‹ La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839Chapitre 4 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SoMiiÂiBE. — Echecs de Valdès. — Il reste sur la défensive et attend une interyention. — Une déclaration du Président du Conseil espagnol. — Le parti exalté et Mina peu favorables à l'intervention. Les Anglais hostiles à la France. — En mai 1835, don Carlos parait devoir triompher.

— Valdès et son oorps d'officiers demandent au gouvernement espagnol l'appui do trouiHis françaises. — Projets de Valdèe; avis de Saint-Yon.

— Nécessité d'un bon général en chef. — Appréciations et critiques de Saint-Yon. — L'armée de la Reine compte sur l'intervention de la Franco. — Difficultés que pouvait rencontrer une troupe française.

Nouvelles tentatives individuelles en France : Brouard à Bordeaux.

— Un ménK>ire du capitaine de Bois-le-Comte. — Louis-Philippe ne veut pa8 d'intervention directe; ses raisons. — La France, l'Angleterre et le Portugal disposés à céder des troupes, en exécution du traité de la Quadruple Alliance. — La France propose de faire passer la légion au service de l'Espagne. — - Les négociations de juin 183o. — Circulaire ministérielle du 24 juin.

Le passé de la légion, de 1831 à 1834. — Sa composition. — La convention franco-espagnole du 28 juin. — Abrogation, le 2 juillet, de la circulaire du 24 juin. — Les deux commissaires pour la cession de la légion : le colonel del Yalle et le chef d'escadrons de la Rue. — Instructions du Ministre de la guerre au gouverneur général de l'Algérie Drouet d'Erlon. — Les conditions de la cession pour les légionnaires. — Mauvaise impression produite par les termes des instructions. — Moyens employés pour la dissiper. — Ordre du jour de Rapatel; embarquement de quatre bataillons à Alger. — Les deux bataillons d'Oran font aussi voile pour l'Espagne.

Le général Valdès se trouva, dès les premiers jours de son commandement à Tarmée du Nord, .aux prises avec les plus graves difficultés. A peine arrivé, il put voir trente bataillons fuir en désordre dans les Amescoas, devant quelques centaines d ennemis ; peu après, le brigadier Iriarte (1) se fit fuer ou prendre 500 hommes à Guernica ; presque au même moment, le poste de Trevino fut enlevé pour ainsi dire sous ses

(1) Sans doute Firmin Iriarte. Plusieurs Iriarte jouèrent un rôle dans la guerre civile et ils ne doivent pas être confondus. Le brigadier Martin- José Iriarte, qui fut vioe-roi de Navarre, se trouva mêlé aux mêmes évé- •nements que le colonel Léon Iriarte, qui commanda en Navarre les chasseurs à cheval et tirailleurs d'Isabelle II.

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yeux, sans qu'il osât se porter directement à son secours, tant les troupes qu'il commandait lui inspiraient peu de confiance (1).

Dans une telle situation Valdès, qui était cependant doué d une très grande activité (2), se laissa envahir par le découragement, et n'eut plus qu'un but : se tenir sur une défensive prudente et éviter des échecs, en attendant le secours d'une intervention étrangère (3).

Cette intervention, désirée par les hommes qui voyaient de près la puissance de l'insurrection et la faiblesse des troupes royales, ne. paraissait pas opportune à beaucoup d'Espagnols, ou du moins elle blessait leur fierté. Un journal de Madrid ayant prétendu que le Roi des Français avait déclaré qu'il ne souffrirait pas le triomphe de l'anarchie en Espagne, et qu'il l'y combattrait comme dans les rues de Lyon et de Paris, souleva de vives protestations. A la séance de la Chambre des Proceres du 21 avril 1835, Alcala Galiano demanda des explications sur cet article ; le Président du Conseil lui répondit en ces termes propres à calmer les susceptibilités de ses compatriotes : « Je dois dire que personne n'a le droit d'intervenir dans nos affaires intérieures. J'ai répété plusieurs fois que le traité de Quadruple Alliance donnait, dans ses articles additionnels, droit au gouvernement de demander les secours dont il aurait besoin sur terre et sur mer aux puissances étrangères. Mais le ministère croit n'avoir besoin de l'appui de personne, parce qu'il compte sur la nation et les lois (4). »

Les deux partis extrêmes en Espagne, c'est-à-dire les Carlistes et les libéraux exaltés, s'accordaient à penser qu'une intervention française ferait recommencer la guerre de l'Indépendance comme au début du siècle (5). L'avis du général Mina était que, pour mettre fin à la guerre civile, il fallait combattre le fanatisme religieux par le fanatisme politique ;

(1) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1836. A. E, G. y Aff. d'Esp., carton 41 (original).

(2) Du même au même, de Pampclune, 19 avril 1835. A, H. G., Aff. d*Esp., carton 41 (original).

(3) Du même au même, de Vitoria, 18 mai 1835, lettre citée.

(4) Le Moniieur v/niversel du samedi 2 mai 1836, p. 1028, 3« colonne.

(5) Le g^.uéral do OasteJlane au Ministre, 2 février 1835, extrait dans le Résumé de la correspondance. A. H, G., Espagne, carton 39.

mais comme il n'espérait pas que son gouvernement voulût se servir de cette arme dangereuse ; comme, d'autre part, il était convaincu de l'impuissance de l'armée en face des bataillons carlistes, il croyait à l'intenention et il ajoutait : « Cette intervention ressemblera dans les provinces insurgées plutôt à la guerre de 1808 qu'à celle de 1823 (1). »

L'idée d'une intervention étrangère était particulièrement repoussée par les ultra-libéraux, les u hommes du mouvement », comme on les appelait, d'accord en cela avec leur protecteur déclaré, l'ambassadeur d'Angleterre, M. de Villiers (2).

Les Anglais étaient opposés à toute intervention, mais surtout à celle de la France, et leur sentiment devait être connu des Carlistes ; les personnes de l'entourage du prétendant avaient dit en effet au colonel anglais Wylde, en mission à l'armée constitutionnelle de Navarre, qu'elles ne craignaient pas une éventualité de ce genre, « leurs amis étant assez nombreux et assez adroits pour Tempêcher (3) ».

Le concours des puissances étrangères était cependant très nécessaire au gouvernement constitutionnel pour le triomphe de sa cause, de l'avis même de ceux qui le souhaitaient le moins. C'est ainsi que le colonel Wylde écrivait à son ambassadeur que, si la Quadruple Alliance refusait son appui à l'Espagne, don Carlos serait à Madrid avant trois mois (4).

Déjà même beaucoup d'officiers constitutionnels, voyant les chances des Carlistes s'accroître constamment, entretenaient des intelligences secrètes avec le prétendant, de manière à assurer leur avenir (5).

Saint-Yon exposait la situation en termes fort nets au Ministre de la guerre : « Les choses sont maintenant arrivées

(1) Harispe au Ministre, 15 mai 1835, extrait dans le Résumé de la correspondanoe. A, H. G., Espagne, carton 39.

(2) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Pampelune, 19 avril 1835. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 41 (original).

(3) Saint-Yon au Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 41 (original).

(4) Ibid.

(5) Saint-Yon donne à ce sujet des détails curieux et cite Texemple d'un colonel de Parmée de Vaklès qui était en correspondance suivie avec les confidents de don Carlos. Ibid.

Légion étrangère. 5

à ce point, écrivail-il, qu'il faut ou que nous soutenions le gouvernemenl actuel, ou que nous consentions au triomphe de don Carlos. Car si la défection la plus complète ne se met pas dès à présent dans les rangs de l'armée, c'est parce que l'on s'attend à une démarche de la France (1). »

Comme Vahlès avait à cœur de rétablir la fortune de la cause constitutionnelle, il se décida, le 13 mai 1835, à écrire au gouvernement espagnol pour lui faire connaître la nécessité urgente de demander le secours de la France. Puis, désirant appuyer son avis de celui des officiei-s supérieurs de Tarmée, il réunit un conseil composé des chefs de corps, pour connaître leur opinion sur une intervention française ; tous furent d*avis de recourir à ce moyen ; seuls les colonels de cavalerie exprimèrent un avis contraire ; leur opposition tenait, d'après Saint-Yon, à ce que, i-estant en général dans les pays de la plaine où apparaissait rarement l'ennemi, ils ne se rendaient pas compte des difficultés de la guerre (2).

Tout en désirant vivement Tarrivée de troupes françaises, Valdès projetait déjà de limiter leur action, et de leur réser\er un rôle particulier. 11 avait exprimé ses idées à ce sujet devant le colonel de Saint-Yon : les Français occuperaient seulement le versant méridional des Pyrénées et quelques points fortifiés, tandis que les Espagnols, ainsi débarrassés de la garde du pays, continueraient à être chargés de la poursuite des (.'arlistes.

Saint-Yon n'approuvait nullement un pareil projet ; il estimait au contraire que les Français devaient être seuls chargés des opérations contre les Carlistes. Il craignait, en effet, qu une collaboration ne blcssût la susceptibilité des officiers espagnols, en paraissant démontrer qu'ils avaient besoin, pour triompher, de l'aide des troupes françaises.

Ce n'était pas l'enîrée en ligne de nouveaux effectifs qui pouvait amener le succès des troupes de la Reine, mais plutôt l'arrivée à Tarmée d un général de mérite : « Comme je Tai dit souvent, écrivait Saint-Yon, ce ne sont pas les hommes qui manquent aujourd'hui à l'Espagne, mais un homme

(1) Saint-^on au Mimstro de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835. 4. E. G. y AfF. d'Esp., carton 41 (original).

(2) Ihid.

doué de quelque jugement et de quelque talent militaire ; et. en outre de bons officiers à la tête des troupes (1). » Et il passait en revue les généraux qui avaient commandé à l'armée du Nord : « Le général Rodil :croyait qu'en suivant don Carlos avec 6.000 ou 7.000 hommes, il finirait par le joindre ou le lasser ; le général Mina s'imaginait qu'en pouï^uivant avec une ou deux colonnes des gen§ qui marchent mieux que qui que ce soit, il pourrait les atteindre et les battre ; maintenant, le général Valdès pense qu'en occupant la plaine et laissant les factieux dans les parties montagneuses, ils se détruiront d'eux-mêmes, faute de moyens d'existence. Chacun de ces systèmes adoptés d'une manière absolue et en ne tenant aucun compte de la population est à coup sûr aussi peu raisonnable que l'autre ; cependant on ne connaît pas dans la Péninsule entière de meilleures têtes que celles qui les ont enfantés (2). »

Ce que Saint- Yon aurait voulu développer davantage dans l'armée espagnole, c'est le respect de l'ofCtcier, c'est le dévouement au chef, c'est l'enthousiasme militaire qui caractérisaient les armées napoléoniennes : « Le soldat découragé, disait-il, par des privations de toutes sortes, par de longues fatigues et par de continuels revers, aurait besoin d'un chef énergique et habile, qui parlât autant à ses yeux qu'à son intelligence ; au lieu de cela, son général ne se distingue par aucun insigne militaire : monté souvent sur une mule, coiffe d'un chapeau rond recouvert de taffetas ciré, revêtu d'une redingote bourgeoise, il ne porte pas même une arme à son côté pour se faire respecter au besoin, et il semble, en un mot, se cacher au milieu des siens. Jamais de revues, jamais d'inspections, jamais d'ordres du jour, pour dispenser la louange ou le blâme ; en agissant de cette sorte, comment peut-on espérer relever le moral d'une armée et la contenir dans les bornes d'une discipline sévère (3) ? )>

Valdès n'avait pas eu, depuis son arrivée, une attitude capable de rendre courage à son armée ; sous prétexte que,

(1) Baint-Yon au Ministre de la guerre, de Vitoria, 18 mai 1835, lettre citée.

(2) Ihid.

(3) Ibid.

€8 XA LÉGiox £tkangI:re ex espagxe

s'il se portait du côté des rebelles, il les forcerait à se retirer dans la montagne et ne pourrait les atteindre, il restait dans une inaction déprimante. Les troupes désiraient ardemment lintenention française : « Chefs ou subalternes, écrivait Saint- Yon, ne s'occupent que de savoir quand viendront les Français, et dans le pays les nouvelles les plus absurdes circulent à cet égard. Les troupes espagnoles sont tellement convaincues de l'impossibilité de se passer de notre secours et en môme temps si heureuses de penser qu elles n ont plus d'efforts à faire, que toutes les idées se reposent avec une satisfaction extrême sur Tespoir que leur donne la prochaine coopération de la France... Mais plus cette pensée germe dans toutes les têtes, plus la démoralisation serait complète si cette attente venait à ôtre déçue. Nul doute que dans ce cas Ton ne vît les corps se disperser en peu de temps, et la désertion se mettre aussi bien parmi les officiers que parmi les soldats (1)* »

Quoiqu'il ne fût [)as au courant des négociations qui pouvaient se poui-suivre au sujet d une intervention (2), Sainl- Yon tenait à renseigner le Ministre sur les difficultés que rencontrerait une armée passant les Pyrénées. Il craignait que le cabinet espagnol ne voulût comparer fentreprise à celle de 1823, tandis que les conditions étaient bien différentes. « En 1823, écrivait-il, le clergé agissait en faveur des Français ; aujourd'hui, il emploiera contre eux toute son influence ; et, dans ce pays, on sait quel est son immense pouvoir. D'un* autre côté, le peuple, et principalement la classe des cultivateurs, qui dans ces provinces est la plus nombivuse, est intéressé à soutenir les droits du clergé, parce qu'indépendamment du patronage bienveillant qu'il exerce autour de lui il a encore assez d'adresse pour n'exiger qu'un très faible revenu de ses propriétés considérables. Ainsi, outre les idées superstitieuses, qui en Espagne ont

(1) Saint- Yon au Ministre de la guerre, de Puente-la-Reyna, 26 mai 183o. A. H G., Aff. d'Esp., carten 41 (original).

(2) On trouvera des détails sur co3 négociations dans l'ouvrage écrit par Antonio Pirala : Eistorin de la guerra civil, Madrid. Cest ainsi que figure au 2^ volume,, p. 333, un document du 20 mai 1835 : <( El ministro de Estado al enibajador de S. M. en Paris. Razones en que se apoya el gobiemo para pedir la cooperacion de la Francia. »

beaucoup de force, et que tous les ordres religieux exploitent, comme on le sait, avec une grande habileté, il y a encore ici des raisons de bien-être qui portent la population à défendre un état de choses qui lui est favorable. D'ailleurs il n'est personne qui ne comprenne à merveille que d'autres principes de gouvernement doivent amener, tôt ou tard, la destruction des établissements monastiques, qui ouvrent à toutes les conditions de la société, sans exception aucune, la carrière la plus considérée et la plus heureuse. Si à ces circonstances, qui tiennent à l'état politique de la Péninsule, on ajoute les motifs particuliers qui ont mis les armes à la main à un grand nombre d'individus, tels que le goût pour la vie aventureuse, la perspective d'une élévation rapide, l'espoir de faire tourner le désordre à leur profit, etc., on verra qu'il y a peu de ces considérations qui doivent être atténuées par la présence des baïonnettes étrangères (1) ».

L'avis de Saint- Yon était donc que, si la France intervenait, elle rencontrerait une sérieuse résistance, car elle se trouverait en face, non seulement des 16.000 ou 18.000 hommes de don Carlos, mais encore de toutes les populations des Provinces Basques et de la Navarre ; les Carlistes lutteraient avec d'autant plus d'opiniâtreté qu'ils croiraient pouvoir compter sur l'appui des Anglais, ou môme des Russes ; par contre, les Français auraient peu de secours à attendre des libéraux espagnols (2).

L'intervention, malgré les difficultés qu'elle pouvait rencontrer, était très populaire en France. Comme il se produit toujours en pareilles circonstances, des hommes bouillants s'offraient à mettre leur épée au service de l'Espagne et à organiser des corps de partisans ; des financiers cherchaient à exploiter la situation à leur profit et demandaient à servir d'intermédiaires.

Déjà, en 1834, le baron de Suarce avait tenté de former en France un corps de volontaires ; mais au début de juin 1835, il n'avait pas encore obtenu l'appui du gouvernement (3).

(1) Saint-Toa au Ministre ôb la guerre, de Puente-la-R«yna, 26 mai 1836. A, M- G., Aff. d'Esp., carton 41 (original).

(2) Ihid,

(3) Une note établie au ministère do la guerre, le 11 juin 1835, par

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Celle tenlalive ne devait pas rester isolée. Un nommé Brouard, qui avait formé à Bordeaux, en 1833, un corps de volontaires destiné à faire la campagne du Portugal pour la cause de la reine dofla Maria, écrivit le 20 juin 1835 au Ministre de Tintérieur. Il vantait la belle conduite des hommes qu'il avait jadis réunis : « Ce bataillon, disait-il, s'est distingué par la prise de plusieurs forts, et c'est lui qui fit mettre bas les aimes au partisan Lahoussaye fait prisonnier à Ovidos. Plusieurs fois le duc de Bragance lui a donné des éloges, tant pour son intrépidité sur le champ de balaille que pour sa bonne tenue et la discipline qui régnait dans ce corps. Ceci prouve le soin que l'on a apporté dans le choix de ces militaires lors de l'enrôlement. Dans ce moment, il se prépare une semblable levée pour la Reine d'Espagne ; je pense que par raison d'économie le point central de ces opérations devra être le plus rapproché possible de la frontière. J'ai l'honneur de vous prier, si toutefois ces opérations ont lieu, de vouloir bien m'autoriser à m'en charger. J'y apporterai le même zèle que pour celle du Portugal, et la connaissance exacte que j'ai de la frontière, et même du théâtre actuel de la guerre, me faciliterait beaucoup pour établir les points principaux de dépôt (1). »

Cette demande d'être choisi comme recruteur officiel des troupes espagnoles en France ne manquait pas d'originalité. Elle fut envoyée par le Ministre de l'intérieur au Ministre de la guerre (2) ; celui-ci se contenta d'écrire sur la note : « Répondre que je n'ai rien à y voir, cela regarde l'ambassadeur d'Espagne » et signa, le 4 juillet, une lettre dans ce sens pour Thiers (3). Brouard était éconduit comme Suaroe.

Malgré l'échec de ces tentatives isolées, et qui ne présen-

le bureaii dt^ opérations militaires, dit que « le Ministre de la guerre a fait part de ce projet à MM. les Ministres des affaires étrangères et de rintérieur », et ajoute : a On ne sait quelle suite a été donnée à cette proposition ». Note pour le Ministre. A. H. O., Aff. d'Esp., carton 41, liasse : coopération de la France (original).

(1) Brouard au Ministre de rintérieur, de Bordeaux, 20 juin 1835. A. II. G,, Aff. d'Esp., cartoin 41, liasse : coopération de la France (copie).

(2) Le sous-secrétaire d'Etat au ministère de l'intérieur au Ministre de la guerre, 30 juin 1835. A. H. 0., Aff. d'Esp., carton 41, même liasse (original).

(3) Le Ministre de la guerre au Ministre de l'intérieur, 4 juillet 1835. A. jff. G., Aff. d'Esp., carton 41, même liasse (minute).

taient peut-être pas toutes les garanties nécessaires pour cire officiellement encouragées, on pressentait généralement en France, au début de juin 1835, que le gouvernement allait bientôt être amené à intei-venir en faveur de la Reine. Le capitaine de Bois-le-Comte, aide de camp du général Harispe, écrivant un Mémoire sur VEspagne et Vinsurrection carliste, le terminait le P' juin par les lignes suivantes : « Le 28 mai, la Reine fil elle-même la clôture de la session par un discours éminemment optimiste. C'était dès lors à Paris et à Londres qu'était pendante la solution de la question espagnole, et cette question se trouvait ramenée à ses termes véritables : TEspagne servira-t-elle d'établissement à une réaction de plus contre les principes de la Révolution française ou à une émanation de ces principes? (1) »

En écrivant ces lignes, Bois-le-Comte n'exprimait pas seulement une opinion personnelle, inspirée par des sentiments de constitutionnel ardent (2) ; il rapportait l'opinion générale des officiers au milieu desquels il vivait, sur la frontière des Pyrénées, et de l'élat-major d'Harispe, auquel il était attaché (3).

(1) E. de Boifi-le-Comte, Mémoire manuscrit sur VEspagne, daté de Paris, 1*'' juin 1835. A. H. G,, Mémoires historiques, Espagne (carton 1).

Ce mémoire est fort intéressant, bien écrit, et contient une foule de considérations générales sur Tétat de TËspagne à cette époque.

(2) Le 26 juillet 1830, à la suite des ordonnances, Bois-le-Comte envoya de Toiurs sa démission à son colonel, par une lettre dans laquelle il lui disait que sa conscience ne lui permettait pas de rester plus longtemps au service. Cette démission fut transmise au Ministre en même temps que celles des officiers qui donnèrent la leur quelques jours plus tard,, par suite de leur attachement au régime déchu. Bois-le-Comte se fit alors remettre une attestation signée par un certain .nombre de personnages de Tours, certifiant que, s'il avait démissionné, c'était pour prendre uno part active au mouvement en .faveur du régime constitutionnel. A. A. G», dossier Sain de Bois-le^omte.

(3) Emest-André-Olivier Sain de Bois-le-Comte , né le 22 juin 1799 à Athée (Indre-et-Loire), entra comme garde dans les gardes du corps du roi, à la compagnie de Noailles,. le 3 février 1816 (rang de lieutenant), et fut licencié le 10 septembre 1817; le 20 janvier 1819, il entra comme élève surnuméraire à l'Ecole d'application d'état-major ; puis-, le 11 mars 1820, y fut nommé sous-lieutenant élève titulaire. Sous-lieutenant aide-major au i-égiment de chasseurs du Morbihan, le 28 février 1821, il fut affecté au corps d'observation des Pyrénées en novembre 1822 et fit la campagne d'Espagne en 1823-1824; lieutenant aide-major au 34* de ligne en 1824, aide de camp du général Labourdonnaye au camp de Luné ville en 1825, lieutenant d'état-major en 1827, il fut en 1828 envoyé auprès du duc de LavaJ, ambassadeur en Autriche. Nommé capitaine le 27 octobre 1830, il fut attaché au général Préval, président du comité d'infanterie et de

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Le gouvernement de Louis-Philippe estimait néanmoins qu'il ne pouvait pas envoyer une armée française soutenir la cause de la Reine, et cela pour plusieurs raisons..

Tout d'abord, les Espagnols étaient imbus de préventions très sérieuses contre une intervention étrangère, et laissaient ouvertement percer leurs sentiments à cet égard.

Le général de Caslellane, qui commandait la division des Pyrénées-Orientales, constatait que les libéraux avancés étaient tout aussi opposés que les Carlistes à une ingérence française dans les affaires espagnoles (l). La déclaration officielle du gouvernement constitutionnel devant la Chambre des Proceres, en avril, avait paru s'inspirer des mêmes sentiments, et elle était peu faite pour encourager le gouvernement français à prêter à la Reine l'appui de ses armes.

Une autre raison empêchait aussi Louis-Philippe de tenter une intervention : il sentait que les chances de succès d'une expédition, en 1835, n'eussent pas été les mêmes qu'en 1823. Sous la Restauration, l'armée française avait eu pour elle le clergé des provinces espagnoles et, par suite, la majeure partie du peuple ; en 1835, elle eût trouvé en face d'elle les populations insurgées des régions à traverser. Une campagne entreprise dans ces conditions eût ressemblé, pour bien des points, comme le pensait le général Mina, à la terrible guerre de l'Indépendance aux temps du Premier Empire.

Le gouvernement français jugea donc qu'il ne devait pas intervenir d'une manière directe dans la guerre carliste ; mais, à cet instant décisif dans l'histoire de l'Espagne, il fit du moins pencher la balance en faveur de la reine Christine,

cavalerie, le l*»" août 1831; envoyé auprès d'Harispe le 24 juin 1833, il devint Taide de camp de ce général le 23 octobre suivant. Cest à partir de cette époque qu'il s'occupa très activement des affaires d'Espagne; les travaux qu'il envoya au Ministre lui valurent maintes fois des félicitations, particulièrement en 1837.

En juin 1840, il fut attaché temporairement à Fétat-major du Ministre de la guerre, fut envoyé en mission en Algérie, et reçut le grade de chef d'escadrons le 29 octobre suivant, après maintes propositions infructueuses et maintes recommandations sans effet. En octobre 1846, il épousa une ric^e veuve, Mme Mariani, parente du général Harispe, dont il était resté aide de camp,, et il prit sa retraite au mois de janvier suivant. A sa mort, il laissa toute sa fortune à sa belle-fille, Mme H. Soulange-Bodin. A. A. G,, dossier de Bois-le-Comte.

(1) Le général de Castellane au Ministre, 2 février 1835. A. H, (?., Aff. d'Esp., carton 39.

en lui cédant un de ses corps les plus réputés et les plus fameux, la légion étrangère.

Celte cession fut le résultat du traité de la Quadruple Alliance, conclu le 22 avril 1834 entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal, et des articles qui y avaient été ajoutés à Londres le 18 août 1834 (1). C'est en effet par application de ce traité et pour répondre aux demandes faites par le gouvernement espagnol que les trois puissances alliées de la Reine décidèrent de soutenir, par des envois de troupes, le trône d'Isabelle II et les principes constitutionnels en Espagne. L'Angleterre promit de fournir une légion de 12.000 hommes, infanterie, cavalerie et artillerie, organisée et commandée par sir Lacy Evans, colonel honoraire, membre de la Chambre des Communes ; le Portugal, une division de 6.000 hommes d'élite ; enfin la France, la légion étrangère, forte de six bataillons, et comptant environ 6.000 hommes.

Dès ie milieu de juin 1835, le duc de Frias prévint son gouvernement que la France avait l'intention d'accorder à la Reine l'appui de la légion étrangère d'Alger, et même de la porter au chiffre de 10.000 à 12.000 hommes, au moyen de recrues tirées de France. La dépêche annonçant cette nouvelle arriva le 14 juin, pendant un conseil, et fut accueillie avec joie.

Christine fit connaître ses désirs à son Ministre de la guerre ; elle souhaitait la prompte arrivée de la légion d'Alger et indiquait Tarragone comme point de débarquement ; quant aux renforts de France, ils pourraient venir par la route de Jaca et Saragosse, puis faire leur jonction avec la légion en un point à désigner ultérieurement ; l'ensemble de ces corps serait assimilé à une division. La Reine tenait d'ailleurs à ce que ces troupes fussent administrées comme en France et à cet effet accompagnées d'employés d'administration ; elle souhaitait de plus qu'un officier supérieur ou même un général de confiance fût envoyé en mission à Madrid. Le Ministre de la guerre espagnol communiqua le 23 juin ces desiderata de la Reine Régente à l'ambassadeur

(1) Le traité et les articles additionnels sont imprimés en entier dans Hubbard, toftne III, pages 348 à 350.

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de France, en lui demandant de rinformer des décisions ultérieures de son gouvernement (1).

Déjà le maréchal Maison, ministre de la guerre, prenait des mesures propres à assurer le recrutement de volontaires en France. Le 24 juin, il adressa une circulaire aux lieulenanls-généraux commandant les divisions militaires, aux intendants militaires et aux préfets des départements; elle faisait connaître que la légion étrangère était « destinée à passer en Espagne », et donnait, « en raison de celle circonstance », les plus grandes facilités pour s'y engager, à « tous les Français qui seraient dans l'intention d'aller soutenir la cause constitutionnelle en Espagne (2). »

Le 25 juin, le duc de Frias écrivit au duc de Broglie, président du Conseil et ministre des affaires étrangères, pour lui exposer les sentiments de la Reine. Christine acceptait l'offre que lui faisait le cabinet français, bien qu'à l'appui matériel de nouvelles forces militaires elle eût préféré l'appui moral du nom cl du drapeau français, que lui faisait espérer le traite du 22 avril 1834 ; elle était donc disposée à admettre au service d'Espagne la légion étrangère et, en cas de besoin, des Français armés et équipés aux frais de la France. Elle acceptait aussi que des vaisseaux vinssent croiser sur les côtes de la Péninsule pour empêcher les arrivages destinés aux Carlistes. Comme TEspagne se trouvait dans de grands embarras financiers, elle demandait en outre au gouvernement français d'assurer, pendant les premiers mois, l'entretien des troupes qui passeraient au service de l'Espagne (3).

Le duc de Broglie répondit dès le lendemain, 26 juin, au duc de Frias, que le gouvernement français acquiesçait à tous ces désirs : la légion loucherait, au moment de son passage en Espagne, trois mois de solde, et des mesures seraient prises pour qu'elle pût recevoir des renforts : « Toutes les facilités désirables seront données, disait-il, tant pour augmenter, par voie de recrutement, la force de la légion

(1) Traduction d'une note adressée par le Ministre de la guerre d'Espagna à Pambassadeur de France, le 23 juin 1835. A. A, E.

(2) Circulaire du Ministre de la guerre, Paris, 24 juin 1835. A. H. G., Affaires d'Espagne (lithographiée).

(3) Le duc de Frias au duc de Bix^lie, 25 juin 1835. A. A. E. Imprimée dans le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 63, 3« colonne.

étrangère, que pour lever d'autres corps composés de Français. Quant à Tarmement de ces corps, le gouvernement français entend qu'il ne puisse s'opérer que sur le territoire espagnol (1). » Broglie sauvegardait d'ailleurs avec beaucoup de fermeté la liberté de la France dans le choix des moyens destinés à soutenir la cause constitutionnelle : a Le gouvernement du Roi, disait-il, a déjà eu bien souvent l'occasion de s'expliquer sur la véritable portée du traité du 22 avril et d'établir qu'en s'engageant à concourir, autant qu'il dépendrait de lui, à la pacification de la Péninsule, il avait entendu se réserver pleinement et sans restriction ni modification quelconque le droit qui lui appartient d'apprécier dans son propre intérêt et dans celui de l'Espagne la convenance et l'opportunité des divers moyens qui pouvaient être proposés dans ce but (2). »

Le lendemain, 27 juin, un projet de convention entre la France et l'Espagne fut établi par le ministère des affaires étrangères (3) ; il était relatif au passage de la légion au service de la Reine.

Le corps que cédait la France s'était déjà couvert de gloire, quoiqu'il fût de formation récente. Louis-Philippe avait créé la légion étrangère par la loi du 9 mars 1831 pour l'employer « hors le territoire continental du royaume (4) », et il avait réglé par une ordonnance les détails de sa première organisation (5).

Les enrôlements avaient été si nombreux que, dès la fin de l'année 1831, sept bataillons avaient été successivement formés, en réunissant dans chacun d'eux les hommes d'après leur nationalité. Beaucoup d'Allemands et de Belges s'engageaient, attirés par les institutions libérales et le prestige militaire de la France ; des Espagnols et des Italiens cherchaient dans nos rangs un refuge contre les persécutions dont ils étaient l'objet ; enfin des Polonais exilés considéraient

(1) Le duc de Frias au duc de Broglie, 25 juin 1835, lettre citée.

(2) Ihid.

(3) Projet de convention entre la France et l'Espagne, 27 juin 1836. A. A. E.

(4) Loi du 9 mars 1831, sur la création de la lésion étrangère. (6) Ordonnance relative à la formation de la légion étrangère.

notre pays comme une nouvelle patrie à laquelle ils apportaient leur énergie et leur dévouement.

Au commencement de 1832, la légion étrangère avait été disséminée dans les provinces de l'Algérie. Les trois premiers bataillons étaient allemands, le -4' espagnol, le 5* italien, le 6* belge, et le 7'' comprenait déjà quatre compagnies polonaises. Ces bataillons, employés à travailler dans les camps et sur les routes, envoyés en reconnaissance, participant aux expéditions, avaient été l'objet des ordres du jour les plus élogieux en 1832 et en 1833 (1). En 1834, le bataillon espagnol avait été licencié et le bataillon polonais avait pris le n*" 4.

Les six bataillons de la légion rendaient les plus grands services dans notre colonie naissante, autant par leur brillante conduite en expédition que par leurs travaux de casernement, de fortification, de défrichement et d'assainissement (2).

Les hommes de la légion étrangère étaient ainsi unis par des liens étroits à leur patrie d'adoption, et ils avaient voué à la France une sincère affection. Il fallait, en disposant de leur sort, prendre à leur égard certains ménagements, d'autant plus que parmi eux beaucoup étaient Français de naissance. Le gouvernement ne sut peut-être pas agir en ces circonstances avec tout le tact nécessaire.

La convention qui fut signée le 28 juin, à Paris, entre le duc de Frias pour l'Espagne et le duc de Broglie pour la France, paraissait traiter la légion comme un corps de mercenaires toujours prêts à changer de drapeau : elle exposait que S. M. la Reine Régente avait résolu, « sur la proposition de S. xM. le Roi des Français, de prendre au service d'Espagne un corps de troupes étrangères actuellement au ser\àce de France (3). » Elle contenait les articles suivants :

(1) Ordres du jour des 15 mars et 2 juillet 1832, signés Trézel ; des 25 juin, 11 septembre et 6 octobre, signés Voirol. A, H. G., Algérie, correspondance.

(2) Voir le récit de ces combats et de ces travaux dans Bemelle et Odleville, Histoire de rcmcienne légion étrangère, 1850, 1" partie, livre II. chap. I à V, p. 27-84. > , f ,

(3) Convention du 28 juin 1835 (ampliation, collationnée par le chef de bureau des lois et archives).

Article pbemieb

S. M. le Roi des Français autorise les officiers, sous-officiers et soldats qui composent le corx>s de troupe daigné sous le nom de légion étrangère, actuellement en activité de service dans les possessions françaises d'Afrique, à passer au service d'Espagne.

Article 2*

S. M. la Reine Régente s'engage à garantir auxdits officiers, sousofficiers et soldats, tant qu'ils seront à son service, les mêmes droits et avantages dont ils jouissaient au service de France.

Article 3»

S. M. le Roi des Français s'engage à ne les reprendre au service de France, ensemble ou séparément, qu'autant que S. M. la Reine Régente y donnera son consentement formel.

Article 4»

Ils conserveront leurs armes et leurs effets d'équipement. La valeur de ces armes et de ces effets sera fixée par une estimation contradictoire et remboursée au gouvernement français par le gouvernement espagnol.

Article 5«

Un commissaire espagnol au service d'Espagne sera désigné pour recevoir les officiers, aous-officiers et soldats de la légion étrangère et pour procéder à l'estimation contradictoire de leurs armes et effets d'équipement.

Article 6*

A cet effet, ledit commissaire se rendra sur-le-champ à Marseille, où se trouve actuellement le dépôt de la légion étrangère, et de là dans les possessions d'Afrique. Il y sera transporté sur un bâtiment de la marine royale française.

Article 7*

S. M. le Roi des Français s'engage à faire transporter la légion étrangère et son dépôt sur tel point du territoire espagnol que S. M. la Reine Régente désignera.

Article 8«

La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront échangées dans le délai de deux mois ou plus tôt si faire se peut.

En foi de rjuoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y ont apposé le cachet de leurs armes.

78 LA LÉGIOX ÉTRANGÈEE EN ESPAGNE

Ainsi la légion, telle qu'elle était constituée, passait au service de la Reine d'Espagne ; c'était un excellent renfort pour l'armée constitutionnelle. Comme la Reine avait seulement autorisé son ambassadeur à Paris à obtenir en cas de besoin la faculté d'enrôler des Français armés et équipés aux frais de la France (1), le maréchal Maison pensa qu'il n'était pas urgent de recruter des volontaires français ; aussi envoya-t-il, le 2 juillet, une nouvelle circulaire aux autorités civiles et militaires pour leur dire de considérer celle du 24 juin comme non avenue (2).

L'ambassadeur d Espagne désigna comme commissaire du gouvernement espagnol don Antonio Maria del Valle, lieutenant-colonel en disponibilité, et le maréchal Maison fit choix du chef d'escadrons d'état-major de La Rue (3), son aide de camp, pour représenter le gouvernement français ; ces deux officiers reçurent l'ordre de se concerter sur tous les détails de la cession.

Il fallait prévenir Drouet d'Erlon, gouverneur général de l'Algérie, de la décision qui venait d'être prise, et lui donner des instructions de détail. Le Ministre dut sentir toute la difficulté qu'il y avait à régler la question, car il fit recommencer plusieurs fois les lettres qu'il adressa le 2 juillet au commandant de La Rue et au comte d'Erlon (4). Le résultat des corrections successives apportées à ces pièces ne fut néanmoins

(1) Le duc de Friaa au duc de Broglie, 25 juiu 1835. A, A E.

(2) Circulaire manuscrite sur le 2« feuillet de la circulaire du 24 juin. A. H. G,j Aff. d*Esp., carton 44 (minute).

(3) Aristide-Isidore-Jean-Marie comte de La Ituc^ né à Rennes le 4 mars 1795, avait eu un© carrière particulièrement agréable et rapide. Entré au service le 25 mai 1814, comme sous-lieutenant au 6* régiment de chasseurs à cheval ; garde du eorp^ du roi, à la compagnie de Raguse (grade de lieutenant), le 5 juillet 1814, il avait été en août 1815 désigné comme aide de camp du maréchal duc de Raguse et nommé capitaine le 30 juillet 1816, chef de bataillon le 2 octobre. 1823. Disponible le 21 août 1830,. il avait été désigné comme aide de camp du maréchal marquis Maison, le 28 septembre 1832. Il fut, par la suite, presque chaque année chargé de missions en Algérie et au Maroc, de 1836 à 1845 ; devint maréchal de camp en 1844, fut nommé sénateur en 1860, et mourut à Paris le 21 mars 1872. A. A. (t., dossier de La Rue.

(4) La première minute de la lettre au comte d'Erlon, chargée de ratures, est datée du 27 juin; la 2« minute est du 30 juin; enfin, la 3» et dernière minute, qui fut définitive, est du 2 juillet. Il y a de mêmOy pour la lettre au commandant de La Rue, quatre projets successifs, du l^*" et du 2 juillet; la. minute définitive est du 2 juillet.

LA CESSION DE hX LEGION' 79

pas très heureux ; les instructions du Ministre étaient un peu brutales et ne laissaient pas assez d'initiative aux légionnaires cédés à TEspagne (1).

Quand le comte d Erlon reçut les instructions du Ministre, il chargea le lieutenant-général Rapalel, inspecteur général commandant les troupes à Alger (2), de les communiquer à la légion. Rapatel écrivit le 17 juillet au colonel de ce corps une lettre qui était la reproduction à peu près textuelle de celle du Ministre, et dans laquelle aucun terme n'était adouci (3) : « La légion étrangère, disait-il, est cédée au gouvernement espagnol : il devient donc nécessaire de régler tout ce qui peut résulter de cette cession. »

(1) Voir aux pièces annexes» (n'^" 5 et G) les deux lettres dont il est question.

(2) Paul-Marie baron Bapaiely né le 13 mars 1782 à Rennes, s'était enrôlé au 1«' bataillon franc uo l'Ouest le 30 mars 1800, y était devenu sergent-major le 21 avril et avait été nommé sous-lieutenant le 21 mai; il passa à la 52^ demi-brigade de ligne le 19 juillet, reçut un coup de feu au passai;e du Mincio le 26 décembre, et fut nommé lieutenant le 19 août 1801, à la 1*^' demi-brigade. Le 30 octobre 1805, il se distingua par son intrépidité à l'affaire de Caldiero, sous Vérone, et passa comme lieutenant dans la garde du roi de Naples le 8 août 1806 ; nommé capitaine de la garde et adjudant du palais en janvier 1808^ il entra au mois d« juillet suivant, avec ce grade et cette fonction, au service d'Espagne, et resta dans ce pays jusqu'en 1813; il y fut nommé chef de bataillon en 1809, se distingua an combat de Queeada en novembre 1810, fut nommé colonel en 1811 et rentra en France en 1813.

En 1815, après être resté quelques mois disponible, il fut mis à la tête de la légion de l'Ariège, et, en 1820, devint colonel du 5« léger. Maréchal de camp en 1823, il commanda une brigade à l'armée d'Espagne, puis fut mis en disponibilité le 16 décembre 1824. A la Révolution de 1830, il demanda dès le 10 août à reprendre du service, renouvela sa demande en 1831, et fut placé le 20 septembre 1832 à la tête d'une brigade de l'année de Belgique. Lieutenant-général et disponible en 1833, il fut nommé commandant des troupes à Alger le 26 octobre 1834 et fut, en 1835, inspecteur général do ces troupes. Sa fonction fut transformée, le 10 octobre 1835, en colle do commandant de toutes les troupes en Afrique, sous Tautorité du gouverneur; mis en disponibilité le 6 mai 1837, il fut, de février à août 1838, ccmmandant supérieur de la province d'Oran, puis revint en France rétablir sa santé. Il exerça dès lors des fonctions d'inspecteur général, fut nommé pair de France le 12 juillet 1846, et admis à la retraite le 8 juin 1848. Il mourut à Paris le 3 janvier 1852. A. A. G., dossier Paul-Marie Rapatel.

(3) Imprimée dans Histoire de Vaiicienne légion étrangère, p. 174-177. Le texte de cette letti^ est conforme à celui de la dépêche du Ministre expédiéd le 2 juillet au comt« d'Erlon; mais la date qui lui est attribuée (9 juillet) est erronée. Cette lettre de Rapatel est du 17 juillet, comme le prouvent les mots : (( Demain 18 courant... » et comme le prouve aussi le rapport de Rapatel atu comte d'Erlon du 31 juillet 1835 (A. H, G., Aff. d'Espagne^ carton 44.)

Quoiqu'il parût laisser à chacun sa liberté d'action, le Ministre posait des règles précises, et divisait les légionnaires en catégories diverses ayant des obligations nettement définies.

Pour les étrangers, c'était une nécessité d'aller en Espagne ; les officiers qui refuseraient perdraient leur emploi sans avoir droit à aucune indemnité ; quant aux sous-officiers et caporaux, tenus au service par un engagement, ils ne pourraient quitter la légion qu'à l'expiration de cet engagement.

Pour les Français, les conditions étaient un peu différentes : ceux qui, avant leur admission à la légion, n'étaient régulièrement pourvus d'aucun grade militaire en France, seraient replacés dans leur position antérieure s'ils refusaient de partir. Quant aux officiers et sous-officiers régulièrement pourvus de grades dans l'armée française, ils devaient être considérés comme en mission pendant le séjour de la légion en Espagne et maintenus sur les contrôles de l'armée : en cas de refus, les officiers seraient mis en non-activité avec demisolde ; les sous-officiers seraient envoyés en subsistance dans un corps d'Afrique s'ils étaient liés au service par un engagement légal, libérés si leur engagement était spécial à la légion.

Certains passages de la lettre du Ministre cités par Rapatel, étaient rédigés en termes blessants : « Il sera dressé des procès-verbaux pour constater la remise ou la cession de la légion étrangère au gouvernement espagnol » ; c'était là une assimilation trop complète à une livraison de marchandises. Et plus loin : « Aussitôt que la cession de la légion étrangère aura été faite par le commissaire français au commissaire espagnol, elle devra remettre son drapeau et quitter la cocarde française ; l'aide de camp (hi Ministre lui rapportera le drapeau. '< Enfin, Rapatel chargeait le colonel de convoquer le 18 juillet, avant midi, les officiers de la légion, et de les « engager à prendre un parti conforme aux désirs du gouvernement », en leur donnant vingt-quatre heures pour réfléchir ; l'opération devait être ensuite continuée en ce qui concernait les sous-ofliciers, caporaux et soldats français ; car « les étrangers, disait Rapatel en terminant, suivront de droit la légion en Espagne pour y achever leur temps de service (1) ».

(1) Zett. cit., Dernelle et OoUeyille, Histoire de Vancienne légion éiran» çcre, p. 177.

La façon peu adroite dont la destinée de la légion était réglée par le Ministre produisit sur les officiers et les soldats la plus fâcheuse impression ; dans les trois bataillons qui se trou« vaient à Alger le 18 juillet, 15 officiers seulement demandèrent à passer au service de l'Espagne ; aucun officier supérieur n*était de ce nombre. Les journaux, la population civile d'Alger, les lettres venues de France les poussaient à se révolter contre des procédés qui blessaient leur amour-propre (1).

Les deux commissaires espagnol et français, le colonel del Valle et le commandant de La Rue, jugèrent indispensable de calmer les militaires de la légion ; des conférences eurent lieu à ce sujet entre le comte d'Erlon, le général Rapatel, le colonel Bemelle, qui commandait la légion, et le commandant de La Rue. Le gouverneur général décida que des promotions seraient faites de manière à compléter les cadres à deux officiers par compagnie et que des tableaux d'avancement seraient dressés (2). De plus, les commissaires employèrent auprès des légionnaires des arguments basés sur le patriotisme, la politique et la camaraderie ; ils leur montrèrent que la France, qui avait signé le 28 janvier un traité déjà exécuté en partie par l'Angleterre et le Portugal, manquerait seule à ses engagements si la légion étrangère ne partait pas pour l'Espagne ; ils leur exposèrent que la guerre faite par Ja Reine d'Espagne contre don Carlos avait pour but de défendre les institutions constitutionnelles chères à la France ; enfin, ils leur représentèrent que le refus de la légion brisait à jamais la carrière de tous les étrangers qui y servaient et qui étaient renvoyés sans subsides. Ces diverses raisons fondées sur des sentiments touchèrent, plus encore que celles fondées sur des intérêts, le cœur des légionnaires (3).

Le 22 juillet, les nominations furent notifiées au colonel Bemelle*; les 1*', 2*, 3' et 6' bataillons, alors définitivement organisés, furent passés en revue par le gouverneur général.

(1) Le général Rapatel au oomte d'Erlon, d'Alger, .31 juillet 1835, Historique de la oession de la légion à TEspagnei. A. Il, G., AS. d'Eep., carton 44 (original).

(2) Ibid.

(3) Bernelle et CSolleville, Histoire de Vanciennc légion étrangère, p. 88.

Légion étrangère. ^

82 "LA tiÉGION ÉTHANGÈBE EN ESPAGNE

Le corps d'officiei's, ayant ainsi repris quelque cohésion, put exercer une heureuse influence sur les soldats qui avaient été excités par les discours de quelques meneurs ; de plus, dixhuit officiers, qui n'avaient pas voulu suivre la légion et qui cherchaient à jeter le découragement parmi leurs camarades, reçurent l'ordre de s'embarquer le 25 juillet pour la France, sauf trois qui entrèrent à l'hôpital (1).

Le général Rapatel témoigna à la légion, par un ordre du jour, tous les regrets qu'il éprouvait en se séparant d'un régiment qui avait rendu de grands services à l'Algérie ; puis, le 27 au matin, les quatre bataillons qui étaient rassemblés s'embarquèrent. Le départ s'effectua en bon ordre et les soldats manifestèrent leur enthousiasme. Une partie de l'escadre mit à la voile le 30 juillet, à midi ; mais ayant rallié le Trilon, venant d'Oran, elle rentra en rade pour transborder 800 hommes sur ce vaisseau, et repartit le P' août dans la matinée (2).

Les deux bataillons d'Oran n'avaient pu partir en même temps que ceux d'Alger, Bône et Bougie, par suite des événements graves qui avaient eu lieu dans la division d'Oran. Dès le 4 juillet, le gouverneur général avait prévenu le Ministre de la guerre que le général Trézel était aux prises avec Abd el Kader (3) ; lorsqu'il avait appris le désastre éprouvé par nos troupes dans les derniers jours de juin, à la Macta, il avait même lait télégraphier de Toulon au Ministre pour lui demander de suspendre le départ de la légion, ou au moins

(1) Rapatel au oomte d^Erlon, d'Alger, 31 juillet 1835, Historique de la co8si<m de la légion à TEspagne. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).

CTest à la suite d'une demande adressée par Bernelle à Rapatel le 24 et à laquelle le colonel joignait un état de filiation des officiers qu'il désirait Yoir partir, que Rapatel donna à ces officiers l'ordre de s'embarquer le 25 à midi sur le bateau à vapeur. Etat de filiation par Semelle, d'Alger. 23 juillet 1835 (original); lettre de Bernelle à Rapatel, devant Alger, 24 juillet (original), et note jointe de Rapatel. A. jff. 6?., Algérie, corresp., prov. d'Alger, juiUet 1835.

(2) I/ottre d*Alger du 1» août au Journal des Débats, reproduite dans le Moniteur universel du 11 août 1835, p. 1836, 3« colonne.

(3) Le gouverneur général au Ministre de la guerre, d'Alger, 4 juillet 1835, n^ 114. Télégramme du même au même, expédié de Toulon le 8 juillet et résumant la lettre précédente. Archives du gouvernement général de V Algérie, documents communiqués par M. le commandant Lacroix.

des deux bataillons d*Oran (1) ; le Minisire avait répondu, le 20 juillet, qu'il ne pouvait faire droit à cette demande et que les bataillons de la légion appartenant à la division d*Oran devaient être remplacés par des troupes prélevées sur les autres postes d'Algérie (2), Ces deux bataillons arrivèrent à Alger avec quelque retard, mais ne débarquèrent pas ; autant pour éviter des incidents que pour gagner du temps, ils firent voile presque aussitôt vers TEspagne et rejoignirent aux Baléares les bataillons déjà partis (3). Le dépôt quitta Toulon quelques jours plus tard (4;.

Les difficultés auxquelles le départ de la légion avait donné lieu auraient pu être facilement évitées si le Ministre avait su traiter ce corps avec plus de ménagements.

Les légionnaires avaient fait leurs preuves de courage et d'endurance, et la guerre, loin de les effrayer, ne pouvait que les attirer ; mais t>n avait froissé leur amour-propre en les assimilant à des mercenaires, blessé leur fierté en leur imposant de force une mission qu'ils étaient disposés à remplir de leur plein gré, et atteint leur patriotisme en leur arrachant leur cocarde ; c'est avec leur drapeau qu'ils auraient voulu partir pour l'Espagne.

Ils allaient du moins prouver qu'ils étaient capables de désintéressement et d'héroïsme; ils allaient se dévouer à la cause de la reine Isabelle, qui était aussi celle de la liberté, et se couvrir de gloire sous les couleurs espagnoles comme ils l'avaient fait sous les couleurs françaises.

(1) Le goiiverneui' général au Ministre de la guerre, dépêche télégraphi- <ine expédiée de Toulon le- 12 juillet. Archives du gouvernement générai de C Algérie, documenta communiqués par M. le commandant Lacroix.

(2) Le Ministre de la guerre au comte d'Erlon, gouverneur général, de Paris, 20 juillet 1835. Archives du gouvernement général de V Algérie, documents communiqués par M. le commandant Lacroix.

(3) Bemelle et Colleville, Histoire de Vancienne légion étiangèref p. 89 «t 91. et le Moniteur universel du 11 août 1835, p. 1836, 3« colonne.

(4) Bernelîeet Colleville^ Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 183, note (1).

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