DERNIERS COMBATS
SoMMAiiiB. — La junte insurroctîoniielie n'est pas acceptée partout en Navarre. — Le départ de la légpioa vers Roncevaux est prévu, non décidé. — La compagnie sacrée. — Abnégation des légionnaires. — Harispe et Ferrary. — Le ministre Mole envoie à nouveau Senilhes et lui adjoint Bazaine.
Expédition du 10 septembre; la légion au combat d'Astrain. — Conseils et instructions d'IIarispe et du général Bernard, ministre de la guerre. — La légion sans solde. — Départ pour Jaca. — Le commissaire des guerres Galant. — Ses démarches à Madrid. — Tristesse des légionnaires dans les nouveaux cantonnements. — La lutte diminue d'âpreté; les Navarrais moins enthousiastes pour don Carlos. — La légion couvre la vallée du Roncal en novembre. — Ferrary étouffe une insurrection à Jaca. — L'insurrection de Pampelune désavouée par Tarmée; exécution des coupables.
La légion en ISiSS; elle est dépossédée de ses magasins. — Deux oonipagaies avec Studinger. — La carrière de Studinger. — Lnpressîoa de Dembowski sur la légion. — La sîtuatioai du corps d'après Ferrary. — La batterie de la légion : la bravoure de Rousset, la prise de Penaoerrada. — Les lanciers polonais; bravoure et insouciance de Kraiewski. — Nombreuses démissions dans Tinfanterie de la légion. — Lassitude des Carlistes; les chances du prétendant diminuent.
Le gouvernement insurrectionnel de Pampelune ne fut pas accepté partout en Navarre. On racontait que ni les bataillons qui occupaient la ligne Val Carlos-Pampelune, ni les troupes qui se trouvaient à Artajona avec le général Iriarle, ne reconnaissaient la junte. Beaucoup d'habitants demandaient des passeports pour la France. Le gouverneur de la place avait lui-même adressé aux troupes une proclamation qui était, suivant Bazaine, « presque un acte de repentir (i) ».
La junte faisait son possible pour se rendre populaire auprès des troupes qui l'entouraient ; avec les impôts levés à Pampelune, elle avait payé les corps de la garnison (2), el
(1) Bazaine à Harispe, de Pampelune, 31 août 1837, pièce n^ 82.
(2) Ferrary au Ministre, de Villaba, 30 août 1837, pièce n« 81.
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elle s'était mise en pourparlers, au sujet du régime gouvernemental à adopter, avec les chefs des colonnes christinos de la province (1). »
La légion continuait à rester complètement à Técart du mouvement, insensible à toutes les sollicitations dont elle était l'objet. Seule parmi tous les corps de Pampelune et des environs, elle ne reçut rien de la junte, quoique les officiers eussent huit mois de solde à toucher et la troupe trois mois (2). Ferrary paraissait sûr du bon esprit de ses hommes, et ne croyait pas nécessaire de se porter sur Roncevaux ; seule une attaque des Carlistes en nombre supérieur aurait pu le décider à se retirer vers la France ; dans le cas où cette ligne de retraite lui aurait été coupée, il était décidé à tenir dans Villaba jusqu'à la dernière extrémité, ou à se réfugier sur les glacis de Pampelune (3).
Toutes les mesures étaient prévues pour un départ possible de la légion ; Ferrary n'avait laissé à Pampelune qu'une douzaine d'hommes à l'hôpital, ceux qui étaient hors d'état de quitter le lit, et avait réuni tous les autres à Villaba et à Huarte ; comme d'ailleurs il était parvenu à payer quinze jours de solde aux hommes libérables sur les trois mois qui leur étaient dus, il comptait faire partir pour la France, dans les premiers jours de septembre, un fort détachement de congédiés, et grouper alors toute la légion à Villaba. Enfin il avait formé les officiers sans troupe, qui devaient penser à leur sûreté personnelle, en une compagnie sacrée placée sous le commandement du plus ancien chef de bataillon ; il avait armé ces officiers comme des soldats et avait obtenu <i un effectif de 80 baïonnettes (4) ». Mallet, qui les commandait, les traitait avec une dureté parfois inutile ; n'avait-il pas un jour, à un appel, ordonné une revue de cartouches, chaque officier devant les tenir à la main (5) ?
La cavalerie de la légion était à Logrono et l'artillerie à
(1) Ferrary au Ministre, de Villaba, l*** septembre 1837, pièce n^ 83.
(2) Du même au même, de Villaba, 30 août 1837, pièce n» 81.
(3) Ferrary à Harispe, de Villaba, 4 septembre 1837, pièce n» 85.
(4) Ihid,
(6) Bazaine à de Senilhes, de Pampelune, 14 septembre 1837. A. H, G., AS. d'Esp., carton 20 (copie).
350 LA LÉGION ÉrRANGÈEE EN ESFAGNE
Miranda avec le général Escalera, échappant donc à Taulorilé du commandant des troupes auxiliaires françaises.
Ferrary maintenait parmi les derniers restes de la légion un ordre parfait, et cela dans des conditions vraiment extraordinaires, puisque ni les officiers ni les hommes ne touchaient plus aucune solde depuis des mois. Soutenus par te sentiment qu'ils représentaient Tannée française et par leur dévouement à la reine Isabelle, les légionnaires restaient sans une faiblesse fidèles à leur devoir ; « Nous comprenons l'importance de la mission qui nous est confiée par la France, écrivait Ferrary ; nous tous qui avons versé notre sang avec tant d'enthousiasme pour une cause aussi belle, nous ne désirons qu'une chose, c'est ne pas perdre le fruit de*^ tant de travaux par une mauvaise fin (1). » Mais Ferrary suppliait Harispe de penser aux moyens de venir pécuniairement à son secours ; il le priait de songer à son « horrible détresse >; il lui rappelait que le gouvernement espagnol se trouvait dans l'impossibihté de payer à la légion les 800.000 francs qui lui étaient dus ; il lui démontrait enfin qu'un envoi de fonds était le meilleur moyen de permettre au corps de rester « indépendant de tous les partis (2). »
Harispe approuvait dans toutes ses lettres la conduite que tenait Ferrary, m^is sans pouvoir malheureusement lui apporter aucun secours. Le commandant de la légion insistait de son côté avec discrétion : « La prudence, la fermeté et l'intérêt des malheureux débris de la légion, écrivait-il le 14 septembre, seront les seules bases de ma conduite; je leur fais espérer que leurs services et leurs souffrances, joints à l'appui que vous voudrez bien leur prêter, pourront peut-être amener le moment 'où ils seront récompensés d'avoir acconvpli jusqu'à la fin les ordres de la France (3). » Et après avoir dépeint l'extrême misère à laquelle officiers et soldats étaient réduits, Ferrary concluait : « Voyez et pesez vous-même, mon Général, dans quel état presque désespéré et au-dessus de tout ce qu'on peut dire se trouve la légion. Ma fermeté ne se démentira pas un instant, et tout
(1) Ferrary à Harispe, de Villaba, 4 septembre 1837, pièce n« 85.
(2) Ihid.
(3) Ferrary à Harispe, de Villaba, 14 septembre 1837, pièce n« 88.
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ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai; mais je ne réponds pas de ce qui pourra arriver dans une circonstance si périlleuse. Puis-je espérer, mon Général, que vous voudrez bien m'appuyer? Oui, je l'espère, car quoiqu'en pays étranger nous sommes Français, et vous avez toujours prouvé que vous Tétiez de cœur et d'action (1). »
Cet appel désespéré à la mère-patrie n'était pas inspiré par la crainte des responsabilités, mais au contraire par le souci d'une tâche à remplir; ce n'était pas le cri de peur du lâche qui fuit le danger, c'était le cri de ralliement du brave qui lui fait face.
Le Ministre des affaires étrangères, Mole, fut ému par la situation et résolut d'envoyer à nouveau en Espagne le lieutenant-colonel de Senilhes. Il écrivait le 13 septembre au général baron Bernard : « J'ai mené ce matin auprès du Roi M. de Senilhes et j'aurai l'honneur de vous entretenir particulièrement de la mission que cet officier va remplir. Mais je viens appuyer dès à présent auprès de vous la demande qu'il nous a présentée de lui attacher un officier de la légion étrangère appelé Bazaine. Je crois utile au service du Roi que cette demande soit accordée (2). » L'envoi de Senilhes en mission et l'adjonction de Bazaine pouvaient servir à éclairer le gouvernement sur la situation de la légion, mais ne pouvaient malheureusement pas apporter un secours efficace à cette malheureuse troupe.
Ferrary trouva cependant le moyen d'aller combattre encore, avec des hommes qui n'avaient plus de solde, plus de chaussures, et qui ne recevaient même pas exactement leurs vivres. Le général Cabrera lui avait donné ordre de marcher avec lui le 10 septembre, et, malgré ce qu'avait pu lui dire le chef de la légion, avait insisté pour emmener ce corps en expédition. Ferrary décida que les légionnaires « marcheraient à l'ennemi nu-pieds s'il le fallait » et, par un dernier effort, parvint à réunir 350 hommes, en comptant les officiers et 100 sous-officiers. « Ce petit bataillon manquant de tout, le seul de la colonne qui n'eût pas été
(1) Ferrary à Harispe, de Villaba, 14 septembre 1837, pièce n° 88.
(2) Le Ministre des affaires étrangères au Ministre de la guerre, à Paris, 13 septembre 1837. A. B. G,, Aff. d'Esp., carton 41 (oi-iginal).
payé, obéit sans murmurer (1) » ; il arriva au moment où les troupes de la Reine étaient engagées, à deux heures au sud de Pampelune, près d'Astrain, contre trois forts bataillons ennemis venus d*Echauri et prit à la lutte une part active. Mais de telles expéditions paraissaient peu prudentes à Ferrary, parce que les légionnaires laissés à Villaba en petit nombre se trouvaient alors très exposés ; si les Carlistes venaient les attaquer, ils n'avaient d'autre sort à espérer que celui de mourir à leur poste.
Le général Harispe suivait avec une douloureuse émotion l'agonie de la légion sans pouvoir lui apporter le moindre remède. Tout ce qu'il pouvait donner à Ferrary, c'étaient des conseils : il l'engageait à obtenir du vice-roi de Navarre l'autorisation de s'établir à portée de la frontière française, vers Roncevaux ou Burguete; cette situation lui permettrait de suivre les résultats des événements « sans briser le lien qui l'attachait à l'Espagne et sans mettre le gouvernement dans l'embarras (2) ». Harispe exprimait 1 intention, à la fin de septembre, de prescrire directement à Ferrary d'amener la légion à Val Carlos.
Mais le Ministre de la guerre, le général baron Bernard, était beaucoup plus réservé, et répondait évasivemenl aux demandes fréquentes qu'il recevait d'Harispe. « Vous devez comprendre, lui disait-il en manière d'explication, la réserve que m'impose le système de neutralité suivi jusqu'à ce jour et dont il ne faut pas se départir (3). » Le Ministre exposait d'ailleurs longuement à Harispe que de sages conseils devaient être donnés à Ferrary, « pour prévenir l'extermination d'un corps qui avait rendu de grands services au gouvernement de la Reine, et dont il importait que l'existence se prolongeât aussi longtemps que possible (4). » Enfin, le baron Bernard formulait nettement le devoir de la légion dans les circonstances où elle se trouvait : « A moins d'un licenciement régulier prononcé par le gouvernement de la
(1) Ferrary à Harispe, de VîUaba, 14 septembre 1837, pièce n° 88.
(2) Harispe à Ferrary, du quartier général de Lacarre, 26 B^tembre 1837. A. A. G,, dossier Ferrary.
(3) Le Ministre à Harispe, de Paris, 10 octobre 1837. A. A. G., dc«sier Ferrary (copie).
(4) Ibid.