basques et les Navarrais, un sentiment national. A un dîner donné par Conrad, le 17 décembre, et auquel assistaient de nombreux officiers espagnols, chacun avait raconté son anecdote sur la guerre. L'un disait comment à Lodosa une vieille femme, dont les quatre fils luttaient pour la cause du prétendant, lui avait avoué que ses tableaux, son argenterie et tous ses objets précieux avaient été vendus au profit de la caisse de l'armée carliste. L'autre racontait comment, se trouvant à Lerin, chez son hôte, il avait usé en vain de toutes les séductions pour engager une petite fille de six ans à lui répéter dans Toneille : Viva la Reina ! L'enfant lui répondait invariablement : Viva el Rey don Carlos ! Un troisième rapportait le même fait d'un enfant de trois ans, dont les parents habitaient Larraga (1).
Senilhes tirait de pareils exemples une conclusion fort juste : (f Quand l'insurrection est ainsi passée dans les mœurs, écrivait-il, el qu'elle est alimentée par toute une population, ce n'est pas un coup de collier sans antécédents et isolé de ses conséquences qui peut la détruire. L'armée qui en émane n'est qu'une expression de son état flagrant ; elle n'en est pas le résumé, la force et la vie ; une victoire sur celle-ci ne fait que modifier les éléments qui l'alimentent ; et elle se reproduit bientôt sous une autre forme ou sous d'autres données, si on n'attaque le mal dans sa source et si on ne se met en mesure d'en envelopper les développements (2). »
L'année 1837 s'ouvrait donc sous de fâcheux auspices ; Conrad ne savait quelle détermination prendre et attendait l'opinion de Louis-Philippe et des Chambres sur la question espagnole (3). Les militaires de la légion, moins patients, manifestaient leurs sentiments par des paroles et par des actes. Le V janvier, tous les officiers subalternes se réunirent, sans exception, pour adresser aux Cortès et à la Cham-
(1) Senilbes à Harispe, de Pampelune, 28 décembre 1836. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Ihid.
(3) Conrad à Harispe, de Pampelune, 1" janvier 1837. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
LA LÉGIOX ÉTRA^'GÈRE EN ESPAGNE
bre des députés française une pétition destinée à demander justice ; ils exprimaient le désir que l'on mît un ferme aux souffrances de la légion ou qu'on la renvoyât en France (1) ; Conrad, ayant eu connaissance de ce projet par des délégués venus pour obtenir son assentiment, défendit aux officiers d'envoyer cette réclamation collective, contraire aux règlements militaires ; puis il fît emprisonner deux d'entre eux, les capitaines Cartier et Lagé, qui avaient émis des opinions subversives, désapprouvées par leurs camarades (2).
Quant aux soldats, ils commençaient à déserter, et Ton racontait môme que soixante 'd'entre eux avaient formé le projet de partir ensemble (3). Les Carlistes faisaient tous leurs efforts pour les amener à quitter leur corps, car ils considéraient la légion comme un des plus sérieux obstacles dont ils avaient à triompher ; ils prodiguaient Targent aux légionnaires qui désertaient, espérant peu à peu attirer les autres, eu du moins désorganiser le corps algérien (4).
Senilhes se rendit compte de la gravité de la situation el il se hâta de signaler cet état de choses au Ministre de la guerre à Paris ; il espérait (jue le gouvernement français, s'il avait une réelle sollicitude pour la légion, prendrait des mesures pour lui envoyer quelques secours.
(1) Ces deux lettres sont fort intéressantes, parce qu'eUes reflètent les sentiments des officiers de la légioôi; Conrad en envoya le 5 janvier des copies au ministère de la guerre à Paris, en sorte qu'elles ont pu être reproduites à la seconde partie, pièces n°* 55 et 56.
(2) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 4 janvier 1837 (copie). — Conrad au Ministre de la guerre espagnol, de Pampelune, 3 janvier 1837 (copie). A. If. G., Aff. d'Esp., cai-ton 44. — Voir la curieuse lettre des officiers à Conrad, de Villaba, 4 janvier 1837, pièce n® 67.
(3) Senilhes à Harispe, de Parapelune, 4 janvier 1837, lettre citée.
(4) Guido d'Ortasini, V Espagne constitutionnelle, p. 336.