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POUR LA LIBERTÉ ESPAGNOLE

Celte tombe; une des premières du nouveau cimetière qu'inaugurait la ville de Saragosse, était la seconde à droite de la chapelle centrale ; la troisième était celle du général Iribarren (1).

Une cérémonie imposante eut lieu le 3 juin 1838, annivei'saire fatal de Barbastro, autour du tombeau de Conrad.

(1) A droite de la chapelle centrale du cimetière étaient enterrés les généraux et les magistrats; à gauche, les chanoines. La première tomhe à droite fut celle du général Bonso, la seconde celle de Conrad, la troisième celle d'Iribarren.

La chapelle centrale et les tombes avoisinantes ont disparu, il y a une dizaine d'années, lors des travaux destinés à remanier et embellir le cimetière! Les restes du général Borso furent transportés à Valencia; ceux de Conrad furent oonserrés grâce à un ingénieur des ponts et chaussées habitant Saragosse, M. Alicante; quant à ceux d'Iribarren, que personne ne réclama, ils furent, par une négligence inconcevable, jetés à la fosse commune.

Cest grâce au capitaine Pedro de Castro y Santoyo, mon guide constant et précieux à Saragosse, que j'ai pu avoir ces renseignements; ils nous ont été donnés, sur l'emplacement même de Tancienne chapelle, par don Manuel Lario, curé du cimetière, et par don Victor Qomez de Segura, conservateur. Le curé se rappelait même que, lors de l'exhumation de Conrad, (( un homme de petite taille », (( le képi du général était presque intact ».

Grâce aux indications fournies par don Lario et don Gomez de Segura, notas avons pu aussi retrouver la tombe actuielle de Conrad; elle se trouve d&ns la manzana extrême de droite du cimetière, niche 37. La plaque de marbre gravée par les soins des légionnaires est scellée sur la niche.

H est à souhaiter que la France donne à Pun de ses plus héroïques enfants, la légion à l'un de ses plus brillants colonels, une sépulture digne de son courage et de ses vertuJ.

Plusieurs officiers prononcèrent des discours émus et énergiques; puis le lieutenant Emile Bon, celui qui avait jadis composé l'hymne de la légion en Espagne, récita une pièce de vers qui toucha tous les cœurs. Certaines strophes méritent d'être reproduites :

Celui dont le bon cœur égalait le courage, Celui qui souriait au milieu du carnage,

Le père qui vous consola Lorsque, manquant de pain, vous imploriez la France^, Celui qui vous disait : Gloire, honneur, espérance!

Frères, voyez tou« : il est là!

Il dort depuis un an sous cette mousse épaisse! Amis, vous souvient-il du moment de détresse

Où la mort le prit dans vos rangs?

Je crois entendre enoor cette voix qui répète : <c France ! France ! En avant ! Marche î A la baïonnette !

Feu I Feu ! Suivez-moi, mes enfants ! »

Ne pleurons pas sur lui : sa mort digne d'envie Fut celle qui devait finir sa noble vie.

Un soldat de Napoléon, Qui combattit trente ans, ne veut pas qu'on le pleure Quand il meurt bravement et qu'à sa dernière heure

Il entend le bruit du canon.

Elle devait partir, son âme généreuse.

Sans voir la légion proscrite, malheureuse.

Quand de faim les soldats mouraient!

Au moins il emporta cette douce pensée. Que tant de gloire enfin serait récompensée

Chez les derniers qui survivraient.

Plus loin, c était encore un cri de détresse de la légion agonisante, cherchant en vain un appui autour d'elle :

De ce séjour de glo'ire, ombre sainte et chérie, Jette encore un regard sur tes fils sans patrie!

S'il est un Dieu pour les guerriers, Implore-le pour eux, puisqu'ils n'ont pas d'excuse Aux yeux des rois; dis-lui qu'ici-bas on refuse

De reconnaître leurs lauriers!

Puis, Emile Bon, après avoir exprimé l'espoir que les Aragonnais respecteraient la tombe de Conrad, qu'ils veilleraient sur le monument élevé à un martyr de la cause constitutionnelle, s'adressait au héros lui-même :

l'agonie de la légion 367

Adieu, Conrad, adieu I Ces soldats qu'on outrage Ont perdu tout espoir, mais gardé leur courage

Pour les tempêtes à venir!

Veille toujours sur nous; tu dois m'entendre encore 1 Père, du haut du ciel, à ma voix qui t'implore,

Etends la main pour nous bénir.

Enfin la dernière strophe était un appel éloquent et fier aux monarques qui laissaient la légion dépérir dans loublî.

Bois ! pour vous nous avons affronté les batailles. Et nos fêtes, trois ans, furent des funérailles!

Bois, qui parlez de liberté.

Voyez ces vieux guerriers qui répandent des larmes : Que veulent-ils? Du pain, des soldats et des armes!

Bois! n'ont-ils donc rien mérité? (1)

On devine dans ces vers tous les sentiments qui faisaient vibrer la légion; on y sent un mélange de regrets, d'amertume, d'ardeur belliqueuse et de découragement qui impressionne. Leur auteur, l'ancien sergent-major Bon, avait été promu sous-lieulenanl au titre espagnol le 13 janvier 1836 ; le 24 mars suivant, à Taffaire de Zubiri, il avait reçu un coup de feu à la cuisse gauche, avait été cité à l'ordre de la division et décoré de la croix de Saint-Ferdinand le 24 avril ; il avait été à nouveau cité à Tordre lors de l'affaire de Villatuerla (2), le 8 novembre 1830, et promu lieutenant le 8 juillet 1837 (3). Fidèle aux sentiments qu'il exprimait dans sa poésie, il devait rester à son rang jusqu'aux derniers jours de la légion (4).

Un certain nombre d'officiers furent rappelés en France comme n'étant plus utiles en Espagne. C'est ainsi que Bazaine, qui se trouvait au quartier général de l'armée de la

(1) Guido d'Ortasini, VEspagne ccmMtutionnelle, p. 349 et suiv.

(2) Ceite citatiofn ne figure pas dans l'extrait de l'ordre provenant des archives du lieutenant-colonel Cîhéré (pièce n® 51), mais elle est bien inscrite sur les états de service de Bon.

(3) A, A, G., reg. matric, offic, 4« léger, vol. III, n« 62.

(4) A la dissolution do la légion. Bon fut replacé au 4' léger, avec le grade de sergent^major, le 24 janvior 1839. Nommé sous-lieutenant le 19 juillet 1839 et lieutenant le 28 mars 1843 au même régiment, il ne le quitta que lorsqu'il fut nommé capitaine au 8* de ligne, le 15 juin 1848, mais pour y revenir avec son grade le mois suivaqt, le 24 juillet. Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1860, et retraité en novembre 1862. Ihid.

368 LA LEGION lÊTRANGÈ&E EX ESPAGNE

Reine, apprit le 15 mai 1838, à la Puebla, par une lettre de Bois-le-Comte, que son rappel était prochain. Il écrivit aussitôt au général Harispe : « Je ne quitterai pas le quartier général avant d'en avoir reçu Tordre officiel. J'ose espérer, mon Général, que vous voudrez bien, quand je vais être rentré, me faire accorder un congé, seulement de trois mois, car voilà six ans que je n'ai vu la France et ma famille; d'un autre côté ma santé est loin d'être bonne. Cependant, si vous trouvez qu'il y ait le moindre inconvénient et que je puisse vous être utile, j'ajournerai ma demande (1). » Cet officier avait montré jusqu'au bout de l'énergie, du courage et du dévouement.

L'effectif de la légion se réduisait de jour en jour; les derniers débris, qui se serraient autour de leur drapeau, ne comptaient plus, le 1" juillet 1838, que 66 officiers et 183 honunes de troupe ! Ces soldats forçaient l'admiration même de leurs adversaires; un officier carliste qui écrivait en avril 1838, et qui exposait le peu de valeur de la légion anglaise, ajoutait en parlant des légionnaires français : « A Dieu ne plaise que nous voulions comparer à la légion britannique ces pauvres aventuriers jetés, bien malgré eux, sur les côtes d'Espagne par l'orgueilleuse légèreté d'un Ministre qui ne s'était formé aux affaires que dans les bureaux d'un journal. Eux au moins ont combattu et sont morts en braves pour obéir à la nation qui leur a fait payer si cher son hospitalité (2).),

Ce témoignage d'un adversaire qui ne dissimulait pas son aversion pour le parti de la Reine est précieux à retenir.

Il avait été question d'une réorganisation de la légion. Comme Ferrary n'avait pu obtenir aucune solution, malgré la longue correspondance qu'il avait entretenue avec les autorités, il se rendit lui-même à Madrid. Là il se donna tout entier à la tâche qu'il s'imposait; il écrivit au Ministre de la guerre espagnol des lettres respectueuses et dignes, mais dans lesquelles il demanda instamment qu'une décision

(1) Bazaine à Harispe, de la Puebla, 15 mai 1838. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 41, officiers et agents en mission (original).

(2) Affaires (TEspagnCj avril 1838, par un officier au service de don CarloB, Valence, 1838.

l'agonie de la LEGION 369

définitive vînt régler le sort de la légion. On avait enlevé à ce corps même ses magasins de Pampelune : « Dans cet étal de choses, écrivait son chef, la légion ne peut et ne duit plus prolonger son angoisse (1). »

Dans le courant de juillet, le Ministre espagnol fit étudier la solution qu'il convenait d adopter pour la légion (2) ; mais il n'avait encore, à la fin d'août, pris aucune décision.

SHRJIQOSSE. Le Coto (partie baat«\ avec la llodtencia. fD'après une photograiihie, 1905.)

Le jMinistre français avait demandé à son collègue des affaires étrangères d'intervenir auprès du gouvernement espagnol en faveur de « ces braves », et avait décidé qu'ils pourraient, après avoir été payés, « être placés en Afrique dans la légion étrangère (3) ».

Ferrary continua sa campagne en faveur des malheureux débris restés sous ses ordres; il écrivit le 1", le 3 et le 16

(1) Ferrary au Ministre, de Madrid, 13 juillet 183S, pièce n» 99.

(2) Rappoit rédigé au ministère de la guerre espagnol, 15 juillet 1836. A, È.. G., AS. d'Esp., carton 44 (copie).

(3) Note du Ministre de la guerre, en marge de la lettre d'Harispe au Ministre, de Bayonne, 29 juillet 1838. A. II. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).

Légion étrangère. S4

370 LA LÉGION ÉrSANGiiBE EX ESPAGNE

août au Ministre des finances, le 22 au président du Conseil et le 29 de nouveau au Ministre des finances. Il exposait que la légion était dans la misère, qu'il était dû huit mois de solde aux officiers et cinq à la troupe ; il demandait pour elle un acompte qui lui permît de vivre ; il implorait une décision qui tranchât définitivement sa situation (1). .

Les légionnaires, confiants dans les démarches de leur colonel, espéraient encore jme réorganisation. Ils célébrèrent à Saragosse l'anniversaire des journées de Juillet 1830 par un grand dîner donné au couvent de la Trinidad et auquel les autorités militaires de la ville furent invitées. « Un trophée d'armes françaises et espagnoles, qui embrassait le portrait d'Isabelle, donnait la signification de la fête. Ceux qui étaient rassemblés dans ce salon avaient tous été proscrits pour la liberté ; fils de pay^ si différents, ils étaient accourus pour la protéger ; et y avait-il rien de plus naturel que de les voir s'unir dans le sdlivenir d'un événement qui, comme un flambeau, avait éclairé la nuit du despotisme, et frappé les yeux des hiboux endormis sur les trônes de l'Europe ? Pouvaient-ils ne pas être rapprochés par ce souvenir qui les conduisait, par la pensée, au sein d'une nation d'où le sang pur du libéralisme s'était répandu par tous les pays (2). » Français et Espagnols, unis ainsi par l'amour de la cause constitutionnelle, fraternisèrent joyeusement; des toasts furent portés à la réorganisation de la légion, à laquelle un certain nombre d'officiers croyaient encore.

Tandis que l'infanterie de la légion serrait les rangs, grou pée autour des derniers survivants, les lanciers polonais se désorganisaient peu à peu. Ce corps de cavalerie, par suite de la déplorable administration de Kraiewski, s'était considérablement affaibli ; les désertions, les congés, les ventes de chevaux avaient diminué son effectif à tel point que sa dissolution paraissait s'imposer ; mais son sort n'était nullement lié à celui de la légion, puisqu'il était devenu partie intégrante de l'armée espagnole.

(1) Ferrary au président du Conseil des ministres à Madrid, 22 août 1S38 (copie). — Ferrary au Ministre des finances, à Madrid, 29 août 1838 (copie). A, H. G., Aff. d'Esp., carton 44.

(2) Guide d'Ortasinj, VEspagne constitutionnelle, p. 354.

l'agoni£ B£ la légion 37f

L'artillerie, sous les ordres de Roussel, restait fidèlement rattachée à la légion, tout en continuant ses campagnes avec Tarmée constitutionnelle ; elle faisait Tadmiralion de tous ceux qui la voyaient sur les champs de bataille, et on ne peut lui décerner de plus beaux éloges que ceux qui se trouvent dans une lettre écrite i>ar un Carliste, le prince de Kirman- Aloys, en octobre 1838 ; « Comme jadis la légion étrangère nous en imposait, écrivait-il, au centre des misérables bandes d'Isabelle, parmi ces cohortes sans organisation et sans lactique, dont le nombre fait la seule vertu ; ainsi nous sommes pénétrés d'admiration lorsque nous voyons la balteric Irançaise s'avancer parmi rartillerie de nos adversaires. Pendant que les pièces de 6 et de 12 se rangent devant nous en ordre de bataille avec une maladresse plus que ridicule, et que les batteries volantes ne font jamais un pas hardi et décisif, nous voyons avec étonnement les mulets de Reilk (1) devancer la ligne des tirailleurs, être déchargés avec une vitesse incroyable sur des hauteurs très exposées qui nous dominent, et nous sommes foudroyés par leurs grenades, dont ils ont toujours quatre en Tair, et dont il est rare qu'une seule manque son but (2). »

L'artillerie de la légion avait acquis une glorieuse renommée dans l'armée espagnole et contribuait puissamment à son succès. Espartero eût désiré l'incorporer dans l'armée constitutionnelle, mais les officiers de la batterie ne voulurent pas abandonner la légion.

Cependant, le feu et les maladies éclaircirent les rangs à tel point qu'il ne resta plus bientôt que trois artilleurs par pièce ; Rousset dut demander à Espartero de compléter son effectif avec des fantassins espagnols et le général, malgré la rivalité, mêlée de jalousie, qui existait entre les troupes constitutionnelles et la troupe française, se prêta de bonne :grâce à cette mesure (3). « On vit alors s'avancer, écrivait d'Ortasini, sur les points les plus difficiles du champ de ba-

(1) Les mulets portaient, d'après d'Ortasini, des obusiers de 12.

(2) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle , p. 369.

(3) Dès le milieu du mois de mai, le général Espartero donna à Rousset '22 soldats espagnols pris dans les régiments d'infanterie. Bazaine à Harispe, de Lograno, 21 mai 1838. A, U. (?., Aff. d'Esp., carton 41, officiers ■et agents en missicm (original).

taille, une batterie composée d'artilleurs dont la moitié n'avaient pas la moindre idée de leur aime, et dont on ne pouvait se faire entendre, faute d'une connaissance exacte de leur langue ; et toujours les succès furent les mêmes. Les derniers soldats balafrés de Conrad, identifiés, pour «insi dire, avec leurs affûts, animaient les jeunes conscrits de l'exemple et du geste, et leur activité se communiquait comme par électricité aux fils fainéants de la vieille Castille (1). »

Ferrary continuait ses démarches à Madrid et demandait une solution. Un homme moins énergique se fût décourage devant une inei'tie contre laquelle tous les efforts restaient impuissants ; le colonel n'abandonna pas la lutte : il voulut rester à Madrid jusqu'à ce que le sort de la légion fût réglé. Le 5 septembre, il écrivit au duc de Fezensac, ambassadeur de France à Madrid (2) ; le 5, puis le 12 octobre, au duc de Frias, président du Conseil des ministres (3). Toutes ses lettres sont pleines d'amertume et de douleur, mais ne contiennent jamais une récrimination déplacée, jamais un terme malsonnant.

Le licenciement apparaissait de plus en plus comine la mesure à adopter. L'appui de la France était moins nécessaire qu'autrefois au gouvernement espagnol pour venir à bout de l'insurrection carliste ; le Prétendant voyait le nombre de ses partisans diminuer ; sa faiblesse et son incapacité avaient tué le dévouement des masses et perdu sa cause (i).

Une ordonnance de la Reine en date du 8 décembre 1838 décréta le licenciement de la légion ; les officiers et les hommes qui en étaient les derniers débris se préparèrent à quitter Saragosse. Cependant un certain nombre d'officiers et

(1) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle j p. 360.

(2) Ferrary à Fezensac. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).

(3) Fezensac à Frias, de Madrid. .4. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (copies).

(4) Voir à co sujet le (( Résumé des événeiments relatifs à la pacification de l'Espagne », par M. de Bois-le-Comte, capitaine d'état-major, aide de camp du lieutenant-général comte Harispe, manuscrit de 20 pa^es in-folio, signature originale de E. de Bois-le-Coni'te, daté de Bayonne, l^* octobre 1839. A. H. G y. Aff. d'Esp., carton 41. — Le capitaine signe en un mot : BoisJccomte; mais son extrait de naissance et ©es pièces d'archives portent Bois-ïe-Comie,

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de soldais demandèrent à rester au service de l'Espagne (1) : les officiers devaient recevoir, quel que fût leur grade à la légion, le brevet de sous-lieutenant. Les légionnaires ne touchèrent pas Tarriéré de solde qui leur était dû, mais seulement trois mois de gratification qui leur furent accordés par la Reine ; sur ce mince appoint, ils mirent à honneur de payer toutes les dettes qu'ils avaient contractées auprès des Espagnols qui les avaient accueillis ; beaucoup d'entre eux rentrèrent en France « sans la moindre ressource, mais en emportant du moins avec eux l'estime des habitants de l'héroïque cite de Saragosse (2). »

Comme le colonel Ferrary était allé à Madrid régler la comptabilité du corps, ce fut l'ancien commissaire des guerres Galant, nommé au grade de lieutenant-colonel dans l'armée espagnole, qui se chargea de ramener en France les débris de la légion, avant d'aller lui-même à Madrid.

La petite colonne quitta Saragosse le 1" janvier 1839 ; son effectif se composait de 63 officiers, 29 Français tl 34 étrangers (3), et de 159 sous-officiers et soldats, 25 Français et 134 étrangers (4) ; elle était suivie d'un convoi de 75 mulets conduisant les femmes, les enfants et les invalides de la légion. Après six jours de marche pénible au milieu des neiges, par un froid rigoureux, elle arriva à Jaca ; c'était à l'arsenal de cette place qu'elle devait faire la remise de ses armes et de ses munitions. Galant demanda au gouverneur l'autorisation de donner un jour de repos à sa colonne, conformément au règlement sur les troupes en marche. Le gouverneur refusa. Les débris du malheureux corps durent repartir le lendemain, à onze heures, pour Canfranc ; c'était la dernière ville avant la frontière. Les légionnaires eurent bientôt la joie de fouler le sol de la France et ils arrivèrent à Pau le 10 janvier ; ils reçurent dans cette ville l'accueil le plus cn-

(1) Etat nominatif du 26 décembre 1838, officiers, pièce n» 105. — Etat nominatif du 26 décembre 1838, signé par Ferrary, sous-officiers et soldats. A. A. G., carton : légion étrangère (original).

(2) Le lieutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre, à Madrid, de Madrid, 4 juillet 1839; pièce n<» 111.

(3) Etat nominatif du 26 décembre 1838 ; pièce n® 104.

(4) Etat nominatif du 26 décembre 1838, «igné par Ferrary. A. A. G., carton : légion étrangère (original).

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tliousiaste de leui's camarades de Tarméc, des autorités et de la population (1).

Les opérations du licenciement eurent lieu aussitôt el furent terminées le 16. Un certain nombre d'officiers et de sous-offîciers retournèrent dans les régiments français auxquels ils avaient appartenu, mais en reprenant le grade qu'ils y possédaient avant la campagne ; 64 sous-offîciers, caporaux et soldats rengagèrent immédiatement à la nouvelle légion étrangère d'Afrique et furent dirigés le 16 sur Toulon; les sous-officiers arrivés à la légion après sa cession à l'Espagne ne furent acceptés que comme simples soldats (2) !

Les lanciers polonais furent licenciés aussi ; mais comme ils étaient devenus un corps espagnol, ils n'avaient plus de situation régulière vis-à-vis du gouvernement français.

La batterie d'artillerie fut seule exceptée du licenciement. Cependant les officiers et les soldats qui en faisaient partie ne voulurent pas contracter de nouveaux engagements dans l'armée constitutionnelle s'ils ne recevaient une partie de la solde arriérée et des effets d'habillement ; comme les caisses de l'armée du Nord ne permettaient pas de faire droit à leur demande, Rousset, qui les commandait, écrivit, le 20 décembre, au général en chef de Luchana, une lettre très digne, dans laquelle il exposait les raisons pour lesquelles il demandait le licenciement de sa batterie (3). Le désir de beaucoup de canonriiers de ne pas être complètement séparés de la légion, les conditions demandées par d'autres, la difficulté d'instruire les nouveaux artilleurs lui faisaient considérer le licenciement comme une mesure nécessaire. Cette démarche fut néanmoins mal accueillie : la batterie dut quitter le quartier général et fut envoyée dans un village sur la rive droite de l'Ebre. Lorsque l'ordre de licenciement des artilleurs arriva, le P' avril 1839, ils partirent sans escorte, sans honneurs militaires, el gagnèrent la frontière à travers un pays menacé (4).

(1) Le lieutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre à Madrid, do Madrid, 4 juillet 1839; pièce n« 111.

(2) Jhid.

(3) Le lieuteuant-colooel Rousset au général de Luchana, 20 décembre 1838, pièce n« 102.

(4) Voir d'Ortasini, VEspagne canstitutiot^nelle, p. 361.

Goc^k-

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La Reine avait attribué, dans les mois qui avaient précédé le licenciement, des distinctions et des récompenses à quelques officiers et soldats de la légion : Ferrary avait été promu colonel, Roussel lieutenant-colonel ; des militaires estropiés avaient reçu une pension de retraite. Mais comme l'état des finances du royaume ne lui avait pas permis d'assurer le paiement régulier de la solde, elle accorda, au moment du licenciement, trois mois de solde comme gratification à chaque officier. De plus, elle décida que l'arriéré serait peu à peu réglé. Une commission mixte, présidée par l'ordonnateur en chef de l'armée espagnole, fut chargée de la liquidation des comptes de la légion : le colonel Ferrary, le commissaire des guerres Galant, le major Audonneau, le capitaine-trésorier Clelle et le lieutenant Finamore restèrent quelque temps en Espagne comme membres de celte commission.

Pendant plusieurs années, des réclamations furent adressées par d'anciens officiers de la légion pour entrer en possession de la solde qui leur restait due (1); la liquidation de ces comptes dura jusqu'au 25 novembre 1846 (2), époque à laquelle un incendie y mit fin en détruisant tous les contrôles de la légion et presque tous les documents qui avaient trait à son séjour en Espagne (3).

Si le gouvernement espagnol ne réservait pas un meilleur traitement aux braves qui avaient combattu pour lui, c'est que ses caisses étaient vides et son crédit usé. Christine laissa entendre à Louis-Philippe que c'était à lui de récompenser les militaires qui rentraient en France. Elle se contenta d'accorder le rang de sous-lieutenant dans l'armée espagnole à tous les officiers, sans distinction de grade. Celte dernière mesure était si peu en rapport avec la conduite des légionnaires qu'elle provoqua de la part des officiers une indignation que d'Ortasini a traduite en termes véhéments : <( L'offre

(1) Dans un état du mois de juin 1839, le comte de Karrof, les capitaines de Montmort et Chazot (appelé Charrot et Chazol dans lee documents espagnols) réclamaient des sommes qui leur étaient dues. Archives espagnoles de Ségovie, lias&e de la a légion franoesa )>.

(2) Les pièces qui subsistent sont réunies aux Archives espagnoles de Ségovie, dans un dossier portant la date du 11 mars 1847. Un registre contient la correspondance relative à cette liquidation jusqu'au 25 novembre 1846.

(3) Voir la préface du volume.

376 LA LEGION £tSANGÈB£ EN ESPAGNE

de remploi de sous-lieutenants, écrivait-il, était peut-être la plus dure qui pût être faite aux braves de la légion. Ces hommes, couverts de décorations et de blessures, qui avaient gagné leurs épaulelles en face des canons ou à la suite des batailles, pouvaient du moins espérer dans Tarmée le grade immédiatement supérieur au leur : et on avait la bassesse, rignoble lâcheté de vouloir les faire descendre dans des emplois subalternes ! on n'avait pas honte de proposer de telles choses à des officiers supérieurs ! Savait-on d'avance qu'un caporal de Conrad était trop fier pour accepter même une place de chef de bataillon dans celle armée de bandits, de pillards et de barbares qui s'intitulent constitutionnels, et qu'un officier des troupes d'élite de Bernelle allumerait sa cigarette avec un brevet de colonel de la Reine : ou bien croyait-on véritablement qu'il y eût quelque bon sens dans l'ordonnance du 8 décembre 1838 (1) ? »

L'auteur, indigné par l'injustice dont étaient victimes les malheureux officiers de la légion, est dur pour les troupes espagnoles; mais il faut bien reconnaître avec lui que les braves qui se retiraient de la lutte malgré eux, après plus de trois ans de combats et de souffrances, étaient peu récompensés ! Du moins, ajoute d'Ortasini avec amertume, chacun d'eux emportait avec lui « un grand souvenir de gloire, et une juste idée de ce que c'est que l'Espagne constitutionnelle (2) ».

La poignée d'officiers et de soldats qui revinrent d'Espagne, après avoir combattu pendant trois ans pour la reine Isabelle, ne furent pas accueillis dans leur pays avec la déférence que l'on doit à des braves. On ignorait leur héroïsme, on ne pouvait se faire une idée des souffrances qu'ils avaient supportées.

Aucune récompense ne leur fut accordée; le gouvernement de Louis-Philippe, qui pouvait se montrer généreux pour les quelques hommes échappés à tant de périls, leur réserva un accueil indifférent ; les campagnes faites ne comptèrent que pour mémoire dans leurs états de service, les blessures re-

(1) Guido d'Ortasini, VEspagne eonêtitutionnelle , p. 357.

(2) Ihid., p. 358.

l'agonie de la légiox 377

çues ne furent pas inscrites, les grades acquis sur les champs de bataille ne furent pas conservés !

Les nominations faites à Alger, quelques jours avant le départ pour Tarragone, avaient été régularisées depuis lors par un décret et ne purent pas être disculées au titre français ;

lie li«ot«DaDt-coloD«l ROQSSET, commandaDt l'aptillafle de la lésion, «o fatralU. (D'après une photographie communiquée par le lieulonant-colonel Roussel, son fils.)

mais toutes celles faites postérieurement, au titre espagnol, furent annulées sans que nul compte en soit tenu, et aucune compensation ne fut accordée à ceux qu'on dépossédait ainsi.

L'héroïque Rousset, nommé lieutenant-colonel sur le

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champ de bataille, après maintes blessures et citations, dès le début de 1838, vit discuter longuement les titres qu'il pouvait avoir au grade d'officier en France ! Il reçut pourtant le brevet de sous-lieutenant d'infanterie et le colonel directeur du bureau de l'artillerie au ministère de la guerre fut obligé d'établir en sa faveur un rapport spécial au Ministre pour le faire afiecter à l'artillerie : « M. Rousset a représenté l'artillerie française avec honneur, écrivait-il, dans l'armée de la reine Isabelle. Les brillants faits d'armes auxquels il a concouru, les trois blessures qu'il a reçues sur le champ de bataille et les trois décorations dont le gouvernement espagnol a récompensé sa bravoure et ses services sont pour lui autant de témoignages honorables de sa belle conduite pendant la durée de sa mission. Il y a lieu de remarquer, en outre, que si M. Rousset fût demeuré dans les compagnies de canonniers garde-côtes d'Afrique, il est plus que probable qu'il y eût obtenu le grade de sous-lieutenant, et qu'il eût été admis ensuite comme officier d'artillerie dans une des 13 batteries créées par l'ordonnance royale du 22 novembre 1838 en remplacement des compagnies de canonniers garde-côtes d'Afrique (1). »

Le lieutenant-colonel Roussel, replacé d'abord comme sous-lieutenant au 5* de ligne, fut enfin nommé, par faveur spéciale, sous-lieutenant au 4* régiment d'artillerie, à la date du 13 juillet 1839 ! Comme il avait obtenu le grade de souslieutenant à la légion dès le 22 juillet 1835, il adressa en 1840 au Ministre une réclamation ; les termes de sa lettre suffisent à révéler le caractère de ce vrai soldat :

« Monsieur le Maréchal,

» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une réclamation que votre esprit de justice comprendra, je n'en saurais douter, et en faveur de laquelle je fais appel avec confiance à votre sollicitude pour tous les droits de l'armée.

» En juillet 1835, étant sous-officier d'artillerie en Afrique,

(1) Rapport fait au Ministre le 13 juin 1839, signé par le cok»el chef du bureau de TartiHerie Tugnot de Lanoy, vu par le Ueutenant*générai directeur du personnel Trézel; note approbative du Ministre.

l'aqonie d£ la légion 379

je fus nommé sous-lieutenant dans la légion étrangère pour y organiser Tarlillerie que je commandai en Espagne. Quelques jours après, je reçus une lettre de service qui me constituait en mission. Je pris dès lors cette mission au sérieux et je fis la guerre comme un service commandé ; je la fis jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au licenciement, et quand depuis dix-huit mois Tinfanterie de la légion s'éteignait au dépôt de Saragosse, je tirais encore le canon et brûlais la dernière poudre française pour la Constitution espagnole.

» Beaucoup,- Monsieur le Maréchal, ont mis fin eux-mêmes à une mission pénible; je ne les blâme pas; ils sont rentrés en France et presque tous ont été promus au choix, ce dont je ne suis point jaloux, car tous le méritaient; mais enfin cette chance, je me la suis fermée en croyant que, puisqu'on m'avait envoyé en Espagne, je devais y rester jusqu'à ce qu'on me rappelât.

» D'un autre côté, une circulaire ministérielle en date du 28 décembre 1838 ordonne de proposer d'office pour l'avancement les officiers français de la légion qui auront obtenu un ou plusieurs grades au titre espagnol.

)) Je ne viens point réclamer le bénéfice de cette décision; je suis plus loin encore de vouloir me désigner moi-même au choix de mes chefs; non, j'ose seulement demander que vingtcinq combats, trois blessures, deux actions d'éclat (puisqu'ainsi Ton désigne l'accomplissement d'un devoir périlleux) ; que quatre années de misère enfin, années les mieux remplies de ma vie militaire, ne me servent pas plus, mais autant que si je m'étais reposé pendant ce temps dans de bonnes garnisons.

» Je demande que mon ancienneté remonte, du 13 juillet 1839, date de mon dernier brevet, au 22 juillet 1835, date de mon premier (1). »

L'annotation qui fut mise en marge de cette demande indiquait de la bienveillance vis-à-vis de Rousset, mais ell^ exprimait l'avis que les règlements ne pouvaient permettre de lui donner satisfaction : « Il n'y a que l'ordonnance du 13

(1) Le sous-lieutenant Rousset au Maréchal ministre de la guerre, de Laou, 7 décembre 1840. A. A. G,, dossier Rousset (original).

380 LA LÉGION ÉT&ANGSBE BX ESFAGlfS

juillet 1839, élait-il dit, qui lui ait conféré un litre dans Tartilleric. Avant celte époque, il était étranger à Tanne, en sa qualité de sous-lieutenant dans la légion étrangère, et quand il a été nommé sous-lieutenant d'artillerie, c'est au tour des sous-officiers de l'arme qu'il a été proposé au choix du Boi et non autrement (1). »

Les discussions auxquelles donnèrent lieu les demandes, pourtant bien modestes et bien légitimes, de l'ancien lieutenant-colonel d'artillerie de la légion, montrent le peu de cas qui fut fait par le gouvernement français de la iravoure et de la ténacité des légionnaires (2).

Le capitaine de l'* classe Reilk, qui avait accompagné la batterie de Roussel dans toutes les campagnes, qui avait été décoré deux fois de Saint-Ferdinand, qui était chevalier de l'ordre d'Isabelle la Catholique et qui avait été cité à l'ordre, dut rengager le 9 mai 1839 comme simple sergent à la nouvelle légion étrangère d'Afrique ! Il se fît remarquer dans l'expédition de Médéa au printemps de 1840, fut cité par le maréchal commandant en chef dans son rapport du 28 mai, et mourut cependant simple sergent, le 13 novembre suivant, à l'hôpital de Miliana (3) !

Les officiers venus de Pau avec le T bataillon furent encore moins bien traités que leurs camarades de la légion d'Alger. Au départ de France, le général Harispe leur avait conféré des grades qu'ils espéraient voir confirmer, comme l'avaient été ceux donnés en Algérie par le gouverneur général. Il n'en fut rien. Après avoir été accueillis assez froidement par ceux qui, depuis un an déjà, se battaient pour la cause constitutionnelle et craignaient en eux des concurrents et des rivaux,

(1) Môme lettre, annotation marginale.

(2) Afecté comm<>i sousnlieutenant au 4« régiment d'artillerie le 19 juillet 1839, Rousset passa lieutenant en second le 3 août 1841, et lieutenant en premier le 21 noveimbre 1841 ; nommé capitaine en second en juillet 1846, capitaine en premier le 10 mai 1852, o^est avec ce grade qu'il prit sa retraite en 1862, vingt-trois ans après son retour d'Espagne 1 Il ebt vrai qu'il avait reçu du gouvernement espagnol, en 1842, la croix de commandeur d'Isabelle la Catholique. Il moTirut à VersailleB le 2 no< vembre 1878. A. A. G., dossier Rousset.

Son fils a brillamment suivi la carrière paternelle ; le lieutenant>ooJoDel Rousset, auteur militaire estimé, a quitté l'armée pour la politique et a rempli les fonctions de député de la Meuse et de maire de Verdun.

(3) A, A. G., reg. matric, troupe, lég. étrang. nouv., vol. V, n» 4.824.

l'agonie de la léqion 381

ils ne reçurent presque aucun avancement en Espagne. Mais ce fut à leur retour en France qu'ils éprouvèrent une déception plus cruelle encore : ils furent replacés dans les régiments avec le grade qu'ils occupaient au moment où ils avaient demandé à passer à la légion. Le capitaine de Caprez, qui avait été nommé par Harispe chef de bataillon ; les sous-lieutenants Damian-Duvernègue, Grant de Vaux et Touflet, qui avaient été nommés lieutenants, reprirent au début de 1839 leurs grades primitifs. Quant aux anciens sousofficiers Prestat, Lchr, Helprecht, Walther, Azan, ils avaient espéré conserver, après deux ans et demi de combats, de fatigues et de privations, le grade de sous-lieulenant donné par Hanspe ; ils furent impitoyablement remis sous-officiers et attendirent de longs mois avant de reconquérir leurs épaulettes. Pourtant, c'étaient des volontaires, qui presque tous étaient restés dans la Péninsule jusqu'au dernier moment, et n'étaient revenus en France qu'après le licenciement.

Le capitaine Barbier, arrivé en Espagne au mois d'août 1836, avait partagé les fatigues, les dangers et la gloire de la batterie ; il avait été décoré de Saint-Ferdinand à la suite des affaires d'Ulzama en mars 1837, décoré une seconde fois du même ordre après Huesca en mai 1837, fait chevalier de Tordre américain d'Isabelle la Catholique après l'affaire de Balmaseda en janvier 1838, et enfin cité à l'ordre du jour de l'armée et décoré de la médaille commémorative pour avoir participé à la prise de Peiiacerrada. en juin 1838. Ayant démissionné du service d'Espagne en septembre, il fut néanmoins autorisé à rester en Espagne jusqu'au V' janvier 1839 ; rentré en France, il fut replacé comme lieutenant en second au 10* d'artiUerie le 18 janvier, passa lieutenant en premier en février, fut affecté en mars au V" d'artillerie et partit pour l'Algérie. Il y devint capitaine le 13 mars 1841, mais mourut deux ans plus tard dans la maison d'aliénés d'Avignon, le 23 avril 1843 (1).

Les officiers venus en Espagne avec Suarce et qui avaient combattu avec la légion ne furent pas mieux traités ; ils ne purent, en général, même pas rentrer dans les cadres de l'armée française, à laquelle ils avaient appartenu.

(1) A, A. G., dossier Barbier.

38Sr LA LÉGIOX ÉrBANGÈRE EN ESPAGNE

Le plus grand nombre d'entre eux était déjà retourné en France. Jusseau, nommé capitaine sur le champ de bataille le 26 avril 1836, avait démissionné du service d'Espagne le 23 novembre suivant, avait été replacé comme adjudant sousofficier à la nouvelle légion étrangère d'Afrique, et avait reconquis le grade de sous-lieutenant en 1837 au siège de Constantine (1). Le brave capitaine de CoUeville, revenu dès le milieu de 1837, avait été réintégré comme lieutenant au 36" de ligne, mais avait démissionné peu après (2). Poussard, qui s'était admirablement conduit en diverses circonstances, était retourné en France au mois d'octobre 1837 ; au lieu d'être rappelé à l'activité, il avait été mis en réforme (3). Le capitaine Thomassin, rentré à la même époque que Poussard, et sur lequel il n'y avait que des éloges à recueillir, ne put pas obtenir la faveur de servir avec son ancien grade, sous prétexte qu'en 1830, lorsque la commission des généraux s'était réunie pour statuer sur les demandes d'activité, il n'avait pas présenté la sienne (4).

(1) Déiiiissionnaire du service d'Espagne le 23 novembre 1836, Jnsseau fut plaoo comme adjudant sous^ficier à la nouveUe légion étrangère le 28 avril 1837 ot partit pour l'Algérie. 11 se distingua au siège de Constantine en octobre 1837 et obtint le grade de sous-lieutenant le 11 novembre suivant. Nc«imé lieutenant le 27 décembre 1840, il passa au 2o« régiment d'iniaiiterio légère le 6 janvier 1841, et quitta l'Algérie. Prwim capitaine le 21 juin 1846, il passa le 6 décembre au 5* de ligne, retourna en Algérie pendant quelques mods en 1848 et prit sa retraite. Il mourut en 1861. A, A, G., dossier Jusseau.

(2) Voir page 334, note (1).

(3) Poussard s'était particulièrement distingué le 25 avril 1836 au oombat de Tirapegui, comme le prouve un oertificat de son cbef, le lieutenant-colonel Dumesgnil, daté de Paris, 16 janvier 1838. Il y eut beaucoup de sa faute s'il ne fut pas rappelé à l'activité, car il commit dès son retour de nouvelles incartades. Un de ses amis, le lieutenant Thou- Txm, du 19* léger, l'ayant invité à dîner, lui avait prêté son manteau le soir, en raison du mauvais temps; Poussard le porta le lendemain au Mont-de-Piétéî (Xote confidentielle du générai Pajol sur Poussard, Paris, 2 février 1838.) Lo conseil d*enquête chargé de statuer sur eon rappel à l'activité, parce qu'il était en non-activité depuis trois ans, fut informé de ce fait, et comme le passé de Poussard n'était pas sans reproches, il décida sa mise à la réforme, le 30 mars 1838. A. A. G. y dossier Poussard.

(4) Minute de la lettre écrite par le Ministre au lieutenant-général commandant la 1" division militaire, le 17 décembre 1837. A. A, 6?., dossier Thrmassin. — Lorsque la Révolution de 1848 vint réaliser les plus chères espérances du vieux soldat républicain, il alla immédiatement se présenter aux bureaux de la 1™ division militaire pour « faire valoir ses droits »»; puis il écrivit au « citoyen général, ministre de la guerre », le 2 mars, une curieuse lettre dans laquelle il lui racontait ce qu41 avait tenté pour la République et ce qu'il avait souffert. Mais il avait 64 ans, et on le trouva trop âgé pour être réintégré. A. A, 6?., dossier Thom-assin.

l'agonie de la légion 383

Le brave Lemonnier, qui avait été blessé à Barbastro, avait échoué lui aussi dans sa tentative de rentrer au service ; le vieux demi-solde n'avait cependant demandé qu'un emploi de lieutenant dans la légion étrangère d'Afrique, ajoutant qu'il n'avait « pour vivre que son épée » et qu'il était père de sept enfants dont deux au service (1) ; mais ses 55 ans Tempêchèrent d'être accepté (2). Le lieutenant de Fleurans avait été pris par les Carlistes et fusillé (3). Le capitaine Mille, l'ancien officier de zouaves, avait été tué à Huesca (4).

Seuls de la petite troupe venue jadis avec Suarce, les capitaines Chazot et Hacquet étaient restés jusqu'au licenciement de la légion. Chazot, qui n'avait pas au départ de position régulière dans l'armée, ne reçut pas d'emploi, et dut obtenir seulement par la suite quelques subsides du ministère (5). L'énergique capitaine Hacquet, qui avait été blessé le 24 mars 1836 à l'affaire de Zubiri, et qui n'était pas encore usé, puisqu'il n'avait que 45 ans, pouvait espérer sa réintégration dans le corps français avec lequel il venait de combattre vaillamment pendant quatre ans, car il n'avait eu que de bonnes notes avant de donner jadis sa démission de lieutenant. Il écrivit au Ministre pour lui exposer qu'il n'avait pu jusque-là obtenir cette faveur, et que ses campagnes à la légion pouvaient enfin la lui faire accorder : « En servant l'Espagne, disait-il, au service de laquelle se trouvait la légion, je pensais aussi servir la France ; j'ai suivi depuis 1835 jusqu'à ce jour le sort de cette phalange malheureuse et je rentre aujourd'hui avec ses débris. Ayant le sentiment d'avoir rempli

(1) Lemonnier au Ministre, de Paiis, 22 septembre 1838. A, A. G., doesler Lemonnier.

(2) Le génoraJ Pajol au Ministre, de Paris, 19 octobre 1838*. Ihid. Sous ]a deuxième République, Lemonnier écrivit au Ministre de la guerre pour lui demander de réparer les injustices commises à son égard, sollicitant une i>etite pension. Lemonnier an général Rulhière, ministre de la guerre, de Paris, 22 janvier 1849. A. A. G., dossier Lemonnier.

(3) Voir chapitre XI, page 254.

(4) On lit dans ses états de service qu'il avait été nommé capitaine le 26 mai 183G, et qu'il mourut sur le cbaanp de bataille près de Pampolune, le 29 mai 1837 (A, A. G. y dossier Mille). Bemelle spécifie bien (Èisioire de Vancienne légion, p. 429) qu'il était capitaine de voltigeurs à la bataille de Huesca et y fiit mortellement blessé, le 24 mai 1837; il dut mourir pendant son évacuation.

(5) On trouve dans son dossier des relevés de ses services destinés au <( bureau des inraJides et secours ». A. A. G., dossier Chazot.

384 LA LÉGION £tKANGÈ££ EN ESPAGNE

avec honneur la tâche que je m'étais imposée, je prends la hberté de vous supplier de vouloir bien me faire admettre au titre d'étranger dans la nouvelle légion étrangère d'Afrique (1). » Ni les anciens services de ce brave officier, ni les efforts constants qu'il avait fournis pendant quatre sluh, avec Tespoir de reprendre ensuite son rang dans Tarmée, ne purent impressionner les bureaux du ministère ; on lui répondit deux mois après que la nouvelle légion avait ses cadres au complet et qu'il ne pourrait y trouver place que dans le cas peu probable où Ton formerait de nouveaux bataillons (2) ! Lorsque plus tard, en 1848, la République fut proclamée, Hacquet espéra qu'ail pourrait enfin reprendre un uniforme qu'il avait regretté toute sa vie ; il écrivit au Ministre de la guerre une lettre très digne et très belle (3) ; mais il avait 54 ans, et on le trouva trop âgé (4).

Les derniers chefs de la légion eux-mêmes, ceux qui avaient assumé la tâche ingrate et difficile de ramener en France les débris de la vaillante troupe décimée, ne furent pas mieux traités par le gouvernement de Louis-Philippe.

Le lieutenant-colonel Galant, qui avait toujours payé de sa personne, et dont le fils, engagé à la légion, avait été estropié par un coup de feu reçu à la bataille de Huesca, demandait un emploi dans l'intendance militaire, ou du moins une place de capitaine à l'armée d'Afrique ; il fut affecté comme capitaine au 12* de ligne, à Avignon, et n'obtint que plus tard son passage dans l'intendance (5).

Le chef admirable qu'avait été Ferrary ne fut pas mieux récompensé; replacé à la légion étrangère avec le grade de chef de bataillon, il passa lieutenant-colonel en 1840, mais ne

(1) Hacquet au Ministre, do Pau, 26 janvier 1839. A. A. G,, dossier Hacquet.

(2) Minuto de la lettre écrite par le Ministre à Harispe, de Paris, 22 mars 1839. Ihid.

(3) Hacquet au général Subervie, ministre de la guerre, de Paris, 27 février 1848. A. A. (?., dossier Haoquet.

(4) Avis .de la commission des anciens officiers : « A laisser dans sa vo~ sition, vu son âge. »

(5) Galant au maréchal duc de Dalmatie, de Madrid, SI mai 1839; le môme au Ministre de la guerre, de Madrid, l*' novembre 1839 ; le même au maréchal duc de Daîmatie, président du conseil, ministre des affairée étrangères, de Paris, 31 décembre 1839; et pièces diverses. A. A, G., dossier Galant.

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put arriver au grade de colonel; et cependant il était noté à l'inspection de 1842, dans les termes suivants, par le général Meinadier : « Très bel homme de guerre, ce lieutenant-colonel joint à une très bonne instruction militaire beaucoup de vigueur et toutes les qualités essentielles propres à marquer sa place dans les premiers échelons de la hiérarchie (1). » Il demanda sa retraite en 1844.

Toutes les humiliations et les injustices dont furent abreuvés les braves officiers et soldats de la légion ne leur arrachèrent pourtant aucun cri de révolte. Les 45 officiers se bornèrent, avant de quitter Pau, à exprimer dans une lettre au colonel Galant Tamerlume qu'ils éprouvaient à se séparer les uns des autres : « Quelles que fussent, écrivaient-ils, les injustices commises à notre égard, il était de noire devoir et de notre honneur de conserver jusqu'à la fin cette dignité convenant à de vieux soldats qui, ayant accompli la mission glorieuse que la France leur avait imposée, viennent dire à la Patrie : « Es-tu contente de nous? » Cette dignité, mon Colonel, vous avez su la maintenir ; aussi, dans quelque pays que les chances de la guerre nous conduisent, votre souvenir restera-t-il gravé au fond de notre cœur ; notre reconnaissance, la seule indemnité que puissent offrir les malheureux en échange d un bienfait, vous est acquise à jamais (2). »

La dislocation eut lieu. On put voir des officiers partir pour la nouvelle légion étrangère d'Afrique comme sous-officiers et des sous-officiers et caporaux, y rengager comme simples soldats (3). Quels que fussent leurs droits, quelle que fût leur amertume, ils ne réclamèrent pas !

Cette abnégation et ce désintéressement forcèrent l'admiration de tous, et le général Harispe put écrire au Ministre, quand le licenciement fut achevé : « Les débris de cette belle et brave légion se sont fort bien conduits depuis leur rentrée en France, et pendant les opérations de leur dislocation ils n'ont proféré aucune plainte (4). »

(1) A, A. G.j dossier Fei*rary.

(2) Lettre signée par 46 offici<ers de la légion avant leur départ de Pau pour être remise au lieutenant-oolonel Galant. Imprimée dans le Mémo^ rial des Pyrénées, du 22 janvier 1839.

(3) Harispe au Ministre, de Bayonne, 27 janvier 1839. A. A. G,, carton : légion étrangère.

(4) Ihid,

Légion étrangère. 25

Quelques mois plus tard, le lieutenant-colonel Galanl écrivait au Ministre de la guerre à Madrid, avec un orgueil mêlé de quelque amertume *: « Cette belle et brave légion a noblement et glorieusement rempli le mandai que lui a confié la France en versant son sang au champ d*honneur, avec prodigalité et enthousiasme, pour la prospérité et le triomphe des libertés espagnoles... Jusqu'au dernier jour, fidèle à ses devoirs comme à ses engagements, elle n*a cessé, au milieu de privations inouïes et des plus imminents dangers, de tenir une conduite honorable, connue et admirée de l'Europe entière... Elle n'a cessé d'offrir, dans toutes les circonstances difficiles qui se sont présentées, le peu de sang qui lui restait encore, pour le maintien de Tordre et Taccomplissement de son noble mandat (1). » L'ancien lieutenant-colonel ajoutait ensuite, en rappelant la conduite des débris de la légion à l'époque où ils reçurent en Espagne leur ordre de licenciement : « Toujours soumis et obéissants, comme de vieux soldats qui savent souffrir et se laire, mes frères d'armes se résignèrent sans murmurer, quoique profondément humiliés. Ils songèrent dès lors à regagner la patrie et à lui demander le prix du sang versé pour l'Espagne ; ce pays nous offrait, quel que soit* notre grade, le modeste emploi de sous-lieutenant dans son armée, alors que la majeure partie d'entre nous, pourvus de grades supérieurs, avaient obtenu cet avancement sur le champ de bataille, en remplacement de nos compagnons d'armes blessés et morts au champ d'honneur. La postérité, juge sévère et impartial, saura nous apprécier (2). »

Braves légionnaires ! Ils n'ont pas plus obtenu en France qu'en Espagne le « prix du sang versé », c'est-à-dire la gloire militaire et les grades auxquels leur donnait droit leur con duite héroïque. Mais, comme le disait Galant, la postérité est là pour les juger, pour leur décerner la palme due aux vrais soldats.

Si les gouvernements des deux pays les méconnurent, ce

(1) Le lieutenant-oolonel Galant au Ministre de la guerre à Madrid, d« Madrid, 4 juillet 1839; pièce nP 111. *

(2) Ihid,

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fui surtout, il faut bien le dire, la faute des variations de la politique générale, qui avait détourné deux Tatlention et rintérêt. Du moins, leurs contemporains surent-ils déjà rendre justice à ceux qui s^étaient si vaillamment battus ; on exalta dans toute l'Europe leur courage et leur énergie. Le duc d'Orléans, au retour d'un voyage à l'étranger, put transmettre aux officiers qui venaient d'Espagne les éloges qu'il avait recueillis à leur sujet : « La légion étrangère, leur disait-il, appartenant naguère à l'armée française qu'elle représentait en Espagne, s'y est tellement élevée par sa discipline, son instruction et sa bravoure au-dessus des troupes anglaises, espagnoles et portugaises avec lesquelles elle était appelée à agir, que dans les cours du Nord où je me trouvais alors avec mon frère le duc de Nemours, lorsque ses succès parvinrent à notre connaissance, les juges les plus compétents en pareille matière s'empressaient de nous complimenter à ce sujet (1). »

Ces paroles élogieuses durent certainement flatter l'amourpropre de ceux qui les entendirent ; mais elles furent à peu près le seul témoignage de sympathie que reçurent des hommes qui, pendant plusieurs années, avaient supporté les plus grandes privations et couru les plus grands dangers.

Les anciens officiers de l'armée constitutionnelle espagnole reprirent modestement leur place dans l'année française, sans félicitations, sans récompenses, sans avancement.

Ce trait marque bien le caractère des braves qui servent à la légion, et qui, depuis les exploits de leurs aînés en Espagne, ont fait scintiller dans toutes les parties du monde l'éclat des armes françaises. Ils font campagne parce que la guerre est dans leur tempérament ; ils se battent sans autre but que la gloire militaire ; ils sont soldais avant tout I

(1) Bernello et CoHeville. Histoire de Vancîenne légion étrangère, préface, p. vin.

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