CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — Les partis en Espagne au début du xix« siècle : absolutistes et constitutionnels. — La Constitution de 1812 : la nation, le Roi, les Cortès, la religion ; régime libéral, cependant peu populaire -^ Retour de Ferdinand VII en 1814 ; son absolutisme. — Révolution libé. i-ale de 1820 : moderados et exaltados. — Les « exaltés » triomphent •en 1822; les absolutistes prennent les armes sous le nom d'Armée de la Foi. — Interrention française de 1823 en faveur de l'absolutisme. — Les excès des « volontaires royalistes » forcent Ferdinand VII à 5-e séparer d'eux. — Les absolutistes se groupent autour de son frère don Carlos dès 1826 et 1827. — Les agraviados.
Mort de la reine Amélie en 1829; Ferdinand VII épouse en décembre Marie-Christine de Naples — GxxKâesse de la reine Christine ; consternation des partisans de don Carloe. — Prmnulgation, en mars 1830, de la Pragmatique de 1789 qui admet le droit des filles au trône d'Espagne.
— Testament solennel du Roi en juin. — Naissance de Marie-Isabelle, le 10 octobre 1830.
Don Carlos n'abandonne pas ses droits. — Son influence à la cour : Calomarde. — Naissance de Marie-Louise en janvier 1832. — Grave maladie de Ferdinand, en septembre : Calomarde lui fait abroger la Pragmatique. — Guérison progressive du roi; le parti christino. Réta- • blissement de la Pragmatique; disgrâce de Calomarde. — Christine s'appuie sur les libéraux. — Don Carlos quitte la cour et va en Portugal. Isabelle est reconnue comme princesse des Asturies, le 20 juin 1833.
— Don Carlos écrit au Roi qu'il maintient ses droits. — Mort de Ferdinand Vn,. le 29 septembre 1833.
Christine s'appuie sur les libéraux modérés. — Le Statut royal du 10 juillet 1834 ne satisfait aucun parti. — Le traité de la Quadruple Alliance le 22 avril 1834 en faveur de Christine contre don Carlos : Portugal, Espagne, Angleterre et France. — Don Carlos en Navarre; les populations y embrassent sa cause avec enthousiasme. — Articles additionnels du 18 août 1834 au traité de la Quadruple Alliance. — Partisans de don Carlos en Europe : Adolphe de Bourgoing. — La cause de la Reine semble compromise.
L'Espagne se trouvait divisée, depuis les débuts du xix* siècle, en deux grands partis : celui de la royauté absolue et celui de là royauté constitutionnelle.
Les absolutistes ne voulaient accepter aucune réforme et demandaient à conserver intactes toutes les traditions monar-
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chiques el religieuses de la vieille Espagne ; les constitutionnels, au contraire, s'étaient inspirés des principes de la Révolution française et avaient donné une forme pratique à leurs aspirations en élaborant la Constitution de 1812.
Cette Constitution, promulguée à Cadix par les Cortès après des discussions passionnées, influa sur toute la vie politique de la nation espagnole pendant la première moitié du xix" siècle ; il est nécessaire d'en connaître les éléments, si l'on veut comprendre les événements de la Péninsule de 1835 à 1839.
Elle posait comme une règle primordiale la souveraineté du peuple : « La nation espagnole est libre el indépendante, disait le décret ; elle n'est et ne peut être le patrimoine d'aucune famille ni d'aucun individu. La souveraineté réside essentiellement dans la nation ; et, par la même raison, c'est à elle qu'appartient exclusivement le droit d'établir ses lois fondamentales (1). »
La forme du gouvernement était une monarchie, dont le but et les pouvoirs étaient définis en ces termes :
(c L'objet du gouvernement est le bonheur de la nation, car le but de toute société politique n'est autre chose que le bienêtre des individus qui la composent.
» Le gouvernement de la nation espagnole est une monarchie limitée héréditaire. Le pouvoir de faire les lois réside dans les Corfès avec le Roi. Le pouvoir de faire exécuter les lois réside dans le Roi. Le pouvoir d'appliquer les lois dans les causes civiles el criminelles réside dans les tribunaux étabhs par la loi (2). »
Les Cortès étaient la réunion des députés représentant la nation ; ces députés étaient nommés à raison de un par 70.000 âmes, au moyen d'un système électif à trois degrés. Les juntes de paroisse, composées de tous les citoyens, nommaient d'abord un électeur de paroisse pour 200 domiciliés ; les juntes de district, composées des électeurs de paroisse, nommaient l'électeur ou les électeurs qui devaient se rendre à la capitale de la province pour élire les députés aux Cortès ;
(1) Lasteyrie, Constitution politique de la monarchie espagnole (1812); traduction, art. 2 et S.
(3) Ihid., articles 13, 14, 15, 16 et 17.
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enfin les juntes de province nommaient les députés qui devaient assister aux Cortès comme représentants de la nation. Les Cortès devaient tenir des sessions annuelles de trois mois consécutifs, et leurs députés être renouvelés en totalité tous les deux ans ; les lois proposées et décrétées par les Cortès devaient être soumises à la sanction royale, et ne pouvaient être promulguées que par le Roi (1).
La Constitution, qui était libérale, sauvegardait cependant tes principes religieux et monarchiques chers à toutes les classes du peuple. « La rehgion de la nation espagnole, disait-elle, est et sera perpétueltement la religion catholique, apostolique, romaine et la seule vraie. La nation la protège par des lois sages et justes, et défend l'exercice de toutes les autres (2). » Quant au chapitre relatif au Roi, il débutait ainsi : « La personne du Roi est sacrée et inviolable. Le Roi n est sujet à aucune responsabilité. Le Roi aura le titre de Majesté catholique. Le pouvoir de faire exécuter les lois est l'attribution exclusive du Roi, et son autorité s'étend à tout ce qui a pour objet la conservation de l'ordre public dans l'intérieur et la sûreté extérieure de l'Etat, en se conformant à la Constitution et aux lois (3). »
La Constitution de 1812 dénotait, de la part de ceux qui l'avaient élaborée, beaucoup d'érudition et de science (4), mais peu de sens pratique. Les libéraux qui édifièrent ce nouveau système étaient des philosophes et des penseurs ; ils ne furent compris que des classes éclairées et riches, et ne surent pas arriver jusqu'à la masse populaire ; leur action ne s'étendit pas au delà d'un cercle de lettrés habitant les grandes villes et n'influença pas assez profondément les campagnes.
Lorsqu'en 1814, Ferdinand VII revint à Madrid, il rétablit sans effort, et Ton peut même dire à la grande joie du peuple espagnol, la monarchie absolue ; une réaction aussi violente
(1) Lasteyrie, ConsiiiMtian de 1812, art. 27 à 168.
(2) Ihid., art. 12.
(8) 7Wd., art. 168 à 171.
(4) n est impossible d'exposer dans tous ses détails cette Constitution. Voir Lasteyrie; voir aussi un bon résuma dans Hubbard, Histoire cotir iemporaine de VEspaçfHe, t. I*', p. 127-128.
que la Terreur blanche en France tint TEspagne sous son joug jusqu'en 1820 ; les Josephinos, ou anciens partisans du roi Joseph, furent persécutés ; l'Inquisition rétablie ; les libéraux dénoncés, emprisonnés et condamnés.
Les excès des absolutistes devaient fatalement amener une insurrection ; elle éclata en 1820. Deux officiers, Riego et Quiroga, soulevèrent leurs troupes et proclamèrent la Constitution de 1812. L'agitation gagna Madrid, et le mouvement populaire fut si violent que Ferdinand jura d'observer la Constitution de 1812.
Les députés aux Cortès de 1820, pour la plupart constitutionnels sincères, se trouvèrent divisés en deux camps : l'un formé par les auteurs mêmes de la Constitution de 1812, hommes sages et tranquilles, mais sans chaleur pour la lutte : c'était celui des moderados ; l'autre, formé par les instigateurs directs d'une nouvelle Constitution, dite de 1820, hommes ardents, dirigés par les sociétés secrètes, et ennemis déclarés de la Sainte-Alliance : c'était celui des exallados. Les uns comme les autres désiraient le régime constitutionnel ; mais, tandis que les moderados pensaient trouver dans l'état de choses accepté par Ferdinand le régime définitif destiné à assurer le bonheur du pays, les exaltados voulaient des garanties plus fortes contre des tentatives possibles de réaction ; les uns pensaient à organiser le gouvernement sur les bases convenues, les autres désiraient pousser plus loin la révolution politique et sociale.
Les modérés gardèrent le pouvoir jusqu'en 1822 ; mais, les élections ayant cette année-là donné la majorité aux exaltés, la situation s'aggrava. Les absolutistes prirent les armes ; des bandes armées tinrent la campagne en Catalogne, puis s'organisèrent sous le nom d'/1rmée de la Foi; au mois de juin 1822, elles s'emparèrent même de la Seu d'Urgel (1), et un triumvirat s'installa dans cette place sous le nom de régence d'Urgel ; cette régence reçut l'adhésion non seulement des factieux de Catalogne, mais encore des absolutistes de Navarre et d'Aragon, et des émigrés qui cherchaient à provoquer une intervention étrangère. Ce fut le parti des apostoliques.
(1) La Seu d'Urgel ou Seo de Urgel, en Andorre.
Pendant que l'Espagne était ainsi déchirée, le Congrès de Vérone s'occupait de son sort ; la France, la Russie, FAutriche et la Prusse, hostiles aux institutions libérales, considéraient Ferdinand comme un monarque malheureux auquel des révoltés avaient ravi son pouvoir légitime.
La France intervint en 1823 pour le lui rendre ; le duc d'Angoulême installa à Madrid une régence constituée par les principaux chefs absolutistes ; celte régence commença par déclarer que rien de ce qui s'était fait depuis 1820 n'était valable, puis elle réintégra les fonctionnaires révoqués, distribua les commandements à ses créatures et décréta l'organisation des bandes apostoliques sous le nom de volontaires royalistes.
La guerre civile continua plus ardente que jamais, tandis que Ferdinand était en quelque sorte prisonnier des Corlès à Cadix ; les apostoliques, partisans du « rey absoluto », étaient soutenus par le clergé qui dominait partout les populations, sauf dans quelques villes du littoral de TOcéan et de la Méditerranée ; les constitutionnels avaient pour eux une partie du haut commerce des villes, quelques familles riches et anciennes, et quelques grands d'Espagne (1).
Le succès des armes françaises et l'institution des volontaires royalistes contribuèrent à surexciter le fanatisme des absolutistes ; des bandes de l'Armée de la Foi sillonnèrent les provinces, et certaines d'entre elles, composées en grande partie de déserteurs des corps réguliers, se firent redouter autant de leurs amis que de leurs ennemis. Le pillage devint le seul but d'hommes qui avaient perdu l'habitude du travail, et l'on put voir des adversaires de la veille s'allier le lendemain pour continuer la guerre (2).
Les « blancs », c'est-à-dire les absolutistes, traquèrent par-
(1) Bouri^îng, qui établit fort bien la composition de ces deux partis, n'est pas suspect de libéralisme puisqu'il explique que ces grands d'Espace qui défendaient la cau£e de la liberté (( mentaient à leur origine ». L'Eipagne, Souvenirs de 1823 et de 1833, par Adolphe de Bourgoing, Pa^ ris, 1834, chap. xxvii, p. 252.
(2) Bourgoing cite le cas de Thomas, qui commandait les constitutionnels dans le nord de TAndalousie et qui se soumit à Antonio,, chef des royalistes; ses guérillas embrassèrent aussitôt la cause du Roi avec plus d'ardeur que les guérillas d'Antonio. — Bourgoing, VEspagne, chap. XIII, les guérillas, p. 107-108.
tout leurs adversaires, qu'ils appelaient les « noirs » ; les volontaires royalistes se livrèrent à cette tâche avec une ardeur dont la chanson suivante peut donner une idée :
De los bigotes de Riego, De la cabeza de Quiroga (1), Haremos cepillo Para limpiar cavallo Del cura Merino (2).
Viva Fernando y la religion !
Mueran los negros y la Constitucion (3).
C'est-à-dire :
(( Avec les moustaches de Riego et le crâne de Quiroga, nous ferons une brosse pour panser le cheval du curé Merino. Vive Ferdinand et la religion ! Mort aux noirs et à la Constitution ! »
Ces sentiments violents, qui trouvaient bon accueil dans le peuple, furent Tune des raisons pour lesquelles Texpédition française de 1824 eut d'aussi prompts résultats.
Quand les chefs des armées constitutionnelles eurent successivement déposé les armes, que Riego eut été fait prisonnier et que le fameux Mina se fut embarqué pour TAnglelerre, Tabsolutismc put triompher sans conteste.
Les volontaires royalistes tout-puissants tombèrent dans de tels excès que Ferdinand refusa de les suivre jusqu'au bout dans la voie où ils voulaient l'entraîner. C est alors que les anciens chefs de bandes de l'Armée de la Foi jugèrent que le Roi, auquel ils avaient rendu le pouvoir, se montrait ingrat envers eux ; ils se groupèrent peu à peu autour de son frère, l'infant don Carlos, dont la dévotion excessive leur promettait un absolutisme plus intolérant et le rétablissement de l'Inquisition.
Il est peu probable que don Carlos lui-même songeât, à cette époque, à détrôner son frère ; mais sa femme, dofia
(1) Riego et Quiroga étaient les denx officiers qui en 1820 avaient soulevé leurs troupes et avaient proclamé la Constitution de 1812. Ils étaient devenus deux chefs influents du parti libéral avancé, c'est-à-dire des (( exaltés ».
(2) Le curé Merino était Tun dee chefs les plus populaires du parti absolutiste.
(3) Bourgoing, VEspagne, chap. xiii, p. 117.
Francisca, était Tûme d'un parti actif et remuant. Ce parti manifesta ouvertement ses projets quand, en décembre 1826, une fédération qui s'intitulait Royalistes purs répandit une proclamation destinée à montrer la nécessité d'élever don Carlos au trône. Puis, dans les premiers mois de 1827, des bandes se formèrent en Catalogne et se parèrent du titre d agfraviados ou mécontents ; elles proclamèrent que Ferdinand était dominé par les francs-maçons et qu'il avait besoin d'être rendu à la liberté par les vrais défenseurs de la religion catholique. Une loi d'amnistie en faveur de ceux qui mettaient bas les armes et une répression vigoureuse à l'égard de ceux qui continuaient la révolte eurent bienlôl mis fin à ce mouvement ; un voile fut jeté sur les relations qui avaient pu exister entre don Carlos et les agrauiados. Chacun s'habituait, en eflet, à considérer l'infant comme l'héritier du trône, le Roi n'ayant pas de postérité et sa santé étant très altérée.
En 1829, un événement inattendu vint modifier la situation : la reine Amélie mourut et Ferdinand demanda la main de Mafie-Christine de Naples, sœur de la duchesse de Beriy. Marie-Christine passant pour libérale, les apostoliques firent tous leurs efforts pour détourner Ferdinand de cette union ; ils craignaient que la naissance d'un fils ne détruisît les espoirs qu'ils avaient fondés sur l'arrivée de don Carlos au trône. Mais le mariage fut rapidement conclu et, le 10 décembre 1829, la princesse Christine fût acclamée à Madrid comme souveraine d'Espagne, au milieu d'un immense enthousiasme.
Dès le début de 1830, la Reine devint grosse ; cette nouvelle jeta la consternation dans l'esprit des partisans de don Carlos. Marie-Christine comprit dès cette époque qu'elle n'avait à attendre pour elle et pour ses enfants qu'une hostilité systématique de la part des royalistes apostoliques, tandis qu'au contraire elle trouverait un appui dévoué chez les modérés et les libéraux.
Il fallait prévoir le cas où l'enfant auquel elle donnerait le jour serait une fille. L'antique tradition espagnole avait toujours admis les femmes sur le trône quand avait manqué la descendance mâle directe ; Isabelle la Catholique et Jeanne la Folle avaient exercé le pouvoir comme reines, et non en qualité de régentes. Mais lorsque, avec Philippe V, les Bourbons
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étaient montés sur le trône, ils avaient voulu introduire en Espagne, sinon la loi salique établie en France, du moins une loi qui empêchât la couronne d'Espagne d'échapper à leur famille et de passer par un mariage entre les mains de rivaux ou d'ennemis. PhiHppe V avait fait approuver par les conseils, puis présenté aux Cortès, le décret du 10 mai 1713, qui n'ouvrait l'accès du trône aux feonmes qu' « au cas où viendraient à manquer intégralement toutes les lignes masculines » de sa descendance (1).
En 1789, les Cortès, à la requête des Ministres de la couronne eux-mêmes, avaient demandé à Charles IV de modifier l'acte de Philippe V ; le Roi leur avait promis de faire droit à cette sollicitation, mais avait conservé entre ses mains la Pragmatique sans la publier, pour ne pas se créer de difficultés avec la famille royale de France.
Ce fut la promulgation de cette Pragmatique de 1789 que Christine obtint de son époux, le 29 mars 1830, quatre mois après la célébration de son mariage ; cette mesure assurait le trône à l'enfant qui devait venir au monde, que -ce fût un fils ou une fille.
Ferdinand, se sentant malade, accentua d'ailleurs sa volonté par un testament solennel du 12 juin 1830. Cet acte instituait la Reine tutrice et curatrice de ses enfants. Christine devait, en qualité de régente et de gouvernante, administrer le royaume jusqu'à ce que l'aîné des enfants eût atteint l'âge de dix-huit ans ; elle serait assistée d'un conseil de régence dont les membres titulaires et suppléants étaient désignés. On pouvait remarquer, sur la liste de ce conseil, que les membres les plus marquants du royalisme modéré étaient choisis comme titulaires, tandis que les chefs du parti apostolique étaient relégués parmi les suppléants.
Le 10 octobre 1830, la princesse Marie-Isabelle vint au monde'. Ferdinand ordonna que les honneurs consacrés par l'étiquette au prince des Asturies lui fussent immédiatement rendus. Les espérances que le parti apostolique avait fondées sur don Carlos se trouvaient donc déçues.
(1) Cette loi salique de 1713 se trouve dans la Novisima Becopilacion, livre III, titre I", loi V.
Hubbard on donne une traduction dans son Histoire contemporaine de VEspagn^e, livre IV, cbap. v, page 365 du tome II.
CONSTITUTIOXNELS ET CAELISTKS 29
Cependant don Carlos, tout en conservant une attitude correcte vis-à-vis du Roi, n'abandonnait rien des droits qu'il revendiquait ; sa femme, dofta Francisca, et sa belle-sœur, la princesse de Beira, plus ardentes et plus actives que lui, échauffaient les imaginations autour d'elles et excitaient les dévouements. Calomarde, ministre et confident de Ferdinand, était d'ailleurs favorable au parti apostolique et l'influence de don Carlos était toute-puissante à la cour. On sentait que lorsque le Roi disparaîtrait, son frère et ses partisans feraient valoir toutes leurs prétentions.
Ferdinand s'affaiblissait tous les jours. La naissance d'une seconde fille, Marie-Louise, en janvier 1832, avait été une dernière joie dans sa vie ; mais, pendant les mois de juillet et d'août de celte même année, son état de santé avait empiré d'une façon inquiétante, et au milieu de septembre un dénouement fatal paraissait prochain.
C'est alors que se joua, dans la chambre royale, un drame attristant : Calomarde et ses amis profitèrent de l'état du moribond pour lui faire signer un codicille par lequel il abrogeait la Pragmatique Sanction de 1789 ; la Reine, abattue et découragée, ne s'y opposa pas. Pendant que Christine se préparait à fuir à l'étranger, les courtisans décernaient déjà publiquement à don Carlos le titre de Majesté.
Par un hasard inattendu, le Roi se rétablit. Tout change alors à nouveau : Christine reprend courage et sa sœur, la princesse Charlotte, vient à la Granja l'aider de son énergie et de ses conseils ; les jeunes gens de la grande aristocratie espagnole, indignés de l'abandon dans lequel est restée leur Reine, se groupent autour d'elle, et forment le noyau d'un parti qui prend le nom de chrislino. Ferdinand, auquel Calomarde avait fait croire que l'Espagne allait se soulever au nom de don Carlos, que le sang allait couler partout, comprend qu'il a été trompé, que sa femme a été intimidée, et révoque le codicille (1) ; Calomarde est déchargé de son por-
(1) Le décret annulant le codicille qui abrogeait la Pragmatique Sanction se trouve dans Hubbard, t. II, p. 430, note H. Le Roi y déclare : et Lo décret signé par moi dans la période critique de ma maladie m'a été arraché par surprise..., etc. n; l'acte est (c fait au palais de Madrid, le ai décembre 1832 ».
lefeuille et un décret accorde à Christine seule la signature pendant la maladie du Hoi.
Christine sentit la nécessité de s'appuyer sur le parti libéral pour triompher des prétentions de don Carlos, et sut, jusqu'au jour où le Roi reprit sa signature, en janvier 1833, se créer de nombreuses sympathies. Ferdinand donna sa sanction à tous les actes de la Reine, mais modifia son ministère dans un sens moins libéral, en se ralliant au « despotisme éclairé » de Zea Bermudez.
La situation de don Carlos à la cour devenait difficile ; quoique toutes les apparences de bonne harmonie fussent conservées, une hostilité profonde commençait à séparer les deux frères. Lorsque Ferdinand eut demandé le rappel de la princesse de Beira à Lisbonne, où elle habitait les années précédentes, et qu'il eut annoncé la prochaine proclamation d'Isabelle comme princesse des Asturies et future reine d'Espagne au sein des Cortès, don Carlos se décida à quitter la cour ; il demanda à son frère l'autorisation de reconduire la princesse de Beira à Lisbonne avec toute sa famille. Il s'installa dès lors en Portugal, où dom Miguel avait usurpé le trône, comme champion de l'absolutisme, au détriment de la jeune reine dofta Maria.
Le 20 juin 1833, la cérémonie solennelle de la proclamation cul lieu ; Isabelle fut reconnue par les infants et les grands du royaume comme l'héritière du trône. Non seulement don Carlos ne vint pas à Madrid, mais il profila de cette occasion pour prendre défmilivement, aux yeux du peuple espagnol, l'altitude de prétendant, en écrivant à son frère une lettre rendue publique :
« Tu désires savoir, lui disait-il, si j'ai ou non l'intention de reconnaître la fille comme princesse des Asturies. Que je souhaiterais pouvoir le faire ! Ma conscience et mon honneur ne me le permettent pas. J'ai des droits si légitimes à la couronne, du moment où je le sur\'is et où lu ne laisses pas de postérité maie, que je ne saurais ne pas en tenir compte : ces droits, Dieu me les a donnés quand il a voulu que je naquisse, et Dieu seul peut me les enlever en t'accordant un enfant mâle, ce que je voudrais autant et peut-être plus que toi-même ; en outre, je défends les droils de tous ceux qui
sont appelés après moi. Je me vois donc obligé de l'envoyer la déclaration ci-jointe, que je te fais en toute formalité à toi et aux autres souverains, à qui j'espère que tu la communiqueras. Adieu, mon très cher frère de mon cœur ; je suis toujours à toi, je t'aime toujours, lu es toujours présent dans les prières de ton très aimant frère.
» Carlos. »
La déclaration était ainsi conçue :
« Sire, moi, Carlos-Marie-Isidore de Bourbon, infant d'Espagne, intimement convaincu de mes légitimes droits à la couronne d'Espagne, dans le cas où je vous survivrais sans que vous laissiez de fils mâle, je dis que ma conscience et mon honneur ne me permettent pas de jurer et de reconnaître d'autres droits, el je le déclare ainsi.
» Votre affectionné et fidèle vassal,
» L'infant don Carlos.
« Ramalhao, 29 arril 1833. »
Ferdinand interdit alors à son frère de revenir en Espagne, et lui accorda une autorisation pour entreprendre de suite un voyage dans les Etats pontificaux. Don Carlos échangea à ce sujet une correspondance assez longue avec son frère ; il finit par lui déclarer qu'il ne pouvait abandonner le Portugal et fuir comme un criminel, et que, s'il avait commis quelque faute, il demandait à être jugé (1).
Don Carlos devenait bien un chef de parti, autour duquel se groupaient peu à peu tous les personnages qui avaient refusé de prêter serment à la princesse Isabelle ; en Catalogne, en Navarre et dans les Provinces Basques (2), des sympathies nombreuses lui étaient acquises.
Le 29 septembre 1833, Ferdinand VII rendit le dernier soupir. Christine, qui n'avait que vingt-sept ans, montra son énergie en agissant d'après sa propre inspiration : après
(1) La correspondance entre les deux frè^res a été publiée dans Hubbard, t. n, p. 432^37.
(2) Los Provinces Basques, en espagnol Provincias Vascongadas, division militaire comprenant les provinces d'Alava, de Guipuzcoa et de Biscaye.
avoir consené quelque temps le ministère de Zea Bermudez, elle comprit que le « despotisme éclairé » de cet homme d'Etal ne la rendait pas populaire, et elle se décida, en janvier 1834, à appeler au ministère un libéral modéré, Martinez de la Rosa.
La Reine promit des réformes destinées à octroyer à son peuple les libertés dont il était privé. Quand elle fit paraître,
!!• MlD0 PARieCHRISTIHE
(Tableau do Viconic Lopcz, d'après uno gravure communiquée par M. lo lieutenant* colonel Echagûo y Santoyo, atUché mlliUlrc d'Esj»«gue à Paris.)
le 10 juillet 1834, le Statut royal, la désillusion fut grande en Espagne ; ce n'était là, en effet, ni une constitution, ni même une charlc : c'était, selon un pamplilel de Larra, un amas de
CONSTITUTIONNELS ET CAELISTES 33
« quasi-mesures », qui donnaient aux Espagnols « une espérance quasi certaine d'être quasi libres quelque jour (1) ».
Les exaltés firent ressortir Tinsignifiance des concessions octroyées et démontrèrent la grande différence qui séparait le Statut royal de la Constitution de 1812. Dès ce jour, un parti hostile à Tétat de choses existant était créé ; ce parti réclamait le rétablissement de la Constitution de 1812.
La France et TAngleterre reconnurent la reine Isabelle ; en Portugal, dora Miguel continua à agir d'accord avec don Carlos, mais bientôt dom Pedro fit triompher la cause de la jeune reine doua Maria. Le 22 avril 1834, fut signé à Londres le traité de la Quadruple Alliance : le régent de Portugal promettait, au nom de dofta Maria, de faire ses efforts pour obliger don Carlos à s'éloigner du Portugal ; Christine s'engageait à envoyer en Portugal des troupes espagnoles pour coopérer avec les troupes portugaises à expulser les infants dom Miguel et don Carlos : l'Angleterre devait concourir, par l'emploi d'une force navale, aux opérations entreprises ; enfin, au cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire, Louis- Philippe s'engageait à intervenir (2).
Le général espagnol Rodil entra en campagne, et eut bientôt raison des faibles escortes qui soutenaient les deux prétendants. Dom Miguel traita le 26 mai 1834, tandis que don Carlos s'embarquait trois jours plus tard pour l'Angleterre, sur un vaisseau anglais.
Ce n'était pas une guerre qui se terminait, c'en était une qui commençait. Le l*"" juillet, don Carlos quittait l'Angleterre, traversait la France, et allait rejoindre en Navarre ses partisans, qui avaient pris les armes, et qui étaient admirablement dirigés par le fameux Zumalacarregui.
Bientôt l'insurrection embrasa tout le nord de l'Espagne, car les paysans de la Navarre et des Provinces Basques se dévouèrent, avec un enthousiasme ardent, à la cause de don Carlos (3).
(1) Co n'est pas ici le lieu d'étudier le Statut royal j qui a joué dans les discussions intérieures de TEspagne un. rôle bien inoins considérable que la Constitution de 18 IZ On en trouvera une bonne analyse dans Hubbard, t. m, livre I«', chap. ii, p. 97 et suivantes.
(2) Voir le traité m extejiso dans Hubbard, t. III, p. 348-3J9.
(3) Il n*entre pas dans le sujet de raconter la guerre carliste avant Légion ëlrangcre. ^
34 LA LÉGIOX ÉTKANGfeRE EN ESFAGNE
Les puissances signataires du traité de la Quadruple Alliance s'émurent et approuvèrent, le 18 août 1834, des articles additionnels : Louis-Philippe s'engageait à prendre sur la frontière le3 moyens les plus actifs pour qu'aucun subside en hommes, armes ou munitions ne put être envoyé aux insurgés d'Espagne ; l'Anglelerre et le Portugal promettaient de venir, s'il en était besoin, au secours de la Reine Régente.
Don Carlos avait cependant, comme partisans en Europe, les défenseurs de l'absolutisme et de la légitimité. Un assez grand nombre de Français, dont quelques-uns d'un réel mérite mihtaire, passèrent les Pyrénées pour aller mettre leur épée au service de celui qu'ils considéraient comme l'héritier du trône (1) ; on peut juger de leurs sentiments par les lignes qu'écrivait, en 1834, un légitimiste convaincu, Adolphe de Bourgoing, dans un ouvrage sur l'Espagne :
« Don Carlos, disait-il, héritier légitime et direct du trône d'Espagne, roi par ses droits aujourd'hui, est un prince entouré de l'amour et du respect des uns, et en butte à la haine profonde des autres. D'une taille ordinaire, d'une physionomie calme et difficile à impressionner, froid, grave, silencieux, digne dans son maintien et ses gestes, avare de paroles inutiles, le caractère de ce prince doit plaire aux Castillans et aux Espagnols. Ses ennemis ne l'ont point épargné, et les calomnies l'ont assailli sans le déconsidérer. On a tenté de faire passer son silence pour de l'orgueil, son calme pour de l'hypocrisie, et sa piété pour du fanatisme... Il s'est éloigné sans causer le moindre ébranlement dans l'Etal, sans provo-
rinterventicn française; cette guerre a, d'ailleurs, en ses historiens; mais on trouvera dans le chapitre suivant quelques aperçus puisés dans les lettres d'un officier français, qui se trouvait dès ce moment en mission à Parmée de la reine Christine, le lieutenant-colonel de Saint-Yon.
(1) Il ei^t curieux de constater que presque tous les Français qui passc^rent isolément en Espagne allèrent soutenir la cause de don Carlœ. Le vicomte Alphonse de Barrés du Molard, qui fut colonel d*état-major au sei-rice de ce prince, a donné dans S3s Mémoires une liste assez ooovplète de ceux qui reçurent oonune lui le grade d'officier ; on y trouve bien des noms connus de l'aristocratie française, tels le comte Jules de La Rochefoucauld et Adolphe d'Argy, tués en 1837, au siège de Bilbao; le comte de Froissard, le comte de Blacas, et d'anciens Vendéens, comme cet Aubert qui fut pris et fusillé par les Constitutionnels en 1834. Beaucoup de ces officiers ont écrit leurs souvenirs de campagne, les uns sous leur nom comme Alexis Sabatier et le baron H. du Casse, les auti^es sous le couvert de deux initiales ou d'une périphrase.
CONSTITUTIONNELS ET CABLISTES 35
quer personne en sa faveur. Mais lorsqua Ferdinand eut fermé les yeux, il parut armé de son droit. S'il monte sur le trône, ce sera sans intervention et sans sccour-s étrangers (1). »
Bourgoing définissait d'ailleurs en termes fort exacts les sentiments et les passions du parti de don Carlos, quand il montrait que Tinsurrection qui se développait en Espagne avait par certains côtés un caractère religieux : « Aujourd'hui, écrivait-il, la guerre civile recommence ; le peuple, les masses s'effraient de la résurrection d'un parti qui menace ses vieilles, institutions et sa religion ; la nation se divise en deux camps. La victoire peut rester indécise ; mais elle appartiendra à celui qui jettera dans la balance, avec son bon droit et les cartouches de ses guérillas, la croix d'Espagne qui a vaincu l'islamisme. Appuyé sur le clergé, dont la puissance est infinie, l'influence justement acquise, parce que le clergé est le seul des ordres de l'Etat qui vive avec le peuple, s'occupe de lui, étudie et connaisse ses besoins, Charles V arrachera à l'usurpation un sceptre qu'elle tient d'une main mal assurée (2). »
Bourgoing était sincère quand il considérait comme possible le succès de don Carlos. On peut même dire que, dès les derniers mois de 1834, l'appui des gouvernements étrangers semblait indispensable pour que la cause de la reine Christine ne fût pas irrémédiablement compromise. La France plus qu'une autre nation commençait à sentir qu'elle pouvait être amenée à intervenir pour maintenir sur le trône la toute jeune et gracieuse Isabelle IL
(1) Bourgoing, L^Espagne, ch. xxiit, p. 312 et 314.
(2) Ihid., chap. xxxiv, p. 323^24. Le chapitre, intitulé : « Politique », donne un aperçu d'ensemble des arguments fournis par les Carlietos en faveur de leur cause.