DERNIERS COMBATS
Reine, les débris de la légion ne doivent pas abandonner le teiTiloire. espagnol.... C'est dans ce sens que vous devez diriger, mais par des conseils plutôt que par des ordres, le colonel Ferrary (1). »
Les conseils que la France pouvait prodiguer à la légion ne suffisaient malheureusement pas à la soulager. Les juntes qui s'étaient succédé à Pampelune pendant le mois de septembre et le début d'octobre ne lui avaient pas versé une journée de solde, tandis qu'elles avaient payé à toutes les autres troupes de la Navarre une partie de ce qui leur était dû ; et cependant c'était la légion qui avait protégé la ville contre les Carlistes pendant les premiers jours de la révolution. Malgré Tordre donné par le Ministre de la guerre espagnol de faire participer la légion aux paiements, aucune somme ne lui avait été versée.
Aussi Ferrary réunit-il ses hommes et, après Tautorisation du gouvernement de Pampelune, se rendit-il avec eux à Jaca, par des marches hardies, au travers des bataillons ennemis. C'est de Jaca qu'il écrivit de nouveau au Ministre espagnol, le 16 octobre, en faveur « des restes d'un corps de braves qui s'était sacrifié pour la cause de la Reine (2) ».
Pendant ce temps, un officier de la légion qui joua un rôle important pendant les derniers mois du séjour de ce corps en Espagne, te commissaire des guerres Galant, avait quitté Villaba pour aller à Madrid faire des démarches en faveur de ses camarades (3).
Galant est une figure curieuse et intéressante. Il était né le 7 mai 1792 à Ploërmel (Morbihan) ; quelques mois après sa naissance, son père, enrôlé parmi les chouans, avait été tué dans un engagement (4) ; ses deux oncles, François et
(1) Le Ministre à Harîspe, de Paris, 10 octobre 1837, lettre citée.
(2) Ferrary au Ministre de la guerre à Madrid, de Jaca, 16 octobre 1837, piëce n» 91.
(3) Ferrary au Ministre de la guerre à Paris, de Jaca, 14 décembre 1837. A. A, (t., dossier Galant (original).
(4) Galant écrit, dans des lettres officielles, qu'il perdit son père peu après sa naissance ; mais les dates qu'il indique ne concordent pas exactement entre elles, ni avec l'âge qu'il s'attribue à l'époque de cette mort. Voir : Galant au comte Dupont, ministre de la guerre, de Lorient, 8 novembre 1814, Galant au Ministre, de Paris, 4 septembre 1820. Galant au duc de Bellune, ministre de la guerre, de Bordeaux, 15 janvier 1822. A. A. G., dossier Galant.
Légion clrangère. 23
André Reynaud, étaient morts aussi pour la cause des Bourbons, Tun sur Téchafaud à Paris, lautre en Bretagne (1). Le jeune orphelin s'engagea, avant même d'avoir seize ans, au 47* de ligne, en septembre 1807 ; il fit campagne en 1808 et 1809 à Belle-Isle-en-Mer et aux côtes de Bretagne contre les Anglais, et fut nommé caporal, puis fourrier; de 1810 à 1812, il appartint aux armées d'Espagne et de Portugal^ et y devint successivement sergent en 1810 et sergent-major en 1812; en 1813 et 1814, il servit dans Tarmée d'Espagne et des Pyrénées sous les ordres du maréchal Soult ; après avoir été nommé adjudant le 9 juillet 1813, il reçut le grade de souslieutenant le P' décembre suivant. En 1815, Galant se trouvait à Brest lorsque éclata le mouvement insurrectionnel de l'ouest contre l'Empire ; le jeune Breton avait, dans la vie des camps, adopté les principes libéraux que son père avait jadis combattus, et il partit avec le bataillon d'officiers qui se forma spontanément, sous les ordres du lieutenant-général Brenier de Montmorand, pour aller combattre les chouans révoltés. Licencié à Brest le 13 septembre 1815, Galant fut nommé sous-lieutenant à la légion du Nord le 21 décembre 1818 (2).
Sa maigre solde était insuffisante pour le faire vivre, parce qu'il avait sa mère à sa charge et qu'il désirait se marier ; ses idées libérales le faisaient d'ailleurs tenir en suspicion et lui enlevaient ses chances à l'avancement. Aussi, Galant renonça-t-il à un état qu'il aimait avec passion, pour faire du commerce : « Je préférai, écrivait-il plus lard au duc de Dalmatie, une indigence honnête à une prospérité déshonorante. Combien j'ai souffert! (3) ». Il s'établit à Saint-Denis, puis à Bordeaux, luttant avec courage pour améliorer son sort et celui des siens, sans que la réussite vînt couronner
(1) Dans la lettre citée du 4 septembre 1820, Galant dit que son père fut tue à La Roc]i«>-Bernard le 16 mai 1793 ; qoe son oncle André Reynaud chevalier de Saint-Loiù», ancien capitaine dans Peathièvre, fut vue à mort à Paris la même année, et que François Reynaud^ frère d'armes de Cadoudal, mourut à Auray en 1800.
(2) Etats de services et pièces diverses. A. A. G., dossier Galant.
(3) Galant, négociant, hôtel du Midi, me des Charrettes, à Rouen, au maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre. A. A. G., dossier Galant.
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ses efforts. La Révolution de 1830 survint : Galant prit part au mouvement avec ardeur et fut aussitôt nommé capitaine adjudant-major dans la garde nationale bordelaise. Àlais il se trouvait dans une situation pécuniaire de plus en plus embarrassée, et ne savait comment remédier à son dénuement ; il supplia le gouvernement de l'autoriser à reprendre son grade dans Tarmée (1) et fut nommé sous-lieutenant à la légion étrangère le 30 juillet 1832 ; il partit pour TAfrique en 1833 et devint sous-lieutenant de grenadiers le P' mai, lieutenant le 11 mai 1833, puis lieutenant de voltigeurs le 16 mars 1834. Il fut nommé capitaine avant de passer en Espagne le
22 juillet 1835, et capitaine adjudant-major le lendemain,
23 juillet.
C'est cet officier que Ferrary avait chargé de porter aux autorités espagnoles les doléances de la légion. Galant, qui après s'être distingué dans les combats de 1835 et de 1836, avait été nommé juge fiscal de la justice militaire de la légion, puis commissaire des guerres de 2* classe, le 26 mars 1836, unissait au courage militaire une parfaite connaissance des questions administratives et était bien choisi pour remplir une pareille mission. Déguisé en paysan, il traversa le pays occupé par les troupes du Prétendant, arriva à Madrid le 10 octobre, et en peu de jours, grâce à l'appui du comte de La Tour-Maubourg, ambassadeur de France, obtint un acompte assez élevé sur l'arriéré dû aux légionnaires (2).
Le séjour de la légion dans sa nouvelle garnison de Jaca n'était pas gai. La situation môme de la ville, isolée au milieu d'un pays montagneux et entourée de tous côtés de rochers gigantesques, ne semblait pas promettre beaucoup de distractions; les églises, seuls lieux où les habitants allassent chercher un remède à leur isolement, n'attiraient pas les légionnaires.
Les cantonnemenls se trouvèrent d'ailleurs insuffisants. A l'arrivée de la légion, les troupes espagnoles, qui constituaient auparavant la garnison, se retirèrent pour la plupart
(1) Galant au lieutenant-général Préval, directeur au ministère, de Paris, 8 juin et 9 juillet 1832; et lettres diverses. A. A. G., dossier Galant.
(2) Ferrary au Ministre de la guerre à Paris, de Jaca, 14 décembre 1837. A. A, 0., dossier Galant (original; et copie annotée par Galant).
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dans le fort; malgré tout, il ne fut pas possible de loger officiers et soldais dans la ville sans gêner les habitants, et il fallut en répartir un bon nombre dans les villages les moins exposés aux attaques des Carlistes, au nord et au sud de Jaca. L ennui provenant de Tinaction accabla bientôt les légionnaires dans ces nouveaux cantonnements; les paysans, pénétrés d'admiration pour des braves dont la renommée était venue jusqu'à eux. faisaient tous leurs efforts pour leur rendre le séjour agi'éabîe, mais »< leur sauvage innocence n'avait rien qui pût consoler (1) ».
La légion paraissait être retirée de la lutte à laquelle elle avait pris une part si brillante; c'est l'impression que rendait un de ses historiens en écrivant : « Le temps du repos était venu pour ce corps qui ne désirait qu'une action perpéfuelle, et, dans les murs de l'antique Jaca^ le souvenir seul l'entoura de son auréole splendide, pour adoucir sa triste solitude (2). » La guerre avait d'ailleurs perdu de son âpreté ; les Navarrais ne vibraient plus du même enthousiasme en faveur de don Carlos : ce n'était plus l'époque où les jeunes filles repoussaient comme des lâches indignes de leur amour les hommes qui avaient fui leurs villages pour échapper aux levées royalistes. Les prisonniers étaient traités avec moins de cruauté; ainsi, après Huesca, des lanciers de l'escorte de don Carlos avaient surpris un convoi de blessés de la légion : ils les avaient dévalisés ; puis s'étaient contentés de les inviter à presser le pas de leurs mulets en leur disant : « Dépêchezvous, car si nos chefs arrivaient, vous seriez tous fusillés (3). «
Cependant la guerre continuait et le rôle de la légion n'était pas encore terminé. A la fin d'octobre, comme l'Aragon manquait de troupes et que l'ennemi menaçait la vallée du Roncal, Ferrary se décida, sur les instances des autorités espagnoles, à aller couvrir ce pays; il put réunir un petit bataillon de 280 hommes et se porta vers cette vallée; les CarHstes se retirèrent sans combattre (4).
Vers la fin de novembre, c'est au gouvernement de Jaca
(1) Guido d'Ortasini, VEspagnc constitutionnelle , p. 346.
(2) Ihid., p. 344.
(3) Dembowski, Deux ans en Espaçne et au Portugal, p. 7.
(4) Ferrary à Harispe, de Jaca, 29 octobre 1837, pièce n» 92.
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lui-même que la légion eut à prêter main forte. Comme une révolte allait éclater parmi les troupes dans le but de proclamer l'indépendance de TAragon, Ferrary reçut Tordre d'intervenir : il réunit la compagnie sacrée ainsi que 80 sousofficiers ou soldats, et avec celte poignée d'hommes entra à neuf heures du soir dans la citadelle ; pendant ce temps le reste de la légion, cantonné autour de Jaca, accourait. Vers 10 heures, une compagnie du régiment de Soria fut tout entière désarmée, et quelques militaires du parti exalté, qui avaient formé le projet de s'emparer du pouvoir dana Jaca, furent arrêtés. Tout rentra peu après dans l'ordre.
La légion reçut vers cette époque du gouvernement espagnol 125.000 francs sur les 800.000 qui lui étaient dus, en sorte qu'une partie de la solde arriérée put être payée (1).
Pendant ce temps, les tiradores qui avaient fomenté l'insurrection de Pampelune étaient désavoués par l'armée. Leur procès prouva que leur but était de proclamer l'indépendîjnce de la Navarre, et se termina le 18 novembre par de nombreuses condamnations à mort. Le 19, à 2 heures de l'après-midi, le colonel Léon Iriarte, un commandant, un lieutenant et trois sergents furent passés par les armes sur les glacis intérieurs de la citadelle de Pampelune, en présence des onze bataillons logés en ville et de la garde nationale, (c Tout s'est passé dans le plus grand ordre et le plus grand calme, écrivait le même jour Bazaine au général Harispe; pas une voix ne s'est élevée, ni du peuple, ni de la troupe, en faveur des coupables ; cependant Iriarte avait dans ce pays beaucoup de partisans et une grande influence : il est mort bravement, a crié qu'il était innocent, et a été fusillé par derrière, ainsi que les cinq autres (2). »
De tels exemples étaient sans doute terribles, mais ils étaient nécessaires au maintien de la discipline.
A partir de la fin de 1837, la légion vit ses forces diminuer chaque jour. Le gouvernement espagnol la considérait comme étant désormais hors d'état de rendre des services à la cause constitutionnelle; le vice-roi de Navarre donna môme
(1) Ferrary à Harispe, de Jaca, 23 novembre 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 20 (original).
(2) Bazaine à Harispe, de Panipejune, 19 novembre 1827, piëce n® 95.
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l'ordre, le 31 décembre 1837, de remettre au commissaire principal des guerres de Pampelune les effets de toute nature qui se trouvaient dans les magasins de la légion; cette mesure provoqua, de la part du commissaire des guerres de la légion Galant, une protestation des plus vives auprès du Ministre de la guerre : « Nulle autorité, lui disait-il, ne peut ni ne doit enlever à un corps ses magasins d'effets, surtout lorsque ces effets sont la propriété de braves qui ont généreusement et honorablement versé leur sang pour les prospérités de TEspagne et plus encore (il faut bien le dire), lorsque ces effets leur ont été envoyés par la France pour alléger leur profonde misère (1). »
Malgré le triste état dans lequel elle se trouvait, la légion put encore fournir, au début de 1838, deux compagnies pour battre la campagne, sous les ordres du capitaine Studinger.
Cet officier était à la fois un vieux soldat et un légionnaire du premier jour. Né à Bastia le 15 janvier 1803, d'un père originaire de Schwyz en Suisse (2), il était entré à 13 ans comme enfant de troupe au 2* régiment suisse de la ligne, le 1" juin 1810. Sous-lieutenant en 1822, il avait fait partie de l'armée d'Espagne de 1824 à 1827 et avait été nommé lieutenant en 1829. Quand, en octobre 1830, les régiments suisses furent licenciés, Studinger fut admis au traitement de réforme ; il se rendit à Bar-le-Duc, où il contribua à maintenir l'ordre et la discipline parmi les étrangers et déserteurs qui affluaient à un dépôt créé pour les recevoir; aussi le commandant du dépôt adressa-t-il au Ministre, en mars 1831, une proposition tendant à placer Studinger comme lieutenant au bataillon de la légion qui s'organisait dans la ville (3). Nommé à cet emploi, Studinger se rendit en Afrique avec son bataillon et y resta de 1831 à 1835, jusqu'au moment de la cession de la légion. Promu capitaine le 22 juillet 1835,
(1) Galant au Ministre, de Madrid, 6 février 1838, pièce n® 97.
(2) Son nom est étrangement déformé sur le registre des naissances de Bastia, rédigé en italien. Studinger est porté sous le nom de Giorgio Giuseppe Stoudiguer; il dut faire plus tard établir un acte d'individualité pour rectifier cette orthographe défectueuse, qui était devenue officielle.
(3) Mémoire de proposition du commandant du dépôt, 25 mars 1831. — Rapport du chef du bureau de l'infanterie au Ministre, 26 avril 1831. A. A. G., dossier Studinger, n» 28.138.
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il parlil avec ce grade en Espagne et se conduisit bravement dans ce pays. Il fut atteint d une forte contusion le l" août 1836 sur les hauteurs de Zubiri, blessé d'un coup de feu à la jambe droite le 14 septembre 1836 à Arroniz, et d un coup de feu à la poitrine le 29 novembre 1837 (1).
Ainsi le capitaine Studinger, inébranlable à son poste depuis la formation de la légion, était bien choisi à tous points de vue pour commander deux compagnies des braves qui restaient debout (2). Ces compagnies opérèrent avec une colonne mobile à l'ouest de Jaca et surent dignement soutenir la réputation de la légion.
La nouvelle année n'avait pas apporté de changements à la situation des légionnaires. Le baron Charles Dembowski, qui fit à cette époque un voyage en Espagne, les vit dans leurs cantonnements le 2 février : « Nous avons vu ce matin, écrivait-il, les débris de la malheureuse légion étrangère campée hors de Jaca : « — Quelles nouvelles nous ap- » portez-vous de France ? » nous demandaient avec anxiété les officiers et les soldats. « Est-il bien vrai que la France » nous abandonne? »... Et à voir le cruel désappointement qui se peignait à nos réponses sur les mâles figures de ces vétérans, on ne pouvait s'empêcher de plaindre le sort de ces hommes sans patrie (3). »
Ferrary connaissait Dembowski; aussi vint-il le voir pen-
(1) Etats de service divers. .4. A. G., dossier Studinger.
^2) Studinger revint en France le 8 décembre 1838, un peu avant le licenciement, après avoir reçu les croix de Sain1>Ferdinand de V* classe, de ChnrlfB III et d'Isabelle la Catholique. Il fut embarqué à Toulon en mars 1839 pour l'Afrique et reprit du service à la nouvelle légion avec son grade de capitaine. En 1845, étant à Ténès, il fut proposé pour la croix et le colonel de Saint-Arnaud, qui commandait la subdivision, s'exprimait ainsi à son sujet : « Officier d'une rare bravoure, bien digne de joindre la croix d'honneur à celles qu'il porte déjà et qu'il a gagnées sur les chanîpa de bataille »; Studinger fut décoré au mois de février suivant, n n'avait cessé de réclamer contre la qualité d' « étranger » qui lui était donnée, faisant valoir sa naissance en territoire français, à une date où cette circonstance suffisait pour acquérir la nationalité français et l'on fit droit à ses légitimes revendications. Usé, fatigué, Studinger songea à la retraite, et, pour que ses pièces soient régulières, fit rétablir l'orthographe de son nom. Mais l'ancien enfant de troupe ne devait pas connaître d'autre existence que celle du régiment; il mourut à l'hôpital militaire d*Oran le 11 novembre 1852, avant la liquidation de sa pension. A, A. G,, dossier Studinger.
(3) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal ^ p. 5.
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dant le dîner; il s'exprima sur Télat de la légion en des termes que Dcmbowski reproduisit le soir même dans une lettre : « Placés comme nous sommes malheureusement entre le gouvernement espagnol qui ne veut pas nous congédier dans l'espoir que les débris de la légion pourront lui servir tôt ou tard à renouer les négociations relatives à la coopération, et le gouvernement français qui n'ose pas nous rappeler de crainte que l'opinion publique ne lui reproche de déserter déloyalement la cause de la Heine, il paraît qu'on s'est décidé à nous tenir ici séquestrés comme des ballots de marchandises infectées. Cette situation dure depuis plus d'un an, et n'est plus lenable pour des gens de cœur. Puisque la France abandonne ses enfants, pourquoi l'Espagne, à laquelle nous avons rendu de si grands senices, ne nous adopte-t-elle pas enfin î De six mille combattants que nous étions en débarquant à Tarragone, il y a deux ans, trois mille ont déjà succombé. Quand nous sauvâmes Pampelune, menacée par une insurrection insensée, en présence des Carlistes qui en approchaient, la légion comptait encore onze cent dix hommes ; nous ne sommes plus maintenant que quatre cent quatrevingts, parmi lesquels quatre-vingts officiers surnuméraires, dont j'ai été obligé de faire une compagnie d'élite, ne sachant comment les employer autrement (1). »
Tandis que l'infanterie de la légion était condamnée au dépérissement et à l'inaction, les corps auxiliaires qui avaient été formés après elle continuaient leurs exploits. Depuis le combat de Barbastro, la batterie d'obusiers et les lanciers polonais avaient été incoi^porés par Oraa dans l'armée espagnole. Les artilleurs comme les cavaliers avaient pris part à toutes les expéditions des troupes de la Reine et s'étaient illustrés à maints combats. Un officier au service de don Carlos se plaisait, dans une brochure parue en 1838, à reconnaître la valeur de ses adversaires : « Le général Espartero, écrivait-il, ne s'est jamais séparé des batteries volantes de la légion algérienne qui, admirablement dirigées et servies, dans plus d'un cas ont fait pencher pour lui la balance indécise (2). »
(1) Demboweki, Deux ans en Espagne et at* Portugal, p. 6.
(2) Affaires (TEspa^ne, avril 1838, par un officier au service de don Carlos, Valence, 1838.
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Le brave Roussel, commandant rarlillerie, le capitaine Barbier et le lieutenant Reilk, qui le secondaient, s'étaient constamment distingués. Roussel, blessé une première fois au combat de Tirapegui le 26 avril 1830, s'était trouvé depuis à presque tous les engagements de la légion en 1836 : aux combats d'Oteyza le 19 juillet, dlnigo le 1" août, de Los A.rcos le 13 septembre, d'Arroniz le 14 septembre, de Villatuerta le 9 novembre, d'AUo le 21 décembre, puis aux combats de Lizasso et de Larrainzar et à la retraite de TUlzama les 21-22 mars 1837 ; le 24 septembre suivant, au combat de Valladolid, il avait été blessé d'un coup de feu et fait chef d escadrons sur le champ de bataille. Il s'était trouvé à la bataille de Reluerta le 5 octobre 1837, à celle de Medranos le 30 janvier 1838 ; le lendemain 31, il avait à nouveau été blessé d'un coup de feu à Borledo et promu lieutenant-colonel sur le champ de bataille. Chacun de ses grades avait été acquis grâce aux plus éminents services, et donné à la suite d'une action d'éclat ou d'une blessure sur le champ de bataille.
Le lieutenant-colonel Roussel contribua encore, le 27 avril 1838, à la prise de la division Negri à Pictrahila; il écrivit même sur cette affaire une ode qu'il dédia au général vainqueur, Espartero (1). Mais c'est surtout au siège et à la prise de la place de Pefiacerrada, dans les derniers jours de juin, qu'il s'illustra avec les siens : il s'avança sous le feu du fort d'Ulizarra, pour en rompre la porte, avec sa batterie d'obusiers, fil preuve du plus grand sang-froid dans cette périlleuse manœuvre, et fut cité a l'ordre du jour de l'armée; une décoration commémorative de cet événement militaire fut instituée par le gouvernement constitutionnel et donnée aux artilleurs qui avaient pris part à ce glorieux assaut (2).
(1) K6part«ra aimait à rappeler cette ode flatteuse. Bazaine alla, le 9 mai, féliciter le vaiiiqueur du comte de Negri, qui venait d'arriver de Vitoria; oe général lui fit la réponfie suivante : « Mon nom seul a tout fait : les Carlistes, en entendant (( Espartero, Espartero », jetaient leurs armes et n'obéissaient plus à leurs chefs ; enfin, comme l'a très bien défini votre compatriote le commandant de l'artillerie de la légion, rien, n'a pu résister au torrent Esixirtero ». Bazaine à Harispe, de la Pueblar, 16 mai 1838. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 41, ofip. et agents en mission (original).
(2) Tous ces renseignements sont tirés des états de services figurant dans le dossier de Rousset; la seule liste des engagements auxquels le lieutenant'colonel avait pris part eet éloquente.
La médaille commémorative de la prise de Penacen*ada est une étoile
Les lanciers polonais continuaient à faire leur devoir avec autant de bravoure que la batterie de Roussel. Le général en chef Espartero ne voulait plus se séparer d'eux, tant il appréciait leurs services. Ils étaient commandés par le brave Kraiewski, qui avait les plus brillantes qualités militaires, mais qui était un déplorable chef de corps au point de vue administratif. Les registres de comptabilité et les contrôles étaient fort mal tenus aux lanciers, les fonds étaient employés sans discernement, et Kraiewski affectionnait un principe qu'il exposait volontiers à ses amis : « Je me moque d un conseil d'administration, Bon Dieu Seigneur ! C'est trop embarrassant (1). » Malgré leur dénuement, les lanciers restaient encore régulièrement constitués comme troupe espagnole, et ils prenaient une part glorieuse aux combats livrés par l'armée constitutionnelle.
Parmi les officiers de la légion, un assez grand nombre avaient donné leur démission pour rentrer en France isolément : au mois d'août 1837, étaiient partis les capitaines adjudants-majors Brandoly, Deletra et Ducimetière dit Monod ; le capitaine Renault ; le sous-lieutenant Walther ; — au mois de septembre, les capitaines Anelh, Bassin et Luscher ; les lieutenants Masson et Guédin ; — au mois d'octobre, les capitaines Hébich, Chenevard, Imer ; les lieutenants Perotti, Gallao, Grant de Vaux et le sous-lieutenant Peralo ; — au mois de novembre, le lieutenant-colonel Gros d'Avenas, le capitaine Iwanczewski, les lieutenants Pfandler et Clément, le sous-lieulenanl Guyon ; — au mois de décembre, le lieutenant-colonel Dumesgnil, le capitaine Bourdilliat ; les lieutenants Schmidt, Favella, Gignoux et Forot. Le capitaine Bazaine avait été détaché, le 5 décembre, auprès du lieutenant-colonel de Senilhes pour lui servir d'adjoint. Ces départs ne se faisaient d'ailleurs pas trop sentir, et même, en
à quatre brancHes, en bronse, avec deux canons en croix dans les intervalles des branches; elle porte un curieux ruban à raies jaunes, noires et rouges; le lieutenant-colonel Bousset, ancien député de la Meuse, la conserve comme un précieux souvenir de la valeur de son père.
(1) Ûuido d'Ortasini rapporte oettre phrase en la soulignant, et en disant que « ce sont les propres expressions >« d )nt se servait Kraiewski. Voir VÉspagnc constituHonneUe, p. 368.
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raison du petit nombre d*hommes restant à l'effectif, ils allégeaient le cadre trop nombreux des officiers sans troupe.
La lutte entre Constitutionnels et Carlistes se poursuivait ; mais Ferrary estimait, dès le mois de février 1838, qu'elle avait beaucoup perdu de son ancienne âpreté, parce que les Navarrais n'étaient plus animés du même enthousiasme ; cependant, le colonel de la légion ne croyait pas à une paix prochaine : « La transaction, disait-il, à moins qu'elle ne s'opère par la lassitude des partis, n'est pas facile à prévoir. En ce qui touche le Prétendant, son triomphe, si présumable lors de sa première apparition en Castille, est maintenant devenu impossible. On pense généralement que si, à peine arrivé sous les murs de Madrid, don Carlos, sans donner aux libéraux le temps de se reconnaître, eût vigoureusement attaqué Madrid, comme le voulait Cabrera, il serait parvenu à s'en emparer d'autant plus facilement qu'il avait pour lui les sympathies de tout le bas peuple. Quelle que soit encore la durée de la guerre, une pareille occasion ne se retrouvera certainement plus (1). »
(1) Dembowski, Deux ans en Espagne et au Portugal, p. 7.