CHAPITRE II
SoMHAiRE. — Officiers chargés de renseigner le gouvernement sur les événetnemts d'Espagne. — Ld lieutenant-général Harispe à Bayonne; son passé militaire. — Le chef d'escadrons Guibout à Bayonne et dans le Sud-Ouest. — Le capitaine Harmois en mission à Madrid. — Le blocus des côtes et des frontières est un secours peu efficace. — Le ool<mel Moline de Saint-Yon : sa carrière. — Sa mission auprès du général Rodil. — Rôle à i-emplir auprès de Rodil, d'Harispe, du Ministre.
Les lettres de Saint-Yon. — Première impression sur l'armée de la Reine : les soldats; les officiers; les généraux. — Il juge l'intervention de la France nécessaire. — Gom position des troupee carlistes. — Caractère sauvage de la guerre. — La Navarre et les Kavarrais. — La guerre carliste paraît devenir une guerre nationale. — La situation politique en Espagne : l'intervention française trouverait peu de partisans. — Une réflexion du comte de Las Amarillas. — Méfianoe du général Mina à l'égard de Saint-Yon. — L'intervention de la France apparaît cependant aux Espagnols comme nécessaire. — Mouvement d'opinion en France; l'initiative privée. — Le colonel baron de Suarce; ses démarches. Il n'obtient pas l'assentiment du Conseil des Ministres.
Don Carlos continue La lutte. — ZumaJacarregui, chef des troupescarlistes. — Triste situation de l'armée de la Reine à la fin de 1834. — L'opinion du colonel anglais Flinter : courage des soldats espagnols^ incapacité des chefs, rivalités entre généraux. — L'armée carliste. — Un jugement de Saint-Yon sur Mina. — Le parti libéral avancé soutient Mina. — Confidences d'un officier espagnol à Saint-Yon. — Mouvements, des ultra-libéraux. — Exaltés, modérés, carlistes; chances de triomphe de don Carlos. — Principes de guerre exposés par Saint-Yon. — Mauvaise tactique des généraux de la Reine. — Remplacement de Mina par Valdès. — Gravité de la situation.
Le trailé de la Quadruple Alliance du 22 avril 1831 et les articles additionnels du 18 août suivant imposaient au gouvernement de Louis-Philippe des obligations qu'il était prêt à remplir.
Dès la fin de 1833, le Ministre de la guerre s'était préoccupé de recueillir tous les renseignements qui pouvaient lui
(Tableau de Rlxent, d*aprè9 une photographie communiquée par M. Dùtey-Harispe» petit-neyeu du maréchal.)
être utiles sur Télat de TEspagne. Il avait d'ailleurs, à proximité de la frontière, un informateur précieux en la personne du lieutenant-général comte Harispe, qui commandait la division des Pyrénées-Occidentales.
Le général Harispe connaissait admirablement le pays. Né dans les Basses-Pyrénées, à Baïgorry (1), le 7 décembre 1768, il avait débuté dans les armées républicaines au mois de mars 1792 comme commandant une compagnie franche du déparlemient des Basses-Pyrénées ; il avait reçu un coup de feu le 15 octobre 1793 à Tattaque du camp d'Ispeguy, puis était devenu, le 23 décembre suivant, chef du 2* bataillon des chasseurs basques ; en 1794, il avait puissamment contribue à la prise des redoutes de Berdarilz, près des Aldudes, et avait été de ce fait nommé chef de brigade sur le champ de bataille; il avait encore guerroyé, avec ses chasseurs basques, dans les vallées du Guipuzxoa et autour des postes de la frontière, pendant les derniers mois de 1794 et les premiers de 1795, puis il était resté dans les garnisons de la région. Il avait rejoint à la fin de 1800 Tarmée des Grisons et avait fait campagne avec ses deux bataillons basques jusqu'à leur incorporation dans l'infanterie légère en mars 1801 (2). Employé ensuite par Moncey à l'armée d'Italie, puis commandant la lô* demi-brigade d'infanterie légère, il avait été grièvement blessé à léna le 14 octobre 1806, et était devenu général de brigade en janvier 1807 ; il avait pris part, avec le corps de Lannes, aux batailles d'Heilsberg et de Fricdland au mois de juin suivant.
Depuis lors, il avait presque constamment servi à l'armée d'Espagne. Chef d'état-major du 3* corps de cette armée le 1" octobre 1808, il avait été blessé à la bataille de Saragosse le 15 mai 1809, avait commandé une division d'infanterie du 3* corps, devenu armée d'Aragon, et avait reçu le grade de général de division le 12 octobre 1810. Mis à la tête de la 8* division de l'armée d'Espagne le 25 décembre 1813, il avait été, le 8 janvier 1814, désigné comme commandant la levée en
(1) Baïgorry est devenu Saint-£tienne-de-Baîgorry.
(2) Voir l'ouvrage du capitaine Labouche, Le chef de hrio€tde HarUpt et les chasseurs hasqi^eSj Ribaut, Pau, 1894, 165 p., in-8<»; et celui de Albert Dutey-Harispe, Le maréchal Harispe, 13 p., in-8«.
masse des Haules-Pyrénées, des Basses-Pyrénées et des Landes, et avait été blessé à la bataille de Toulouse le 10 avril 'ISli. Nommé commandant de la IV division militaire le 15 octobre 1814, mis en disponibilité le 18 avril 1815, commandant une division d'infanterie au corps d'observation des Pyiénées, le 11 mai suivant, il avait été de nouveau mis en disponibilité en 1818, puis admis à la retraite en décembre 1824. •
La Piévolution de 1830 avait fait revenir, avec bien d'autres, le général Harispe dans les rangs de l'armée active. Nommé commandant supérieur des Hautes et Basses-Pyrénées, le 15 décembre 1830, puis en 1833 commandant la division des Pyrénées-Occidentales, il était plus à même que personne de renseigner le gouvernement sur l'état des régions voisines (1); non seulement il connaissait le pays, la langue, les habitants, non seulement il avait parcouru les contrées où se déroulait la guerre carliste, mais les relations qu'il avait pu conserver avec beaucoup d'Espagnols et l'autorité que lui donnait son important commandement lui facilitaient encore sa lâche. Il envoyait au Ministre, sur la question d'Espagne,, des lettres fréquentes et instructives (2).
Des agents et des officiers envoyés en mission comblaient d'ailleurs les lacunes que la correspondance, même détaillée, pouvait laisser subsister. Dès le mois de novembre 1833, Je chef d'escadrons Guibout i3), officier d'ordonnance du Ministre de la guerre, s'était rendu à Bayonne auprès d'Harispe,
(1) Jean-Isidore comt-e Harispe ne quitta plus la région de la France qu'il affectionnait comme une plus petite patrie et dans laquelle il s'était en quelque sorte spécialisé. H fut mis à la tête de la 20* division militaire (Hautee et Basses-Pyrénées, Landes et Gers), le !«' novembre 1836, remplit chaque année les fonctions d'inspecteur général des troupes sous son oommandement, fut laissé à la tête de la 11* division à Bayonne en 1848, puis mis en disponibilité en 1850. Nommé maréchal de France le 11 décembre 18-51, il mourut à Lacarre (anciennement Laocar), près de Saint-Jean-Pied-de-Port, le 26 mai 1855. A. A. G., dossier J.-I. Harispe.
(2) La correspondance échangée entre Harispe et le Ministre emplit de nombreux cartons aux Archives historiques du ministère de la guerre.
(S) André Guihout, né à Paris le 25 avril 1789, entra comme élève à l'Ecole militaire de Fontainebleau le 19 novembre 1806; nommé souslieutenant au 2« dragons le 16 mai 1807, il fit campagne en Espagne de 1808 à 1812, et put, pendant ces cinq années, apprendre à connaître ce pays; lieutenant le 5 septembre 1811, lieutenant adjudant-major le 24 arril 1812, capitaine le 12 juin 1813, il fit les campagnes de 1813 et 1814 en Allemagne, celle de 1815 en Belgique, et fut mis en demi-solde le 8 dé-
pour recueillir des données précises sur la situation, la composition, les approvisionnements et les besoins de la division des Pyrénées-Occidentales ; il devait aussi transmettre au Ministre les renseignements qui lui parviendraient « soit de la frontière, des Provinces Basques, de la Navarre, de TAragon et de la Caslille, soit de l'intérieur de l'Espagne (1) ». Le capitaine d etat-major Harmois (2), en mission à Madrid,
cembre 1815. Il resta en non-activité pendant la Restauration, occupant successivement des situations telles que celles do surveillant des forêta du duc d*0rléans en 1819, et d'inspecteur du canal de l'Ourcq en 1820.
Il reprit du service sous le gouvernement de Louis-PRilippej il fut attaché comme capitaine à l'état^major du Ministre dès le 1^ août 1890, et y fut nommé chef d'escadrons le 8 septembre. Chargé de missions relatives à l'Espagne, il s'en acquitta à son éloge.
Nommé lieutenant-colonel au 9« dragons le 15 janvier 1834 et affecté au 12* de cette arme le 1<^' juillet 1835, il fut promu colonel du 7® chasseurs le 19 février 1839. Excellent chef de corps, bienveillant par goût, très sévère par principes, disent ses notes, il sut se faire aimer et estimer de tous. Quoiqu'il eût été proposé pour l'avancement en 1842, il prit sa retraite en août 1843; comme il était chevalier de la Légion d'honneur depuis 1814, officier depuis avril 1831, il fut nommé commandeur en septembre 1843. A, A. G. y dossier Guibout, n*» 64.583.
(1) Instruction du Ministre de la guerre au commandant Guibout, 14 novembre 1833; et lettres diverses de Guibout. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 41.
(2) Louis-François-Joseph Harmois naquit le 8 avril 1797 à Namur, oii son père était capitaine du génie ; entré le 1*' novembre 1815 à Polytechnique, il fut licencié le 13 avril 1816. En janvier 1819, il entra comme élève surnuméraire à l'Ecole d'application d'état-major, y fut nommé sous-lieutenant élève titulaire le 30 août 1820, et fut affecté comme aide-major au régiment des chasseurs de la Meuse le 28 février 1821. Chargé de travaux topographiques à Madrid le 14 novembre 1823, il conserva cet emploi lora de sa promotion au grade de lieutenant en septembre 1824 et il resta atta^ ché aux travaux de la carte d'Espagne lorsqu'il fut nommé capitaine eu 1S31.
La carrière d'Harmois se passa presque tout entière dans ce poste. Ses services furent, par moments, plutôt diplomatiques que militaires; c'est ainsi qu'il fut mis à la disposition du Ministre des affaires étrangères avec solde de disponibilité le 5 juillet 1836; au mois de novembre, il vint à Paris poi-ter des dépêches adressées par l'ambassade française au Ministre des affaires étrangères, et obtint de ce dernier un congé de six semaines pour Saint-Malo ; comme il avait omis d'informer l'autorité militaire de ce déplacement, le général Pelet, son chef direct, lui fit infliger un blâme par le Ministre et résolut de lui enlever le poste qu'il occupait en Espagne.
Cette mesure devait être extrêmement sensible à Harmois, qui tenait avant toutes choses à rester à Madrid; au mois de décembre, il obtint de retourner en Espagne, mais avec ordre d'être revenu en France le 1" février 1837; il parvint à faire successivement prolonger son séjour, de mois on mois, jusqu'au l**" novembre 1838. Le général Pelet se louait d'ailleurs de ses services; il le considérait comme un habile topographe et ajoutait : « La correspondance de cet officier a offert souvent assez d'intérêt pour être présentée au Ministre »; cependant, en 1838, il oons-
adressait, d'autre part, au général Pelet, directeur du dépôt de la guerre, des lettres lui donnant des détails sur Tétat politique de l'Espagne en 1834 et sur les incidents qui se déroulaient dans certaines villes ; Pelet les communiquait au maréchal Gérard, ministre de la guerre, et s'occupait activement de compléter les cartes d'Espagne permettant de suivre de très près les opérations (1).
Déjà, en effet, on commençait à sentir, vers la fin de 1834, que le blocus des côtes et des frontières espagnoles, destiné à empêcher tout réapprovisionnement d'arriver aux Carlistes, constituait un secours insuffisant contre une insurrection grandissante ; on prévoyait le moment où la France serait amenée à prêter au gouvernement constitutionnel espagnol un appui plus direct. En décembre 1834, le commandant Guibout remplissait de nouveau dans le Sud-Ouest une mission analogue à celle dont il avait été chargé Tannée précédente (2). Le capitaine Harmois continuait d'ailleurs, en 1835, à envoyer au général Pelet d'utiles indications sur les événements de la Péninsule (3).
Les renseignements ainsi fournis au Ministre par les officiers qui se trouvaient sur la frontière des Pyrénées ou dans la capitale de l'Espagne étaient sans doute intéressants. Mais ils étaient loin d'avoir la même valeur que ceux donnés par un colonel d'état-major des plus distingués qui se trouvait auprès du général en chef de l'armée de la Reine, sur le théâtre même des événements, le colonel Moline de Saint- Yon.
Alexandre-Pierre Moline de Saint- Yon, né le 29 juin 1786 à Lyon, était admirablement préparé, par son passé militaire.
tata qu'Harmois devenait négligent et n'envoyait plus que des copies de levés existant déjà; aussi décida-t-il de le rappeler en France.
Affecté comme aide de oajnp au général de la Maisonfort, le capitaine Harmois fut noté par le général de Castellane à Perpignan comme plein de zèle et de bonne volonté, mais comme ayant complètement perdu Phabitude du métier militaire. En novembre 1839, il fiit mis de nouveau à la disposition du Ministre des affaires étrangères et retourna à Madrid. Il y mourut le 17 mars 1846, laissant toute sa fortune à une Espagnole. A. A, G., dosiier Harmois.
(1) Le ^néral Pelet au maréchal Gérard, de Paris, 23 juillet 1834. A. H, G.. Aff. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Le commandant Guibout au Ministre de la guerre, du château de Laoarre, 31 décembre 1834. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(3) Le capitaine Harmois au général Pelet, de Madrid, 13 avril 1835. A, H. G., Aff. d'Esp,, carton 41 (copie établie au ministère).
42 LA LÉGIOy ÉTEANGÈaE EN ESPAGNE
aux fonctions qu'il était appelé à remplir. Elève à TEcole militaire en juin 1804, nommé sous-lieulenanl au 13* dragons en janvier 1805, il avait fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807 à la Grande Armée ; lieutenant le 27 janvier 1807, il avait été choisi le 3 mai suivant comme aide de camp par le général Reille ; en 1808 et 1809, il avait fait campagne en Espagne et à Tarmée du Nord, et avait été successivement nommé : chevalier de la Légion d'honneur le 15 décembre 1808, chevalier de l'Empire le P' juillet 1809, capitaine le 20 juillet ; puis il avait reçu, h 15 août, une dotation de 2.000 francs de rente annuelle sur les biens réser\^és à Beyrouth. En 1810, 1811, 1812, 1813 et 1814, il était resté à l'armée d'Espagne et de Portugal et y avait été nommé chef d'escadron le 19 septembre 1813 ; blessé d'un coup de feu au bras droit le 10 novembre 1813, devant Saint-Jean-de-Luz, il avait été fait officier de la Légion d'honneur le 9 novembre 1814 ; le 18 décembre suivant, il avait été adjoint à Tétat-major de la 19* division militaire, à Lyon.
Sainl-Yon était resté environ sept ans aide de camp du général Reille, qui était lui-même aide de camp de l'Empereur ; aussi quand, à son retour de l'île d'Elbe, Napoléon passa à Lyon, fut-il heureux de s'attacher comme officier d'ordonnance un homme dont il avait pu apprécier la valeur : c'est en cette qualité que Saint- Yon fit la campagne de 1815. Nommé, après Waterloo, majcr de cavalerie, grade équivalent à celui de lieutenant-colonel, il ne suivit pas l'armée derrière la Loire et resta dans sa famille à Paris.
Mis en non-activité en juillet 1815, Saint- Yon fut replacé, le 24 juin 1818, comme chef de bataillon au corps d'étatmajor, et fut employé au Dépôt de la guerre depuis le 1^ janvier 1819 jusqu'en décembre 1828 ; nommé à cette date membre du comité consultatif d'état-major pour 1829, il devint, le !•' novembre 1829, secrétaire de ce comité pour 1830. Il passa lieutenant-colonel à l'anciennelé le 14 janvier 1830, et fut désigné en novembre comme membre du jury chargé d'examiner les élèves de l'Ecole d'état-major. Promu colonel le 22 février 1831, il fut tout d'abord maintenu au Dépôt de la guerre ; puis, en. novembre 1832, il remplit les fonctions de chef d etat-major de la 2* division d'infanterie réunie sur la Meuse ; à la dislocation de celte division, en février 1833, il
rentra au Dépôt de la guerre et fut nommé, le 11 mars, secrétaire permanent de la commission d'élat-major.
Ses années de séjour en Espagne pendant les guerres de l'Empire, ses laborieuses études au ministère, enfin sa grande culture générale et son jugement ferme faisaient de Saint- Yon un officier très apte à rendre un compte exact des événements militaires et politiques qui se déroulaient au delà des Pyrénées; aussi le Ministre fit-il un excellent choix lorsqu'il le chargea de mission à Bayonne et en Espagne, le 28 juillet 1834 (1).
Saint- Yon fut officiellement détaché, par le gouvernement français, auprès du général Rodil, commandant en chef Tarmée du Nord de TEspagne. Cette mesure était provoquée par le fait que le gouvernement anglais avait envoyé auprès de Rodil le colonel Caradoc, et que le maréchal Gérard, président du Conseil, pensait « convenable » de prendre une mesure analogue (2). Mais le gouvernement français voulait surtout « donner à celui de la reine Isabelle II une preuve de sa sollicitude pour le succès de sa cause (3) ».
La lettre officielle écrite à ce sujet par Gérard à Rodil montrait que la France aidait la Reine de tout son pouvoir :
« Général, lui disait-il, vous avez vu déjà par la correspondance du général Harispe avec le comte Armildes de Toledo (4), et par la lettre qull a eu Thonneur de vous écrire à votre arrivée en Navarre, combien le gouvernement du Roi
(1) Saint- Yon fut nommé commandeur de la Légion d'honneur au cours de cette mission, le 11 mars 1835; revenu le 15 juin suivant en France, il fut promu le 31 décembre maréchal de camp disponible, puis, le 7 octobre Ï836, membre de la commission d'état-major. Il devint successivement directeur du personnel et des opérations militaires au ministère le 29 mai 1844, lieutenant-j^énéral le 13 novembre 1844, grand-officier de la Légion d'honneur le 7 novembre 1845, ministre de la guerre et pair de France le 10 novembre suivant. Il cessa ses fonctions le 9 mai 1847 et fut retraité le 8 juin 1848. Il mourut à Bordeaux le 17 novembre 1870. A, A. G,, dossier Moline de Sainte Yon.
(2) Le Ministre de la guerre à Famiral de Rigny, ministre des afiFaires étrangères, 29 juillet 1834. A. H. (?., Aff. d'Esp., carton 41 (minute).
(3) Le Ministre de la guerre au colonel Moline de Saint-Yon, 28 juillet 1884. Ihid,
(4) Dans une note sur « les forces dont dispose le général Rodil )>, établie le 28 juillet 1834, le comte Armildes de Toledo est désigné parmi les généraux sous le titre de u commandant en second de la provinoe de Navarre »>.
44 l'A LÉGION éniANGÈRE EN ESPAGNE
a de sollicitude pour le Iriomphe de la cause de la reine Isabelle IL Les généraux français qui commandent sur la ligne des Pyrénées ont ordre de concourir de tous leurs moyens, sans sortir des limites qui leur sont tracées, au succès de vos opérations. Il a été recommandé expressément, à cet effet, au général Harispe d'établir des rapports suivis avec vous, afin d*ôlre mieux à même de vous seconder et d'instruire immédiatement le gouvernement de ce qu'il importerait qu'il fît pour rendre plus efficaces les mesures que vous jugeriez utile de prescrire. Dans cette vue, et par une conséquence naturelle des liens d'amitié qui unissent nos gouvernements respectifs, le Roi envoie près de vous M. Aloline Saint- Yon, colonel au corps royal d'état-major. Il vous secondera dans vos rapports avec le général Harispe ; il s'adressera même directement à moi, s'il y a lieu, dans l'intérêt de la cause que vous servez avec tant de valeur ; enfin il se rendra aussi utile près de vous que sa position le permettra. Votre brillante expédition de Portugal nous donne l'assurance que vos opérations de Navarre seront suivies d'un plein succès (1). »
Saint-Yon passa à Rayonne le 2 août ; il envoya de Pampelune un premier rapport au Ministre le 18, et put enfin rejoindre Rodil quelques jours plus tard (2). Il 'écrivit dès lors au Ministre des lettres fréquentes, lui donnant non seulement un exposé complet des opérations militaires qu'il suivait, mais encore des aperçus variés sur la situation politique de TEspagne, sur son gouvernement, sur lesprit de ses provinces, et des appréciations sur les généraux et les fonctionnaires. Ces lettres, écrites dans un style à la fois élégant et concis, par un officier supérieur extrêmement bien placé pour suivre les événements et les apprécier, présentent un inlérél considérable (3).
Le> impressions de Saînl-Yon pendant les premiers jours,
(1) ÎA> Ministi^ do la guerre uu général Rodil, 28 juillet 1834. A, E. (?., Af. d'Ksp.« carton 41 uninute).
rJ> Saint-Yon au Ministre, d'Exigui près des Aldudes, 29 août 1834. A. H. (r., Aff. d'Esp,, carton 41 ^original).
(S) Elles fo^irniraient d^ bon» élciuents pour Thistoira générale de l'EapagM^ et surtout pour Thistoire particulière de la Nararre; elles serait>nt dignt\» d'otro iHlit<^ et commentées.
dès qu'il put observer l'armée espagnole, sont traduites en termes pittoresques :
« Le soldat est animé du meilleur esprit, écrivait-il ; dans les marches les plus fatigantes, par les temps les plus affreux, sans distributions régulières, il ne cesse de montrer la gaieté la plus constante, et il va à lennemi avec un élan digne des plus grands éloges. Il faut cependant en excepter la garde royale, de laquelle on semble n'être pas très sûr, et dont les officiers, particulièrement, inspirent beaucoup de méfiance. L'habillement est dans un état déplorable ; les hommes sont sans bas, sans souliers, n'ont que la seule chemise qu'ils portent sur le corps. Les bonnets à poil de la garde étant extrêmement lourds, le général Rodil les a fait déposer en magasin ; mais par une pluie presque continuelle depuis quelque temps, les hommes n'ont pour toute coiffure qu'un bonnet de police (i). «
Ces excellents soldats n'étaient pas toujours bien encadrés, et Saint- Yon, estimant que les officiers étaient choisis avec trop peu de soin, les jugeait en termes sévères :
« Les officiers sont, en général, ou trop vieux, ou trop jeunes, et tous montrent une telle mollesse dans le service qu'il faut que les Espagnols soient beaucoup plus disposés à l'obéissance qu'on ne se l'imagine pour qu'il y ait la moindre discipline dans les corps. On conçoit, d'après cela, qu'il règne dans l'armée une foule d'abus de tout genre. Je n'en citerai qu'un : tous les capitaines, lieulenantsi, sous-lieutenants d'infanterie sont montés, et même beaucoup de sergents ; de sorte qu'un bataillon en marche occupe autant d'espace qu'un régiment^ et que, dès qu'il s'agit de combattre, un nombre considérable de soldats manque dans le rang. Mais une des choses les plus déplorables, c'est l'état du personnel des officiers généraux. Ils se déchirent entre eux sans le moindre ménagement, sacrifient souvent l'intérêt du pays à leurs dissentiments particuliers, montrent une impéritie
(1) Le colonel de Saint-Yon au Ministre, d'Eugui près des Aldudes, 29 août 1S34. J. B. G,, Aff. d'Esp., carton 41 (original).
extrême et se conduisent en un mot de telle sorte que le plus grand nombre n'inspire aux troupes aucune confiance (1). »
Saint-Yon accordait donc de grandes qualités aux soldats espagnols et une médiocre capacité à leurs chefs ; bien plus, il pensait que parfois les officiers, au lieu de maintenir la discipline dans les rangs, contribuaient à y jeter le désordre. En octobre 1834, à l'occasion du départ de Rodil et de son remplacement par Mina (2), il souhaitait que le nouveau général en chef mît fin aux abus :
« Les officiers abandonnent leur corps sans autorisation, écrivait-il au Ministre ; ils prennent à leur service particulier jusqu'à trois et quatre soldats qui restent avec les bagages et qui par conséquent ne paraissent jamais dans les rangs ; enfin, pour donner une idée du désordre qui règne ici, il suffira de eiter un fait qui semble incroyable, mais dont je me suis assuré par mes propres yeux : sur les derniers états de situation, un bataillon de carabiniers porte un seul homme disponible (3). »
Lorsque les abus étaient trop criants, les soldats espagnols n'hésitaient pas, il est vrai, à s'y opposer eux-mêmes ; quand
(1) Le colonel de Saint-Yon au Ministre, d'Eugui près des Aldudes, 29 août 1834. A. H. 6?., Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Il y eut deux Mina, qu*il ne faut pae confondre; il s'agit ici de ■don Franeiseo Espoz y Mina; «on neveu, célèbre pendant les guerres de TEmpire, était mort-.
Don Xavier MinOy né en 1789 à Idozin, en Navarre, voua dès 1808 aux Français une haine terrible, et mena contre eux la guerre de partisans avec sa bande en 1809 et au début de 1810; pris le 31 mars et envoyé à Tincennes, il y rcs!^a prisonnier jusqu'à la fin de l'Empire. Revenu en Espagne, il soutint la cause libérale et fut obligé de se réfugier en France; puis il passa au Mexique : là, il servit dans l'insurrection contre le gouvernement espagnol, mais fut pris, traduit devant une commissicn militaire, ev exécuté le 13 novembre 1817.
J)ol^ Francisco Bspos y Mina, né en 1781 à Idozin, oncle de Xavier, fut entraîné dans l'insurrection de 1808 contre les Français; après un séjour dans le bataillon de Doyle (février et mars 1809)^ il passa dan» la bande de s^>n neveu et en prit le commandement quand don Xavier eut •été capturé. En 1823, il combattit l'intervention française. Constitutionnol (t ex alto », il était en exil en 18^ quand il fut ncnnmé par le gouvernement espagnol à la tête de Tannée de Navarre; il donna sa démi»> sion après quelques succès. Mis en 183o à la tête de la Catalogne, il rédigea, le 20 novembre, une proclamation aussi peu sensée que sanguinaire. Sa santé était épuisée et il mourut le 24 décembre 1836 à Barcelone.
(3) Snint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, le 13 octobre 1834. A. U. (?., Aff. d'Esp., carton 41 (original).
rhonneur des armes était en cause, ils savaient le défendre d'une manière farouche : « Rien ne saurait altérer le dévouement et la fidélité du soldai espagnol, écrivait Saint-Yon. Un exemple suffira, monsieur le Maréchal, pour vous faire connaître le véritable esprit de l'armée. Dernièrement, deux officiers d'infanterie ont voulu livrer aux rebelles le poste d'Echarri-Aranaz (1) et ils ont été aussitôt mis à mort par les hommes de leur propre compagnie (2). »
Les généraux les plus marquants dans l'armée de Navarre n'étaient pas toujours d'habiles tacticiens ni même des hom- . mes très instruits, et le haut commandement dans son ensemble ne paraissait pas être à la hauteur de sa tâche ; aussi Saint-Yon envisageait-il l'intervention de la France comme le remède nécessaire : « Les bons officiers, disait-il, sont découragés au dernier point, et il est à craindre que les soldats, qui connaissent l'incapacité de leurs chefs, et même la tournent quelquefois en ridicule, ne finissent par se lasser aussi du métier. Les militaires les plus capables et les plus dévoués à l'ordre de choses actuel témoignent hautement l'inquiétude que leur cause l'avenir. Ils craignent surtout que les différentes provinces disposées à se soulever, au moins partiellement, voyant la Navarre lutter seule, depuis onze mois, contre toutes les forces dispon'bles du royaume, ne soient tentées de suivre un semblable exemple, et qu'alors le gouvernement, n'ayant plus rien à opposer à ces nouveaux ennemis, l'Espagne ne se trouve dans la position la plus critique. Tous, même les officiers généraux, désirent donc l'interv^enlion de la France, et ils pensent que c'est le seul moyen de terminer promptement une lutte déjà beaucoup trop prolongée, et d'empêcher peut-être des malheurs irréparables (3). »
Les troupes carlistes dont il fallait venir à bout n'étaient pas cependant aussi homogènes qu'on se les représentait parfois. Saint-Yon prenait soin d'exposer leur composition au Ministre : « Les bata'llons de Zumalacarregui, écrivait-il, ne
(1) Eckarri'Aranaz, sur la route de Pamploua (Pampelune) à Vitoria, à mî--distance entre ces deux villes.
(2) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Panip<?lune, le 7 octobre 1834. A, H. G., Ai!. d'Esp., carton 41 (original).
(3) Saint-Yon au Ministre, d'Eugui, 29 août 1834. .4. H. G. Ihid,
sont pas formés, comme beaucoup de personnes se l'imaginent, d'individus redoutables par leur détermination et leur fanatisme : bien loin de là. A peine un sixième des hommes qui les composent peuvent être rangés dans celte catégorie ; le reste réunit des gens sans aveu, qui préfèrent au travail une existence errante, parfois lucrative ; des enfants, auxquels la vie aventureuse offre toujours des charmes ; et enfin un très grand nombre de soi-disant volontaires, que les menaces et la crainte ont enlevés à leurs foyers (1). »
La guerre entre les troupes gouvernementales et les insurgés avait cependant un caractère de sauvagerie qui causait à Saint- Yon une impression des plus pénibles : « Les troupes de la Reine et les rebelles, disait-il, se font une guerre d'extermination. Les prisonniers, quel que soit leur grade, sont fusillés de part et d'autre, sans miséricorde. Il y a peu de jours, le fils d*un grand d'Espagne de 1" classe, le comte de Villamanuel, qui était tombé au pouvoir de Zumalacarregui, a été passé par les armes, malgré les sollicitations les plus puissantes (2). »
Pour mettre fin à une lutte aussi sanglante, c'est en Navarre qu'il fallait triompher, car cette province était le centre de la résistance : « Le jour où la Navarre sera pacifiée, écrivait Saint-Yon, tout le nord de l'Espagne ne tardera certainement pas à se soumettre (3). » La victoire n'était pas si difficile à remporter qu'on pouvait le croire au premier abord; la lutte que soutenaient les Xa\ arrais ne résultait pas, en effet, suivant Saint-Yon, d'un mouvement national, mais plutôt d'un esprit individuel d'ambition ou de rapine ; les insuccès devaient cesser dès que les Constitutionnels mettraient en ligne des forces militaires suffisantes et bien commandées.
Mais plus les semaines passaient, plus Saint-Yon était convaincu que le gouvernement de la Reine ne pourrait par ses propres moyens venir à bout de l'insurrection. Il terminait une lettre écrite à la fin d'octobre 1834 par cette mélancolique réflexion : « Je ne crains qu'une chose : c'est que le gouver-
(1) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 29 septembre 1834. AfiF. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Baint-Yon au Ministre, d'Eugui, 29 août 1834. Ihid.
(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 29 septembre 1834. A. JT. G., Ihid.
nement espagnol n'agisse comme ces malades, qui ne réclament des secours que lorsque leur état est pour ainsi dire désespéré. La tâche du médecin, qui eût d'abord été facile, devient alors bien laborieuse ; et quelquefois encore lui arrivet-il de se compromettre en se chargeant de la cure (1). »
Dès les premiers jours de novembre, Saint- Yon estimait que l'insurrection de la Navarre s'aggravait parce qu'elle commençait à prendre, sous l'impulsion de Zumalacarregui, un caractère national; il craignait que, par contre, l'ardeur des troupes constitutionnelles ne s'atténuât : (( Les soldats de la Reine, écrivait-il, qui montraient beaucoup de dévouement et de zèle, fatigués par des marches inutiles, éclairés sur l'ignorance et plus encore sur le mauvais esprit de leurs chefs, voyant tous les jours leurs officiers ne chercher qu'à fuir le danger, commencent à ne plus montrer la même ardeur ; et de là à une défection, la dislance n'est pas grande (2). »
La situation apparaissait donc fort grave dans les derniers mois de 1834. Saint- Yon pensait que la France devait intervenir promptemenl, si elle voulait protéger le trône d'Isabelle II sans rencontrer des difficultés insurmontables. Mais il tenait à informer le gouvernement français, avant de le décider à une intervention, qu'il ne trouverait pas en Espagne d'auxiliaires puissants ; il faisait dans ce but l'exposé de la situation politique du pays en termes précis :
« Le parti libéral se compose ou de gens exaltés qui veulent aller trop loin, ou d'hommes raisonnables qui n'ont aucune influence sur le peuple. Les premiers ne se soucient guère des libertés sages que la France pourrait leur offrir ; les seconds regardent toute intervention comme une nécessité funeste en ce qu'elle dévoile la faiblesse des soutiens du gouvernement ; ce qui a pour conséquence inévitable de laisser les Carlistes en conspiration permanente, mais remettant seu-
(1) Saint- Yon au Ministre de ia guerre, do Pampelune, 26 octobre 1834. A, H. 0., Aff. d'Bsp., carton 41 (original).
(2) Saint- Yon au Ministre, de Pampelune, 2 novembre 1834. A. H, (?., Ihid, — Cette lettre contient, ainsi que celles écrites à partir do cette date, nn grand nombre de mots chiffrés; ils sont traduits à Tencre rouge dans les interlignes.
I>glon ctrangcre. 4
lement leurs espérances à des temps plus heureux. Quant à Tarmée, ceux des officiers qui appellent maintenant à grands cris notre secours et qui sont les moins disposés à marcher contre les rebelles retrouveront tout aussitôt cet orgueil démesuré qui est la base du caractère national, et dès que le danger leur paraîtra s'éloigner, ils seront les premiers à se plaindre que Ton ait eu recours à des étrangers pour rétablir la tranquillité chez eux. Devant trouver les esprits si peu favorablement disposés, il n'est donc que plus essentiel encore, dans le cas où Ton voudrait se mêler de la querelle, de ne pas attendre que le royaume entier soit mis en mouvement par un clergé puissant et par une faction redoutable et énergique (1). »
Le tableau que traçait ainsi Saint- Yon mettait fort exactement en relief la raison qui empêchait beaucoup d'Espagnols de désirer l'intervention de la France ; cette raison était un sentiment de fierté nationale. Le comte de Las Amarillas n'écrivait-il pas à un de ses correspondants : « Serait-il vrai que la France songeât sérieusement à faire entrer des troupes en Navarre, pour occuper Pampelune et Saint-Sébastien? Cela me ferait la plus vive peine et compromettrait beaucoup nos affaires. Nous ne pouvons ni demander ni souffrir l'intervention. Ce serait fort humiliant pour nous de dire à toute l'Europe que cette insurrection, qualifiée par nous de misérable, est au-dessus de nos moyens (2). »
Le parti libéral avancé était particulièrement mal disposé à accueillir les avances de la France ; le général Mina se montrait d'une extrême méfiance, aussi bien à l'égard du colonel de Saint- Yon, détaché auprès de lui, qu'à l'égard du général Harispe, qui commandait à Bayonne (3). Harispe en était extrêmement froissé : il écrivit à Saint-Yon une lettre dans laquelle, après lui avoir prodigué des encouragements et des conseils de patience, il ajoutait quelques lignes très
(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 2 norembre 1834. A. H. G., AS, d'Esp., carton 41 (original).
(2) Passage cité dans une lettre du général Harispe, 31 août 1834. A, H, G., Espagne, carton 39. Résumé de la correspondance et des journaux sur la question de l'intervention.
(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 2 novembre 1834. A. E, G., Aff. d'Esp., cart<m 41 (original).
dignes et très fermes à l'adresse du gouvernement espagnol et du général Mina (1) ; le Ministre de la guerre partageait son mécontenlemient (2). Saint-Yon n'en continua pas moins à être l'objet de vexations continuelles de la part du général espagnol : il en souffrit d'autant plus profondément qu'il était dévoué sans arrière-pensée à la cause de la reine Isabelle (3). Il défendait si loyalement celle cause et se faisait si sincèrement son avocat auprès du gouvernement français qu'il écrivait le 10 décembre au maréchal duc de Trévise, le succès^ seur du maréchal Gérard au ministère de la guerre (4) : « Tout le monde est convaincu, dans les provinces du nord de l'Espagne, que la guerre ne peut finir sans la participation de la France ; et il n'est personne qui n'appelle son intervention de tous ses vœux. Armée, population, agents du pouvoir, toutes les classes de la société en un mot n'ont à cet égard qu'une même manière de penser et qu'un même désir )>(5).
Un mouvement de même nature se dessinait en France ; nombre de personnes souhaitaient que Louis-Philippe intervînt en faveur de la Reine.
L'initiative privée tenta même de suppléer à l'inerlie gouvernementale. Un officier qui avait servi dans les troupes françaises au service du Portugal, le colonel baron de Suarce, écrivit le 18 novembre 1834 au maréchal duc de Trévise, pour lui demander l'autorisation de lever en France un corps de volontaires destiné à soutenir le gouvernement constitutionnel de l'Espagne (6).
Suarce donnait au Ministre de bonnes raisons. Quinze cents Français environ, congédiés du service portugais,
(1) Le général Harispe au cx>lonel Saint-Yon, de Bayonue, 10 novembre 1834. A. H. G., Aif. d'Esp., carton 41 (copie).
(2) Le Ministre de la guerre au général Harispe, 18 novembre 1834. A. M, G., A«F. d'Esp., carton 41 (minute).
(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de PampeJune, 17 novembre 1834 et 20 novembre 1834. A. H. G., AS. d'Esp., carton 41 (originaux).
(4) Le lieutenant-général baron Bernard avait succédé au maréchal Gérard le 10 novembre 1834, mais avait été remplacé dès le 15 novembre par le maréchal duc de Trévise, qui accepta aussi la présidence du conseil.
(5) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 10 décembre 1834, pièce no 3.
(6) Lo colonel baron de Suarce au Ministre de la guerre, de Paris, lô novembre 1834, pièce n» 1.
52 liA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE
allaient successivement rentrer dans leurs foyers ; or, ces hommes, « enfants des barricades de 1830 et 1832 », étaient sans aucun doute partisans des opinions ultra-libérales, et pouvaient inquiéter le gouvernement : ils avaient montré beaucoup de bravoure au service de la reine dofia Maria ; mais, dans la guerre de partisans qu'ils avaient faite pendant trois ans, ils avaient pris des habitudes qui pouvaient les rendre dangereux. C'étaient des soldats qui n'avaient plus qu'un désir, la guerre, quel qu'en soit le motif ; Suarce avait appris que l'on avait proposé à beaucoup d'entre eux de s'enrôler sous la bannière de don Carlos, et il les croyait prêts, le cas échéant, à appuyer un mouvement contre-révolutionnaire (1) dans le Midi de la France (2).
Suarce proposait d'utiliser l'énergie de ces soldats aguerris en les faisant passer au service de la reine Isabelle. Si les Espagnols qui s'étaient jusque-là refusés à créer un corps étranger, persistaient dans cette idée, il espérait tourner la difficulté grâce aux nombreux et puissants amis qu'il possédait dans le parti libéral, c'est-à-dire à Mina, à Valdès, à Peon ; il demandait l'incorporation, dans chacun des bataillons espagnols, de cinquante Français destinés à servir de tête de colonne. « Je n'ai jamais remarqué, ajoutait-il, ni en Portugal, ni même en Pologne, qu'on nous contestât, à nous autres Français, l'honneur de recevoir les premiers coup de fusil (3). » Il ajoutait que sa démarche n'était provoquée que par le désir d'être utile à son pays, et se recommandait du général Pelet, qui lui avait déjà, disait-il, confié plusieurs missions à l'étranger.
Le maréchal duc de Trévise envoya à Thiers, ministre de l'intérieur, une copie de la lettre du baron de Suarce ; il lui demanda en même temps de prendre les mesures nécessaires pour empêcher les hommes revenant du Portugal de se livrer au désordre où ils pourraient être pousses par « les meneurs anarchistes (4) ».
(1) Il faut toujours entendre ce mot, à cette époque, dans le sens de: contraire aiix principes révolutionnaires, c'est-à-dire contraire aux idées, libérales et à la Ilévolution de 1830.
(2) Suarce au Ministre, pièce n" 1.
(3) Ibid.
(4) lie Ministre de la guerre au Ministre de Tintérieur, 26 novembre 1834. A. n. G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
liA MISSION DTJ COLONEL DE SAINT-YON 53
Thiers répondit aussitôt à son collègue qu'il connaissait déjà, par le préfet de police, la rentrée des volontaires français venant du Portugal et les projets du baron de Suarce. Mais il ne pouvait empêcher les volontaires de se fixer à Paris, puisque beaucoup s'y étaient enrôlés et y avaient exercé un métier. Ces hommes avaient, d'après lui, servi alternativement la cause de dom Miguel et de dom Pedro ; affiliés pour une certaine partie, avant leur départ, aux sociétés révolutionnaires, habitués depuis à mener une vie aventureuse, ils pouvaient devenir entre les mains des partis des instruments dangereux ; mais ils étaient l'objet d'une surveillance spéciale. Quant au projet consistant à les diriger sur l'Espagne, Thiers le laissait à l'examen du Ministre de la guerre, et il se bornait à convenir qu'une telle solution pouvait avoir un « avantage réel pour le maintien de la tranquillité publique (1) ».
Le Alinistre de la guerre communiqua alors au Ministre des affaires étrangères la lettre de Suarce, en ajoutant qu'U convenait peut-être de faire part de cette proposition à l'ambassadeur de France à Madrid (2). Il envoya une copie de la même lettre au général Harispe, à Bayonne, et lui demanda « de faire des ouvertures au général Mina » ; il estimait en effet que les hommes venant de Portugal seraient un excellent renfort pour l'armée d'opérations du nord de l'Espagne (3).
Enfin, au Conseil du 9 décembre 1834, le Ministre de la guerre exposa la question à ses collègues ; il espérait sans doute obtenir leur assentiment et donner à Suarce des facilités pour organiser son corps de volontaires. Mais le Conseil estima qu'il n'y avait pas lieu de s'en occuper.
Tandis que se manifestaient ainsi en France, ouvertement ou secrètement, les sympathies en faveur de la reine Isabelle, don Carlos devait recevoir de son côté des encouragements
(1) Thiers, ministre de rintérieiir, au maréchal duc de Trévise, ministre de la guerre, 27 novembre 1834. A, E. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Le prési^nt du Conseil, ministre de la guerre, au comte de Rigny, ™î?*®î,« °®® affaires étrangères, décembre 1834, confidentielle. A. H G., Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
-iqS^ ^ M^^*?*^^ ^^ ^* guerre au général Harispe, de Paris, décembre 1834, confidentielle. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
de quelques cours étrangères. « Il est impossible, écrivait Saint- Yon en décembre 1834, d'expliquer la persistance qu'il apporte à son entreprise autrement que par Tespoir que lui donnent en secret certaines puissances de TEurope. De faibles secours et de grandes promesses suffisent pour entretenir les illusions d'un homme à très courte vue et d'un esprit borné. Sans cela comment, avec son éducation de palais, son manque de bravoure et le défaut de ténacité dont il a fait preuve après la mort du roi Ferdinand, pourrait-on concevoir qu'il se soumît si longtemps à une existence si éloignée de ses habitudes et de ses goùls (1) I »
Le rôle que jouait don Carlos vis-à-vis des populations qui se battaient en sa faveur n'était pas, en effet, celui d'un souverain. Le prince était accueilli, dans les villages de la Navarre, « avec beaucoup de respect et de joie » ; mais il ne jouissait pas auprès des habitants d'un grand prestige personnel. On prétendait qu'il était découragé et que Zumalacarregui le tenait en quelque sorte prisonnier pour l'empêcher d'abandonner la partie. Cette assertion était, de l'avis de Saint-Yon, fort exagérée, mais le général carliste traitait du moins son roi avec peu de considération ; il écrivait en effet textuellement, dans une dépêche adressée à l'un de ses chefs de bataillon et qui avait été interceptée : « Oraa se trouvant en tel endroit, et Cordova en tel autre, j'ai décidé un mouvement sur la rivière. J'emmènerai avec moi la cavalerie, les mulets de bât et la personne royale (2). »
Si Zumalacarregui manquait de déférence envers son roi, il avait du moins su prendre un ascendant réel sur les troupes carlistes, et il avait établi dans leurs rangs une discipline de fer. Il inpiraii à ses soldats presque autant de terreur qu'aux habitants, et faisait fusiller ses officiers pour le moindre grief (3).
Le général Mina, au contraire, voyait son autorité sur les troupes de la Reine diminuer tous les jours et son mauvais
(1) Saint-Yon au maréchal duc de Trérlse, ministre de la guerre, de Pampelune, 17 décembre 1834. A H. G,, AfF. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Ihid.
(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune^ 17 décembre 1834. A, H, G., Aff. d'Esp., carton 41 (original).
état de santé Tempêchait de la ressaisir. Saint- Yon continuait à déplorer « Tindiscipline des soldats, l'ignorance et le mauvais esprit des officiers, l'incapacité des généraux et la discorde entre les chefs (1) ».
A la fin de 1834, la situation de Tarmée de la Reine paraissait gravement compromise. Un Anglais, le colonel Flinter, chef d*état-major des forces constitutionnelles en Navarre, écrivait à ce sujet une lettre confidentielle à son compatriote le colonel Wylde, qui se trouvait avec Saint-Yon auprès de Mina. Il est curieux de constater qu'il exprimait exactement la même opinion que l'attaché français, tant sur l'état de l'armée que sur la marche des événements ; or Flinter était particulièrement bien renseigné, par suite de sa situation personnelle et de son infatigable activité.
« Voilà six mois, écrivait-il, que tout à mes devoirs je n'ai pas un instant de repos. J'ai traversé la Navarre dans tous les sens ; et toujours j'ai pris grand soin d'étudier l'opinion publique. J'ai observé avec une égale attention les mesures prises par le gouvernement pour en finir avec la rébellion, qui chaque jour augmente de force. Malgré le respect que j'ai pour le général Mina, je suis fâché de dire que son arrivée n'a pas produit le moindre effet sur le pays : au contraire, les habitants ont l'apparence d'être plus prononcés contre lui que contre ses prédécesseurs. A peine si quelques factieux se sont rangés de son côté. Ce n'est qu'avec la plus grande difficulté que nous pouvons prendre Toffensive dans certaines localités. Nous sommes souvent quatre jours sans aucune ration, tandis que les Carlistes ne manquent de rien. L'on n'a pas eu la précaution de former des approvisionnements ou des dépôts de vivres et de munitions, ce qui souvent paralyse les opérations pendant phisieurs jours et nous empêche de profiter de nos succès (2). »
De même que Saint-Yon, Flinier opposait à l'endurance et au courage des soldats l'incapacité et parfois même le peu d'énergie de certains officiers ; la pondération, qui est une des
(1) Saint-Yon au maréchal duc de Trévise, de Pampelune, 10 janvier 1835. A, Jî. (?., AfF. d'Esp., carton 41 (original).
(2) L© colonel Flinter au colonel Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834. A. IL, G,, Aff. d'Esp., carton 41 (traduction de Tanglais, jointe à la lettre do Saint-Ton au Ministre^ datée de Pampelune, 10 janvier 1835).
qualités principales du caractère anglais, fait penser que son appréciation était exacte quand il s'exprimait en ces termes :
« Depuis plusieurs mois, nos soldats n'ont couché que sur la terre, et sans se déshabiller. Quoique marchant sans cesse et éprouvant toutes sortes de privations, ils n'ont cependant fait entendre aucune plainte ; mais leur patience commence à se lasser. Il n'y a plus d'esprit de corps, ni d'enthousiasme. Il n'y a plus chez eux le désir de se battre. Si un soldat est blessé, on ne prend aucun soin de lui dans les hôpitaux, et s'il est estropié, il est réduit à la mendicité.
» D'un autre côté, nous n'avons pas un seul général, et il n'y a que très peu de bons officiers. Nos généraux sont toujours en guerre les uns contre les autres, et les officiers sont tous très mécontents, parce qu'il n'y a d'avancement que pour ceux qui sont protégés par la cour, c'est-à-dire pour ceux ou qui ne font rien, ou qui se sauvent devant l'ennemi. Très peu d'officiers sont à leur poste : au lieu de suivre leur régiment, ils restent dans les villes que nous traversons, et ils passent leur temps dans les cafés. Sur 540 qui devraient être à l'armée, on n'en compte que 210 : aussi voit-on des régiments commandés par des capitaines, et des compagnies commandées par des sergents. Très peu font leur devoir au feu ; et ceux-là sont toujours les victimes de leur dévouement. Enfin, pour tout dire, dans une affaire, les officiers demeurent constamment en arrière... C'est au point que le général et moi, accompagnés de quelques officiers, sommes obligés d'aller avec les tirailleurs et de nous mettre à la tête de toutes les attaques (1). »
Cette médiocrité des cadres était encore accentuée par des rivalités mesquines entre les généraux : « Tous se détestent et se déchirent, écrivait Flinter, et il y en a même qui voudraient voir Mina échouer comme ses prédécesseurs. Les officiers prennent parti dans ces haines individuelles et les soldats, qui entendent sans cesse dénigrer leurs chefs, n'ont plus confiance ni en leur honneur ni en leurs talents (2). »
L'armée carliste présentait au contraire une organisation
(1) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée.
(2) Ihid.
plus forte de jour en jour, et n'était nullement composée de soldats inexpérimentés : « Ce ne sont pas, comme on le croit, écrivait Flinter, des paysans révoltés ; ils manœuvrent et exécutent une retraite dans un ordre parfait. Dans les bois et dans les terrains accidentés, leurs tirailleurs sont supérieurs aux nôtres ; et malheureusement nos soldats reconnaissent eux-mêmes cette supériorité. Leurs officiers sont des hommes éprouvés de longue date, et tous ont au moins, ce qui manque aux nôtres, beaucoup de bravoure personnelle et des connaissances pratiques (1). »
Le lieutenant-colonel d'élat-major Brahaut, chef du bureau des opérations militaires et du mouvement des troupes, qui centralisait au ministère de la guerre les renseignements venus d'Espagne, exprimait la même opinion dans un travail intitulé : Aperçu de la situation de VEspagne au 1" mars 1835 (2).
La guerre contre les troupes de la Reine devenait d'ailleurs de plus en plus populaire en Navarre. Un Français, arrivé au camp carliste à la fin de 1834, le baron H. du Casse, écrivait : « Je n'oublierai jamais la sensation que j'éprouvai en mangeant pour la première fois le pain de nos rations militaires, ce pain que le pauvre paysan navarrais s'arrachait <ïe la bouche pour l'envoyer aux soldais de son Roi (3). » Le dévouement sans bornes des populations à don Carlos rendait les opérations de l'armée de la Reine particulièrement difficiles et ses marches dangereuses ; les soldats de Mina étaient massacrés à quelques pas de leurs camps, et les isolés qui s'éloignaient des colonnes ne les rejoignaient jamais. Les enfants navarrais eux-mêmes partageaient la haine de leurs parents : « La population, écrivait Flinter, montre maintenant le plus grand enthousiasme pour la cause qu'elle défend, et ce n'est pas avec des menaces ou des promesses qu'on peut espérer la ramener. » Il aurait fallu des renforts, des mesures énergiques, et, avant toute chose, « de l'union parmi les chefs (4) ».
(1) Flinter à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée.
(2) IhiJ.
(3) Baron H. du Casse, Echos de la Navarre, Paris, 1840, p. 35. <4) Flintor à Wylde, d'Estella, 26 décembre 1834, traduction citée.
Le colonel anglais faisait ainsi de la situation un tableau fort exact, et il prenait soin de le dire à son compatriote : « Je vous parle avec confiance et sans réserve ; peut-être trouverez-vous que je vois les choses bien en noir, mais mes opinions sont fondées sur les faits et non pas sur des conjectures (1). »
Flinter n'insistait peut-être pas suffisamment sur la nécessité qu'il y avait à mettre à la tête de l'armée constitutionnelle un général de valeur. Saint- Yon, au contraire, déplorait dans toutes ses lettres l'incapacité intellectuelle et physique de Mina ; son jugement était-il influencé par le fait que Mina le traitait avec peu d'égards, il est permis de se le demander ; mais le portrait qu'il trace du vice-roi de Navarre semble cependant contenir une part de vérité : « Ce n'est, disait-il, qu'un chef de partisans, qui, si sa santé était bonne, conduirait une colonne mobile en véritable aventurier, dût-il la faire détruire et se faire tuer à sa tête ; mais il ne sait ni ce que c'est que la guerre, ni de quelle manière on commande aux troupes, ni comment on administre un pays. Les personnes qui doutaient de ses talents lui croyaient au moins une grande énergie de caractère ; mais, par suite de l'affaiblissement de ses forces physiques, il ne lui reste pas même ce mérite (2). »
Le déplorable état de santé de Mina avait une influence néfaste sur la marche des événements et, en janvier 1835, « le désordre le plus scandaleux, suivant l'expression de Saint-Yon, continuait à régner dans toutes les branches du service (3) ».
Pourquoi le gouvernement espagnol maintenait-il en fonctions un général dont l'incapacité devait lui être connue ? La véritable raison, c'est que Mina était ardemment soutenu par le parti libéral avancé, qui le considérait plutôt comme un drapeau à agiter que comme un homme capable de rendre des services ; « malgré sa nullité reconnue, écrivait Saint-Yon, les gazettes de certaine couleur ont pour consigne d'exalter
(1) Flintei- à Wylde, d*Estella, 26 décembre 1834, traduction citée.
(2) Le colonel Saint-Yon au maréchal Ministre de la guerre, de Pampelune, 17 janvier 1835. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original).
La même lettre contenait ce rapide portrait de Rodil : (c C'était un homme systématique, à idées faufisee. et d'une activité inutile. »
(3) Ihid.
chaque jour ses hauts faits et ses victoires (1); » le général en chef de l'armée du Nord avait d'ailleurs comme aide de camp le frère du comte de Las Navas, c'est-à-dire du « déclamateur le plus exalté et le plus fougueux des procuradores », et Tamitié toute particulière qu'il témoignait à cet officier était significative (2).
Le parti « exalté » n'avait pas grand intérêt à ce que )a guerre se terminât rapidement. Saint- Yon reçut à ce sujet, au mois de mars 1835, les confidences d'un officier de l'entourage du général Mina moins discret que les autres. Cet officier, du nom de Ros, était d'opinion très avancée, et avait écrit dans les feuilles ultra-libérales de Madrid ; entendant déplorer par Saint- Yon la durée de la guerre civile dans la Péninsule, il s'exprima devant lui dans les termes suivants :
« La chose n'est pas si fâcheuse que les étrangers se l'imaginent : peut-être devrons-nous à celte circonstance même le bonheur futur de notre pays. Si dès le principe les factieux eussent été vaincus en Navarre, nous tombions pieds et mains liés au pouvoir du gouvernement de la Reine, qui n'est autre chose que celui du juste milieu en France. Une lutte longtemps prolongée, au contraire, a usé tous les hommes militaires et politiques qui n'étaient pas favorables à notre cause. Aujourd'hui Mina est à la tête des troupes ; Valdès est ministre de la guerre ; Martinez de la Rosa sera bientôt remplacé pai*"un véritable patriote ; alors de grands moyens seront employés par nous pour étouffer l'insurrection, car nous ne voulons pas d'une intervention française qui nous replacerait sous le joug que nous devons secouer ; et le nord de l'Espagne une fois pacifié, toutes les forces du royaume se trouvant en bonnes mains, même les urbanos, dont l'esprit est excellent et que l'on mobilisera s'il le faut, dites-moi qui commandera en Espagne? Croyez-vous que ce soit encore la reine Isabelle?... Rien, vous le voyez, ne nous empêchera de marcher
(1) Saint- Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 8 février 1836. A, S. G., AS. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Ihid.
•60 XA LEGIOX ÉT&AXOÈRE EX ESPAGNE
sur Madrid et d*y faire proclamer la Conslilulion qui nous convient (l). »
Les ultra-libéraux cachaient donc le plus possible le véritable état du général Mina, de manière à se servir de son nom pour assurer leur succès. Comme Tinsurreclion carliste était en progrès sur tous les points, ils eurent Tidée de profiter de l'embarras dans lequel se trouvait le gouvernement de la Reine pour manifester ouvertement leurs prétentions ; ils s'agitèrent à Malaga et dans tout le Midi de la Péninsule; à Saragosse, ils massacrèrent huit ou dix chanoines et l'archevêque n'échappa à la mort que par miracle ; à Huesca, ils causèrent des désordres (2).
Saint- Yon jugea que la situation était fort grave et pensa que don Carlos seul pouvait tirer profit d'un pareil gâchis : « Quelques personnes espèrent, écrivit-il le 12 avril au Ministre, que le mouvement des ultra-libéraux aura au moins pour résultat d'étouffer l'insurrection des provinces du Nord ; mais c'est, je crois, étrangement s'abuser, car il faudrait pour cela que les hommes du mouvement (3) fussent assez nombreux partout pour pouvoir dicter la loi au pays ; mais comme il est probable, au contraire, qu'ils trouveront une opposition sérieuse et dans les Carlistes de l'intérieur du royaume et dans les amis du gouvernement qui forment ce que l'on appelle le parti du juste milieu, il ne doit en résulter qu'une anarchie complète ; anarchie qui ne profitera probablement qu'aux forces rassemblées par Zumalacarregui. S'il était donc possible de préjuger l'avenir, quand il s'agit d'un peuple qui a trompé sans cesse les calculs les plus judicieux et les plus habiles, on devrait croire, au contraire, qu'au milieu de cet effroyable chaos l'on verra, en définitive, surgir triomphante la cause de don Carlos (4). »
Ainsi, après des mois de lutte, la situation des troupes de la Reine, loin de s'être améliorée, s'était aggravée. Si la médiocrité des officiers, la rivalité des chefs, et les intrigues des
(1) Saiat-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, le 25 mars 183o> A, B. G. y Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Saint- Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 12 avril 1835. A. B. G y Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(3) Ce terme désigne les ultra-libéraux.
(4) Sainte Yon au Ministre, de Pampelune, 12 avril 1835, lettre citée.
LA MISSION DU COLONEL DE SAINT-YON 6i
partis en étaient pour beaucoup la cause, il faut reconnaître surtout que les opérations militaires avaient été mal conduites dans leur ensemble. Saint- Yon avait eu le temps, dans la position qu'il occupait, d'acquérir l'expérience de cette guerre parliculière, et il résumait les principes essentiels sur lesquels elle était basée dans des lignes remarquables :
« Pour réussir, disait-il, il ne s'agit pas seulement de se mettre à la tête d'une colonne et de marcher sur les factieux partout où ils se trouvent, il faut encore avoir l'œil sur tous les points à la fois ; ne se laisser jamais surprendre nulle part ; tâcher de combiner des mouvements pour resserrer l'ennemi et le forcer au combat ; enfin s'occuper des besoins de l'armée et de l'administration locale : toutes choses qui ne peuvent se faire, quand on est sans cesse dans les montagnes, sans communication avec ses troupes et sans rapport avec le pays..- Une assez longue expérience de ce genre de guerre m'a convaincu que la véritable place d'un général en chef doit être au centre de ses opérations, et qu'autant il convient, en certains cas, qu'il se- mette à la tête des forces actives, autant il est nécessaire qu'il occupe, habituellement, une position fixe, d'où il puisse tout surveiller, tout diriger et tout savoir (1). »
Les généraux en chef qui avaient, jusqu'en avril 1835, commandé les armées du nord de l'Espagne, s'étaient bien peu conformés à ces principes. Saint-Yon le remarquait avec quelque ironie : (c Par une fatalité bien singulière, écrivait-il, jusqu'à présent les généraux en chef envoyés dans le nord do l'Espagne ou manquaient de l'autorité indispensable pour faire mouvoir une machine difficile et compliquée, ou s'imaginaient qu'en courant les champs, sans jamais s'arrêter, ils devaient toucher bientôt au but. Mais, malheureusement, ils avaient affaire à des gens qui allaient plus vile qu'eux ; par conséquent, ils n'atteignaient personne ; et comme d'un autre côté ils se trouvaient isolés au milieu d'une population à leur égard des plus hostiles, ils étaient tout étonnés d'apprendre que tandis qu'ils se portaient sur un point, les rebelles avaient obtenu des avantages sur un autre (2). )>
(1) Saint-Yon au Ministre, de Pampelune, 19 avril 1835. A, H. G. Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Ihid.
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Il fallait donc à l'armée royale pour triompher des forces carlistes, un chef à la fois assez actif pour surveiller toutes les branches de l'administration et assez pondéré pour ne pas se conduire en chef de partisans. Le général Mina était trop souvent malade pour pouvoir exercer le commandement de Tarmée du Nord ; il finit par s'en rendre si bien compte que, vers le commencement d'avril 1835, il écrivit au Ministre de la guerre pour lui faire connaître son état (1).
Le ministère, qui ne cherchait qu'un prétexte pour lui donner un successeur, feignit de prendre les expressions de cette lettre pour une démission formelle ; il répondit en nommant le général Valdès au commandement des Provinces Basques, ainsi que de la Caslille, de l'Aragon, de la Navarre et de toutes les troupes qui se trouvaient dans cette partie de l'Espagne (2).
Le nouveau général en chef prenait le commandement dans des circonstances critiques, au moment où l'insurrection carliste gagnait du terrain sur tous les points, et où Saint- Yon pouvait écrire au Ministre de la guerre français : « Les rebelles enlèvent tous les jours du monde aux troupes de la Reine, tandis que celles-ci ne leur prennent pour ainsi dire jamais un homme (3). »
(1) Sîiint-Yon au Ministre, de Pampelune, 12 avril 1835. A. H. O,, Aff. d'Esp., carton 41 (original).
(2) Du même au même, de Pampelune, 19 avril 1836, lettre citée.
(3) Ihid.