‹ La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839Chapitre 20 sur 106 · LA QUESTION DE L'INTERVENTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE L'INTERVENTION FRANÇAISE

Sommaire. — Louis-Philippe ne veut pas intervenir en Espagne. — Efforts du parti de l'intervention. — Le discours du Trône pour 1837.

Le projet d'adresse au Roi devant les Chambres : le texte du para^ graphd oonoemant FEspagne.

A la Ohanibre dee pairs. — Le marquis de Dreux-Brézé, partisan de don Carlos. — Discours du comte Mole, président du Conseil : la politique du cabinet Thiers et les raisons de ea chute; la politique adoptée ensuite. — Attaques des léjcitimistes : lo duc de Noailles. — Réponse du duc de Broglie. — Une libéralité financière à l'Espagne. — Discours du maréchal Soult : situation anormale de la légion et de son chef. — Cousin réclame l'intervention. — Guizot et Broglie. — Vote du projet d'adresse.

A la Chambre des députés. — La cause de l'intervention chaudement défendue : d'Amilly, Havin, Glais-Bizoin. — Une longue discussion entre partisanfi et adversaires : Mole, Gai*nier-Pagès, Falguerolles, de I/a Pinsonnière, GuisBot, Berryer, Hervé, Odilon Barrot. — Thiers et Passy réclament l'intervention. — Un amendement de Thiers; son rejet. ' — Vote du prc^et d'adresse. — L'intervention est définitivement condamnée.

Les plaintes et les protestations de Conrad et de ses légionnaires ne pouvaient avoir d'écho en France, parce que Louis-Philippe et la majorité des membres des deux Chambres étaient hostiles à toute intervention. Personne n'ignorait que, si le cabinet Thiers avait, en septembre 18.*i0, cédé la place au cabinet Mole, c'est parce que Louis-Philippe n'avait pas voulu suivre sa politique et avait refusé d'envoyer des troupes en Espagne (1).

Le parti de l'intervention essayait encore d'influencer le gouvernement et l'opinion ; une brochure, publiée en décembre 1836, sous le titre : « Observations sur l'état actuel de l'Espagne, présentées aux Chambres des pairs et des députés de France, par un Espagnol », concluait à une action

(1) Le Moniteur universel, mardi 10 janvier 1837, :*• pag'^, 2« cVonne.

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directe : « C'est une grave erreur, disait Tauteur, que de craindre qu'une armée étrangère venant au secours de la Reine soit mal vue par le peuple. Au contraire, le seul bruil de son arrivée le remplirait de joie et le tirerait de la douleur et des angoisses dans lesquelles il vit (1). » Mais ces manifestations épistolaires ne pouvaient pas avoir plus d'effet sur les décisions du gouvernement que les récrfminalions de la légion.

Le Roi eut d'ailleurs l'occasion de définir la conduite qu'il entendait tenir, vis-à-vis de la reine Christine et de son gouvernement, dans le discours qu'il prononça, le 27 décembre 1836, à la séance d'ouverture de la session des Chambres. Voici en quels termes il exprima ses sentiments sur la question d'Espagne :

« La Péninsule est encore troublée, dît-il, par de fatales dissensions. Des événements graves ont ébranlé les institutions à Madrid et à Lisbonne, et la guerre civile n'a point cessé de désoler l'Espagne. Toujours intimement uni avec le roi de la Grande-Bretagne, je continue à faire exécuter le traité de la Quadruple Alliance avec une fidélité religieuse et conformément à l'esprit qui l'a dicté. Je fais les vœux les plus sincères pour l'affermissement du trône de la reine Isabelle II, et j'espère que la monarchie constitutionnelle triomphera des périls qui la menacent. Mais je m'applaudis d'avoir préservé la France de sacrifices dont on ne saurait mesurer l'étendue, et des conséquences incalculables de toute intervention armée dans les affaires intérieures de la Péninsule. (Vil mouvement d'adhésion,) La France garde le sang de ses enfants pour sa propre cause ; et lorsqu'elle est réduite à la douloureuse nécessité de les appeler à le verser pour sa défense, ce n'est que sous notre glorieux drapeau que les soldats français marchent au combat {Nouveau mouvement) (2). »

Louis-Philippe disait donc clairement aux Chambres que, tout en consenant sa sympathie et son appui moral à la

(1) Observations,.., Paris, Delaunay, décembre 1836, p. 4445.

(2) Le Moniteur universel du mercredi 28 décembre 1836, partie offi* délie.

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reine Christine, il n'entendait en aucune façon intervenir directement en Espagne. Sa déclaration devait nécessairement amener une discussion à la Chambre des pairs aussi bien qu'à la Chambre des députés, car la question d'Espagne passionnait l'opinion.

A la Chambre des pairs, la commission chargée de rédiger

kl RtiDt ISABEkkE II.

(D*après une gravure communiquée par M. le lieutenanl-colonol Echagùo y Santoyo, attaché militaire d'Espagne à Paris.)

l'adresse au Roi approuva sans réserves sa politique ; dans le projet dont lecture fut donnée à la séance du 9 janvier 1837, elle manifesta son sentiment d'une manière formelle, en ces termies :

« Sire, nous déplorons les commotions qui tendent à ébranler les institutions à Madrid et à Lisbonne ; intimement uni au roi de la Grande-Bretagne, vous continuerez à faire

2S0 LA I.EGION ÉnatANGÈRE EN ESPAGNE

exécuter le traité de la Quadruple Alliance avec fidélité et confoimément à lesprit qui Ta dicté. Nous unissons nos espérances et nos vœux à ceux de Votre Majesté pour l'affermissement de la couronne de la reine Isabelle II et pour la consolidation de la monarchie constitutionnelle en Espagne ; mais, Sire, nos véritables intérêts n*ont pas exigé Tintervention armée de votre gouvernement dans les affaires intérieures de la Péninsule. La France, qui n'hésiterait pas à déployer son glorieux drapeau, si son honneur ou sa sûreté étaient menacés, applaudit à la sagesse de votre politique (1) ».

La discussion générale sur le projet d'adresse amena le marquis de Brézé à prendre la parole ; il ne dissimula pas ses préférences pour Tabsolulisme et don Carlos, c'est-àdire pour le parti qu'il appelait celui « de la légitimité et du droit » ; il exposa que si l'interv^ention directe dans les affaires de la Péninsule, désirée par le cabinet disparu, était un système néfaste, l'intenention indirecte que continuait le cabinet Mole ne présentait pas moins de dangers : la France soutenait en effet, dans les deux cas, « les idées et les principes révolutionnaires » ; le traité de la Quadruple Alliance ne pouvait d'ailleurs avoir d'aulre résultat, d'après lui, que de servir les vues commerciales de l'Angleterre (2).

Le comte Mole, président du Conseil, remit les choses au point dans une réponse très mesurée ; se reportant au texte même du traité de la Quadruple Alliance, il relut à la tribune le passage d'après lequel son but était « de contribuer à l'établissement de la paix de la Péninsule, comme dans toutes les autres parties de l'Europe » ; il montra que cette paix ne pouvait être obtenue que par l'expulsion du prétendant; puis il résuma la politique suivie par la France pendant les mois précédents.

A la fin de mars 1836, l'Angleterre avait proposé à Louis- Philippe, non pas l'intervention proprement dite, mais l'occupation par la France de plusieurs points importants. Le cabinet Thiers, après délibération, avait refusé ; il avait

(1) Le yfoniteur universel, mardi 10 janvier 1837, 2« page, 1^ colonne.

(2) Ibid.

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répondu que tout envoi de troupes ne pourrait, dans Tèlat où se trouvait TEspagne, que compromettre la France dans sa dignité ou dans ses intérêts. Puis son opinion s'était modifiée : il avait délégué un agent à Madrid, avec une mission verbale pour offrir une coopération nouvelle qu*il regardait lui-même comme en dehors des traités. C'est dès ce moment que Louis-Philippe n'avait plus voulu le suivre.

Mole expliquait pour quelles raisons le cabinet Thiers était tombé : « Il proposait une coopération qui, dans mon opinion, faisait accepter à la France la responsabilité de la politique intérieure de l'Espagne. Je ne crois pas trop dire en affirmant que dans le cabinet même il y eut partage. Vous comprenez maintenant pourquoi il s'est retiré, et pourquoi nous l'avons remplacé. Nous sommes arrivés, parce que notre politique est d'aider le gouvernement de la reine Christine de tout le poids . de notre influence et conformément aux traités, mais sans accepter la responsabilité de la politique intérieure de l'Espagne. Avant tout, Messieurs, nous sommes Français, et nous ne voulons pas engager notre pays dans une question de laquelle pourraient sortir pour lui de si grands sacrifices et de tels embarras. Si nous avions commencé, il faudrait finir ; car il nous importe avant tout que la France ne fasse rien qui ne soit digne d'elle. Nous ne voulions donc pas l'obliger à entretenir une armée considérable en Espagne lorsque déjà il nous faut en entretenir une autre en Afrique ; nous ne voulions pas demander au pays des sacrifices sans terme pour un but incertain. Nous nous souvenions de 1809 et de 1823. Voilà toute notre politique (1). »

Les légitimistes ne se montrèrent pas satisfaits de ces explications, et le duc de Xoailles vint soutenir de son éloquence le marquis de Dreux-Brézé. Il déclara que, tout en louant le ministère de ne pas s'avancer davantage dans la voie de l'intervention, il lui reprochait de n'en pas sortir complètement, et de courir ainsi le risque d'être un jour entraîné malgré lui dans la question espagnole. Il exposa

(1) Discours du Président du Conseil à la Chambre des pairs, le 9 janvier 1837, imp. dans le Moniteur universel du mardi 10 janvier 1837, p. 53.

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que la cession de la légion avait été une intervention <( peu digne de nous, trop impuissante pour être de quelque poids dans la balance des événements et assez formelle cependant pour nous associer à cette triste guerre (1) »; les conséquences de la politique « mixte et douteuse » adoptée jusque-là avaient été si déplorables, d'après lui, qu'il était temps de la répudier.

Portant alors la question sur le terrain de la politique extérieure, c'est le traité de la Quadruple Alliance lui-même et surtout l'entente avec l'Angleterre que le duc de Noailles attaqua ; il combattit la « politique toute nouvelle » adoptée par le gouvernement, qui n'était pas fondée sur la réciprocité des intérêts et la communauté des avantages, mais sur l'homogénéité des principes et la conformité des institutions ; il prétendit que la proclamation de la Constitution de 1812 en Espagne avait détruit virtuellement le traité de la Quadruple Alliance, et il conclut en des termes intentionnellement vagues, par lesquels il proposait de rechercher, <( d'accord avec toutes les puissances, le moyen de concilier tous les intérêts (2) ».

Le duc de Broglie, dont les actes politiques se Irouvaient ainsi directement attaqués, n'eut pas de peine à les justifier ; il le fit avec clarté et avec finesse, et sut montrer qu'au travers des phrases élégantes et harmonieuses du duc de Noailles il fallait voir la demande du rétablissement de l'absolutisme par une armée française, comme en 1823 et en exécution des décisions d'un congrès ; il ajouta spirituellement qu'après ce changement il n'y en aurait plus qu'un autre à opérer, en France celle fois ! Il conclut que la meilleure ligne de conduite à suivre était celle qui consistait à soutenir le gouvernement espagnol, tout en gardant notre liberté d'action ; il ajouta qu'il n'était pas hostile en principe à une intervention dans un cas exceptionnel, mais qu'il la considérait comme inopportune.

Cousin alla plus loin et, prenant la contre-partie de Xoailles et Brézé, il demanda qu'on n'abandonnât pas l'Espagne à

(1) Le Moniteur universel du mardi 10 janvier 1837, p. 55, 2« colonne.

(2) Ihid,y p. 55, 3« colonne.

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